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SUR LES AMOURS

DHÉLOÏSE ET D ABAILARD.

Pierre Abailard , que ses vertus , sa science , et sur-tout ses malheurs ont rendu si célèbre, naquit en 1079, au château de Palais, en Bretagne. Son père étoit noble , et suivoit avec distinction la carrière des arraes. Mais Abailard préféra les belleslettres au génie militaire. Il apprit avec une extrême facilité les langues hébraïque , grecque , et latine, et s'appliqua à la dialectique, sous la direction d'un docteur fameux nommé Roscelin. Ce docteur étoit chef des nominaux.

Il faut savoir qu'à cette époque les écoles de France étoient partagées en deux sectes , celle des nominaux et celle des réaux. Leurs disputes rouloient sur des questions de métaphysique. Les nominaux prétendoient que les modifications de lame n'étoient pas distinguées de lame même , et qu elles n'en différoient que par le nom; que la pensée étoit Tarae pensante; Tamour, Tame aimante, etc. Les

4 ♦ NOTICE SiîR LES AMOURS • réaux soutenoieut , au contraire, (|ue les modifications de l'esprit étoient réellement distinguées de l'esprit même ; qu'elles formoient autiuit de peti individus qu'ils appeloient entités, dont I esprit coraposoit sa cour, et qu'il employoit comme ses vassaux, pour agir.

Ces débats agitèrent long-temps les esprits en France , et il fallut l'intervalle de plusieurs siècles avant que la raison se perfectionnât, et que Ton substituât des connoissances positives aux subtilités scolastiques.

Si Roscelin étoit célèbre en Bretagne , (Miitlaume deChampeaux Tétoitbien davantage à Paris. Celuici enscignoit la théologie. On accouroit à ses leçons de toutes les parties de l'Europe, et les salles les plus vastes ne suffisoient pas pour contenir les flots de ses auditeurs. Abailard abandonna Técole de Roscelin pour celle de Champeaux , et afin de pouvoir se livrer sans trouble à son goût pour la science, il renonça à son droit d'aînesse , et laissa à ses frères le soin d'administrer leur patrimoine. .*

La présence d' Abailard à l'école de Champeaux produisit une révolution subite. Le disciple argumenta avec tant de feu , soutint .ses propositions avec tant d'habileté , enlaça ses adversaires dans des subtilités si neuves , que Ton cessa bientôt d'écouter le maître, pour entendre l'écolier.

Guillaume de Champeaux irrité força son élève d'abandonner ses leçons , et Abailard , fier de ses triomphes , se décida à établir une école rivale de celle de son maître. Il se retira à Melun, où la cour résidoit, et obtint d'elle la permission d'y ériger une chaire de philosophie. Le nouveau professeur avoit alors vingt-deux ans; il étoit beau, bien fait, s exprimoit avec grâce , faisoit des vers pour les belles, et les chantoit agréablement. Ces avantages le servirent mieux encore que la dialectique. La cour voulut Tentendre , les femmes parlèrent de lui avec enthousiasme; Téçole de Champeaux fut abandonnée, et 1 empire des lettres ne retentit plus que du nom d'Abailard. Le chapitre de Paris, pour lui témoigner sa considération, lui conféra un canonicat.

Parmi les chanoines de Paris , il en étoit un qui élevoit avec les soins les plus tendres une jeune personne aussi distinguée par sa naissance que par sa beauté et par son esprit. Ce chanoine se nommoit Fulbert, et sa nièce Héloïsis ; elle descendoit de la maison des Montmorency. A dix -sept ans, on la citoit comme un prodige d'érudition. Elle sa voit le grec, le latin, et l'hébreu. Abailard fut empressé de connoître ce miracle de grâce et de savoir. Fulbert, de son côté, témoigna le désir le plus vif de donner à sa nièce un maître aussi habile. liC pro-

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fesseur et Téléve se virent, s'aimèrent, et se jurèrent une tendresse éternelle. Abailard chantoit ses amours en vers; Héloïse y répondoit par los lettres les plus passionnées; mais ils ne pouvoient se voir librement. Pour obviecà cet inconvénient, Abailard proposa au chanoine de le recevoir en pension. Fulbert étoit vieux, avare, et simple: le prix do la pension, offert par le jeune professeur, le tentii; sa nièce acheva de le persuader, et Abailard devint son commensal. C'étoit tout ce que desiroient les deux amants; Fulbert, enchanté de Theureux caractère de son pensionnaire, lui tKinna toute sa confiance, et pour avancer 1 instructit)n de sa nièce, il permit au professeur d'user, envers elle , de ce genre de correction que l'université a long-temps regardé comme le plus puissant stimulant de Tindolence et de Tinattention.

Pendant plusieurs mois les amants vécurent heureux dans les bras l'un de l'autre. Fulbert étoit sans défiance, le public seul savoit tout; les élèves d'Abailard s'apercevoient, à la négligence de leur maître, que des soins plus aimables le retenoieni loin d'eiix; des chansons apprirent à Fulbert ce que personne n'ignoroit, et Abailard fut honteusement chassé. Mais il étoit trop tard pour le repos de l'oncle et l'honneur de la nièce. Déjà le tendre gage d'un amour mutuel croissoit dans le sein de l'aimable

chanoinesse ; elle en fit part à son amant, qui n'oublia rien pour sauver Thonneur de sa maîtresse. Il convint avec elle qu'il profiteroit de Tabsence de son oncle pour Tenlever pendant la nuit; qu'il la déguiseroit en religieuse , et que , sous ce costume , il la conduiroit en Bretagne, chez sa sœur, qui consentoit à la recevoir. Tout ftit exécuté comme on Tavoit projeté : Héloïse arriva heureusement dans l'asile qu'on lui avoit préparc, et y mit au monde un enfant charmant, qu'on appela Astrolabe^ nom pris d'un instrument d'astronomie; car le fils d'un savant ne devoit pas porter un nom vulgaire. Fulbert, à son retour, entra dans une colère horrible ; il vouloit aller poignarder Abailard, et «si cette action n'eût pas été trop indigne de son caractère de chanoine, peut-être se fut-il porté à cet excès.

Abailard , désespéré d'avoir causé tant de trouble dans le sein d'une famille paisible , eut le courage d'aller chez Fulbert; il lui offrit de réparer sa faute, en épousant Héloïse. L'oncle accepta la proposition ; tout fiit arrangé pour la prompte exécution de ce dessein, et l'on convint que, pour l'intérêt d'Abailard , on le tiendroit secret. Abailard marié reprit le cours de ses leçons. Les deux époux se voyoient chez leur oncle; mais leurs entrevues étoient rares et mystérieuses; cependant, malgré leurs précautions, elles furent remarquées du public: la mali-

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