‹ Œuvres choisiesChapitre 15 sur 121 · L'AMITIÉ · texte numérisé non relu

L'AMITIÉ

L'oiseau qui , du sommeil interrompant les heures , Jette des cris aigus autour de nos demeures , Qui, portant jusqu'à nous ses rapides accents , Réveille nos esprits et ranime nos sens ; Le coq chante : sa voix, dans les airs élancée, Me rappelle à moi-même, et me rend la pensée. De l'Eternel sur moi les regards sont ouverts ; Il voit tout d'un coup d'œil, l'atome et l'univers. Qu'il me voit abattu!... Mes yeux s'appesantissent: Laisserai-je couler les pleurs qui les remplissent? Sans le courage, hélas! que seroient les mortels? En cédant à ses maux on les rend plus cruels. Ignoré-je à quel prix le ciel m'a donné l'être? Je pleurois , au berceau, le jour qui m'a vu naître. Le premier cri de l'homme est un cri de douleur : De mes obscurs destins subissons la rigueur. L'esclave vainement lutte contre sa chaîne : L'intrépide la porte, et le lâche la traîne.

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O toi qui déployois aux yeux de ton ami La stoïque fierté d'un courage affermi ; Toi qui, dans le printemps d'une aimable jeunesse, Entremélois aux fleurs les fruits de la sagesse, Toi, toi dont Téloquence avec tant de candeur Épanchoit dans mon sein les vertus de ton cœur; Combien de fois, Philandre, éclairés l'un par l'autre, Avons-nous pesé l'homme , et son sort et le nôtre ! Nous cherchions l'équilibre et des maux et des biens. Contents d'approfondir d'utiles entretiens , Notre goût dédaignoit tous ces sujets frivoles Que l'art surcharge, en vain, du faste des paroles. Le champ des fictions par nous abandonné Restoit à ces auteurs d'un siècle efféminé ; Trop futiles esprits, dont le talent suprême Est d'irriter un feu qui s'allume lui-même. Lorsque , des voluptés dangereux orateurs , De leur philtre brûlant ils infectoient les cœurs ; Quand, suivis de la foule aux bosquets d'Amathonte, Des fêtes de Vénus ils célébroient la honte; Lorsqu'à leurs yeux , couverts d'un funeste bandeau , La raison méconnue éteignoit son flambeau ; Philandre et moi , conduits par des clartés nouvelles. Nous cherchions la vertu dans des routes plus belles. L'amitié devançoit nos pas ; et les chemins Étoient semés des fleurs qui tomboient de ses mains. Loin du cours turbulent des passions humaines ,

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A Tombre des berceaux , sur le bord des fontaines , Dans le sein du bonheur, dans le sein de la paix, Goûtant la volupté de deux cœurs satisfaits , Abandonnant tous deux nos âmes attendries A ce calme où l'on suit de douces rêveries, Il sembloit que Tété, plus beau, plus pur encor, Renouvelât, pour nous, les jours de Tâge d'or. Lorsque du sombre hiver l'haleine hyperborée Revenoit engourdir la nature éplorée , De sages entretiens et de nobles débats Charmoient dans nos foyers la saison des frimas. Nous passions, sous nos toits et sous d'heureux ombrages, Les hivers sans ennui, les étés sans orages.

Ornement de ce globe , ô fruit délicieux Que nourrit l'influence et la faveur des cieux ; O divine amitié, dont la tige chérie Enveloppe de fleurs les ronces de la vie ; Toi, la volupté pure et le souverain bien ! Le nectar de l'abeille est moins doux que le tien. Quand la félicité, du séjour du tonnerre. Précipite son vol et regarde la terre , C'est toi que sa présence y vient favoriser : Sous tes rameaux unis elle aime à reposer. C'est là qu'elle s'admire et jouit d'elle-même A l'aspect des plaisirs d'un couple heureux qui s'aime. C'est là qu'elle pénétre au sein de deux amjs , Dans des songes riants auprès d'elle endormis.

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Elle préfère au faste, au tumulte du monde,

De ces sages humains la retraité profonde :

L'amitié solitaire y triomphe du sort;

Elle y fixe le temps, y survit à la mort.

