ÉPITRE A MINETTE
Cessez vos jeux, Minette, et m'écoutez.
Je hais en vous l'abus de mes bontés.
Toujours mutine, étourdie, et légère,
Minette, enfin, me deviendra moins chère.
Votre air prévient; mais pourquoi cachez- vous
Un cœur cruel sous des dehors si doux?
Pourquoi sur-tout ces pattes veloutées ,
Mais , en dessous , de griffes ergotées ,
Tirant leurs traits de leurs petits carquois ,
De coups subtils frappent-elles mes doigts?
Vous déchirez la main qui vous caresse.
Je ne veux plus que ma lâche foiblesse
Nourrisse en vous ces sentiments ingrats.
Vous me direz (car que ne dit-on pas
Pour déguiser un naturel infâme?
Souvent Tesprit est le vernis de Famé ,
11 en devient Tapologiste; mais
L'esprit est faux, quand le cœur est mauvais) ;
Vous me direz que c'est à la nature
Qu'il faut s'en prendre ; et qu'après tout l'armure
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Dont j'ai si bien Tempreinte sur ma peau Ne doit rouiller au fond de son fourreau ; Qu'à son emploi chaque être se rcsi^jne; Que le chien mord, que le chat égratigne; Conclusion , qu'il est de vos destins D'égratigner, et qu'à tort je me plains.
D'un cœur gâté telle est rinconséquence. Griffes n'avez que pour votre défense : N'attaquez point, mais défendez-vous, soit, Et gardez-vous d'abuser de ce droit.
N'avons-nous pas, ainsi que voti*e espèce. Entre nos mains quelque arme vengeresse?- Quoi! pensez-vous qu'au milieu des travers Dont, par malheur, abonde l'univers.
Il ne soit pas des moments où la bile N'échauffe enfin l'ame la plus tranquille? Mais , croyez-moi , le plus sage , en ce cas , Garde son flegme, et soupire tout bas.
Oh! si chacun, n'agissant qu'à sa guise, Imputant tout à l'humaine sottise, Ainsi que vous étoit abandonné Au fol instinct dont il est dominé; Si l'on pouvoit rompre toute mesme , Verser le fiel de l'amère censure , Venger son cœur, et traiter ici-bas Les sots ainsi que vous traitez les rats; Répondez-moi : pensez-vous que moi-même
A MINETTE. 6i
(Moi qui suis bon, puisque enfin je vous aime) ,
Oui , répondez : dites-moi , pensez-vous
Qu'environné de critiques jaloux,
Je ne pourrois , comme eux , plein d'amertume ,
A son caprice abandonner ma plume ;
Et, des bons mots empruntant le secours,
Empoisonner et mes vers et leurs jours?
Grâces aux soins qui, depuis mon enfance, Ont de mes sens dompté la violence, Toujours battu, mais bercé par les flots, Je ris en paix de Torage et des sots. Leurs plats écrits , leurs cabales , leurs ligues , , Le nœud secret de leurs sourdes intrigues , Les comités, les soupers clandestins Où ces messieurs vont régler nos destins , Où de Comus l'irritante fumée Aiguise encor leur langue envenimée; Où, dans l'accès de leur double appétit, A belles dents ils déchirent l'esprit; De ces bouffons les fades parodies , De leurs recueils les plates rapsodies.
Le noir venin , le fiel de leurs écrits N'excite en moi que le plus froid mépris.
Mais, cependant, l'abeille courroucée A la vengeance est quelquefois forcée. Lorsqu'elle va pomper le suc des fleurs , Et du matin mettre à profit les pleurs ,
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Souvent un sot qui la suit à la ti-ace Dans ses travaux riuterrompt et lafjace. L'abeille alors prend lliumeur du frelon, Sur Tiraportun darde son ai(^uillon ; Et, dans un coin, bientôt notre imbécile, Xriste et confus , maudit le volatile.
L'heureuse abeille (il eût du le savoir) Reçut du ciel un double réservoir :
L'un est rempli de l'utile rosée Qu'au sein des fleurs son adresse a puisée. De ce nectar si bienfaisant, si doux, Dont elle fait le partage avec nous ; L'autre est rempli de ce cuisant acide Dont l'agresseur sent le venin perfide.
Poisons qu'elle a ramassés et cueillis Également sur la rose et le lis :
Car à mon sot je dois encore dire Qu'autour de nous tout être qui respire , Que l'animal , Thomme , et les végétaux Ont le principe et des biens et des maux ; Et qu'en ce point Timpi-udent et le sage Savent en feire un différent usage.
