‹ Œuvres choisies d'Etienne Pasquier (volume 2)Chapitre 17 sur 82 · CHAPITRE XL VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL VI

De la (lirersilc de r.^ncieiine langue française avec celle d'aujourd'hui.

.l'ai dit au premier chapitre de ce livre que tout ainsi que selon la diversité des temps on change d'habits, voire de magistrats en une république , aussi se changent les. langues par une taisible alluvion. Pierre Criuit, eu ses livres De thonnêle discipline ^, dit que l'on avait j)u autrefois observer dans Ivome quatre ou cinq diversités de langues, la vieille des Saliens, (jui pour sa longue ancienneté n'était presque entendue, la- (|iielle puis après s'échangea au latin des Douze Tables, qui reçut quelque polissure sous le poëte Ennius et Caton le Censeur, jusques à ce que petit à petit elle atteignit à sa perfection, du temps de Cicéron, César et Salluste, et depuis alla toujours en telle décadence, qu'enfin elle fut ensevelie dedans l'italienne.

.le ne fais point de doute que le semblable ne soit advenu .'i notre langue française, laquelle, selon la diversité des siècles, a pris diverses habitudes; mais de les vous pouvoir représenter, il est malaisé , parce qu'anciennement nous n'eiimes point une langue particulièrement courtisane % à laquelle les bons esprits voulussent attacher leurs plumes. Et voici pourquoi : encore, que nos rois tinssent la supériorité sur tous autres princes, si est-ce que notre royaume était échantillonné en pièces ; et y avait presque autant de cours que de provinces : la cour du comte de Provence, celle du comte de Tholose, celle

exemples du vcrlie /iifcpii' employé 'C'est lecliap. m (lii liv. ^111.

roinnie auxiliaire dans la langue Jati- ^ Vny. sur cet ouvrage et son auteur

iif : M. Villeinaiu,ni/)/c^(Krfe In littcra- le t. 1,'p. 7.

iiiie au mo'jrii drjc,'i'' krou. 3 Polic , élégaiite, propre .i la cour

104 RECHEECHES

du c'omtede Flandre, du comte de Cliampagne, et autres princes et seigneurs, qui tous tenaient leurs rangs et grandeurs à part , ores que la plupart d'eux reconnussent nos rois pour leurs souverains.

De là vint que ceux qui avaient quelque assurance de leurs esprits écrivaient au vulgaire de la cour de leurs maîtres , qui en picard, qui champenois , qui provençal , qui tliolosau : tout ainsi que ceux qui étaient à la suite de nos rois écrivaient en langage de leur cour. Aujourd'hui il nous eu prend tout d'une autre sorte : car tous ces grands duchés et comtés étant unis à notre couronne, nous n'écrivons plus qu'en un langage, qui est celui de la cour du roi, que nous appelons langage français. Et ce qui nous ôte encore davantage la connaissance de cette andenneté, c'est que s'il y eut un bon livre composé par nos ancêtres, lorsqu'il fut question de le transcrire, les copistes le copiaient, non selonja naïve langue de l'auteur, ains selon la leur. Je le vous représenterai parexemple : entre les meilleurs livres de nos devanciers, je fais état principalement du liuman de la Rose. Prenez-en une douzaine écrits à la main, vous y trouverez autant de diversité de vieux mots , comme ils sont puisés de diverses fontaines. J'ajouterai que comme notre langue prenait divers plis , aussi chacun copiant changeait l'ancien langage à celui de son temps. Cela s'observe non-seulement en ce vieux Romande la Ruse, ma'is aussi en l'ordonnance de saint Louis de 1254, sur les baillis, sénéchaux, prévôts, viguiers, et autres choses concernant la police générale de la France : ordonnance que je vois diversifiée en autant de langages, comme il y a eu de diversité de temps. Si vous veux-je dedans cette obscurité mettre en vue un échantillon qui mérite d'être reconnu.

L'un des vieux auteurs français que nous ayons est Geoffroi de Villhardouin , maréchal de Champagne, du temps de Philippe-Auguste, lequel nous rédigea par écrit tout le voyage d'outre-mer de Baudouin , comte de Flandre : chose dont d pouvait fidèlement parler, comme celui qui fut de la partie. Or voilà le commencement de son œuvre dont Biaise Viginelle nous a fait présent :

