‹ Œuvres choisiesChapitre 13 sur 121 · TRADUITE EN VERS FRANÇOIS · texte numérisé non relu

TRADUITE EN VERS FRANÇOIS

Un ami m'avoit dérobé cet essai de traduction; il ne me fit l'aveu de son infidélité qu'au moment où l'impression étoit achevée. Sans cela, je n'aurois jamais consenti à la publicité de quelques vers faits dans la seule idée de m'essayer dans un genre de poésie dont notre langue n'a aucun modèle. Je n'ai point eu sur-tout la prétention d'entrer en rivalité avec M. Le Tourneur, dont l'ouvrage a eu un succès si général , et obtenu à si juste titre. Je ne me suis point fait un scixipule de m'enrichir des beautés et des expressions heureuses répandues dans sa traduction. Par une suite de la même liberté, j'ai changé l'ordre et le fond des idées , lorsque la marche du style poétique et l'harmonie des vers m'ont paru l'exiger.

Toi , le dieu du repos et que l'ombre environne , Sommeil , viens m assoupir ! . . . Hélas ! il m'abandonne ! Tel qu'un ami perfide, il fuit les malheureux. Empressé sous le dais d'un lit voluptueux, De tout être plaintif il évite la couche ; lli'infortuné l'appelle , et son cri l'effarouche : L'infortuné qui dort, dort sans tranquillité.

Après quelques moments d'un repos agité, Je me réveille... Heureux celui dont la paupière Ne se rouvre jamais aux feux de la lumière ! Trop heureux le mortel qui ne s'éveille plus ! Si l'on rêve au tombeau, ces vœux sont superflus.

Je sommeillois... Un songe et de vaines images Ont fatigué mes sens battus de mille orages : Désespéré, traîné de malheurs en malheurs, Des plus cruels touiTaents j'éprouvois les horreurs. Eh quoi ! souffrir encor des maux imaginaires ! Un soufre a dissipé ces trompeuses chimères ; Mais , après les erreurs d'un pénible sommeil ,

L'affreuse vérité m'attendoit au réveil.

Quel réveil ! qu ai-je vu ! J'ai vu trois mausolées , Où des plus chers objets les ombres désolées A mes yeux attendris demandent tour-à-tour Les pleurs de Tamitié, les larmes de Tamour.

Le jour ne suffit point aux peines que j'endure, Et la nuit... oui, la nuit, même la plus obscure, Alors que tout s'éteint dans sa noire épaisseur. Est moins triste que moi , moins sombre que mon cœur. '^Ce fantôme voilé que le silence mène. Assis, en ce moment, sur son trône d'ébéne. Du plus épais nuage enveloppe les airs ; Et son sceptre de plomb pèse sur l'univers. Quelle ombre impénétrable et quel calme immobfte! La nature se tait dans sa marche tranquille : L'oreille écoute en vain , l'œil ne voit plus , tout dort , Tout semble anéanti , rien n'est mû , tout est mort. De ce vaste repos combien l'ame est frappée ! O des mondes détruits image anticipée ! Triste et dernier soleil!... jour affreux, hâte-toi! Viens tirer le rideau... tout est fini pour moi !

Couple majestueux , obscurité , silence , Vous , nés avant les temps et dans le vide immense , Vous dont la paix, charmant le mortel abattu, Adoucit la pensée et soutient la vertu ; Venez , raffermissez ma raison qui succombe : Je vous remercierai dans la nuit de la tombe.

La tortibe est votre empire ; et c est dans le cercueil Que rhomme , déposant son faste et son orgueil , Humilié, soumis au bout de sa carrière, Acquitte le tribut que vous doit sa poussière.

Vaines divinités, serez-vous mon appui?

Non; j'invoque mon Dieu: qu étes-vous devant lui? Devant lui dont la voix, et puissante et féconde , Pénétra du chaos l'immensité profonde ; Qui , du creux de l'abtme élevant l'univers , En globes enflammés le lança dans les airs ; Qui , de l'antique nuit éclaircissant les voiles , Sema sur leur azur l'or brillant des étoiles ; Qui , du soleil enfin allumant le flambeau , S'annonça pour monarque à ce monde nouveau.

