POUR LE DELIVRER DE PRISON
Roy des François, plein de toutes bontez, Quinze jours ha, je les ai bien comptez,
' Ce deuxième emprisonnement de Marot e>t du mois d'octobre iSaj.
Et dès demain seront justement seize, Que je fus faict coufrex'e au diocèse De sainct Marry, en l'église sainct Priz ; Si vous diray comment je fuz surpriz , Et me desplaist qu'il fault que je le die.
Trois grans pendars vindrent à l'estourdie En ce palaiz , me dire en desaroy, Nous vous faisons prisonnier par le Roy. Incontinent qui fut bien estonné, Ce fut Marot, plus que s'il eust tonné : Puis m'ont monstre un parchemin escript, Où n'y avoit seul mot de Jésus Christ : Il n'y parloit tout que de playderie.
De conseillers, et d'emprisonnerie.
Tous souvient-il, ce me diient-ilz lors, Que vous estiez l'aultre jour là dehors Qu'on recourut ung certain prisonnier Entre nos mains ? Et moy de le nyer : Car soyez senr, si j'eusse dict ouy Que le plus sourd d^entr'eulx m'eust bien ooy ; Et d'aultre part j'eusse publicquement Esté menteur, car pourquoy, et comment Eussè-je peu un aultre recouryr Quand je n'ay sceu moy mesme secouryr?
Pour faire court, je ne scenz tant prescher, Que ces paillars ne vousissent lascher.
Sur mes deux bras ilz ont la main posée : Et m'ont mené ainsy qu'une espousée,
Non pas ainsy, mais plus roide un petit : Et toutesfois j'ay plus grant appétit De pardonner à leur folle fureur, Qu'à celle là de mon beau procureur :
Que maie mort les deux jambes luy casse, Il a bien prins de moy une beccasse, Une perdrix , et ung levraut aussy :
Et toutesfois je suis encore icy.
Encor je croy, si j'en envoyois plus.
Qu'il le prendroii : car ilz ont tant de glus Dedans leurs mains, ces faiseurs de pipée, Que toute chose où touchent est grippée.
Mais pour venyr au poinct de ma sortie , Tant doulceraent j'ay chanté ma partie, Que nous avons bien accordé ensemble :
Si que n'ay plus affaire , ce me semble , Sinon à vous. La partie est bien forte: Mais le droict poinct, où je me reconforte; Vous n'entendez procès , non plus que moy : Ne plaidons point, ce n'est que tout esmoy. Je vous en croy, si je vous ay mesfaict, Encor posé le caz que l'eusse faict, Au pis aller n'y cberroit qu'une amende. Prenez le caz, que je la vous demande. Je prends le caz que vous me la donnez : Et si plaideurs furent oncq estonnez, Mieulx que ceulx-cy, je veulx qu'on me délivre, Et que soubdain en ma place on les livre.
Si vous supply. Sire , mander par lettre , Qu'en liberté vos gens me veuillent mettre : Et si j'en sors, j'espère qu à grant'peine M'y reverront, si on ne m'y rameine.
Très humblement requérant vostre grâce* De pardonner à ma trop grant' audace D'avoir empriz ce sot escript vous faire : Et m'excusez si, pour le mien affaire, Je ne suis point vers vous allé parler ; Je n'ay pas eu le loysir d'y aller.
AU ROY
POUR SUCCEDER EI>f l'eSTAT DE SON PÈRE*.
Non que par moy soit arrogance prinse, Non que ce soit par curieuse emprinse D'escrire au roy : pour tout cela ma plume D'ardant desyr de voiler ne s'allume.
Mon juste deuil seulement l'a contraincte De faire à vous , et non de vous complaincte.
1 Jean ÎVIarol mournt en iSaS, et les états Je la maisoi du roi furent dressés pour être envoyé* à la Chambre des comptes; mais Clément Marot eut le maibeur d'y être omis, oa par oubli, ou de propos délibéré : le roi répara h ckose fMr un acquit oa orduinance sur le trésorier.