Le temps! la mort! tous deux m'ont enlevé Philandre;

Mais sa cendre me reste, et j'aime encor sa cendre.

Elle émeut à-la-fois ma joie et ma pitié :

Une tombe est pour moi l'autel de l'amitié ;

C'est là que je l'invoque et soupire après l'heure

Qui rejoindra mon être à l'ami que je pleure.

Oui, déesse, à ton culte, à des soins si touchants

Je consacre à jamais et ma lyre et mes chants.

Toi dont l'ambition , dans la route commune , Suit le char fugitif de l'ingrate fortune; Toi, Lorenzo, sais-tu de quels biens plus réels l'amitié généreuse enrichit les mortels?

Ce couple inséparable, uni par la nature. Le bonheur, la sagesse,... un ami les procure. Sur sa bouche éloquente on puise ses trésors. Comme un plus doux sommeil suit les travaux du corps, Dans un tendre commerce après s'être exercée , Lame avec plus de fruit médite sa pensée : L'esprit se développe au feu des entretiens.

Le misanthrope obscur, sans amis , sans liens , Qui promène à travers sa froide solitude D'un cœur désoccupé la vague inquiétude, N'ayant autour de lui que des fantômes vains,

Laisse errer sans objet ses esprits incertains : Il végète , il s'endort dans sa morne existence. Au fond de la retraite et dans Tindifférence , La pensée , au hasard , prend un aveugle essor : Sans force, sans chaleur, brute, et sauvage encor, Elle parcourt ce vide , imaginaire espace Où la confusion l'égaré et Fembarrasse : Elle y roule éperdue , y bondit tour-à-tour, Rampe, s'élève, tombe, et périt sans retour.

Mais, dans les entretiens, sa fougue ralentie Obéit à des lois et marche assujettie.

Dans une route aisée elle suit la raison , S'arrête sous le frein, vole sous l'aiguillon. Tel un jeune coursier, sous la main qui le dresse, Mêle à ses mouvements la grâce et la justesse. Les égards, les devoirs de la société, Et le désir de plaire , et la rivalité , Tout prête aux entretiens l'intérêt le plus tendre. Le cœur parle à l'esprit, et l'esprit sait l'entendre. Du choc des sentiments et des opinions La vérité jaillit et s'échappe en rayons ; Rayons multipliés qu'elle-même rassemble Au foyer de deux cœurs qui la cherchent ensemble : C'est là qu'elle répand son éclat le plus pur. Si, privé d'un ami, loin d'un commerce sûr. Tu ne peux au-dehors déployer tes pensées , Dans leur germe stérile elles meurent glacées.

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L'amitié les féconde au feu du sentiment, Leur donne la chaleur, lame , et le mouvement : Mais lorsque, dans ton sein, solitaires, captives, Un silence orgueilleux les fait languir oisives. C'est un foible sillon sur la poussière empreint, Un songe qui s'effhce, un flambeau qui s'éteint.

Le Dieu qui de son souffle a créé la parole. S'il suffit de penser, nous fit un don frivole. Mais, non; ce son de voix, cet organe enchanteur. Interprête éloquent de l'esprit et du cœur. Lorsqu'au fond du cerveau la raison l'a tracée , Sur les lèvres de l'homme achève la pensée. Là, comme un or brillant, au creuset épuré. De la perfection elle atteint le degré. Cet art ingénieux , l'art charmant du langage L'accommode à nos goûts, la plie à notre usage; Et si la vérité l'embellit de ses traits , Notre ame s'en saisit et l'adopte à jamais.

La science n'est rien dans l ombre ensevelie : En la communiquant, l'esprit la multiplie. Il en est du savoir ainsi que des trésors, Stériles au-dedans, et féconds au-dehors. Ehl jouit-on des biens que l on n'ose répandre? Donner, c'est acquérir; enseigner, c est apprendre. Tel un arbre chargé de verdure et de fruit , Plus riche par son luxe , et donne et reproduit. Combien de vérités qu'un silence funeste

Étouffe sous Tamas d'un savoir indigeste , Qu'au fond de la retraite un esprit sombre et dur Abandonne aux langueurs de son repos obscur; Qui, par d'heureux débats au jour développées, D'une utile lumière auroient été frappées! C'est ainsi que les flots, l'un par l'autre brisés, S'épurent sous le choc de deux vents opposés ; Que la mer agitée en ses grottes profondes Pousse et rejette au loin l'écume de ses ondes; Tandis que le marais, tranquille en ses roseaux, Sur un sol infecté laisse croupir ses eaux.