Etre suprême ! instruis mon ame qui s'égare. Voici l'heure paisible où les yeux de l'avare Veillent, appesantis sur de vains monceaux d'or; Les miens souffrent sur toi , sur toi , mon seul trésor : Ce n'est que dans ton sein que je cherche un asile. Le silence est moins calme et la nuit moins tranquille : La nuit couvre à-la fois et mon ame et mes sens. De tes rayons divins que les feux renaissants Percent le noir tissu de ces voiles funèbres : Fais luire ta sagesse au milieu des ténèbres. Je voudrois, rejetant le poids de mes chagrins, M'arracher à moi-même, à mes affreux destins, Dans la nuit de la mort enfoncer mes pensées.

Les scènes de la vie, à mes yeux retracées,

Sur mes propres malheurs calmeront mes esprits.

D'utiles vérités viens remplir mes écrits :

Sois mon guide, conduis mes pas vers la sagesse;

De ses liens sacrés enchaîne ma foiblesse :

Loin du mal , vers le bien pousse ma volonté.

Grand Dieu ! tu nVas puni ! tous tes coups ont porté :

J'ai bu le vase affreux versé dans ti colère :

Son fiel es( dévorant, mais qu'il soit salutaire!

L'heure sonne I on la compte , elle n'est déjà plus : L'airain n'annonce, hélas! que des moments perdus : Son redoutable son m'épouvante, m'éveille; Et c'est la voix du temps qui frappe mon oreille. S'il ne m'abuse point, le lugubre métal De mon heure dernière a donné le signal : C'est elle... Où retrouver tant d'heures écoulées? Vers leur source lointaine elles sont r^^bulées : Le seul effroi me reste, et l'espoir eH banni. Il faut mourir, finir... quand je n'ai rien fini. Où vais-je? Et quelle scène à mes yeux se déploie? Des bords du lit funèbre où palpite sa proie , Aux lugubres clartés de son pâle flambeau , L'impitoyable mort me montre le tombeau. Eternité profonde , océan sans rivage , De ce terme fatal, c'est toi que j'envisage. Sur le fleuve du temps, quoi ! c'est là que je cours? L'éternité pour l'homme?... il vit si peu de jours !

Autant que son auteur l'homme est inconcevable. De deux êtres divers mélange invraisemblable , Son bizcirre destin flotte indéterminé : ViJ et grand, pauvre et riche, infini, mais borné. Rien par ses vains trésors , tout par ses espérances , De l'un et l'autre extrême il franchit les distances : Il touche aux opposés dont il est le milieu ; Et l'homme est la nuance entre l'atome et Dieu. Noble et brillant anneau de la chaîne inégale Qui du néant à l'être embrasse l'intervalle, De l'ange et de l'insecte il partage le sort. Foible, immortel, blessé du glaive de la mort, Enfant de la poussière, héritier de la gloire, Un ver... un Dieu... chez lui tout est contradictoire. Qui peut s'interroger, s'observer sans effroi ? Je pâlis, je recule... épouvanté de moi ! Dans ses propres foyers ma pensée étrangère Me parcourt tout entier, cherche un jour qui l'éclairé : Au travers de mes sens mon ame veut se voir, Et l'être intelligent ne peut me concevoir. Oui , l'homme est pour lui-même un effrayant mystère : Au sein de la bassesse , au sein de la misère , Son front s'élève au ciel , de gloire environné : Il est plus fier encor qu'il n'est infortuné. Sur mes destins confus ma raison indécise Flotte , entre la ten eur, la joie et la surprise : Orgueilleux et souffrant, je m'admire et me plains ;

8o LES NUITS D'YOUNG.

Et je crois et je doute, et j'espère et je crains. Qui peut me conserver, qui peut m'ôter la vie? Un jour il faudra bien qu'elle me soit ravie; Mais aussi rien ne peut m'enchaîner au tombeau ; Lame y prend son essor vers un monde nouveau.

