ÉLÉGIES
O Dieu du ciel , (ju'amour est forte chose î Sept ans y a que ma main se repose Sans voulonté d'esciire à nulle femme, M'eust-elle aymé sous très ardante flamme : Et maintenant , las ! une damoyselle , Qui n'a sus moy affection ne zèle , Me fait pour elle employer encre et plume , Et, sans ra'aymer, d'an fea nouveau m'allume.
Or me traictez ainsi qu'il vous plaira , En endurant mon cuenr vous servira ; Et ayme mieux vons servir en tristesse , Qu'aymer ailleurs en joye et en liesse.
D'où vient ce point? certes, il faut bien dire Qu'en vons y a quelque grâce qui tire Les cueurs à soy. Mais laquelle peut-ce estre ? Seroit-ce point votre port tant adextre? Seroit-ce poin* les traits de vos beaux yenx , Ou ce parler tant dont et gracieux?
Seroit-ce point vostre bonté tant sage, On la hauteur de ce tant beau corsage ?
Seroit-ce point vostre entière beauté , Ou ceste douce, honneste privauté?
C'est ceste-là ainsi comme il me semble, Ou , si je faux , ce sont toutes ensemble , Quoy que ce soit , de vostre amour suis pris ; Encor je loue amour eu mes esprits De mon cueur mettre en un lieu tant heureux, Puis qu'il falloit que devinse amoureux.
Donc puis qu'amour m'a voulu arrester Pour vous servir, plaise vous me traiter Comme voudriez vous-mesme estre traitée Si vous estiez par amour arrestée.
Si ta promesse amoureusement faite Estoit venue à fin vraye et parfaite , Croy ( chère sœur ) qu'en ferme loyauté , Je serviroîs ta jeunesse , et beauté , Faisant pour toi de corps, d'esprit, et d'ame, Ce que servant peut faire pour sa dame. Je ne dy pas que de ta bouche sorte Mot, qui ne soit de véritable sorte;
Mais quand à l'œil voy ta belle stature , Et la gT^andeur d'une telle adventure Qui ne se peult mériter bonnement, Je ne saurois croire qu'aucunement Je peusse attaindre à un si haut degré , S'il ne me vient de ta grâce , et bon gré.
Puis que ton cueur me veux donc présenter, Et qu'il te plaist du mien te contenter. Je loue amour. Or évitons les peines.
Dont les amours communément sont pleines : Trouvons moyen , trouvons lieu , et loysir De mettre à fin le tien et mien désir.
Voicy les jours de l'an les plus plaisans , Chacun de nous est en ses jeunes ans : Faisons donc tant que la lieur de nostre aage IVe suive point de tristesse l'outrage ; Car temps perdu et jeunesse passée Estre ne peult par deux fois amassée.
Le tien office est de me faire grâce; Le mien sera d'adviser que je face Tes bons plaisirs, et sur tout regarder T^e droit chemin pour ton honneur garder.
Si te supply , que ta dextre m'annonce De cest escrit la finale response, A celle fin que ton dernier vouloir Du tout me fasse esjouyr ou douloù".
Le plus grand bien qni soit en amitié,
Après le don d'amoureuse ptiéi ,
Est s'entr'escrire ou se dire de bouche ,
Soit bien , soit dueil , tout ce qui au cœur touche r
Car si c'est dueil, on s'entrereconforte ;
Et si c'est bien , sa part chacun emporte.
Pourtant je veux, mamye, et mon désir,
Que TOUS ayez votre part d'un plaisir
Qui en dormant l'autre nuict me survint.
Advis me fut que vers moy tout seul vint Le dieu d'amours , aussi cler qu'une estoille , Le coi'ps tout nud, sans drap, linge, ne toille, Et si avoit, afin que l'entendez Son arc alors, et ses yeux desbandez.
Et dans sa main celuy traict bien heureux Lequel nous feit l'rm de l'autre amoureux. En ordre tel s'approche et me va dire : Loyal amant, ce que ton cœur desiie Est asseuré : celle qui est tant tienne Ne t'a rien dit ( pour vrai ) qu'elle ne tienne ; Et, qui plus est, tu es en tel crédit, Qu'elle a foi ferme en ce que luy as dit.
Ainsi amour parloit, et en parlant
M'asseara fort. Adonc en esbranlant
Ses aisles d'or, en l'air s'en est volé :
Et an resveil je fus tant consolé,
Qu'il me sembla que du plus haut des cîetix
Dieu m'envoya ce propos gracieux.
