‹ Œuvres choisiesChapitre 97 sur 121 · ÉGLOGUE · texte numérisé non relu

ÉGLOGUE

Sit procul a nobis, formam cui vendere cura est Et pretium plenà grande referre manu.

TiB., lib. I, fleg. 10,

HILAS, MIRTIL.

HILAS.

Tu reviens donc, Mirtil, habiter nos hameaux!

Mais , dis-moi ; quels ennuis et quels chagrins nouveaux ,

Du sein tumultueux des palais et des villes,

Te font chercher encor la paix de nos asiles?

Quels moments choisis-tu pour revoir nos climats !

Nos champs sont dépouillés ou couverts de frimas :

Nos ruisseaux, retenus et glacés dans leurs rives,

Ne font plus murmurer leurs ondes fugitives :

La nature, mourante et muette d'effroi,

Est triste , désolée.. .

MIRTIL

Elle l'est moins que moi.

Qu'importe à ma douleur l'hiver et ses ravages?

4ia POÉSIES

Les beaux jours de Tété u'ont-ils pas des orages? Tous les temps sont égaux pour les infortunés. Je te dirai bien plus : ces troncs déracinés , Qu'arrache en sa fiireur un vent impitoyable ; De vos tristes rochers l'aspect épouvantable ; Les toits de vos hameaux par la neige blanchis , Les brouillards ténébreux et les cieux obscurcis , Ce spectacle, en un mot, conforme à ma tristesse. En m'afïligeant encor, me touche et m'intéresse. Hilas, je ne suis plus malheureux à demi : Mon malheur est comblé !... Pleure avec ton ami !

HILAS.

Tu m'étonnes , Mirtil ! Quand tu quittas nos plaines , Nos cœurs ont-ils formé des espérances vaines? Ravis par tes chansons, émus par tes accords, Éprouvant à ta voix le plus doux des transports, Notre amitié cent fois a couronné ta lyre. Tout le hameau te dit : « Suis le dieu qui t'inspire ,^ « Va, cours, marche à la gloire à pas précipités; « Va charmer par tes chants la reine des cités ; « Et, la palme à la main, que ta muse chérie « Revienne quelque jour enchanter sa patrie! »

MIRTIL

Hilas , mon cher Hilas , nous fumes tous trompés : i J'ai cueilli des lauriers que la foudre a frappés. Mon cœur te fut ouvert, et tu dois le connoître; Il est foible et sensible autant qu'on le peut être ,

DIVERSES. 4i3

Il est né pour aimer... et j'aimai, cher Hilas !

Mais apprends des malheurs que tu ne connois pas.

La fatale beauté qui , depuis quatre années ,

Sut au joug de Famour lier nos destinées ,

La coupable Zelmire , indigne de mon cœur,

Dans les bras d'un rival goûte un nouveau bonheur.

Elle a brisé des nœuds tissus , serrés par elle ;

Et la fortune enfin Ta rendue infidèle.

HILAS.

La fortune , dis-tu? quelle est Famé assez vile. . .

MIRTIL

Méprisée au village , on Tadore à la ville :

De nos peuples polis vous ignorez les mœurs.

Il est d'obscurs mortels, infâmes séducteurs.

Qui nés , mais enrichis , au sein de la bassesse ,

A de honteux plaisirs consacrent leur richesse...

Que dis-je , cher Hilas? ah ! nous les connoissons !

Ce sont eux que l'on voit dévorer nos moissons ;

Qui, forçant des sujets le zélé tributaire.

Vont jusque sous le chaume affliger la misère;

Qui n'usurpent nos biens que pour en abuser ;

Qui dans notre infortune osent nous mépriser :

Et cependant, Hilas, plus vils que nous le sommes ,

Ils doivent leur naissance aux plus obscurs des hommes.

Tel affecte aujourd'hui l'air le plus insolent.

Qui n avoit pour aïeul qu'un valet indigent.

Cultivateurs des champs qu'ont cultivés nos pères ,

4r4 POÉSIES

Nous ne fûmes jamais esclaves mercenaires : Nous pensons noblement en vivant malheureux. Juge s'il est cruel d'être avili par eux? Et je le suis, ami.

HILAS.

Mais comment peux-tu Têtre ?

MIRTIL

Mon amante elle-même a dégradé mon être. C'est peu que ces mortels s'abreuvent de nos pleurs ; Ils souillent l'innocence, ils corrompent les mœurs. Leurs lâches favoris et leurs vils émissaires , Jusque dans nos hameaux, sous nos toits solitaires, Pour la séduire , ami, vont chercher la beauté. Ils vont d'un faux éclat flatter sa vanité; Ils l'enlèvent des bras d'une mère abusée; Et, bientôt avec faste en public exposée. Ils se font de leur crime un mérite odieux : Un brillant déshonneur leur paraît glorieux. Plus la jeune victime est innocente et belle. Plus leur cceur s'applaudit d'avoir triomphé d'elle. Enfin , si tu savois par quels moyens honteux Ils trompent des beautés qui n'étoient pas pour eux ; Par combien de présents , de soins , et de souplesses , Ils savent, tôt ou tard, surprendre leurs foiblesses, Tu rougirois, ami ; tu serois indigné.