Non , l'immortalité n'est point une cbimère ; Sur ce grand intérêt la nature m'éclaire. Ce ciel éblouissant, ce dôme lumineux Laisse échapper vers moi, du centre de ses feux, Un rayon précurseur de la gloire suprême : Tout la peint à mes yeux, tout... le sommeil lui-même. Quand ce dieu taciturne abandonne au repos Mes sens appesantis sous de mornes pavots , Des fers de sa prison libre et débarrassée , Mon arae suit encor le vol de la pensée. Sur un sol fugitif formant des pas trompeurs , Elle foule tantôt la verdure et les fleurs : Tantôt , triste , pensive , et s'enfonçant dans l'ombre , Elle suit, effrayée, un bois lugubre et sombre. D'un rocher quelquefois elle roule soudain ; Ses bras ensanglantés l'y suspendent en vain : Elle retombe ; un lac la reçoit dans sa chute : Sa peur oppose à l'onde une pénible lutte. Elle se débat, nage, et, regagnant le bord, Sur le roc escarpé gravit avec effort.

Dans la course des vents quelquefois entraînée. Elle s'élance et croit planer environnée

PREMIÈRE NUIT. 8i

De ces sylphes brillants , de ces esprits divers , Fantômes revêtus de la pourpre des airs : Mais, soit que son erreur la console ou Tafflige, De ses songes confus le bizarre prestige Lui dit que son instinct, son vol impérieux L'élève vers sa source en Télevant aux cieux ; QuWx plaines de l'éther développant son aile , Elle abandonne un corps appesanti loin d'elle ; Que son être est plus noble ; et qu'elle ne sort pas De la vile poussière éparse sous mes pas.

Ainsi l'ombre elle-même , à travers son nuage , De l'immortalité me présente l'image :

Un jour pur, éternel s'annonce dans la nuit. Le silence me parle, et le rêve m'instruit.

On se berce, en veillant, de songes plus funestes. A la clarté du jour, sous les voûtes célestes, N'ai-je pas mille fois occupé mon réveil De fantômes plus vains que les jeux du sonameil? Insensé ! j'espérois , je voulois l'impossible : Je cherchois dans l'orage un calme incompatible. Sur ce globe mouvant égarant mes désirs , Je croyois, dans leur fuite, arrêter les plaisirs. Quel brillant univers habitoit ma jeunesse ! Comme il s'embellissoit ainP'é de mon ivresse ! A l'essaim des amours les jeux entrelacés. Des folâtres plaisirs les groupes dispersés , De ce monde charmant ornoient les perspectives;

'■Mt

Mon prisme y répandoit les couleurs les plus vives.

Ébloui de Téclat de ces riants tableaux,

Tel que le ver, captif sous Tor de ses réseaux,

Qui de ses propres nœuds s'embarrasse et se lie.

Je m'entourois des 61s tissus de ma folie :

J épaississois le voile étendu sur mes yeux.

Aveuglé par mes mains, fuyant Téclat des cieux ,

Du jour de ma raisou redoutant la lumière,

J'aimois à me rouler dans ma chaîne grossière.

Hélas! et de mes sens j'idolàtrois Terreur;

Satisfait et trompé, je goûtois mon bonheur,

Lorsque soudain j'entends ces timbres formidables ,

Ces sons retentissants en échos lamentables ,

Ces cloches qui, sans cesse, aux gouffres du tombeau.

Appellent des humains le malheureux troupeau.

Je m'éveille et me vois , à mon heure suprême ,

Livide et desséché, foible et mourant moi-même.

Plaisirs , trésors , grandeurs , tout s'est évanoui !

J'ai perdu l'univers dont mon ame a joui.

Il ne lui reste, hélas ! de cet immense empire.

Qu'un otomate usé que la mort va détruire.

Oui; les fils qu'Arachné développe dans l'air.