Lors prins la plume, et par escrit fut mis Ce songe mien , que je vous ai transmis , •Tous suppliant, pour me mettre en grand heur, Ne faire point le dieu d'amour menteur. •
Qc'ay-je mesfait , dites , ma chère amye ? Tostre amour semble estre toute endormie : Je n'ay de vous plus lettres, ne langage, Je n'ay de vous un seul petit message. Plus ne vous voy aux lieux accoustumez ; Sont jà e^taints vos désirs allumez , Qui avec moy d'un mesme feu ardoient ?
Où sont ces yeux, lesquels me regardoyent Souvent en ris , souvent avecques larmes ? Où sont les mots , qui tant m'ont fait d'alarmes? Où est la bouche aussi qui m'appaisoit, Quand tant de fois et si bien me baisoit ?
Où est le cueur, qu'irrévocablement
M'avez donné ? où est semblablement La blanche main qui bien fort m'arrestoit, Quand de partir de vous besoin in'estoit? Helas ! amans , helas ! se neut-il faire Qu'amour si grand se puisse ainsi deffaire ? Je penserois plustost que les ruisseaux Feroient aller encontremont leurs eaux; Considérant que de faict ne pensée , Ne l'ay encor, que je sçaclie, offensée.
Donques , amour, qui couves sous tes aisles Journellement les cueurs des damoyseUes , Ne laisse pas ti'op refroidir celuy De celle-là pour qui j'ay tant d'ennuy; Ou trompe moy, en me faisant entendre Qu'elle a le cœur bien ferme; et fust-il -tendre !
Qui eust pensé que Ton peust concevoir Tant de plaisir pour lettres recevoir?
Qui eust cuydé le désir d'un coeur fi'anc Estre caché dessous un papier blanc ?
Et comment peut un œil au cueur eslire Tant de confort, par une lettre lire?
Certainement , dame très honorée , J'ay leu des saints la légende dorée ;
5o OEUVRES
Taj len Alain le très noble oratenr,
Et Lancelot le très plaisant menteur ;
J'ay leu aussi le romant de la Rose ,
Maistre en amours , et Talere , et Orose,
Contans les faits des antiques Romains;
Bref, en mon temps, j'ai leu des livres maints,
Mais en nul d'eux n^ay trouvé le plaisir
Que j'ay bien sceu en vos lettres choisir :
J'y ai trouvé un langage bénin ,
Rien ne tenant du stile féminin ;
J'y ay trouvé suite de bon propos,
Avec un mot qui a mis en repos
Mon cueur estant travaillé de tristesse.
Quand me souffrez vous nommer ma maistresse.
Dieu vous doint donc , ma maistresse très belle ,
(Puis qu'il vous plaist qu'ainsi je vous appelle).
Dieu vous doint donc amoureux, appétit
De bien traicter vostre servant petit.
O moy heureux d'avoir maistresse au monde
En qui vertu sous grand' beauté abonde
Tel est le bien qui me iut apporté
Par vostre lettre où me suis conforté;
Dont je maintiens la plume bien-heurée
Qui escrivit lettre tant désirée;
Bienheureuse est la main qui la ploya ,
Et qui vers moy de grâce l'envoya ;
Bienheureux est qui apporter la sceut ;
Et plus heureux celui qui la récent.
DE CLEMENT MAROT. 5r
Tant plus avant cette lettre lisoye, En aise grand' tant plus me deduisoye ; Car mes ennuis sur le champ me laissèrent , Et mes plaisirs d'augmenter ne cessèrent Tant que j'euz leu un mot qui ordonnoit Que ceste lettre ardre me convenoit.
Lors mes plaisirs d'augmenter prindrent cesse. Pensez adonc en quelle doute et presse Mon cueur estoit. L'obéissance grande Que je vous dois brusler me la commande; Et le plaisir que j'ay de la garder Me le deffend , et m'en vient retarder.
Aucunefois au feu je la boutoye Pour la brusler, puis soudain l'en ostoye ■; Puis l'y remis , et puis l'en recullay ; Mais à la fin , à regret , la bmslay, En disant, Lettre (après l'avoir baisée) Puis qu'il luy plaist , tu seras embrasée : Car j'ayme mieux dueil en obéissant , Que tout plaisir en désobéissant.
Voilà comment poudre et cendre devint L'aise plus grand qu'à moy oncques advint.
52 OEU^-RES
Puis que le jour de mon despart arrive , C'est bien raison, que ma main vous escrive Ce que ne puis vous dire sans tristesse, C'est assavoii', or adieu ma maistresse, Doncques adieu, ma maistresse honourée.
