ÉPITRES A TOI
Nulla (looiiis tilles uiiqiiaiii iniitcxit amores: NuUtu umor tuli roiijuiixit foedere iiniantcs.
Zelmire , enseigne-moi le temple de TAmour :
N a-t-il plus parmi nous d autel ni de séjour?
Je sais que nos aïeux placèrent son image
Au fond de leurs jardins , dans Tombre du bocage :
Là, l'amant éloigné de Tobjet de ses feux,
Solitaire, y portoit ses regrets et ses vœux.
Je m'imagine voir une Grecque naïve,
Loin d'un amant chéri languissante et plaintive ,
Aller aux pieds du dieu gémir, verser des pleurs.
L'implorer, et pour don lui présenter des fleurs.
Un amant fortuné demandoit autre chose :
Un baiser quelquefois fut le prix d'une rose;
Et d'un cœur bien épris l'amour toujours content
Payoit d'une faveur le plus mince présent. Où trouver aujourd'hui ce dieu que je révère ? Ah! Zelmire , tu sais si j'ai des vœux à faire : En conjurant l'Amour de remplir mon espoir, Il faut lui demander jusqu'au bien de te voir.
Que vous êtes heureux, amants qui dès l'aurore Voyez l'objet aimé pour le revoir encore; Qui , par l'aube naissante arrachés de ses bras , Sous les yeux de l'Amour suivez par-tout ses pas ; Qui , lorsque de la nuit le voile se déploie , Courez jouir encor d'une plus douce joie ! Libres dans vos plaisirs , libres dans vos amours , De vos embrassements rien n'interrompt le cours.
Zelmire , ne dis point qu'un état si tranquille Nous endort dans l'ennui d'un bonheur trop facile. Je sais qu'il est des cœurs foibles et languissants Qui n'ont d'activité que celle de leurs sens ; Dont l'ardeur passagère et toujours inégale S'éveille par moment et meurt par intervalle : Mais, Zelmire, nos cœurs, formés différemment, N'ont-ils qu'un fol instinct? Ils ont le sentiment. J'ose au moins t'assurer que le mien ne s'altère Ni de ce qu'il reçoit , ni de ce qu'il espère ; Et qu'enfin le bonheur avec toi partagé Est toujours trop rapide et trop peu prolongé.
Agréable séjour où je vais voir Zelmire ! Beaux lieux , vous le savez si mon cœur vous désire !
Oui, je vous reverrai, délicieux berceaux !
En vain les aquilons dépouillent vos rameaux ;
Vous avez moins d'attraits, mais celle que j adore
Peut au sein des hivers vous embellir encore :
Vous m'intéresserez même par vos débris.
Vous allez rappeler et peindre à mes esprits,
A mon ame, à mes sens , enfin à tout mon être,
Des jours trop tôt passés... que vous ferez renaître.
Vous fûtes confidents de mes premiers plaisirs ;
Je m'en fiois à vous encor plus qu'aux zéphyrs ; ,
Et, de mille baisers donnés dans vos retraites,
Aucun ne fut tralii par vos ombres muettes.
Oui, Zelmirc, je sais quel est l'heureux séjour. Quel est l'aimable asile habité par l'Amour. Il est, n'en doutons point, au fond de vos bocages. J'irai bientôt, j irai lui rendre mes hommages : J'irai me plaindre à lui de (juelqu'un de mes maux. Peut-être de sa bouche cntendrai-je ces mots : « Content, heureux, aimé, préféré par Zelmire, « Peux-tu te plaindre, ingrat? » Alors qu'aurai-je à dire? Kien... Zelmire viendra ; je lirai dans ses yeux Le plus tendre retour et l'instant d'être heureux... Mciis je le suis déjà : tu m'aimes , et ta flamme ^
M'a tout donné sans doute en me donnant ton ame.