Sont des câbles pesants , sont des chaînes de fer

Près de ces nœuds lég^, dont l'étreinte nous lie

Un moment au bonheur, un moment à la vie.

Tranquillité des cieux , toi seule aux immortels Donnes le vrai bonheur et les plaisirs réels :

C'est là qu'ils coulent purs de leur source sacrée. Rien n'arrête en son cours leur égale durée : Où le bonheur peut fuir, le bonheur n'est jamais. Au séjour fortuné de l'éternelle paix On ne voit point monter ces vapeurs vagabondes Qui, des plaines de l'air descendant sur les mondes , Y versent le malheur ou quelques biens suspects. Dans la malignité des plus sombres aspects , Sur ce globe orageux l'influence des astres Jette ainsi ses poisons et d'éternels désastres. Quand la fatalité , moins cruelle en ses jeux , Fait sortir de son urne un hasard plus heureux , Sa faveur éphémère est aussitôt détruite. Si d'immenses débris 1^ temps sème sa fuite. Si , de l'énorme faifc que soulève son bras , Il moissonne , en courant , les plus vastes états , Chaque heure , de son glaive également armée , Frappe les vains plaisirs dont notre ame est charmée. Eh ! combien sont flétris dans leur germe infecté ! Mon rapide bonheur fut à peine goûté : Le monde le promet, et jamais ne le donne : La fortune le prête, et toujours l'empoisonne. Le bonheur sur la terre ! en quel temps? en quels lieux? La réalité fuit... l'ombre abuse nos yeux. C'est la seule vertu qui le goûte et l'épure : Puisé dans elle-même, elle seule en est sûre. La vertu ne veut point d'un bonheur emprunté :

Ainsi que du soleil s'écoule la clarté ,

Sa joie indépendante émane de son être.

Ah ! que n ai-je appris d'elle à peser , à connaître

Et mes plaisirs si faux et mes biens si peu vrais !

Qu'elle eût à ma vieillesse épargné de regrets !

Implacable tyran , dont le pouvoir se fonde Sur la destruction des empires du monde; O mort ! qui dois un jour , sur le trône des airs , Éteindre et dévorer l'astre de l'univers ; Replon^je tout , barbare , au fond des noirs abymes : Les mondes, leurs soleds, ce sont là tes victimes; Mais, moi, puis-je être, hélas! digne de ton courroux? Pourquoi sur un atome appesantir tes coups?

L'astre des nuits à peine ,^n sa course nocturne , Eut arrondi trois fois son globe fcciturne, Que d'un trait de ta main mon cœur déjà percé S'en est senti trois fois mortellement blessé. C'est en vain que le temps coule et change mes heures, J'habite vainement de nouvelles demeures; Je n'y retrouve point le plaisir qui m'a fui : Un divorce éternel me sépare de lui.

De mes réflexions le poison me consume : Il s'aigrit sur mon cœur abreuvé d'amertume. Hélas ! l'obscurité , le silence des nuits

Redouble encor l'horreur de mes profonds ennuis; Je m'y sens dévoré du feu de ma pensée. Par elle quelquefois ma douleur caressée ,

Se flattant d'y revoir les biens que j'ai perdus , La suit dans les détours des temps qui ne sont plus : Mais là d'un fer caché sa fureur m'assassine. Pour ajouter encore aux maux qu'elle imagine , De mes plaisirs passés l'inhumaine se sert : Aux lieux qu'ils habitoient je ne vois qu'un désert, Qu'une plage lugubre où voltigent des ombres. Aux rayons expirants de quelques lueurs sombres , J'y vois de mon bonheur les vains débris épars : Tous mes ressouvenirs sont armés de poignards , Tous ; et ces voluptés qui me furent si chères , Mon faste éblouissant, mes grandeurs passagères, A mes esprits confus n'ont laissé que l'effroi.