Ah! quittons de nos toits l'asile solitaire! Courons ; que d'un ami la raison nous éclaire : Jetons-nous dans ses bras ; cherchons-y le bonheur. Que je plains le mortel et farouche et rêveur Qui , prenant pour vertu l'àpreté de sa bile , Loin des sociétés s'emprisonne et s'exile ! La sagesse de l'homme est l'art de vivre heureux. Celle qui n'atteint pas ce terme de nos vœux Est plus folle en effet que ne l'est la folie : Elle en a les travers , sans l'aimable saillie : Le fou de la nature est moins infortuné Qu'un fou dans ses écarts tristement raisonné. Le vrai sage n'a point l'orgueil de la sagesse : Il est homme et sensible ; un ami l'intéresse. La nature elle-même éleva les autels Où l'amitié reçoit l'hommage des mortels ;

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A ce culte sacré son instinct nous appelle.

La pente la plus douce et la plus naturelle

Vers un cœur qui l'attire entraîne notre cœur.

Qui ne cède au besoin d y verser son bonheur?

Le bonheur n'est goûté qu autant qu'on le partage.

On le prête, on le donne, on jouit davantage.

Qu'un ingrat en lui-même ose l'envelopper,

Du vide de son ame il le sent échapper;

Appauvri dans ses mains , il l'en voit disparoître :

On n'est point heureux seul autant qu'on le peut éti'e.

Je veux que mon ami soit riche de mes biens,

Que ma félicité, mes plaisirs soient les siens.

Eh! qui, sans un ami, peut se plaire à soi-même?

C'est par lui qu'on se plaît, et c'est dans lui qu'on s'aime:

Nous vivons de son ame , il respire par nous.

Quand le plaisir s'arrête au fond d'un cœur jaloux ,

C'est un feu sans chaleur étouffé sous la cendre;

Mais s'il se communique et sort pour se répandre ,

Si, du cœur d'un ami vers le mien reflété,

A son plus doux prestige il joint la volupté ,

C'est alors qu'il me brûle et redouble ses flammes :

Ah ! nous l'éprouvons tous; le bonheur veut deux âmes.

Mais combien d'un ami le choix est dangereux ! Le plus vrai, le plus sûr est l'ami vertueux. Observe ; et la raison te le fera connoître. Loin de toi l'amitié que le vice a fait naître ; Dans ses chastes plaisirs l'amitié veut des mœurs.

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Alors qu'on l'abandonne à d'impures ardeurs , Lame se fond , s'écoule , et bientôt se ress'efre ; Du feu des passions tel est le caractère : Le cœur, qu'il amollit, reprend sa dureté. La vertu seule émeut la sensibilité ; Son charme la produit, son feu la renouvelle. Qu'il est beau de s'unir et de s'aimer pour elle ! On l'aime , on la cultive, on la cherche à l'envi ; L'un par l'autre entraîné , l'un de l'autre suivi , On court dans sa carrière, on se hâte, on s'élance. Noble émulation , heureuse concurrence , Le plus beau des présents que l'amitié nous fait, Son lien le plus fort, et son plus noble attrait! Par elle deux amis, dans un élan sublime, Des plus hautes vertus vont atteindre la cime : Les cieux'sont abaissés sous un vol aussi prompt, Aux célestes parvis tous deux entrent de front; Et l'immortalité, les recevant ensemble.

Eternise en son sein le nœud qui les rassemble.

Toi qui de l'amitié recherches la faveur, A ses devoirs sacrés accoutume ton coeur. Sais-tu pourquoi les grands l'éprouvent infidèle? C'est que , par un orgueil humiliant pour elle , Ils pensent qu'attentive à prévenir leurs vœux Elle cède à l'appât d'un souris dédaigneux ; Que , du faste éblouie et par l'or abusée , Elle offre à leurs désirs une victoire aisée.

