CHAPITRE XLV
De combien d'idiomes noire langue française est composée, et si i.i grégeoise y a telle part comme l'on prétend ; ensemble de (inelqnes anciens mots gaulois et français et autres qui «ont purs latins en notre langue *.
11 y a bien peu de gens lettrés qui n'estiment que notre langue soit composée de la grecque et laline; et que de l'ancienne gauloise , ensemble de celle des Français-Germains , il y en a quelques particulières remarques : qu'elle est presque toute latine, comme j'ai naguère discouru, mais qu'à sa suite elle est infiniment redevable à la grégeoise. De cette opinion ils ont une conjecture très-grande, qu'ils tirent de Strabon , au sixième livre de sa Géographie ^ , disant que les Phocenses , peuple de Grèce, ayant été conseillés par l'oracle de la déesse Diane d'Éplièse de mettre la voile au vent , après avoir longuement vogué, vinrent surgir à ^larseille, oîi ils établirent leur
-seigneurie pleine de bonnes lois , et entre autres clioses y fondèrent une université en langue grecque : laquelle ils surent si bien faire provigner, que la plus grande partie des contrats que l'on dressait es Gaules étaient faits eu grec. Au moyen de quoi il ne faut point trouver étrange si dedans noire vulgaire nous avons transplanté une infinité de mots grecs , dont, sous le règne de François F', Kovilie, cbanoine de Noyon, fit un
* bref inventaire, et après lui Périon 4, et de fraîche mémoire Henri Etienne, auxquels le lecteur pourra avoir recours, si bon lui semble. Je ne veux point dédire tous ces gens d'honneur, ni cette commune opinion. Bien dirai-je, comme chose
' C'ciil Je chap, II du liv. VUl. ou de tioveUes, » a écrit un livre « De
^11 sera curieux de rapprocher ce diffcrentia vulgariumlinguarum et gal-
rliapitredu traite de II. Ktiennesur la lici sernioiii.s varietate , » Paris, 1533,
cDiiforuiilé du français avec le grec: 111-4"; le second est auteur de l'ouvrage
I f, M. Fauriel, Histoire de la potsic suivant , « De origine linguse gallica-
l,rovençale , t. I, p. 1917 et suiv. et ejuscum grneca cognatione dialogo-
•' Kon pasauliv. VI, maisau liv. III, rum librilV,» l>aris, lô55, in-S", dont
;"fi 4 et 5 : Voy. t. 1, p. 235-238 de on peut voir une analyse rapide dans
l'édilion de Coray. lu Ilioç/yripliie viiirrr.'iclle, t. WNIlT,
'' l.e premier, appelé par du Veidier, p. 375. dans .sa llilliolhér/iie ul\i:\rlf!^ liuvillc
très-véritable, que du temps de Jules César on ignorait du tout la langue grecque dans les Gaules : vu qu'au cinquième de ses mémoires des guerres de la Gaule ', il nous témoigne que voulant donner quelque avis àCicérou, qui était assiégé dedans une ville , il lui écrivit des lettres en grec, afin (dit-il ) que si elles étaient interceptées elles ne pussent être entendues par les Gaulois. Si le langage grec y eut été si familier, comme Strabon nous donne à entendre , César se fût bien donné garde d'user de ce langage pour chiffre contre les Gaulois.
Quelques-uns, pour ôter cette contrariété, disent qu'il écrivit non eu langage grec, ains en lettres grecques que les Gaulois n'eussent pu connaître ; qui serait une explication ridicule, d'estimer que le Gaulois eût entendu la langue grecque, et qu'il n'eût pas connu les lettres : joint que le même César, en un autre endroit, nous enseigne que les Helvétiens usaient de caractères grecs en leurs communs écrits , tout ainsi que les Gaulois ^ Et si nous croyons Pline , au septième livre de son /li.slulre naturelle^, il n'y avait nation en l'Europe qui ne pei- ' gnît eu lettre ionique, c'est-à dire en lettre grecque .• chose dont nous pouvons recueillir que , combien que les Gaulois usassent lors de caractères grecs, toutefois la Jangue leur était inconnue; et n'est pas hors de propos d'estimer qu'elle eût en la Provence telle part que Strabon pleiivit^ , mais non en tout le demeurant des Gaules : Provence, dis-je, qui, pour être longtemps auparavant du tout affectionnée aux Romains, avait bien peu de communication avec nous. Il faut donc> que c'ait été depuis que les Gaulois furent réduits sous la servitude de Rome, qu'ils fréquentèrent l'université de ^larseille, et que par cette nuituelle fréquentation, ils empruntèrent i)!usieurs mots grecs , et dont ils embellirent leur langue ; ce que j'aime mieux croire que de me rendre en cet endroit partial contre la commune ^ : encore que j'aie assez d'arguments pour me divertir de cette opinion, et croire que cette symbo-
' C. 48. ' Affirme : c'est dans le passage pié-
-' Ve bello gallico, 1, 29. cc'-demmcnt cité de sa Oi'orirnpliic
3 C. 58 : Voy. les savantes notes qui * Qiie de prendre parti là-deisii.s (■(iii-
.nccompagnent repassage dans l'édit. trc le vulgaire , contro rop'niioii cium-