Mais, quoi?dois-je me plaindre, et ne plaindre que moi? Non, non; mes tristes yeux pleurent une infortune Par-tout multipliée , à mille êtres commune : Le malheur fut toujours la loi de l'univers. Les mortels , sqtus des traits , sous des poisons divers , En ont senti la pointe , ou bu la coupe amère ; Ils ont tous hérité des douleurs de leur mère : Leur mère , dans ses flancs déchirés et meurtris , Transmit sa destinée à ses malheureux fils.

Combien , autour de nous , mugissent de tempêtes ! Que d'écueils sous nos pas , de fléaux sur nos têtes ! Le glaive des guerriers, le poignard des tyrans , Le feu de la discorde et celui des volcans , La peste infectant l'air des poisons qu'elle exhale ,

Des prompts embrasements l'étincelle fatale ,

La faim, la pâle faim, qui creuse des tombeaux,

La misère traînant ses horribles lambeaux,

Le désordre, le choc de la nature entière.

Tourmentent des mortels la pénible carrière.

Ici , privés du jour , à jamais renfermés

Sous de noirs souterrains, des spectres animés

S'enfoncent, à regret, dans une mine avare.

Là, sur le sein des mers, un despote barbare

A la rame pesante enchaîne ses égaux ,

Sans qu'un ordre plus dou^ suspende leurs travaux :

De la vague orageuse ils brisent la colère ;

Et le seul désespoir est leur affreux salaire.

Ici , des malheureux , vieillis dans les combats ,

Epuisés , mutilés pour des maîtres ingrats ,

Vont, le long des pays défendus par leurs armes.

Mendier un pain noir qu'ils détrempent de larmes.

Là , d'éternels besoins , d'incurabl^douleurs ,

Dans un cruel accord unissant leurs fureurs ,

A mille infortunés, pressés par l'indigence,

Ne laissent qu'un cercueil pour dernière espérance.

Vois-tu , sous ce parvis , cette foule de morts ?

Le sein des hôpitaux les rejette au-dehors.

Entends-tu ces mourants qui demandent leur place ,

Et d'un lit douloureux sollicitent la grâce?

Que d'hommes , mollement élevés et nourris ,

Sur le seuil des palais font entendre leurs cris !

L'humiliant refus repousse leur prière.

Riches voluptueux, courez sous la chaumière; Et lorsque le plaisir s'émousse sur vos sens, Quand Thabitude éteint vos désirs languissants, Volez respirer Tair de ces tristes asiles , A la main qui demande ouvrez des mains faciles , Le spectacle touchant de tant de maux soufferts Rendra vos goûts plus vifs et vos plaisirs plus chers. La sensibilité s'éveille dans les larmes : Mais la pitié pour vous auroit-elle des charmes? Non, barbares! jamais elle n'émut vos cœurs; Jamais vos froides mains n'ont essuyé de pleurs !

Encor si , réservé pour un juste supplice , Le trait de la douleur n'atteignoit que le vice; Mais de la vertu même il attaque les jours. De la fatalité le malheur suit le cours : Intempérant ou sobre, innocent ou coupable, On ne peut éviter un mal inévitable.

Fuit-on dans les déserts? le chagrin nous y suit : La peur hâte la chute , et la prudence nuit. Chaque pas que l'on fait loin des bords de la tombe Nous entraîne vers elle ; et qui la fuit y tombe. La félicité même , en couronnant lios vœux , Ne nous donne jamais ce qu'elle offroit d'heureux. La réalité trompe et détruit l'espérance : Au vide qu'on éprouve on sent leur différence. Dans nos jours les plus beaux que d'orages secrets !

La joie a ses dégoûts, le plaisir ses regrets.

En vain de ses faveurs la nature est prodigue :

De son cours le plus doux le calme nous fatigue.

L'amour a des fureurs , Tamitic des soupçons :

L'œil jaloux voit par-tout de lâches trahisons.

Nul bien qui n'offre un doute , et nul mal qu'on ne croie :

Le cœur le plus heureux empoisonne sa joie.

Hélas ! sans accidents que de calamités !

Sans guerre et sans rivaux combien d'hostilités !

Eh! qui peut des mortels calculer les alarmes?