C'est que leur vanité, leur flegme indifférent Reçoit, ft)mme un tribut, l'hommage qu'on leur rend. Pareils à ces beautés, à ces froides sirènes, Qui sous des nœuds de fleurs nous présententdes chaînes De cent pièges cachés ils entourent nos pas , Souples dans la conquête, et conquérants ingrats. Mais leur amorce est vaine, et leurs dons sont frivoles. Oui, riches indigents, insensibles idoles. Au nombre de vos biens si notre amour est mis , Votre calcul est faux; vous n'avez point d amis. Est-ce au poids des trésors que l'amitié s'achète? Dans quelle illusion ce préjugé vous jette! Sachez que de l'amour l'amour seul est le prix. On prodigue avec Tor l'insulte et le mépris. Fier mortel ! aime-moi, si tu veux que je t'aime : Tu me veux pour ami ; sois mon ami toi-même : Voilà notre traité, c'est celui de l'honneur; Tu n'es que mon égal , et mon cœur vaut ton cœur. Apprends que l'amitié, si tes soins l'ont trouvée, Est, par les mêmes soins, acquise et conservée. Une ombre, une vapeur obscurcit ses beaux jours; Un souffle l'inquiète , et la trouble en son cours : Le soupçon l'avilit, la réserve la blesse : Sa sensibilité fait sa délicatesse.

Connois donc le mortel qui recevra ta foi : Délibère avec lui , délibère avec toi.

Approfondis son être, examine, apprécie :

SECONDE NUIT. ii3

Crains Téclat séduisant de la superficie. Souvent un beau dehors est le masque du cœur : Sonde tous les replis, choisis avec lenteur; Mais , tonRmoix est-il fait? bannis l'inquiétude. Non; plus de crainte alors et plus d'incertitude : Que ta main serre en paix le nœud qu'elle a formé : Sois tout à ton ami , dès que tu l'as nommé. Sans cette confiance aveugle , abandonnée , Ton ame est-elle heureuse et s'est-elle donnée? Ah ! si quelque péril suit tes nouveaux liens , Qu'importe? il est payé par le plus grand des biens. « Non, non ; le sort des rois ne pourroit me séduire. « Moi, j'envierois la pompe et l'éclat de leur cour? « Le cœur de mon ami vaut lui seul un empire ; « Et, monarque adoré, je régne par l'amour! »

Aux jours de mon bonheur ainsi chantoit Philandre : Sa lyre, à mes côtés, rendoit un son plus tendre. Combien de fois ma vue échauffa ses esprits ! De pampres et de fleurs couronné par les ris , Combien de fois vint-il, plein de joie et d'ivresse, M'offrir dans nos festins la coupe enchanteresse ! Ah! je croyois la boire à la table des dieux ! Le front calme et les bras étendus vers les cieux, Philandre , ton ami prioit les destinées De filer en or pur tes nombreuses années. Vains souhaits!... Cependant, par tes mains présenté. Le nectar dans mes sens portoit la volupté.

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Ah! Tamitié sans doute est celui de la vie! C'est toi qui le versois dans mon ame ravie. Philandre, chaque jour il devenoit plus doux; Trois lustres écoulés Tavoient mûri pouiHI>us. Ce n'est que par le temps qu'il s'épure et fermente : On se trompe aux douceurs d'une amitié naissante. Depuis quinze ans... (alors je ne les comptois pas) Mon malheureux ami m'enivroit dans ses bras.

Où retrouver jamais et qui pourra me rendre Le naturel heureux , la vertu de Philandre? Son cœur vrai méconnut l'imposture et le fard : La bonté se peignoit dans son tendre regard : Sa bouche avec candeur déployoit le sourire. Épanché près de moi dans un libre délire, De toutes ses vertus il venoit m'enflammer : Il m'énorgueillissoit du bonheur de l'aimer. Jouissance si chère et toujours regrettée. Félicité céleste, ô toi que j'ai goûtée! C'en est fait, tes plaisirs sont à jamais perdus : Tu n'es plus dans un monde où Philandre n'est plus.