Jusque au retom', dont trop la demourée Me tardera : toutesfois cependant Il vous plaira garder un cueur ardant , Que je vous laisse au partir pour hostaige, Ne demandant pour lui aultre advantaige , Fors que vueillez contre ceulx le deffendre , Qui par désir vouldront sa place prendre. S'il a mal faict, qu'il en soit hors jecté , S'il est loyal , qu'il y soit bien traicté. Que pleust à Dieu qu'en ce cutur puissiez lire, Vous y pourriez mille choses eslire , Tous y veoirriez vostre face au vif paincte , Tous y veoirriez ma loyaulté empraincte , 'Vous y veoirriez vostre nom engravé , Avec le dueil, qui me tient aggravé Pour ce despart : et , en veoyant ma peine,
' Cette pièce est de l'an i574. lorsque le poète parlit pour Parinée d'Italie, où il devait «en'ir.
DE a^EMENT MAROT. :
Certes je croy (et ma foy n'est point vaine)
Qu'en souffririez pour le moins la moytié ,
Par le moyen de la nostre amy tié ,
Qui veult aussy que la moytié je sente
Du dueil qu'aurez d'estre de moy absente.
N'ayez donc peur, deffyance, ne doubte,
Qu'aultre jamais hors de mon cueui- vous boute
Je suis à vous , et depuis ma naissance.
Du feu d'amour n'ai eu tel' congnoissance :
Car aussy-tost que la fortune bonne
Eut à mes yeulx monstre vostre personne,
Nouveaulx soucis, et nouvelles pensées
En mon esprit je trouvay amassées
Tant que pour vray mon franc et plein désir,
Qui en cent lieuz alloit pour son plaisyr.
En un seul lieu s'arresta tout a l'heure ,
Et y sera jusques à ce qu'il meuve.
Oublyrez-vous donc après ce despart.
Ce qui est vostre ? helas! quant à ma part, Dès que mon œuil de loing voiis a perdue' , Il me vient dire , à personne esperduë Qu'est devenu ceste clere lumière, Qui me donnoit liesse coustumiere ?
Incontinent , d'une voix basse et sombre Je lui respons , œuil , si tu es en l'umbre, Ne t'esbahys : le soleil est caché.
Et pour toy est en plein midy couché : ■C'est assavoir, ceste face si clere,
Qui te sonlolt tant contenter et plaire,
Est loing de toy. Ainsy mamye et dame,
Mon oeil et moy sans nul reconfort d'ame,
Nous complaignons , quand vient en vostre absence,
En regrettant vostre belle présence.
Et puis j'ay peur, quand de vous je suis loing.
Que cependant amoQr ne prenne soing
De desbander ses deux aveugles yeulx '
Pour contempler les vostres gracieux :
Si qu'en voyant chose tant singulière ,
Ne prenne en vous amytié familière,
Et qu'il ne m'oste à l'aise, et en nng jour,
Ce que j'ay eu en peine et long séjour.
Certainement si bien ferme vous n'estes , Amour vaincra vos responces honnestes.
Amour est fin, et sa parole farde Pour mieulx tromper : donnez-vous en donc garde , Car en sa bouche il n'y a rien que miel : Mais en son cueur il n'y a rien que fiel. S'il vous promet , et s'il vous faict le doulx , Respondez-luy, amonr, retirez-vous :
' Une chanson moderne expilme cette pansée avec un; grande délicatesse.
J^anrais prié Tamour, aimable Célimène,
De vous faire l'aveu de mes plus tendres feu.x;
Mais j^ai craint que ce Dieu, dans son ardeur extrême,
Voyant de si beaux yeux , ne parlai pour lui-raème.
J'en ay choisi nng, qui en mainte sorte Mente bien qae dehors mov ne sorte.
Quant est de moi, vienne Heleine ou Venus, Viennent vers moy m'offiyr leurs corps tout nods , Je leur dirav, retirez-vous, déesses.
En meilleur lieu j'ay trcuvé mes liesses. Ainsy tous deux tant comme nous vivons, De fermeté le grand guydon suyvrons ; Lequel , pour vray, fermeté a faict paindre De noir obscur, qui ne se peult deslaindre, Signifjant à tous ceolx qui concoipvent Amour en eulx, qu'estaindre ne la doibvent.