L'humanité, l'honneur... il n'est rien d'épargné; Et Tor, sur nos besoins ravi par ces barbares,

DIVERSES. 4i5

Coule dans ces moments de leurs mains moins avares.

Voilà par quels ressorts les lâches m'ont ravi

Un cœur déshonoré qu'ils se sont asservi.

Leur pouvoir tyrannique a détruit tous mes titres.

J'avois pris la nature et Famour pour arbitres ;

Mais en vain... La fortune a disputé mes droits,

Et de ma foible amante elle a fixé le choix.

Vous ignorez de Tor la force et le prestige ;

Ses effets, cher ami, vont jusques au prodige :

Dans une arae timide il détruit les remords.

Mon amante aujourd'hui, sous de brillants dehors,

S'admirant dans l'éclat d'une pompe étrangère,

A peine se souvient qu'elle naquit bergère.

En changeant de fortune elle a changé de cœur.

Et croit que l'opulence est le premier bonheur.

HILAS.

Tu me surprends toujours. Hé ! quoi donc, ta tendresse.

Tes sentiments si vrais et leur délicatesse ,

Ta timide douceur, qui sait si bien charmer ;

Rien, malgré ton rival, n'a pu te faire aimer?

As-tu de tes talents négligé l'avantage?

Mirtil, as-tu...

MIRTIL

C'est là le comble de l'outrage !

Hilas , j'ai tant aimé l'ingrate que je perds , Qu'à la gloire , au bonheur j'ai préféré ses fers. Depuis quatre printemps je ne vis que pour 'elle t

4i6 POÉSIES

J'ai tout fait, tout tenté pour plaire à la cruelle. Mes talents, mes amis, ma famille, mon goût, A ses moindres désirs j'ai sacriBé tout; Et pour prix de mes soins, du repos de ma vie, C'est moi qu'on abandonne et moi qu'on sacrifie. J'épuisai le plaisir dans ses embrassements : Leur souvenir encor redouble mes tourments ! Du plus ardent amour tel est l'atFreux salaire.

Apprends un autre affront que je ne puis te taire : Lorsque d'entre ses bras je sortois enchanté, Dans de riants tableaux traçant la volupté, Je peignois mon bonheur et j'aimois à l'écrire. Mais l'ingrate souvent ne daignoit pas me lire : D'un oeil indifférent elle voyoit mes vers. Lorsque de mon rival elle vantoit les airs (Des airs que vous eussiez dédaignés au village), A peine de ma lyre elle écoutoit l'hommage. Son oreille superbe en critiquoit les sons : D'un amant plus heureux elle aimoit les chansons; Et cet amant, Hilas , sans goût et sans génie, Recevoit de ses mains le prix de l'harmonie.

Enfin , honteux de voir mon rival encensé , Jusque dans ses défauts applaudi, caressé, A l'amour j'ai mêlé le reproche et la plainte : J'ai parlé de mes droits et j'ai banni la feinte . Ami, le croirois-lu? pourrois-tu le prévoir? On m'a représenté 1 honneur et le devoir...

Eh ! connoît-on Fhonneur au sein de la bassesse? Est-ce donc par devoir qu'on fausse sa promesse ? Je te parle sans doute un langage étranger. Quelles mœurs je dépeins aux regards d'un berger! Ah ! mon ami , ce monde où j'ai traîné ma vie , Ce monde si brillant, que je hais, qu'on envie, Où le cœur le plus pur est toujours abusé ; Ce monde méprisable est trop peu méprisé. Je m'en exile enfin ; mais , rempli d amertume , Du dépit malgré moi le poison me consume, D'ennuis et de chagrins mon cœur est dévoré : Le trait me blesse encore, et j'en suis déchiré.

HILAS.

En te quittant, Mirtil, ton amante perfide Avoit-elle l'œil triste et de larmes humide ? Ton départ dut sans doute émouvoir sa pitié ?

MIRTIL

J'ai vu couler ses pleurs; mais je suis oublié :

Et, lorsque sur vos bords je reste solitaire.

Quand je cherche à mourir, l'ingrate cherche à plaire.

HILAS.

Que ne l'imites-tu? mille de nos beautés Couronneront tes vœux, qu'une autre a rebutés. Rappelle-toi le jour où tu quittas nos rives ; La jeune Églé suivit tes traces fugitives. Elle ne rougit point de montrer ses douleurs : Devant sa mère même elle versa des pleurs.

4i8 POÉSIES

Dans nos hameaux, Mirtil, c'est ainsi que Ton aime; Retourne vers Églé.

MIRTIL

Non, Vénus elle-même Ne peut me consoler de ce que j'ai perdu. Ami, de mon naufrage encor tout éperdu, A de nouveaux écueils veux-tu que je m'expose? Ah ! sans doute , il est temps que mon cœur se repose. Sur vos bords fortunés je viens chercher la paix : Dans un nouvel amour la trouve-t-on jamais ? Je l'attends de tes soins et de rindifiFérence. Voilà , dans mes malheurs , ma dernière espérance ; Et, si de mes chagrins tu prends quelque pitié, Au défaut de l'amour, offre-moi l'amitié.

Page 1