A TOI
Tu niihi curarum requies, tu nocte vel atr* Lumen , et in solis tu mihi turba locis. Th., lib. IV, cleg. l3,
Que je les plains cçs cœurs insensibles et froids, A des plaisirs sans goût abandonnés sans choix , Qui , d'un monde frivole embrassant les systèmes , Savent jouir de tout, et non jouir d'eux-mêmes ! Je le sens , les plaisirs de la société Ne sont que dans l'accord d'un cercle limité. Au sein de la nature , et loin d'un vain tumulte , Il faut que quelquefois notre ame se consulte. » Dans la foule brillante on est trop loin de soi : J'aime à philosopher, à penser avec moi. L'amitié , de l'amour cette aimable rivale , Moins vive, et cependant quelquefois son égale. L'amour et l'amitié ( je les aime tous deux ) Suffisent au bonheur de qui sait être heureux. Une amante, un ami que le penchant jious donne.
Une amante qui plaît, un ami qui raisonne,
436 IH)ÉSIES
Différemment aimés, mais également chers,
Nous tiennent lieu de tout et sont notre univers.
Qu'ai-je besoin d'aller adorer la fortune
Chez un grand qui m'ennuie ou bien que j'importune?
L'humiliant appui dont il croit m'honorer,
La faveur qu'il me vend, et qu'il faudra pleurer,
Son coup d'œil dédaigneux, l'orgueil de son sourire,
Seroient-ils plus pour moi qu'un regard de Zelmire?
Non, Zelmire; mon cœur met dans l'égalité Son sppréme plaisir et sa félicité.
C'est dans l'heureux séjour d'où l'hiver nous exile Que j ai joui d un ciel toujours pur et tranquille. Là mes jours , commencés et finis près de toi, N'étoient qu'un court espace et qu'un moment pour moi : Les ris en partageoient les heures fortunées. Que de si doux moments ne sont-ils des années ! Là les nuits, mille fois plus belles que les jours, Dans le sein des plaisirs appeloient les amours : J'aprois voulu cent fois les prolonger encore. Quel amant ne craint point le retour de l'aurore! Couvert de tes baisers, embrasé de tes feux. Après de telles nuits est-il un jour heureux? Oui , sans doute , il en est ; la beauté que l'on aime Pourrok donner un charme à l'infortune même.
Le matin, quand l'ivoire assemblant tes cheveux Sur ton front calme et pur en disposoit les nœuds, Tes traits, dans le miroir réfléchis à ma vue,
Inspiroient à mon ame une joie inconnue : La glace , en répétant les rayons de tes yeux , Augmentoit mes plaisirs multipliés comme eux.
Je crois me voir encore auprès de mon amante Ecouter les leçons de sa bouche charmante, Tracer sur le papier le lointain d'un coteau, Sur les plans avancés dessiner un hameau. D'arbres et de buissons ombrager les terrasses , De rochers inégaux varier les surfaces ; Et, d'un cadre sans luxe entourant le dessin, Me présenter à toi mon ouvrage à la main. La tienne alors, la tienne, intelligente et sûre. De mes arbres trop ronds découpe la verdure. Divise les rameaux, fait jouer au travers Et les masses de l'ombre et les brillants des clairs. C'est ainsi que Zeuxis fut enseigné peut-être : Tous les talents, je crois, ont eu l'amour pour maître.
Ah ! quand viendra le temps où, ton maître à mon tour, J'associerai pour toi les muses à l'amour ; Où , formant ton oreille aux accords de la lyre , Dans l'art brillant des vers ma voix pourra t'instruire ? Zelmire , tu le sais , cet art est Fart du cœur ; Il donne la pensée , et l'esprit la couleur. L'aimable fiction est le fruit du génie ; Et l'oreille, en un mot, cadence l'harmonie. Puisse de tes essais l'amour être l'objet! Il anime les vers dont il est le sujet.
Nous aurons deux talents pour peindre la nature.
La touche de la plume est également sûre :
Elle ne cède point à TefFort des pinceaux ,
Et sait tracer aussi d'agréables tableaux.
Elle offre à nos regards la clarté matinale
Que répand dans les cieux Tamante de Céphale ;
Elle peint ce jour doux qui suit un plus beau jour,
Le lever du soleil, son coucher, son retour,
La nuit s'enveloppant de Tombre de ses voiles ,
La lampe de Diane et le feu des étoiles :
Elle peint les forêts, les fleurs, les prés, les champs,
Les couleurs des oiseaux, leurs amours, et leurs chants.
Qu'on se plaît à tracer ces brillantes images !