Mes yeux, pour tant de maux, n'ont pointassez de larmes? Que d'horreurs sur ce globe et que d'affreux climats \

Que la fécondité s'étend peu sous nos pas !

Pour quelques champs heureux, quelques vallons fertiles ,

Combien de sol inculte et de plages stériles !

Là, le sauvage aspect des plus sombres forêts;

Ici, l'impur limon, la fange des marais :

Là , des sables brûlants ; ici , des mers glacées ;

Là, vers un ciel obscur des roches élancées.

Plus loin , dans les déserts* des reptiles affreux ,

Des monstres, des poisons, et la mort avec eux.

Ce tableau de la terre est celui de la vie;

Et l'homme , en ce séjour, se croit digne d'envie !

Royaume misérable , où tout blesse l'orgueil ,

Où le trône s'écroule et fond dans un cercueil ;

Où le plaisir est froid , où la peine est cuisante ,

Où le chagrin dévore, où le repos tourmente;

Où de nos passions le reflux orageux Emporte loin de nous et nos cœurs et nos vœux; Où la mort, sous nos pas , ouvrant ses noirs abymes , Menace à chaque instant d'engloutir ses victimes. O lune , astre inégal , triste flambeau des nuits , Ton globe est moins changeant que le globe où je suis : Mais, que vois-je? il pâlit, il lance un jour horrible : Témoin de mes malheurs, y serois-tu sensible?

Me plaindre ! ... et le vieillard implore mon appui ! Et l'enfant jette un cri qui m'appelle vers lui ! Ah ! volons ; dans mes bras accueillons leur foiblesse : L humanité me parle et pour eux m'intéresse. La nature nous fit un cœur compatissant : Le cruel qui ne plaint que les maux qu'il ressent Mérite que leur poids sur lui s'appesantisse; Mais, des peines d'autrui partager le supplice, Mais, les souffrir soi-même et leur donner des pleurs, Cette pitié sublime ennoblit nos douleurs. Que dis-je? On se console en pleurant sur les autres : Les maux que nous plaignons adoucissent les nôtres. O vous, vous, mes égaux, vous, malheureux humains. Vous , qu'un destin semblable unit à mes destins ! Si, dans un cœur sensible , il est pour vous des charmes , Montrez-moi vos douleurs et comptez sur mes larmes.

Si l'homme d'un seul pas entroit dans l'avenir , Qu'il verroit de grandeurs au moment de finir ! Que de biens fugitifs ! que de chutes prochaines !

Que l'on auroit pitié des fortunes humaines! Lorenzo, la fortune est prodigue pour toi : En recevant ses dons , tremble et pàlis d'effroi ! Son sourire perfide annonce des disgrâces : Ses trompeuses faveurs sont autant de menaces. Ah ! crains de t'assoupir aux accents de sa voix : Crains Tor empoisonné de la coupe où tu bois : Veille, prudent pilote, et n'attends pas l'orage : Le calme le plus doux est voisin du naufrage. Crois-moi : le ciel t'éprouve et ne t'a rien donné : Crains dans un sort heureux un sort infortuné. Va, je ne me fais point une barbare joie De dissiper l'ivresse où ta raison se noie. Tu le penses peut-être; et l'orgueil de ton cœur Sollicite de moi l'aveu de ton bonheur : Mais ta félicité n'a rien qui m'en impose. Je vois le précipice où ta langueur repose : Sur ses bords émaillés mollement endormi , Tu rêves des plaisirs dont frémit ton ami. ( Pardonne à ma pitié ce langage sévère ) Sais-tu que le bonheur est un prêt usuraire. Que l'infortune, un jour, viendra dans ton palais Exiger durement le prix de ses délais ; Que l'homme heureux contracte et s'engage avec elle. Qu'on acquitte trop tôt cette dette cruelle; Et que l'adversité , s'armant de fouets vengeurs , «&. nos plaisirs passés mesure nos douleurs?

\iA'.

