DE MARMONTEL AU DISCOURS DE LA HARPE
« Qu'un jeune homme à qui le ciel n'avoit donné que des talents; que dis-je? à qui le ciel avoit vendu si cher ces talents de l'esprit, ces facultés de lame, cette organisation délicate à laquelle il devoit peutêtre et la vivacité brillante de son imagination, et la finesse exquise de son goût, et cette sensibilité, qui, de son cœUr facile et tendre, se répandoit avec tant de charme dans ses écrits; que ce jeune homme à qui les lettres tenoient lieu de tous les biens, même de la santé; qui suspendoit ses douleurs comme Orphée, digne d'en rappeler l'exemple par la douceur de ses accents; qui n'avoit d'autre consolation dans ses maux, d'autre ambition, d'autre espérance, veus le savez, messieurs, que de s'assurer du suffrage de la postérité, en méritant le vôtre; qui demandoit, comme la récompense de ses veilles si douloureuses, l'honneur d'être assis parmi vous; qui toumoit ses regards mourants vers cette place qui l'attendoit, et dont vous l'aviez jugé digne; que cet infortuné jeune homme vienne expirer, en vous tendant les bras, sur le seuil de ce sanctuaire, sans que l'impitoyable mort lui permette d'y pénétrer, c'est un
xvj NOTICE HISTORIQUE
malheur d'autant plus cruel qu'il étoit encore sans exemple.
« Nous lavions prévu ce malheur, quand M. Colardeau , pâle , exténue , défaillant , se traînant ù peine vers nous, scnibloit n avoir quitté sou lit de inf)rt que pour venir nous demander de recevoir ses derniers soupirs. Mais nous espérions (et la voix publique encourageoit notre espérance) qu'un succès qui Tavoit touché vivement contribueroit à prolonger ses jours; et quelle eût été notre joie, si la sienne eût fiedt ce prodige !
«Vous voyez nos regrets, monsieur. Les mœurs de M. Colardean, son aménité, sa candeur, dirai-je sa foiblesse aimable, ce défaut si intéressant lorsqu'il ne. va pas jusqu'au vice, et qu'il ne tient qu'à la délicatesse d'une ame tendre, simple, et docile aux mouvements de la bonté, son caractère enHn nous attiroit vers lui. Qu'il se rendoit peu de justice , qu'il no^s qonnoissoit peu nous-mêmes, quand sa modestie lui faisoit craindre de n'avoir pas assez fait pour se concilier nos voix! Il s'en excusoit dans la lettre qu'il écrivit à l'Académie; il s'en excusoit sur l'état de souffrance où il languissoit; et quand nous avons répondu à ses timides espérances, il nous en a fait rendre grâces comme d'une faveur. Ses dernières paroles ont été pour nous l'expression de sa reconnoissance; il en a chargé son ami comme d'une dette sacrée dont, en expirant dans se-s bras, il loi a près-
SUR COLARDEAU. xvij
crit de l'acquitter ! Hélas! que n'a-t-il pu venir entendre de notre bouche quel prix il devoit attacher à ses écrits, qu'il estimoit si peu! Il auroit su que nous n'étions ni assez injustes, ni assez ennemis du goût, pour exiger d'une plume élégante des productions volumineuses; il auroit su que dans ses essais dramatiques nous avions reconnu le talent précieux de peindre et d'émouvoir, et singulièrement ce tour d'expression noble, facile, et naturel, qui, dans les belles scènes de Caliste, nous rappeloit la sensibilité, l'élégance, et la mélodie du style enchanteur de Racine. Il auroit su que, dans ses héroïdes, nous l'avions jugé digne émule des poètes qu'il imitoit; et de quels poètes, monsieur! de Pope, du Tasse, et de Quinault; il auroit su qu'un seul ouvrage, tel que l'épître d'Héloïse, étoit à nos yeux un monument du goût et de la poésie de notre siècle, plus précieux, plus honorable que des volumes qui n'attestent que la stérile vanité du faux bel esprit sans talent.