L'univers fut toujours le spectacle des sages.
Trop heureux quand je puis , par quelques sentiments ,
Donner encore une ame à ces tableaux charmants ,
Chanter les doux plaisirs que l'amour me procure , #
Et parler de Zelmire en peignant la nature !
L'art de vivre n'est point celui de végéter:
Contempler l'univers et le représenter,
Savoir, en t'aimant bien , dire bien que je t'aime ,
Voilà, pour ton amant, la volupté suprême.
Trop content quand il peut, dans le sein du bonheur,
N'occuper que de toi sou esprit et son cœur.
A TOI
Nulla potest niulier tantdm se dicere aniatam Verè quantum à me, Lesbia, amata mea es. Ciioi.,, 80.
Quittez, Amours, quittez vos demeures tranquilles. Il est des lieux plus beaux, de plus charmants asiles. Doux enfants du plaisir et de la volupté , Volez vers le séjour par Zelmire habité : Dans ses bras , à ses pieds, que ne puis-je vous suivre ! Volez ; c'est parmi vous que Zelmire doit vivre ; Vous serez mes rivaux sans me rendre jaloux : Par qui serois-je mieux remplacé que par vous? Vous me rappellerez au tendre objet qui m'aime : L'amour consolateur n'est que l'amant lui-même. Allez donc; de Zelmire environnez les pas : Dressez sur la verdure un trône à ses appas. Zelmire aime les prés, les routes solitaires. Le toit d'un vert feuillage, et ses ombres légères... Ecoutez : si Zelmire, assise sur des fleurs,
44o POÉSIES ^
Du midi dévorant évitant les chaleurs,
Se présente à vos yeux sous un berceau champêtre,
Pensant à moi , rêveuse , et m' appelant peut-être ;
Que loin de vous alors le plus vrai des Amours ,
Déguisé sous mes traits, lui tienne ce discours :
« C'est ton amant, c'e«st moi : j'ai franchi l'intervalle
« Que met entre nous deux ton absence fatale ;
« Je viens jurer des feux qui ne mourront jamais :
« Chère Zelmire, entends les serments que je fais.
« Le ciel n'a pas toujours garanti du parjure ;
« J'aime mieux attester Zelmire et la nature :
« La nature est si belle , et si belle par toi ! *
« Je la prends tout entière à témoin de ma foi.
« Que les tendres oiseaux , mourant sous ces ombrages,
« Changent en cris plaintifs leurs amoureux ramages ;
« Que la vigne et l'ormeau l'un à l'autre attachés ,
« Séparés désormais, languissent desséchés;
« Que les pleurs de l'Aurore et la fraîche rosée
« N'humectent plus le sein de la terre épuisée;
« Que les gazons , couverts par d'éternels frimas ,
« Cessent de s'émailler, de fleurir sous mes pas ;
« Qu'au lieu des doux parfums dont l'abeille compose
« Son nectar exprimé du lis et de la rose,
« Les fleurs n'exhalent plus , sous ces bosquets obscurs,
« Qu'une odeur importune et des poisons impurs ;
« Que l'onde des ruisseaux , que celle des fontaines ,
« Que l'ombre des vallons , que les trésors des plaines ,
« Que tout rentre, en un mot, dans T éternel chaos, « Si mon cœur, loin de toi, goûte quelque repos. »
Amours, charmants Amours, joignez à mes promesses Le gage des baisers et le feu des caresses. Appelez les Plaisirs pour sceller mes serments. N'oubliez pas sur-tout mes tendres sentiments; Ils sont faits pour son cœur, pour le cœur que j'adore. Vous , mes dieux et les siens , souvenez-vous encore De couronner son front, d'y former mille nœuds; Que le myrte tressé s'unisse à ses cheveux. Il m'en souvient, Zelmire aime cette parure : Une rose, un bouton, des feuilles de verdure Se mêlèrent souvent à l'éclat de son teint. Placez encor, placez quelques fleurs sur son sein : Mais , en rendant ces soins , conservez mon image ; Que je semble à ses yeux l'auteur de chaque hommage: C'est à vous de lui plaire, à moi seul de laimer. Volez , Amours ! . . . Son cœur saura bien me nommer.