DE l.A KHANCK. 1©5

Sçachiezque mille cent quatre-ringU el dixlaùctons après i' Incarnation de Nostre-Seigneur-Jé.siis-Christ, al temps Innocent JI/, ApostoUle de Rome, et Philippe, roij de France, et Hichnrdy roy d'.-ingl'terre , ot vn minet homme en France, (/tu ot nom Folquede Xuil/i/ : ciLXuilliZ' si est entre Laicjnysor Marne ei-'Paris ; et il ère prestre et tenoit le paroiche de la ville. Ft cil Folque , dont je vous dy^ commença an parler des Diex par Frances et par les autres terres , et nosire sire fit mains miracles par lny.Scacliiez que la renommeede cet saint homme alla tant qu'elle vint a C.îposloille dr Home, innocent II/ ; et l' Jpostoille envoya un sien cardinal, mcdstre Perron de Chappes, Croisié, et manda par lui le pardon tel comme vous diray. Tuit cil qui se croiseraient el/erolent le service deu un an en Vost, seraient quittes de tous les péchez qu'ils avoient faits. Parce que cil pardon fu issy gran, si s'en esmeurent mult licuers des gens, et inulf s'en croisierent, porce le pardon ère si grand '.

Vi<ïinelle, qui a retrouvé cette histoire, et opposé à chaque, page le vieux langage au nouveau, l'a rendu en cette façon :

« L'an mil cent quatre vingt-dix et huit, ciprès rincarnation deNotre-SeigneurJésus-Clirist, au tempsdu pape Innocent Iir, de Philippe- Auguste, roi de France, second de ce nom, et de Richard , roi d'Angleterre , il y eut un saint homme en France appelle Foulques de ><uilly, prêtre et curé du même lieu, qui est entre Laigny sur Marne et Paris. Cetui-ci se mit à prêcher la parole de Dieu par la France et les terres circonvoisines , et >otre-Seigneur fit tout plein de miracles par lui : tant que !a renommée en alla jusques au saint Père, lequel envoya ce preudliounne à ce que sous son nom et autorité il eut a prêcher la croisade' , et hientùt après il y dépêcha un sien cardinal, maître Pierre de Cappes, croisé, pour y inviter les autres

I Pour rrtalilir la langue primitive lel que le donne dans ses ('lirotiiijuès,

de Villchnrdouin , fort altérée ici, il t. III, 1828, M. Buchon, dont l'cditinn

faut consulter l'édition que M. Paulin s". rapproche plus du passage cité dans

Paris a donnée de cet auteur; Jules Pasquier : n et l'aposloille envoya en

henouard, ISoà, iu-b". l'rance et manda al prod'ome que il

-' l.e(|iiel envoya, etc. jusqu'à croisa- empresdiat des croiz par s'autorité ;

lie ; ce memlire de plirase maa(|ne dans et après y envoya, etc. »" (r lexli- lapj.orlr |ilcis haut, le viiici.

Iflfi HtCHERCHES

;i son exemple, avec les indulgences et pardons que je vous vaii» <!ire : Que tous ceux qui se croiseraient pour servir à Dieu un an durant, en l'armée qui se dressait pour conquérir la terre sainte, auraient planière absolution de tous leurs pérliés dont ils seraient contes et repents ; et pour ce que ces indulgences turent si grandes , s'en émurent fort les cœurs des personnes, et plusieurs se croisèrent à cette occasion. »

Je ne vous baille point le passage de Villhardouin pour naïf français : car étant né Champenois, et nourri en la cour du comte de Champagne , je veux croire qu'il a écrit selon le ramage de son pays '. Toutefois conférez son ancienneté à ce qui est de notre temps , vous direz que ce qu'a fait Yiginelle est plus une traduction qu'imitation. Celui de nos auteurs anciens que je vois suivre de plus près Villhardouin est Guillaume de Lorry, qui fut du temps de saint Louis ; et après lui, Jean de Méaun, sous le règne de Philippe le Bel. Voyez les anciennes copies de leur roman, et les parangonnez^ au langage que Clément Marot leur donna du temps du roi François I "", vous en direz tout autant: vrai que par une grande prudence il y %oulut laisser quelques vieilles traces en la lin de plusieurs vers, pour ne sortir du tout des termes de la vénérable ancienneté.