Où l'un choisit l'amertume et le fiel , L'autre distingue et sait trouver le miel : Et c'est ainsi 'qu'au monde sublunaire Il n'est de mal que le mal qu'on sait faire. Quoi! dans le temps où j'use mes esprits
A raisonner, à polir mes écrits , Un impudent qui n a d'autre mérite Que le levain de sa bile maudite ; Et qui , semblable aux reptiles obscurs , Dans un recoin vomit ses sucs impurs ; Un vil Zoïle osera , dans sa rage, Secrètement déchirer mon ouvrage ; Et, sur mes vers distillant ses poisons, Mettre en bons mots de mauvaises raisons? On me dira que, dans sa coterie.
Poussant plus loin la basse effronterie , Par quelques sots sottement écouté , Il n'est talent qu'il ne m'ait disputé; Qu'il ose plus : que, dans ces rimes même Où j'ai vanté tout ce que mon cœm^ aime, Où j'ai chanté ma patrie et mon roi.
Où j'ai dépeint tout bon François et moi , On me dira que sa haine insensée.
Dénaturant le style et la pensée , Sur quelques mots interprétés exprès , Aura voulu qu'on me fit mon procès :
Je le saurai , je verrai ses cabales.
Et, froid témoin de ses ligues fatales. Je laisserai sa coupable fureur Calomnier mon esprit et mon cœur?
Non; mon dépit aussitôt se réveille.
Lâches , craignez l'aiguillon de l'abeille :
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Craignez, du moins, qu armé de mes crayons, Du jour sur vous rassemblant les rayons, Je ne vous peigne et fasse reconuoître Sous des couleurs trop fidèles peut-être. Jusqu'à ce jour, ma facile bonté A pu souffrir votre importunité ; Vous m'avez cru foible et pusillanime : Mais voti'e humeur ose aller jusqu'au crime; Et, tout entière à ses emportements.
De mes écrits passe à mes sentiments 1 Ah! si... mais non... Que la nuit la plus sombre Vous enveloppe encore de son ombre.
Ai-je besoin d'ôter à la laideur " Le plâtre usé de son masque imposteur? A nos regards de lui-même il s'entrouvre ; Et, malgré vous, l'œil public vous découvre. Ma muse ainsi renferme ses pinceaux.
J'attends encor des outrages nouveaux ; jWon cœur sensible, et que le vôtre offense, Ne vous hait pas, mais il hait la vengeance. Tout esprit doux se borne à menacer ; Le glaive est prêt, mais il craint de blesser. Eh ! plût aux dieux que , dans l'âge où nous sommes , L'aménité , rapprochant tous les hommes , Unît les cœurs , les talents , et les arts , Sût émousser la pointe de ces dards , Que des humains la fiireur insensée
Lance aujourd'hui jusqu'au sein du Lycée !
Qui penseroit, à voir ces démêlés, Ces longs débats toujours renouvelés , Ces noirs factums , ces brochures cruelles , Ces manteaux courts colporteurs de libelles j Ce vil essaim d'insectes bourdonnants , Nés dans la fange, emportés par les vents, Qui , des marais dont ils viennent d'éclore , Vont ravager les richesses de Flore, Vont déposer sur les fruits de Tété Ces œufs féconds dont le germe infecté Fait pulluler tant d'immenses familles De vers rongeurs et d'infâmes chenilles : Qui penseroit qu'au milieu des rumeurs , Des mouvements , des ligues , des horreurs Dont est troublé le monde littéraire ; Qui penseroit, dis-je, qu'en cette guerre Il ne s'agit, entre tant de rivaux.
Que d'un laurier, d'infructueux rameaux , D'un faux encens qui s'exhale en fumée, Et d'un vain bruit qu'on nomme renommée?
Je vois par-tout, avec l'acharnement, Régner la haine et le dénigrement :
Les froids bons mots , l'insipide ironie Versent leur fiel sur les fruits du génie. Dès qu'un ouvrage au grand jour a paru , Dans les cafés , le critique accouru
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Sonne l'alarme, assemble ces pygmécs, Ces légions de longs sifflets armées, Qui, ne sachant ni sentir ni prier.
De leur^ pouttions savent du moins souffler Dans ces tuyaux qu'une lâche industrie A fait servir d'organes à l'envie.
Au milieu d'eut, leur chef déshonoré, Couvert d'opprobre, à la honte livré, Au noir tamis de la froide analyse Passe l'écrit qu'il déchire et méprise.
Bientôt, le prisme et le compas en main , Pour résultat de son triste examen Il ne voit plus, dans l'œuvre qu'il censure, Qu'un rien pompeux fartlé d'enluminure.
Sur cet arrêt par sa bouche rendu , De ses suppôts l'eséadron répandu Va, par des cris , de folles incartades , Renouveler les ftireurs des Ménades ; Du dieu de l'Inde on croit revoir les jeux : Précipitée à flots impétueux , L'horrible orgie, au combat échauffée, Met en lambeaux le malheureux Orphée.
Vous en pleurez , messieurs les beaux esprits ; Mais vainement. Dans vos propres écrits De ces excès vous doUneas des modèles.
