TRADUITE EN VERS FRANÇOIS
Je m'étois engagé, à la sollicitation de quelques amis, à donner successivement six des Nuits d'Young : d'autres personnes, qui veulent bien s'intéresser également à moi, m'ont détourné de ce projet. Des sentiments et des conseils si contradictoires étoient appuyés de raisons également déterminantes: il en est résulté, dans mon esprit, un équilibre que peut-être la fantaisie a rompu plus que la réflexion. J'étois partagé entre le regret d'abandonner la suite d'un essai autant applaudi que désapprouvé, et le danger de poursuivre un genre de travail auquel l'opinion attache peu de gloire, mais qui n'en présente pas moins de difficultés. J'ai passé sur cette dernière considération, et le goût m'a déterminé.
Traduire est aujourd'hui une espèce de déshonneur . littéraire: cependant, par une suite de l'inconséquence du siècle, jamais les traductions n'ont été plus multipliées.
Les ouvrages même qui ne portent pas ce titre ne sont, la plupart, que des imitations déguisées, que des copies de tableaux, dont on s'est contenté de déplacer les groupes et de changer l'ordonnance. Il vaut mieux être traducteur que plagiaire : au moins l'un a-t-il sur l'autre l'avantage delà bonne foi. D'ailleurs, j'avois imaginé que les traductions en vers pouvoient avoir un nrërite qui fût propre à leur auteur. Je pensois qu'une versification soi-
gnée devoit avoir une valeur indépendante de l'original ; qu'il y avoit quelque talent, quelque goût à transmettre dans notre poésie les beautés d'une lan(jue dont le génie est entièrement opposé à celui de la nôtre. Mes prétentions ne vont point au-delà de cette foible gloire; et c'est dans l'espérance de l'obtenir que j'ai poursuivi l'exécution de mon projet.
On a dit que mon coloris n'étoit point assez sombre pour rendre les teintes lugubres du pinceau d'Young. Je donnai, il y a quelques années, une tragédie imitée de l'anglois: alors j'essuyai le reproche contraire. La nation n'étoit point encore accoutumée au genre qu'elle semble préférer aujourd'hui ; et ma pièce ne servit qu'à préparer le succès des ouvrages qui depuis ont été accueillis, précisément par ce qui balança la réussite de ma tentative. Au milieu de ces contrariétés, il est difficile qu'un auteur convienne avec soi-même de ce qu'il doit ou ne doit pas faire: les dégoûts l'environnent; l'incertitude le refroidit. Le mieux, sans doute, est qu'il s'abandonne à ses propres impulsions, et qu'il suive son goût: le mien m'a porté à imiter plutôt qu'à traduire un auteur plein de génie, mais souvent outré, souvent trop foible, alliant le sublime et le trivial; qu'il faut quelquefois resserrer, quelquefois étendre , et toujours ennoblir. J'ai tâché de ramener l'affectation au naturel, l'abondanceàla précision, la sécheresse à Tintérêt, et l'enflure à cette proportion juste qui caractérise la vérité. Young est un de ces esprits rares dont les défauts tiennent à la force et à l'impétuosité d'imagination; mais pourquoi faudroit-il respecter jusqu'à ses défauts mêmes, et les consacrer par
AVERTISSEMENT. loi
une espèce d'idolâtrie? Pourquoi ne seroit-il pas permis à un traducteur de faire disparoître ces taches, ces inégalite's qui défigurent un ouvrage estimable, et font naître le dégoût à côté de l'admiration? S'il y a quelque mérite à traduire, ce ne peut être que celui de perfectionner, s'il est possible, son original, de l'embellir, de se l'approprier, de lui donner un air national, et de naturaliser, en quelque sorte, cette production étrangère.
Voilà le but que je me suis proposé. On verra dans cette nouvelle traduction avec quelle liberté j'ai changé ce qui me sembloit défectueux, ou du moins ce qui pouvoit effaroucher la délicatesse du goût françois. Ceux qui se sont plaints de la manière dont j'ai osé adoucir les touches qui me paroissoient trop dures.dans les tableaux de la première Nuit, seront encore plus mécontents de moi dans celle-ci. J'ai cru que, dans un sujet aussi intéressant que celui de l'amitié, il étoit plus à propos d'émouvoir et de pénétrer l'ame que d'étonner l'esprit. J'ai employé un style plus naturel , une harmonie plus douce, une versification moins fastueuse. J'ai préféré quelquefois le développement à la précision : je n'ai pas craint même de m'abandonner à ma propre sensibilité, et de quitter quelquefois mon modèle. Enfin, je croirai avoir rempli mon objet, si l'on dit de cette Nuit qu'elle a moins de brillant, mais plus d'intérêt que la première.
Il seroit impossible de donner la totalité de ces Nuits sans fatiguer mes lecteurs de répétitions qui, déjà senties dans la prose, seroient rebutantes et insoutenables dans des vers, quelque bien faits qu'ils pussent être : les mêmes idées ramènent nécessairement les mêmes exprès-
sions. Il est encore plus difficile au poète qu'au prosateur de varier celles-ci , parceque notre versification ne les admet pas toutes indifféremment. Il en est qui détruisent l'harmonie, d'autres qui dégradent le style et lui ôtent sa noblesse. Ce n'est que par la plus grande correction, et par une délicatesse scrupuleuse, qu'on peut parvenir k écrire élégamment et purement en vers. J'ai employé tous mes soins pour approcher, s'il est possible, de cette élégance et de cette pureté. Je ne me flatte point d'y être parvenu : personne n'est plus éloigné que moi de cette confiance, de cet amour-propre qui nous rendent toujours contents de nous-mêmes. Je ne retire du coup d'œil que je jette sur mes foibles productions que le sentiment de mop insuffisance, et je ne demande grâce au public qu'en faveur de mes efforts.
SECONDE NUIT DTOUNG.