Philandre! si mon ame, au désespoir ouverte, Avec trop d'amertume a ressenti ta perte. Vois le vide où je suis, et pardonne au malheur : L'égarement, l'excès convient à ma douleur. Il est mort!... Ce mot seul accable et décourage : Je l'aimois, je le pleure, et l'aime davantage. Non ; je ne l'ai connu qu'au bord de son tombeau :

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C'est en prenant son vol vers un monde nouveau ,

Que son ame , et de gloire et d'éclat entourée ,

Dans toute sa noblesse à mes yeux s'est montrée,

Image encor présente à mes seris abattus !

Je ne voyois plus l'homme et voyois ses vertus.

Ah! s'il m'avoit laissé le feu de son génie,

Avec quelle chaleur, avec quelle énergie.

Je le peindrois frappé d'un coup inattendu ,

Dans les bras de la mort sans foiblesse étendu,

Tranquille sur l'arrêt que ce monstre exécute,

De son être détruit ennoblissant la chute !

Tel est le sage ; il meurt comme un beau jour s'éteint.

Ce tableau consolant, nul mortel ne l'a peint:

Nul n'a représenté d'une touche hardie

L'honnête homme exhalant le souffle de sa vie.

L'art est foible et borné dans nos timides mains ;

C'est à ces purs esprits, protecteurs des humains.

Ministres immortels du Dieu qui les anime ,

De peindre à nos regards ce spectacle sublime.

Ils l'ont vu ; l'homme juste expire sous leurs yeux.

Les palmes à la main, triomphants, glorieux,

Ils entourent le lit de la vertu mourante :

A ce poste d'honneur ils restent dans l'attente ;

Ils contemplent ce corps, qui, prêt à s'assoupir.

Va s'éteindre à jamais dans un dernier soupir.

Mais moi , triste mortel , qui n'ai que ma tendresse ,

Puis-je à cette hauteur élever ma foiblesse?

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Ah! cependant) feut-il qu'en un honteux oubli

L'éclat du plus beau nom périsse enseveli?

Ciel ! au fond de mon cœur quel cri se fait entendre?

Ce cri, ce cri touchant, c'est la voix de Philandre :

Lui-même dans mes mains vient mettre les crayons :

Lui-même les conduit,... il ordonne,... essayons.

Dieux ! comment soutenir ces images funèbres ?

Environné soudain d'effroyables ténèbres ,

Je crois, saisi de crainte et frémissant d'horreur,

D'une obscure forêt traverser l'épaisseur;

Ou, d'un vieiix édifice observant les décombres,

Sous sa voûte lugubre errer parmi les ombres ;

Ou , par de noirs sentiers chez les morts descendu ,

Dans mille affreux détours embarrassé , perdu ,

Marchant à la lueur des lampes funéraires ,

Parcourir ces caveaux, ces tombes solitaires,

Ces vastes souterrains , muets , inhabités ,

Où les rois, sans grandeur, cessent d'être flattés.

Raffermissons mon ame!... achevons ce que j'ose.

Voici le sanctuaire où Philandre repose :

Plein d'un sombre respect , j'entre;. . . ô trouble! . . . ô terreui

Que vois-je?. . . un lit de mort ! . . . non ; le lit de l'honneur.

Lâche et trop foible ami , reviens de ta surprise :

Un souffle a détruit l'homme ; un Dieu l'immortalise.

Regarde ! le vaincu va recevoir le prix.

Vous , profanes , fuyez ces augustes lambris ; Fuyez ! vos pas impurs souilleroient cet asile.

L'enceinte où la vertu , recueillie et tranquille ,

Va consommer ses jours, ses destins glorieux,

Est un temple sacré qui s'ouvre sur les cieux.

Ici la vérité , triomphante et vengée, *

Des ombres du mensonge est enfin dégagée;.

Hors de son enveloppe ici le cœur est nu ;

Ici le masque tombe et le fourbe est connu.

Déchiré par le temps le voile se sépare ;

Sur les bords du tombeau la vertu se déclare ;

La modeste vertu sort de l'obscurité.

Les héros de la gloire et de la vanité ,

Au moment de franchir ce pénible passage,

Empruntent de l'orgueil un reste de courage :

Mais en vain ; déjà morte avant le coup mortel,

La victime palpite et tremble sur l'autel.