Cestuy guydon, et triomphante enseigne Nous debvons suivre : amour le nous enseigne : Et s'il advient qu'envyeux. et envye Reçoipvent dueil de nostre heureuse vie, Que nous en chaut ? en douleur ilz mouiTont , Et nos plaisyrs tousjours nous demourront.
Salct, et miealx~^ue ne sauriez eslire, Vous doint amour : je vous supply de lire Ce mien escript , auquel treuver pourrez Ung nouveau cas , ainsy que vods orrez. - Mon cueur entier en vos mains détenu,
N'a pas long-temps, vers moy est revena.
Tout courroucé sans nuls plaisirs qnelsconqne? r
Et tontesfois anssy bon qu'il fat oncqnes ,
Si me rient dire en pîaincte bien dolente.
Homme loyal , ton amour violente M'a mys es mains d'une que fort je prise, Et qui (pour vxay) ne pevdt estre reprise, Fors seulement dung senl et simple poinct , Qui trop au vif ( sans fin) me touche et poinct . C'est que sans cause est-en oublv mettant Moy ton las cueur, et toy, qui l'aimes tant.
N'est-ce point là trop ingrate oublyauce ? Certes j'avois d'elle cette fyance, Que l'on verroit ciel et terre finir Plustost qu'eu moy son feime souvenir.
Or ne se peult la chose plus nyer :
Regarde-moy, je semble un prisonnyer, Qui est sorty d'une prison obscure , Où l'on n"a eu de luy ne soing ne cure. Eschappé suis d'elle secrettement , Et suis venu vers toy appertement Te supplyer que mieux elle me traicte . Ou que vers toy je face ma retraicte.
Je suis ton cuear, qu'çlle tient en esmov. / Je suis ton cueur. ayes pitié de moy : Et si pitié n'as de mon dueil extresme , A tout le moins prens pitié de toy-mesme , Car. après moy, vif tu ne demourrois,
Quand en ses mains mal traicté je mourrois. Recoy moy donc, et ton estomac ouvre, A celle fin qae dedans tov recouvre Mon premier lieu , duquel tu m'as osté , Pour estre (heîas j en service bouté-
Ainsy parloit mon cueur plein de martyre , Et je lay dy : mon cheur, que veuLx-tu dire? D'elle tu as voulu estie amoureux, Et puis te plains que tu es douloureux. Scays-tu pas bien qu'amour a de coustume D'entremesler ses plaisirs d'amertume , Xe plus ne moins . comme espines poingnantes Sont par nature au rosier joingnantes?
Ne vueille aulcun damoyselle s'aymer, S'il ne s'attend y avoir de l'amer.
Refus. OTxbly, jalousie et lanceur Suyvent amours : et pource donc mon cueur Retonmp t'pn , rar je tp fays «çavoir Que je ne veulx icy te recepvoir , Et ayme mieulx qu'en peine là séjournes, Que pour repos devers moi tu retournes. Toilà, comment mon caeur je vous renvoyé. Brief, puis le temps qu'il prit sa droicte voye Par devers vous , je n'ai eu le désir De l'en tirer pour après m'en saisyr : Et toutesfois à dire ne veulx craindre Qu'il n'a point eu aulcun tort de se plaindie . Car mys l'avez hors de vostre pensée ,
Sans vous avoir ( que je scache) offensée.
Quand force fut d'auprès de vous partyr, Plus d'une fois me vinstes advertyr Qu'au souvenir de vous je me fyasse, Me requérant que ne vous oublyasse :
Ce que je fais : mais vous qui m'advertistes, La souvenance en oubly convertistes , Si qu'au retour j'ay en vous espreuvé Ce que craigniez en moy estre treuvé.
Las? tous amans au despartyr languissent, Et retournans tousjours se resjouyssent ! Mais au contraire ay eu plus de tomment A mon retour, qu'à mon despartement :
Car vostre face excellente, et tant clere. S'est faicte obscure à moy, qui luy veolx plaire : Vostre gent corps de moy se part et emble : Vostre parler au premier ne ressemble , Et vos beaulx yeux , qui tant me consoloient , rse m'ont point ri ainsi comme ils souloient Las , qu'ay-je faict ? Je vous pry, qu'on me Eftgnde La faulte mienne, afin que je l'amende, Et que d'y cheoir désormais je me garde. Si rien n'ay faict , au cueur qu'avez en garda Vueillez ofMr traictements plus bumains : Car s'il mouroit loyal entre vos mains, Tort me feriez , et de ce cueur la perte Seroit à vous , trop plus qu'à moy, aperte , D'autant qu'il est , et vous le sçarez bien , Beaucoup plus vostre , en effect , qu'il n'est miea.
