‹ Œuvres choisiesChapitre 16 sur 121 · ÉPITRE A M. DUHAMEL · texte numérisé non relu

ÉPITRE A M. DUHAMEL

DE DENAINVILLIERS.

Fortunate senex, crgo tua rura manebunt. Tirj. , ecl. 1.

Le retour du printemps est la seule considération qui me détermine à publier cette^épitre. Elle tient à des circonstances particulières qui, peu connues, affoibliront peut-être l'effet de quelques détails; cependant, comme elle renferme des peintures gssez naïves de la vie, des mœurs, et des occupations de la campagne , je ne la crois pas sans une sorte d'intérêt. Dans ce moment où l'on quitte le faste et l'ennui de la ville pour aller jouir audehors du spectacle de la nature rajeunie, je crois que des images dessinées avec soin, d'après ce modèle, pourront présenter quelque agrérnent. D'un autre côté, si je parviens à émouvoir mes compatriotes en faveur de cette classe laborieuse de citoyens qui cultive la terre sans partager avec nous la jouissance de ses productions; si, dis-je, j'attendris pour elle ces âmes compatissantes dont il ne faut que réveiller la sensibilité pour les exciter à la bienfaisance, je me féliciterai d'avoir donné cet ouvrage, et mon cœur s'enorgueillira du bien qu'il aura pu produire.

Les douceurs de la retraite, les charmes de la campagne, cette mélancolie douce qui succède aux agitations d'une vie tumultueuse, cette profondeur de sentiment que l'on doit au calme de son aine, enfin des plaisirs purs et tranquilles m'inspirèrent autrefois le projet de cette

épître. Je Texécutai, il y a dix ans, près du modèle, et, si je puis m'exprimer ainsi, sous les yeux de la nature. Cette date n'est pas inutile à fixer; car il a paru depuis des poésies de la même couleur et du même ton '• agréables au public, elles jouissent d'un succès aussi •flatteur que ifiérité. Si Tépoque de mon ouvrage n'étoit point connue, je craindrois qu'on ne me soupçonnât d'affectation de concurrence, ou de plagiat. Je m'embarrasse peu que les méchants le disent sans le croire; mais il m'importe que les personnes qui pourroient le présumer sans le dire soient détrompées. Il sera facile d'éclaircir et de constater cette date par le témoignage des personnes dont les noms sont employés dans cette épître : ce seroit donc par pure rencontre que les images que j'ai choisies auroient quelque ressemblance avec celles qu'on a déjà mises sous les yeux du public. Le genre bucolique est nécessairement borné dans ses descriptions: les mêmes objets y reviennent sans cesse sous le pinceau; et ce n*est que le coloris, la composition des groupes, leur enchaînement, et leur cadre, qui peuvent y jeter quelque variété. Si je ne présente ici que des vérités communes et des images déjà employées, c'est que je pense qu'on ne peut trop répéter des vérités utiles, ni trop souvent offrir des tableaux toujours agréables et toujours intéressants , quand la maladresse de l'artiste n'en détruit pas la grâce et la fraîcheur.

Cependant, si cette épître ne renfermoit que des peintures champêtres et des scènes purement pastorales, je compterois peu sur sa réussite; car notre langue est médiocrement pittoresque, et le genre descriptif y a peu d'à-