A ces lâches terreurs la vertu seule échappe ;

Son héros s'agrandit sous la main qui le frappe :

Il souffre; mais l'horreur des maux les plus affreux

Laisse encor sur son front des traits majestueux.

Avec quelle rigueur la mort traita Philandre !

Comme au midi de l'âge elle vint le surprendre \

Je le vois, dans sa fleur, tout-à-coup desséché,

Aux objets les plus chers sans retour arraché,

L'ame ouverte aux regrets , fermée à l'espérance,

Dénouant le tissu de sa foible existence ;

Dévoré, consumé, son être se dissout.

Le glaive est dans son cœur, la douleur est par-tout ;

ii8 LES NUITS D'YOUNG.

Nul relâche; les maux s'accumulent, se pressent; Les ressorts sont brisés, les organes s'affaissent. Dieux! que vois-je?... la peur qui suit Tépuisementl L'homme qui s'épouvante à son dernier moment! Un abyme inconnu qui soudain se découvre! Un soleil qui s'efface! une tombe qui s'ouvre! Une voix éteinte... un... ô mort! ô désespoir! Ah! comment l'exprimer? comment le concevoir? Un soupir... C'ep'est fait! l'ame fuit et s'élance;

upir affreux, suivi d'un éternel silence!

Ce sacrifice horrible, effrayant,... je l'ai vu. Philandre! mon ami!... Malheureux, que dis-tu? Ces terreurs de la mort , ces regrets de la vie , Ces tourments redoublés que l'effroi multiplie, Tous ces maux, où sont-ils? que sont-ils devenus? Tu parlois d'un mortel ; Philandre ne l'est plus!

La douleur n'a dompté que la foible nature ; Sur ce front pâlissant, que la mort défigure. Quels rayons se méloient aux ombres du trépas ! Quel calme dans le choc de ces affreux combats ! Inaccessible au trouble, et sûr de la victoire, Philandre anticipoit son triomphe et sa gloire. Qu'importe qu'à ses yeux la terre offre un tombeau? Il est né pour le ciel ; le ciel fut son berceau. Dans les bras de la mort TÉternel le couronne : De la divinité la splendeur l'environne. Est-ce là ce roseau par l'orage abattu?

Philandre nous laissoit, nous léguoit sa vertu.

En quittant ce cœur pur, elle quittoit son temple :

D'un courage tranquille il nous donnoit Texemple.

Qu'il tint à Tamitié des discours consolants !

Oh! comme autour de lui nos cœurs étoient brûlants!

Immobiles , surpris , et rangés en silence ,

Pénétrés de ses maux , frappés de sa constance ,

Nos esprits admiroient, nos yeux versoient des pleurs.

Hélas ! nous confondions la joie et les douleurs !

Je ne sais quel plaisir adoucissoit nos larmes !

Philandre à la mort même avoit prêté des charmes.

Elle vient , il la voit ; c'est elle ! . . . c'est la mort ! . . .

Grand, mais d'une grandeur sans faste et sans effort,

Victime volontaire , il rend à la nature

Ce qu'il a reçu d'elle, une ame noble et pure;

Et, sorti d'un combat qui le mène au repos ,

Content de ses destins , il expire en héros.

A l'heure où le soleil, plus rapide en sa fuite. Penché vers l'horison , tombe et se précipite ; A cette heure incertaine, où la nuit qui descend Comme un voile léger se déploie et s'étend , Pendant que les vallons, déjà tristes et sombres. Se couvrent de rosée , et de vapeurs , et d'ombres , Sur la cîme des monts , au faîte d'une tour On voit encor briller les derniers feux du jour : Ainsi, lorsque la mort au milieu des ténèbres S'apprête à consommer ses mystères funèbres ;

Tandis que le vulgaire, au trouble abandonné, Dans le .deuil et les pleurs baisse un front consterné, Philandre éblouissant de gloire et de lumière, Plus calme, plus tranquille au bout de sa carrière, Maître de son courage et maître de son sort , S'élevoit au-dessus des ombres de la mort. Sur son auçuste front Tespérance étincelle : Il trouve dans sa chute une grandeur nouvelle; Et, s'élançant au sein de la Divinité, Vole en triomphateur à TimmortaUté.