Ah! dune folle joie évite Timprudence; Il faut, pour mieux jouir, borner la jouissance. Dans des transports trop vifs le bonheur se détruit : Le désespoir nous reste et l'illusion fuit. Tels que ces faux amis , dont la vaine tendresse , Sans motif et sans choix , persécute ou caresse ; Nos volages plaisirs se tournent contre nous , L'amertume succède au nectar le plus doux. Non ; point de volupté que le temps ne corrompe : Lorenzo, je l'ai dit; crains le bonheur : il trompe. Cher Philandre, avec toi j'ai vu le mien périr : Sous le souffle mortel de ton dernier soupir, J'ai vu se dissiper ce foible météore : J'ai perdu tous mes biens... ta tombe les dévore. L'univers, à mes yeux, flétri, désenchanté, ' Ne m'offre plus l'éclat qu'il t'avoit emprunté. Ce charme qu'un ami répand sur la nature , Ces fantômes brillants , cette riche parure , Tout ce qui me fut cher, tout s'est anéanti. Vil rebut des humains , sous l'âge appesanti , Jeté dans un désert, et perdu dans le vide. J'arrose de mes pleurs le sol le plus aride. Tout s'éteint, tout s'efface, et l'enchanteur est mort. O misère de l'homme! ô déplorable sort!

Quoi! mon ami n'est plus qu'une cendre glacée. Sous un marbre lugubre immobile et pressée ! Philandre , tu touchois au terme de tes vœux :

9a LES NUITS D'YOUNG.

Tu prenois vers la gloire un vol impétueux.

Jeune triomphateur, des mains de Timmortelle

Déjà tu recevois la palme la plus belle ;

Tu montois sur son char , d'un air calme et serein :

Mais un monstre perfide et caché dans ton sein,

La mort, TafFreuse mort, se glissant en silence.

Riant de tes projets, de ta folle espérance,

A l'heure du triomphe, au moment de l'orgueil ,

Sous un froid mausolée enferma ton cercueil.

L'homme ne prévoit rien , à peine il conjecture : Sans guide et sans lumière, il marche à l'aventure. Ses vains pressentiments ne sont que des erreurs. Combien de fois son rire expira dans les pleurs? Hélas 1 que notre vue est foible et limitée ! Par un sombre rideau toujours interceptée. Au-delà du présent elle ne va jamais : Le moment qui doit suivre est sous un voile épais ; Et l'aiguille du temps , des heures entourée , Ne nous donne à-la-fois qu'un point de leur durée : On ne peut ni hâter, ni devancer leur cours. Avant quelle se mêle au nombre de nos jours. Le sort veut que chaque heure et jure et lui réponde De garder ses secrets dans une nuit profonde : Hélas ! et dans ce doute , où flotte l'avenir. L'éternité peut naître et le temps peut finir 1

De la fatalité telle est la loi suprême; Ce qui doit être un jour peut être à l'instant même.

A la mort , au destin les moments sont égaux ; La sécurité trompe, et tout espoir est faux. De rhomme cependant Torgueilleuse chimère Nourrit du lendemain Tattente mensongère ; Ce lendemain fatal le conduit au tombeau. Lui-même de ses jours croit tourner le fuseau; Il en étend le fil , il en grossit là trame. Dans les illusions de Tespoir qui Tenflamme , Sur un sable mobile il élève , il construit : Il projette le jour... il expire la nuit. Ah ! Philandre étoit loin de commander sa tombe ! L'erreur la plus grossière où Thumanité tombe Est que, jeune ou vieillard , Thomme soit convaincu Qu'il commence de vivre, et qu'il n'a point vécu. Il se croit, chaque jour, au jour qui l'a vu naître. Au sein de l'avenir il rejette son être; La sagesse l'attend dans un âge plus mûr. Tranquille , il applaudit à ce sage futur ; Et l'homme du moment , plein de cette espérance , D'un projet de vertu s'enorgueillit d'avance. C'est ainsi que le temps échappe de nos mains; Nous perdons des jours sûrs pour des jours incertains. Déjà dans son été , l'homme à peine soupçonne L'imprudente conduite où son goût l'abandonne. D'un âge moins fougueux il prévoit la saison; Plus calme , il se promet d'écouter sa raison : Mais l'automne s'écoule , et rien ne s'exécute.