Dictes pourq^uoy vostre amytié s'efface , O cueur ingrat sous angelicque face ?
Dictes-le moy , car sçavoii' ne le pays , Tousjouvs loyal ay esté, et le suys:
H est bien vray qa'ardant est mon service , Mais d'avoir faict en servant un seul vice , H n'est vivant, le quel me sceust reprendre, Si trop aymer pour vice ne veult prendre. Las pourquoy donc laissez-vous le cueur priz D'amour si grand ? Avez-vous entrepriz De mettre fin à sa dolente vye .'' Mieulx eust valu , puis qu'en avez envye , Que consumé l'eussiez à vous servyr , Qu'en le laissant sans point le desservyr.
Mais qui a m£U du munde la plus belle A me laisser ? est-ce amytié nouvelle .'' Je croy que non. Qui vous faict donc changiec Si bon propos? Seroit-ce point dangier?
C'est lui pour vray. Dangier par jalousye Cbasse l'amour de vostre fantasye?
Et en son lieu toute crainte y veult mettre : Ce que ne doibt un gentil cueur permettre : Crainte est obscure, amoui' est nette et blanche; Crainte est servile , amour est toute franche :
6o ŒUVRES
Amour faict vivre, et crainte faict mom-yr. Si vous souffrez en elle vous nouryr, Geste beauté de vertu accueillye, Se passera comme une fleur cueillye: • Mais , quand amour de vous ne partyra. Telle beaulté plus en plus floiyra.
Et d'aultre part en est-il qui fréquentent Le train d'amours , sans que l'assault ils sentent De ces jaloux ? Où pensez-vous qu'ils soient ? Si pour cela toutes dames laissoient Leurs sei'vileurs, ainsy comme vous faictes, Toutes amours partout seroient deffaictes.
Ce n'est pas tout que d'aymer seulement, Il fault aymer perpétuellement:
Et lors qne plus jalonsye se fume, Lors que dangier plus sa cholere allume , Et que rapport plus se met à blasmer, Lors se doibt plus vraye amour enflammer , Pour leur monstrer qu'amour est plus puyssante Que lem' rig^ueur n'est amere et cnysante.
Ce neantmoins vostre plaisyr soit faict : n est en vous de me faire ( en effect ) SouffiTV à tort : mais en vostre puyssance N'est pas d'oster la grande obeyssance Et l'amytié qu'ay en vous commencée ; Plustost mouryr que changer ma pensée.
DE CLEMENT MAROT. 6i
Pour à plaisyr ensemble deviser,
On ne sçanroit meilleur temps adviser
Que de Noël la minuict, et la veille.
En ceste nuict le dieu d'amour resveille
Ses sei'viteurs, et leur va commandant
De ne dormyr, mais rire, cependant
Que faulx dangier, manbec, et jalousye,
Sunt endormis au lict de fantasye.
O nuict heureuse, ô dojilce noire nuict!
Ta noireté aux amans point ne nuict,
Plustot endort les lang^aes serpentines ,
Si que feingnant d'aller droict à matines,
Plusieurs amans peuvent bien , ce me semble ,
En lieu secret se rencontrer ensemble.
Les prestres lors bien bault chantent , et cryent
Et les amans tout bas leurs dames pryent,
Et puis entre eux comptent de leurs fortunes.
En mauldissant les langaes importunes ,
Ou en disant choses, qui niieulx leur plaisent,
Puis les servans, par coups leurs dames baisent,
Et en baisant , à elles ils se dénient ,
Pour avoir mieulx. Lors si les dames veulent ,
Maugré dangier, et toute sa puyssance,
A leurs amys donneront jouyssance,
Car noire nuict , qui des amans prend cure , Les couvrira de sa grant' robbe obscure : Et si rendra (cependant) endormys Ceulx qui d'amours sont mortelz ennemys. Qu'en dictes-vons, ma maistressc et mamye ? Si vous voulez n'estre point endormye Geste nuict-là , de veUler suis content Avecque vous, car mon vouloir ne tend Qu'à vous complaire. Or, pour vous resjonyr, Si vous voulez les matines ouyr Là où scavez, il n'est chambre si bonne, "y.e si bon lict, qae du tout n'abandonne Pour m'y treuver : car, poar final propos. Dedans ung lict ne gist point mon repos : Il gist en voas, et en vous je le quiers : Donnez-le raoy doncques, je vous requiers.