Tant d'ignorants , témoins de vos querelles , Lancent sur vous les traits envenimés,
Le8 mêmes traits dont vos bras sont armés ! N'est-ce pas vous qui tenez à vos gages ..,->; ;,^^ Ces embryons , ces petits personnages , De tout mérite ardents persécuteurs, [ntrus par vous au monde des auteurs?
Vous excitez les Cris de la cabale.
Redoutez-vous une muse rivale, A sa poursuite alors vous envoyez Tous ces roquets , par qui sont aboyés Les candidats, les nourrissons du Pinde; Du double mont , où son esprit se guindé , Vous détournez son vol et son-essor.
Dans vos noirceurs vous faites plus encor : Vous répandez sur ce timide émule L'aigre sarcasme avec le ridicule.
Ses vers par vous mutilés , travestis , A leurâ lecteurs n offrent qu'un cliquetis De mots sans ordre et de phrases usées y Sous un vernis vainement déguisées.
Tel est sur-tout lart de nos prosateurs : De nos tableaux ils ôtent les couleurs , Laissent le trait, et privent le génie De cet éclat qu'il tient de Fharmonie.
Ils n'aiment point ces nobles fictions , Ce mouvement, ce jeu des passions, Ces traits hardis , ces fougues téméraires , Du vrai poëte élans involontaires.
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lis n aiment point tous ces mots dont le choix
Et dont les sons arrondis par la voix ,
En chatouillant notre oreille charmée,
Donnent la vie à Timage exprimée :
Tout ce brillant, que leur nioryue proscrit,
N'est qu'un phosphore, un éclat de Tesprit.
Ils aiment mieux une prose toisée.
Où la raison , lourde et symétrisée,
Ne peignant rien, mais définissant tout,
S'appesantit et disserte sans goût.
Aussi voit-K)n tout rimeur subalterne Fêté par eux sur le Pinde moderne :
Voilà leur aigle : il a rimé, dit-on.
Rimé Sénèque, Aristote, et Platon. ^
Il est bien vrai que sa docte Minerve En vains détails se morfond et s'énerve. L'inversion , toujours hors de propos ,• Brouille en ses vers l'arrangement des mots : Sa muse enfin, de grâce dépouillée.
Dans ses contours toujours entortillée , Comme un reptile , à travers les taillis , Péniblement se traîne à longs replis.
Mais il n'importe : on trouve dans ses rimes L'empois du grand , ces devises sublimes , Ces riens pompeux , ces recherches du cœur, Et des pédants la sombre profondeur.
Ce protégé dans leur troupe s'agrège.
Voilà mon sot fier de ce privilège ,
Qui, régentant Técok d'Apollon,
Regarde tout du haut de sa raison.
Il est gonflé du fiel de la satire :
Fourbe, hypocrite, adroit dans Fart de nuire,
Il sait cacher son esprit médisant
Sous la saillie et sous un ton plaisant.
Mais sa gaieté n'est que grimace vaine;
Son rire affieux est celui de la haine :
Enfin, il a pour talent singulier
Un art honteux , 1 art de parodier ;
Talent commun, sans verve et sans sublime.
Qu'il me réponde : a-t-il autant d'estime Pour ce Scarron, ce bizarre Callot, Dont le burin et dont l'esprit falot Ont surchargé leurs peintures comiques D'êtres tortus, de formes fantastiques, D'anges proscrits en magots fagotés , De noirs démons sur des monstres portés , Qui, se coiffant du capuchon d'un moine, Tentent la foi du solitaire Antoine?
Estime-t-il l'un et l'antre bouffon Au même point qu'un Corrége , un Milton ; Eux dont la touche et vigoureuse et pure Des traits de Fart embellit la nature?
Les faux plaisants, les diseurs de bons mots Par leur jargon n'en imposent qu'aux sots.
yo ÉPITRE A MINETTK.
Un vers heureux , dicté par le génie , Vaut tout le sel de leur plate ironie. Par un esprit équitable et sensé L'esprit d'autrui n'est jamais rabaissé ; Et du railleur la stérile éloquence ♦
Est moins en lui talent qu'insuffisance. Mais finissez... Quoi! Minette poursuit?
De mes leçons est-ce donc là le fruit? Cessez, vous dis-je; ou ces griffes cachées Par le ciseau vont être retranchées.
Imitez-moi; j'aurois pu démasquer Tant d'iniportims ardents à m'attaquer ; De leur cabale éclairant les manœuvres, Montrant leurs fronts où sifflent les couleuvres, J'aurois sur eu\ fait retomber les traits Qu'ils m'ont lancés pai* des ressorts secrets : J'ai dédaigné cette juste vengeance.
Enfin, Minette, imitez ma prudence; Et désormais, tranquille à mes côtés, Bornant le cours de vos jeux détestés, Souvenez-vous que le pouvoir de nuire Est étendu, mais qu'il faut le réduire; Et qu'il vaut mieux être, par sa douceur. Dupe d'autrui que méchant par humeur.