La peur le détermine au moment de sa chute ; Dans l'hiver de sa vie il tente un foible effort : L'habitude résiste... il balance... il est mort!

La mort... tout nous en offre et Timage et l'idée ; Mais combien peu notre ame en est intimidée ! Près de nous porte- t-elle un coup inattendu , Il étonne un moment notre orgueil éperdu. Quoique de nos amis la foule disparoisse , Quoiqu'ils meurent du trait dont la pointe nous blesse . La cicatrice est prompte, et se ferme soudain. Sous un ciel menaçant l'orage gronde en vain : L'épouvante finit quand la foudre est éteinte ; Et l'oubli du danger suit un instant de crainte. Hélas ! on se rendort dans un calme nouveau ! La trace de la flèche et du vol de l'oiseau Dans le vague des airs est moins vite effacée , Que ne l'est de la mort l'importune pensée. Des antres du trépas les sombres profondeurs Ont à peine reçu les objets de nos pleurs, Que leur triste mémoire y reste ensevelie.

Philandre ! ah ! malheureux 1 qui, moi ? que je t'oublie Mânes chers et sacrés, ô mon ami... jamais! Rien, non; rien dans mon cœur n'effacera tes traits ; Ce cœur, plein d'amertume, est plein de ton idée. Crois-moi; l'aube du jour fut-elle retardée, Dans son cours le plus lent, la plus longue des nuits Ne pourroit épuiser l'excès dé mes ennuis;

PREMIÈRE NUIT. gS

Et le cri matinal du chantre de l'aurore Aux cris de ma douleur se mêieroit encore. Déjà sa voix perçante annonce le soleil... Pourquoi , fatal oiseau , presses-tu ton réveil ? Ah ! les infortunés frémissent de f entendre ! O toi , toi , dont le chant est un soupir si tendre , Philoméle , poursuis tes accords douloureux ! Comme toi déchiré , comme toi malheureux , Je me plais à gémir , à soupirer dans Tombre : Tous deux environnés du voile le plus sombre , Nous poussons nos regrets vers la voûte des cieux. La nature , écoutant tes sons harmonieux , Semble de tes douleurs plaindre la violence ; Et les astres émus se roulent en silence. Mais , hélas ! à mes cris les astres , Funivers , Tout est sourd ; et ma voix fatigue en vain les airs. Cependant, Philoméle ^ autrefois le génie De tes plus doux accents surpassa Tharmonie : Des esprits immortels, élevant leur essor, Enfantèrent des sons qui nous charment encor. De ces chantres fameux j'imite le délire : Entre mes doigts glacés j'ose prendre leur lyre;; Mais combien ma foiblesse énerve ses accords ! O vous , qui m'inspirez vos sublimes transports , Audacieux Milton, et toi, divin Homère ! Vous chantiez entourés d'une ombre involontaire; Moi , dans celle des nuits je m'enfonce par choix.

Embrasé de vos feux, que n ai-je votre voix! Pope, le dieu des vers, Tamour de ma patrie. Peignit Tliomme mourant sous le poids de la vie; Dans un plus noble essor je le chante immortel. M'élançant de la terre au séjour étemel, J'abandonne ce globe arrosé de mes larmes ; Pour un être souffrant peut-il avoir des charmes? L'espoir du malheureux est 1 immortalité. Dans le cercle du temps loin de s'être arrêté, Si Pope de son vol eût poursuivi la trace Et porté jusqu'au ciel sa généreuse audace. Au-devant de ses pas , à ses yeux satisfaits L'éternité brillante eût ouvert son palais. Moins timide que moi, franchissant la barrière, Entraîné dans des flots d'azur et de lumière , Il eût décrit l'olympe où l'homme est appelé : Consolateur du monde, il m'auroit consolé.

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