DE CLÉME>T MAROT. 27
Il vous a pieu , Sire , de pleine grâce Bien commander qu on me mist en la place Du père mien , vostre serf humble mort : Mais la fortune, où lui plaist, lit, et mord. Mord elle m'a, et ne m'a voulu rire, Ne mon nom faire en vos papierz escrire : L'estat est faict, les personnes rangées: Le parc est cloz , et les brebiz logées Toutes , fors moy le moindre du troupeau , Qui n'a toysou, ne laine sur la peau.
Si ne penlt pas gi"ant loz fortune acquerre , Quand elle meine aux pins foibles la guerre. Las , pourquoy doncq à mon bonheur s'oppose? Certes mon caz pendoit à peu de chose , Et ne falloit , Sire , tant seulement , Qu'effacer Jean , et escnre Clément.
Or en est Jean par son trespaz hors miz , Et puis Clément par son malheur obmiz.
C'est bien malheur, ou ti'op grant' oublyanco. Car quant à moy , j'ay ferme confyance Que vostre dire est ung divin oracle , Où nul vivant n'oseroit mettre obstacle. Telle tousjours a esté la parolle Des roys, de qui le bruyt ans astres voUe :
Je quierz sans j>lus , Roy de loz étemel , Estre héritier du seul bien paternel.
Seul bien je dy , d'aultre n'en eut mon père, Ains s'en tenoit si content , et prospère ,
2 8 ŒUTRES
Qn'aultre oraison ne faisoit iceluy , Fors que peassiez vivre par dessuz lay : Car vous vivant, toasjours se sentoit riche, Et TOUS mourant , sa terre estoit en friche.
Si est-il mort ainsy qu'il demandoit , Et me souvient , quand sa mort attendoit , Qu'il me disoit , en me tenant la dextre : Filz, puis que Dieu t'a faict la grâce d'estre Vray héritier de raon peu de scavoir , Quiers en le bien , qu'on m'en a faict avoir- : Tu cognois , comme user en est décent : C'est ung sçavoîr tant pur et innocent. Qu'on n'en scauroit à ci'éature nnyre.
Par preschement le peuple on peult seduyi'e : Par marchander , tromper on le peult bien : Par playderie on peult manger son bien ; Par médecine on peult l'homme taer:
Mais ton bel art ne peult telz coups ruer : Ains en scauras meilleui' ouvrage tistre. Tu en pourras dicter lay , ou epistre , Et puis la faire à tes amys tenyr , Pour en l'amour d'iceulx t'entre tenyr.
Tu en pourras traduyre les volumes Jadis escripts par les divines plumes Des vieuLs Latins , dont tant est mention. Après lu peulx de ton invention Faire quelque ceuvre à jecter en lumière : Dedans le quel en la feuille première
DE CLÉMENT MAROÏ. 29
Dolbs invoquer le nom du Tout-Puyssant ;
Puis desciiras le bi'uyt resplendyssant
De quelque rov , on prince , dont le nom
Rendra ton œuvre immortel de renom .
Qui te sera , peult estre , si bonheur,
Que le prouflit sera joinct à l'honnear.
Doncq , pour ce faire, ilfauldroit que tu prinses
Le droict chemin du service des pi-inces :
Mesme du roy , qui chérit, et practicque.
Par son hault sens ce noble art poëticque.
Va doncq à luy , car ma fin est présente ,
Et de ton faict quelque œuvre lui présente,
Le supplyant que par sa grant' doulceur,
De mon estât te face successeur.
Que pleures-tu , puis que l'aage me presse ?
Cesse ton pleur , et va où je t'adresse.
Ainsy disoit le bon vieillard mourant : Et aussytost que vers vous fuz courant , Plus fut en vous libéralité grande , Qu'en moy desyr d'iœpetrer ma demande.
Je l'impetray , mais des fruictsje n'hérite : Vray est aussy que pas ne les mente , Mais est bien vray quej'ay d'iceulx besoing ,
Or si le cueur quej'ay de prendre soin g A vous servyr de ceste charte escripte , Ou du deffanct quelque faveur petite Ne vous esmeut , 6 Sire , à me pourveoir , A tout le moins vous y veuille esmouvoir
3o ŒUVRES
RoyaP promesse , en qui toute assenranee Doibt consister. Là gistmon espérance , Laquelle plus au deffunct ne peust estre , Combien qu'il eust double bien, comme un prestre , C'est assavoir spiritualité .
Semblablement la temporalité.