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Ce peuple enorgueilli de Fempire des mers . Qui divise FEurope et trouble l'univers, L'Anglois se croit-il donc le souverain du monde? Eh ! quel est le triomphe où son orgueil se fonde ? Voit-on ses pavillons arborés dans nos ports? , Je ne vois que son sang qui fume sur nos bords. Que , de T Américain possédant les contrées , Il ferme à nos vaisseaux les mers hyperborées ; Que, de lor du bramine usurpateur jaloux, Aux rivages du Gange il l'emporte sur nous : Croit-il nous étonner par ce foible avantage? Rome n'a point tremblé des succès de Carthage. Quand Louis désira que l'univers calmé Vit enfin de Janus le temple refermé , Ce n'est point d'une main suppliante et craintive Qu'aux bords de la Tamise il fit porter l'olive : Il n'a désnonoré ni son rang, ni son cœur. Sans paroître vaincu, sans se croire vainqueur,

122 LE PATRIOTISMl,

Ce monarque vouloit qu'on mît dans la balance

Les droits de TAngleterre et les droits de la France;

Qu'au gré de l'équilibre et de l'égalité ,

Les deux peuples rivaux signassent le traité.

Sans doute, il étoit loin d'employer l'artifice;

Et la paix devenoit le fruit de sa justice :

Mais puisqu'on veut la vendre et nous donner la loi ,

Il l'a voulue en père, il la refuse en roi.

Stanley, toi qui portas ce refus à ton maître, Que Londres par ta bouche apprenne à nous connoître^ Du commerce étranger nous fermant les canaux , Londres se promettoit des triomphes nouveaux : Elle a cru que , pressés du fardeau des subsides , Nous allions à ses fers tendre des mains timides : Dis-lui, Stanley, dis-lui que le cultivateur Sème en paix les trésors qui font notre grandeur ; Que la main qui féconde et moissonne la terre Est prête, s'il le faut, à lui porter la guerre. Dis-lui que le François est encore aujourd'hui Ce qu'il fut dans des temps où l'on trembloit pour lui. Le dernier de nos rois, après trente ans de gloire. Vit loin de ses drapeaux s'envoler la victoire ; Mais intrépide et fier sur son trône ébranlé : « Non , dit-il , mon malheur n'est point encor comblé. « J'appellerai mon peuple; unis par leur courage, « Le père et les enfants iront braver l'orage. »

Que son auguste fils élève aussi la voix : Sur les mêmes sujets il a les mêmes droits. A des abaissements pensiez-vous le contraindre? Nous Taimons ; il peut tout : c'est à vous de le craindre.

Mais pesons nos vertus et comparons nos mœurs. Vous , fiers républicains , vous , superbes vainqueurs , Qui, couvrant de vaisseaux la surface de l'onde, Rassemblez dans vos murs les richesses du monde, Quoi ! pour armer vos bras , pour ouvrir vos trésors , Il faut donc que la cour, par de secrets ressorts , A travers vos débats , vos lenteurs importunes , Captive le suffrage et les voix des communes? Cependant ces François , que votre orgueil jaloux A privés d'un commerce interrompu par vous , Qui ne vont plus chercher, aux deux bouts de la terre , L'or que vous ravissez par une injuste guerre ; On les voit ces François , ces zélés citoyens , Prodiguer à leur prince et leur sang et leurs biens : On porte au pied du trône un tribut volontaire; Et Paris a d(«né quand Londres délibère.

Ce luxe à nos climats reproché tant de fois , La pompe de la cour, le faste de nos rois , Ces vases , ces métaux qu'étale l'opulence , Ces chefs-d'œuvre des arts , dont s'embellit la France , On a vu notre zèle en immoler l'éclat A la gloire des lis, au soutien de l'état.

Les sujets du monarque iinitoient les exemples : Du sein de leurs palais et du fond de leurs temples , Les prélats et les grands envoyoient à leur roi Ces dons de leur amour, ces gages de leur foi ; Et le pauvre, sensible à la {jloire commune, Pour la première fois pleura son infortune : Malheureux seulement, sous ses toits ruinés. De ne posséder pas des biens qu'il eût donnés !