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vanta^je. S'il m'étoit permis d'espërer quelque succès, je l'attendrois des sentiments d'humanité et de bienfaisance que j'ai développés et fondus dans les détails de cet ouvrage. Cette espèce de philosophie rurale et pratique ne manque jamais son effet sur les coeurs sensibles; et, uial- (jré la corruption de nos mœurs, il en est encore quelques uns. Les grands et les riches , qui au milieu de la capitale ne sont que personnels et durs, perdent leur égoïsme et l'aridité de leur cœur lorsqu'ils habitent leurs châteaux. Ne rabaissons point, ne dénaturons point les actions liQnnétes , en les imputant à des motifs d'amoiupropre et de hauteur. En général, on fait aujourd'hui le bien dans ses terres; c'est là qu'on redevient homme, et qu'on descend de l'élévation idéale d'où l'on ne voyoit plus ses semblables et ses égaux ; c'est là que le spectacle de l'indigence et des travaux de nos cultivateurs ouvre nos âmes à cette pitié généreuse qui console les infortunés, et va au-devant de leurs besoins. Cette métamorphose subite est très naturelle et très simple. Tous ces intérêts de l'orgueil, toutes ces inquiétudes de l'ambition, ce goût effréné du faste et des plaisirs, nos intrigues, nos folies, nos erreurs, tout ce qui pèse sur nous dans le séjour de la ville ; rien de tout cela ne nous suit à la campagne. On s'y livre sans réserve à l'abandon de soi-même, à l'oubli de ses prétentions, aux douceurs de la tranquillité; et l'on fait des heureux par le désir de l'être. Voilà ce que j'ai vu mille fois avec attendrissement, et ce que j'aurois voulu peindre avec plus de chaleur et d'énergie. Je croirois encore un autre mérite à cette légère production, si je ne devois pas attendre le jugement du pu-

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blic pour former et déterminer lemien. Il y a quelques vers techniques, que j'ai tort peut-être de croire bien faits par le travail et les soins qu'ils m'ont coûtés. Ces vers, toujours difficiles, mais pour l'ordinaire peu brillants, sont le plus souvent perdus pour la gloire de l'auteur: le mérite de la difficulté vaincue n'est senti, dans tous les arts, que par les connoisseurs. La classe la plus nombreuse du public s'arrête plus volontiers sur les détails de pur agrément, qu'on a coloriés avec moins de peine et d'étude. Mais passons à un intérêt plus pressant pour moi , qui est de faire connoitre les personnes dont il est parlé dans cette épitrc.

M. Duhamel du Monceau, de l'académie des sciences, est trop célèbre par ses ouvrages pour que j'aie k mettre mes lecteurs au fait des places qu'il occupe et des objets sur lesquels je le loue. Cet ouvrage est plus particulièrement adressé à M. Duhamel de Denainvilliers, son frère. Celui-ci, moins connu, mais également fait pour l'être par ses qualités et rétendue de ses lumières, vit isolé dans une terre située sur les confins du Gâtinois. Cest là qu'il s'occupe journellement des expériences nécessaires aux travaux de l'académicien. Il a naturalisé, dans son parc, une foule d'arbres et d'arbustes étrangers, que l'on a vus depuis se multiplier dans nos plantations françoises, sur nos routes, et dans nos avenues. On voit encore dans ses serres une suite nombreuse de plantes les plus rares et qui piquent le plus la curiosité. La chimie, l'astronomie, l'agriculture, l'histoire naturelle, enfin toutes les parties de la physique sont les objets de ses observations. Mais ces travaux ne prennent rien sur le soin du bon-

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heur de ses paysans et de ses vassaux ; il est leur juge, leur protecteur, leur ami, et leur père: on ne peut réunir àla-fois plus de connoissances et de vertus. Les personnes qui l'ont vu de près et dans son intimité attesteront que je n'ai point surchargé son éloge : il est le modèle exact du sage que j'ai voulu peindre. C'est sans son aveu que je donne au public cette épître : sa modestie s'y seroit opposée; et j'ai passé sur cette formalité, peut-être nécessaire , par un motif que les honnêtes gens approuveront. Depuis quelques années on a répandu beaucoup de fleurs sur les tombeaux des hommes illustres ou bienfaisants qui ont honoré la nation et servi l'humanité : il faut aussi attacher quelques guirlandes aux portes des personnes vertueuses qui vivent parmi nous , et accoutumer les hommes, s'il est possible, à rendre justice à leurs contemporains.

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