« L'art d'imiter étoit le sien par excellence. Il le sentoit; non qu'il manquât de verve et de fécondité: dans son épître à M. Duhamel, où il a peint les délices de la campagne et les impressions de la nature sur une ame sensible et poétique, on a pu voir avec quelle riche abondance de couleurs il a rendu les effets de cette influence. Mais soit que par un excès de modestie il se défiât de ses forces, soit que le travail de la création fût en effet trop pénible pour
xviij NOTÏCK HIS1X)ll!QUE
lui, ses pince.iux ne dédai{;noicnt pas de sVxeroep sur les dessins d'un autre; et alors, plu^ sAr de son art, tout lui seinhloit ('gaiement possible. Ki la tristesse monotone des sombres esqnis&csd'Young, ni le coloris dt^a si pur et si brillant de la prose de Montesquieu dans un tableau di{;ne de TAlbnne, ni U; charme que les vers de Quinault nvoient substitué au prestige des vers du Tasse dans la peinture d'Armide, rien ne Tintimidoit. Il avoit fait une étude si assidue et si profonde des ressources de notre langue et des moyens de lui donner de la souplesse et de la grâce dans ses moiivemeiits variés, que les difficultés à vaincre étoient pour lui un nouvel avantage, et qoc ce qui auroit fait le désespoir tl'un autre ne présentoit qu'un attrait de plus à son émulation.
« Rien sans doute n'en étoit plus digne que le poëmc de la Jérusalem délhrrée, qu'il avoit dessein de traduire en vers. Il en avoit déjà trace les premiers livres, lorsqu'il apprit que l'un de nous s'occupoit du même travail. Dès ce moment il y renonça. L'homme delettresauquel il donnoitcette marque de déférence • eut beau vouloir s'y refuser, M. Colardcau, plus jaloux d'un bon procédé que d'un bon ouvrage, sortit victorieux de ce combat de générosité. Que n'a-t-il pu se renouveler à nos venx, ce combat si honorable pour les lettres! L'un des deux traducteurs du Tasse étoit destiné à recevoir l'autre; et avec quelle satisfaction son ame délicate et sensible se seroit dé-
SUR COLAllDEAU. xix
ployée dans le tribut de louanges que son estime lui préparoit! Le destin ne l'a pas permis. Mais à ce spectacle touchant dont vous êtes privés, messieurs, j'en puis substituer un qui ne Test pas moins.
« M. Colardeau n'avoit pas encore brûlé ce qu'il avoit écrit de la traduction du Tasse. Il a craint qu'après lui l'empressement à recueillir tous les Iruits de ses veilles ne fît oublier sa résolution. L'homme du monde qui se livroit le plus volontiers à ses amis, et avec le moins de réserve, s'en est défié pour la première fois; il a senti que le courage d'anéantir un de ses écrits seroit au-dessus de leurs forces, et qu'il n'étoit réservé qu'à lui seul; il s'est levé mourant, et, comme ranimé pour faire une action honnête, il s'est traîné hors de son lit, et, de ses défaillantes mains saisissant ses papiers, il a consommé son sacrifice.
«Ce trait seul nous peindroit, monsieur, une ame élevée et sensible; et telle étoit réellement l'ame de M. Colardeau, La délicatesse en étoit l'essence. Trop foible pour être violemment agité sans douleur, il chérissoit les émotions douces. Il est des poètes à qui l'aspect des majestueuses horreurs de la nature, le bruit des vagues, la chute des torrents, le mugissement des tempêtes tiennent lieu d'inspiration ; le génie de M. Colardeau étoit ami du calme : il se plaisoit dans la solitude , mais il vouloit qu'elle fût riante, ou doucement mélancolique. Le chant des oiseaux
XX NOTICE HISTORIQUE, etc.
étoit pour lui une harmonie délicieuse; il passoit des nuits à l'entendre. Ecoute y disoit-il à son ami qui veilloit avec lui, écoute: tjue la voix du rossiynol est pure! que les accents en sont mélodieux! ainsi devroient être vies vers. Le chantre du printemps étoit le seul rival dont il se permît d'être envieux. Il ne sentoit point pour la gloire celte passion fougueuse, inquiète, et jalouse, qui ne souiTre point de partage; mais il vouloit jouir en paix des faveurs qu'elle lui accordoit. La critique, disoit-il , me fait tant de mal y que je n aurai jamais la cruauté de C exercer contre personne.
«L'homme de lettres que vous remplacez, pacifique, indulgent, modeste, oudumoinsatlentif à ne pas rendre pénible aux autres l'opinion qu'il avoit <lc lui-même, s'étoit annoncé par des talents heureux, qui, sans trop alarmer l'envie, gagnoient l'estime, et quelquefois déroboient Tadmiration. Un goût pur, un esprit facile, un naturel ingénieux, faisoient de lui un écrivain charmant. Une sauté languissante annonçoit le peu de durée de cette fleur qu'un souffle alloit sécher, et rendoit plus précieux encore l'éclat de ses couleurs, et la douceur de ses parfums. »