A LA FORÊT DE GASTINE
Couché sous tes ombrages vers,
Gastine, je te chante, Autant que les Grecs par leurs vers
La forest d'Erymanthe.
Car, malin, celer je ne puis
A la race future, De combien obligé je suis
A ta belle verdure :
Toy qui sous l'abry de tes bois
Ravy d'esprit m'amuses :
Toy qui fais qu'à toutes les fois
Me respondent les Muses :
Toi par qui de l'importun soin
Tout franc je me délivre, Lorsqu'en toy je me pcrs bien loin,
Parlant avec un livre.
Tes boccages soient tousjours pleins
D'amoureuses brigades, De Satyres et de Sylvains,
La crainte des Naiades!
En toy habite désormais
Des Muses le collège, Et ton bois ne sente jamais
La flame sacrilège ! '
C'est un bijou que celle petite pièce : tout y apparlieni à Ronsard, l'idée et le rhythme.
' Kil. P. Bi., t. II, p. 159.
A CÂSSANDRE
Ma petite colombelle, Ma mignonne toute belle.
Mon petit œil, baisez-moy ; D'une bouche toute pleine De musq, chassez-moy la peine De mon amoureux esmoy.
Quand je vous diray : Mignonne, Approchez-vous, qu'on me donne Neuf baisers tout à la fois; Donnez-m'en seulement trois :
Tels que Diane guerrière Les donne à Phebus son frère, Et l'Aurore à son vieillard :
Puis reculez vostre bouche, Et bien loin toute farouche Fuyez d'un pied fretillard.
Gomme un taureau par la prée Court après son amourée, Ainsi tout chaud de courroux Je courray fol après vous ;
Et prise d'une main forte
Vous tiendray de telle sorte j
Qu'un aigle un cygne tremblant.
Lors faisant de la modeste,
De me redonner le reste
Des baisers ferez semblant.
Mais en vain serez pentlante Toute à mon col, attendante (Tenant un peu l'œil baissé) Pardon de m'avoir laissé.
Car en lieu de six, adonques J'en demanderay plus qu'ouques Tout le ciel d'estoiles n'eut, Plus que d'arène poussée Aux bords, quand l'eau courrousséo Contre les rives s'esmeut. *
Qtiand Je vous diray : Mignonne, imité du 9* Baiser de Jean Second :
Cùm te rogabo ter tria basia, Tum deme septem, nec nisi da duo, Utrumque nec longum nec udum Qualia teligero Diana Dat casta fratri, qualia dat patri Experta nullos nota cupidines :
Mox è meis lasciva ocellis Curre procul natitante planta, etc.
J'en demanderay plus qu'onqties. Ainsi Catulle :
Si quis me sinat usque basiare.
Usque ad millia basiem trecenta,
Nec unquam saturum inde cor futurum est,
Non si densior aridis aristis
Sit nostrae seges osculationis.
Mais ni Catulle ni Jean Second ne sont ici supérieurs à Ronsard. En fondant l'un dans l'autre les tableaux de ses deux modèles, il a composé un petit chef-d'œuvre, où tout se rencontre, passion, badinage et poésie; il y a
« Éd. P. Bi., t. H, p. 169.
ajouté d'admirables traits, tels que celui de Yaigle qui tient mi cygne tremblant.
Pour boire dessus l'herbe tendre Je veux sous un laurier m'estendre, Et veux qu'Amour d'un petit brin Ou de lin ou de cheneviere Trousse au flanc sa robe légère, Et my-nud me verse du vin.
L'incertaine vie de l'homme De jour en jour se roule comme Aux rives se roulent les flots :
Puis après notre heure dernière Rien de nous ne reste en la bière Qu'une vieille carcasse d'os.
Je ne veux, selon la coustume, Que d'encens ma tombe on parfume, Ny qu'on y verse des odeurs :
Mais tandis que je suis en vie, J'ai de me parfumer envie, Et de me couronner de fleurs. ]
De moy-mesme je me veux faire L'héritier pour me satisfaire :
Je ne veux vivre pour autruy. Fol le pélican qui se blesse Pour les siens, et fol qui se laisse Pour les siens travailler d'ennuy.*
Imité d'Anacréon.
1 Ed. P. Bi., t. II, p. IGl.
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