Tous les humains, qui estes sur la terre, D'anprés de moi , retirez-vous grant erre , N'ovez le dueil que mon las cueur reçoit : Je ne veulx pas que d'ame entendue soit , Fors seulement de ma seule maistresse,
*Le bruit des amours de madame Marguerite el de Marot ;iu(;mentaà la coor.
DE CLÉMEXT MAROT. 63
A qui pourtant ma plaincte ne s'addresse : Car, quand pour elle en langueur je mourrois , D'elle (pour vray) plaindre ne me pourrois. D'elle et d'amour ne me plains nullement , Mais amour doibs mercier douLlement , Et doublement à luy je suis tenu, Quand double bien par luy m'est advenu, De me soubmettre en lieu tant estimé , Et d'avoir faîct que là je suis aymé.
Pourquoy d'ennny suis-je doncques tant plein ? A trop grant tort (ce semble) me compîainct, Veu que plaisyr plus grant on ne peult dire, Que d'estre aymé de celle qu'on désire.
A dire vray, ce m'est grande liesse, Mais à mon cueur trop plus grant ennuy est-ce De ce que n'ose user de privauté Vers une telle excellente beaulté.
Amour veult bien me donner ce crédit : Mais pour certain dangier y contredict, Nous mcnassant de nous faire l'eproche , Si l'ung de nous trop prés de l'aultre approcha.
O dieu puvssant, quslle grande merveille! Est-il douleur à la mienne pareille!
A ma grant' soif la belle eau se présente , Et si convient que d'en boire m'exempte. Brief , on me veult le plus giand bien du munde , Et tout ce bien plus à mal me responde Que si ma dame estoit vers mov rebelle.
Ven que semblant n'ose faire à la belle De qui l'amour, par sa grâce , est à moy : Ainsy je semble en peine et en esmoy A cil qui a tout l'or qu'on peult comprendre, Et n'oseroit un seul denier en prendre.
Ce neantmoins , puis que s'amour me baille , La serviray, quelque ennuy qui m'assaille; Et ayme mieux en s'amour avoir peine, Que , sans s'amour , avoir liesse pleine.
Hélas 1 de nuict elle est mieux que gardée. Et sur le jour de cent yeulx regardée, Plus que jadis n'estoit lo d'Ai'gus, Qui eut au chef cent yeulx clers et agus, Si ne fault pas s'esbahyr grandement Si on la garde aInsy soingneusement , Car voulontierz la chose pretieuse Est mise à part en garde soucieuse.
Or est ma dame une perle de prix.
Inestimable à tous humains espritz Pour sa valeur. Que diray davantaige ?
C'est le ti'esor d'un riche par«ntaige ' : Que plust à Dieu, que la fortune advinst , Quand je vouldrois que bergiere devinst.
S'ainsy estoit poui' l'aller voir seulette, Souvent ferois de ma lance houlette, Et conduyrois en lieu de grans armées,
'Celte maîtf esse était madame Marguerite de Valois.
Brebiz aux champs costoyez de ramées.
I.ors la veiTois seânt sur la verdure , Si lui dirois la peine que j'endure Pour son amour, et elle orroit ma plaincte Tout à loisyr, sans de nul avoir craincte : Car loing seroient ceulx qui de nuict la gardent, Et les cent yeulx, qui de jour la regardent, Ne la veoirroient. Le faux traistre dangier Vei's elle aux champs ne se vicndroit rangier. Tousjours se tient en ces maisons rovalles, Pour faire guerre aux personnes lovalles.
Ainsy estant en liberté champestre, La requerrois d'un baiser; et peut estie Me donneix)it , pour du tout m'appaiser, Quelque aultre don par dessus un baiser : Si me vauldroit Testât de bergerie Plus qu'une grande et noble seigneuxûe.
O vous amans, qui aymez en lieu bas, Vous avez bien en amour vos esbats ; Si n'ay je pas envie à vostre bien :
Mais en amour avoir je vonldrois bien La liberté à la vostre semblable.
Qu'en dites-vous , ma maistresse honorable ? Ces miens souhaits vous desplaisent-ils point? Je vous supply ne les prendre qu'à poinct, Recongnoissant que l'amour que vous porte , Fait que mon cueur en désirs se transporte.
Et pour fermer ma complaincte accomplyC;
Très hamblement vostre grâce supplye , Persévérer en l'amour commencée , Et ne l'ester de si noble pensée.
Quant est à moy, seule vous serviray Tout mon vivant , et pour vous souffriray- Jusques au jour que fortune vouldra Que par mercy ma grant' peine fauldra.