Toi, le maître et Tami d'un peuple qui t'adore, Louis, quel noble espoir doit t animer encore! Une plus belle ardeur embrase nos esprits : L'audacieux Anglois > trop fier de nos débris , Contemplant de nos ports l'enceinte abandonnée, Croit déjà voir la France à ses pieds enchaînée; Il croit que désormais, sur l'empire des eaux, Lui seul fera tonner l'airain de ses vaisseaux ; Qu'aux éclats de sa foudre , ou foibles ou captives , Nos flottes n'oseront s'éloigner de leurs rives. Que dis-je? à son orgueil, tant de fois démenti, Le pavillon françois semble être anéaft^ti; Et l'affreux léopard , respirant les ravages , Déjà gronde et rugit autour de nos rivages.

Cependant quel génie ou quels puissants efforts Rouvrent nos arsenaux et repeuplent nos ports ? Déjà dans les chantiers de la France indignée. J'entends gémir au loin la scie et la coignée :

Ces chênes et ces pins qui bravoient dans les airs Et la fureur des vents et le froid des hivers , Qui, touchant de leur cînie à la voûte du monde, Plongeoient jusqu'aux enfers leur racine profonde ; Ces colosses du nord par la terre enfantés , Sur un autre élément tout-à-coup transportés , Fendent le sein des mers ; et les vagues dociles S'abaissent sous le poids de ces châteaux mobiles.

Quelles mains à l'état ont donné ces secours? C'est vous, mortels heureux, mais enviés toujours, Vous , que de noirs crayons peignent dans l'abondance , Vous abreuvant des pleurs versés par l'indigence. C'est vous, ministres saints, pontifes révérés, De l'autel èf du trône appuis chers et sacrés. C'est toi , vaste cité , qui , fidèle à tes princes , Dans les temps malheureux sers d'exemple aux provinces : Tu ranimes leur zèle ; et les fleuves françois , Unis par leur amour, rivaux par leurs bienfaits , Vont porter, en roulant leurs ondes fortunées , De plus nobles tributs aux deux mers étonnées.

Généreux citoyens, que ne puis-je en ces vers, A la postérité tracer vos noms divers ! Je laisse à nos héros, je laisse à la victoire , Le soin de les inscrire aux fastes de la gloire. Qu'ils doivent leur splendeur aux succès des guerriers 5 Que le lis refleurisse à côté des lauriers !

Enfants de Mars, comblez une attente si belle : Oui, c'est à la valeur à couronner le zèle. Partez, nouveaux Jasons; et, ti'aversant les flots, Allez venyer la Grèce, allez punir CoJchos. Pour ravir la toison par un monstre gardée. Vous n'aurez pas l'appui des charmes de Médée : Il faut du léopard affronter le courroux ; Il faut, sans l'assoupir, l'abattre sous vos coups. Allez ; et que bientôt nos mains reconnoissantes Puissent orner de fleurs vos poupes triomphantes.

De l'empire des lis, toi, ministre éclairé, Du vaisseau de l'état le pilote assuré. Sage Choiseul , poursuis, sers ton maître et la France. J'ignore quels desseins occupent ta prudence : Ma muse n'ira point, par un zèle indiscret. Du cabinet des rois pénétrer le secret; Mais à tes soins actifs la politique unie. Les vertus de ton cœur, le feu de ton génie, L'astre prédominant de tes heureux destins ; Tout annonce aujourd'hui des triomphes certains. C'est pai' ton entremise , et sous ton ministère , Que vont marcher unis les François et l'Ibère. Ils naissent, ces beaux jours, ces jours trop attendus, Où l'aïeul des Bourbons dit qu'on ne verroit plus Entre l'Espagne et nous les monts des Pyrénées; Où les deux nations l'une à l'autre enchaînées ,

Dans un même intérêt confondant tous leurs vœux , Du sang et de Tamour resserreroient les nœuds. Puisse enfin la Tamise , après ces temps d'orage , Entrer dans les traités de la Seine et du Tage ! Puissè-je voir tes soins consacrés par la paix; Et Tunivers heureux jouir de tes bienfaits !

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