Son art estoit son bien spirituel :
Et vos bienfaicts estoient son temporel.
Or m'a laissé son spirituel bien :
Du temporel jamaiz n'en atu^ay rien , S'il ne vous plaist le commander en sorte Qu'obéyssance , à mon prouffit, en sorte.
ADIEU AUX DAMES DE COURT, AU MOIS d'octobre.
jVoieu la court, adieu les dames , Adieu les filles et les femmes , Adieu vous dy pour quelque temps.
Adieu vos plaisans passetemps , Adieu le bal , adieu la danse , Adieu meseui-e , adieu cadance , Tambourins, haultbois, violons.
Puis qu'à la guerre nous allons.
Adieu donc les belles, adieu ;.
DE CLE.MENT :\L^^OT. 3i
Adieu Cupido, vosîre dieu, Adieu ses flèches et flambeaux, Adieu voi; servi teui-s tant beaulx, Tantpollys, et tant dainerelz:
O comment vous les traicteiez Ceulx qui vous servent à ceste heure !
Or adieu quiconque demeure , Adieu laquaiz et le vallet , Adieu la torche et le mnlet , Adieu Monsieur qui se retire Navré de l'amouieux martyie, Qui la nuict sans dormyr sera.
M.ic ^- ^- pensera.
Adieu le bonjour du matin , Et le blanc et le dur tetin De la belle qui n'est pas preste •• Adieu tm aultre, qui s'enqueste S'il est jour , ou non , là dedans ; Adieu les signes evidens, Que l'ung est trop mleulx retenu, Que l'aultre n'est le bien venu:
Adieu, qui n'est aymé de nulle, Et ne sert que tenyr la mule :
Adieu festes , adieu banquetz , Adieu devises , et cacquetz , Où plus y a de beau langaige Que de serviette d'ouvraige, Et moins de vraye affection
Sa ŒUVRES
Que de dissimulation.
Adieu les regards gratieux,
Messagiers des cueurs soucieux ;
Adieu les profondes pensées
Salisfaictes , ou offensées :
Adieu les harmonyeux sons
De rondeaux, dixaius et chansons :
Adieu piteux despartement ,
Adieu regrelz, adieu tourment ,
Adieu la lettre, adieu le paige.
Adieu la court, et l'ecpiipaige :
Adieu Tamytié si loyalle , tjju on lit puuiiv^.^ ,,
Estant gardé en ferme foy.
Par ferme cueur digne de roy :
Mais adieu peu d'amour semblable .
Et beaucoup plus de varyablej
Adieu celle qui se contente
De qui l'honnesteté présente
Et les verluz , dont elle hérite ,
Recompensent bien son mérite :
Adieu les deux proches parentes ,
Pleines de grâces apparentes ,
Pont l'une ha ce qu'elle prétend,
Et l'aultre non ce qu'elle attend.
Adieu les cueurs unys ensemble ,
A qtii l'on faict tort , ce me semble,
Qu'on ne donne fin amyable
A leur fermeté si louable.
Adieu celle qui tend au poinct,
A voir ung , qui n'y pense point ,
Et qui refuz ne feroit mye
D'estre sa femme en lieu d'amye.
Adieu à qui gueres ne chaut
D'armer son tainct contre le chaut,
Car elle scait très-bien l'usaige
De changer souvent son visaige :
Adieu amyable autant qu'elle,
Celle que maislresse j'appelle.
Adieu l'espérance ennuyeuse , Où vit la belle et gratieuse, Qui , par ses secrettes douleurs En a piins les pâlies couleurs.
Adieu l'aultre nouvelle pasle, De qui la santé gist au masle :
Adieu la triste , que la mort , Cent fois le jour poînct et remort-.
Adieu m'amye la dernière, En vertuz et beaulté première :
Je vous pry me rendre à présent Le cueur , dont je vous feis présent, PoïU' en la guerre, où il fault estre, En faire service à mon maistre.
Or quand de vous se souviendra, L'aiguillon d'honneur l'espoindra , Aux armes , et veriueus faict.
Et s'il en sortoit quelque effect Digne d'une louenge entière , Yons en seriez seule héritière; De vostre cueur donc vous souvienne :
Car si Dieu vcult que je revienne , Je le rendray en ce beau lieu.
Or je fav fin à mon adieu.