-Notre langue commença grandement à se polir de cette anrii'uue rudesse , vers le milieu du règne de Philippe de \'alois, ^i les registres de notre chambre des comptes ne sont menteurs, esquels vous voyez une pureté qui commence de s'approcher de notre âge. Vous y trouverez encore uns enfonner, pour informer, non coii/re.s/aiil , pour nonobstant, Diex, pour Dieu. Mais, au demeurant, tout le contexte ^ des paroles ne s'éloigne guère des nôtres : connue aussi en tous les romans qui furent depuis faits en prose. Et plus nous allâmes en avant, plus notre langue reçut de polissure : témoin les œuvres de maître Alain (]hartier, en son Qiiadri/oyue, Ciirial,el Poésies (que je

' M. PauUn Paris, dans V Inliodurlion imscrils » Remarquons à cette occasion

(le- réclitiou citée, i>. xxxv, se récrie que du (j»iige, dans son i/oye rfe / ii/c-

fort contre cette assertion de l'asqnier ; Itardouin, le signale « comme le mieux

il prétend, et selon nous avec raison, disant, le plus cloquent et le pins jii-

•ine le français dont s'est servi \illr- dicicux de sou temps, n liardonin « était le plus élégint de le- -' l.ompare/....

poqne,» et que c'est à tort ((u'om lui ' tout l;' li»»ii, tonte la !.nite...

impute.' le mauvais >.l>lr de ses ma-

ne reprendrai k-i , pour lui avoir ci-dessus donne ciiapitre particulier au cinquième livre de ces Kecherches^) ; et successivement, Philippe de (Jommines en son Histoire des rois Louis XI et Charles VIII ; et après lui , maître Jean le Maire de Belges , du temps du roi Louis XII ; (Claude Seissel , tant en son Jpoiorjie du roi Louis AU, et Discours delà Loi Salique, qu'es traductions de Thucydide, Eusèbe, et Appien. Je trouve, sous le règne de François F"", une plus grande naïveté de langage en Jacques Amyot ( ores qu'il ait principalement paru sous Henri II ), qui sembla avoir sucé sans affectation tout ce qui était de beau et de doux en notre langue; tous les autres qui sout depuis survenus se licencièrent ou en paroles, ou en abondance de métaphores trop hardies, ou en une négligence de style * : quoi que soit, il me semble que je vois en lui cette belle fleur, qui était aux autres,^ se ternir.

Il n'est pas dit que tout ce que nous avons changé de l'ancienneté soit plus poli, ores qu'il ait aujourd'hui cours. Xos ancêtres avaient pris de verus et vei^i, voir et voite, dont il ne nous est resté que les adverbes voire et voiremenl : nous en avons fait uns vrai et vraie, qui sont beaucoup plus rudes et de difficile prononciation que les premiers. ÎS'ous disions aux prétérits parfaits de ces verbes (enir et venir, tenit et venit : lesquels ou échangea depuis en tieiisit et viensif ; finalement nous on avons fait tint et vint, en ces mutations allant toujours eu em- [•irant: car il ne faut faire de doute que tenii et l'e^ïY ne fussent, selonles règlesdela grammaire, meilleurs et plus naturels.

J'ai remarqué plusieurs belles paroles anciennes, dont les aucunes sont du tout perdues par la nonchalance , et les autres changées en pires par l'ignorance des nôtres ^. Xos ancêtres usèrent de baraf, cjuille, et lozange, pour tromperie; et barater, (jtnller, et lozanger, pour tromper : dictions qui nous

' Ce chapitre est , dans les dernières "• « l'n notre commun, disait aussi

«dition.s, le 16* du ïiv. VI. Montaigne, il se rencontre des phrase.*

-Montaigne se plaint également, excellentes, et des mélaphores desquel -

MI. 5, que» che?. tant d'écrivains fran- les la beauté flétrit de vieillesse et la

<ais decesifcle il ne se voiequ'une mi- couleur s'esttcrnie par maniement trop

■serahle affectation d'étiangeté, de dé- ordinair." ; mais cela n'ôleriecdi! goût

fjuisements froids et absurdes, qui au a ceux qui ont bon nez., » Essais, lll, b .

lieu délever abattent la matière. » Cf. Les Caractères de la Eruyére, c. 14,

■' C'est-.-i-dire chez ses prédécesseurs. Dr qiicJqvc.^ usarfs, à la fin.

lOS RECHEKCni-S

«'raient naturelles, au lieu desquelles nous en avons adoptt* des latines , dol, fraude, circonoention ; vrai qu'encore le commun peuple use du mot de barat, afin cependant que je remarque ici en passant que comme nos esprits- ne sont que trop fertiles et abondants en tromperie, aussi n'y a il parole que nous avons disersifiée en tant de sortes que cette-ci , parce que guille, loz-ange, barat, malemjln, dol, fraude, tromperie, circônrention, déception, surprise, et trir/ierie dénotent cette même chose. Le roman de Pépin dit enherber : nous empoisonner ; le même roman , et encore le comte Tliil)aut de Champagne, en ses Amours, ma/eir, pour ce que nous disons maudire. Le vieux valait bien le nouveau , si nous voulons nous arrêter a l'analogie de beneir, qui est son contraire. JNos prédécesseurs dirent cjricjneour, puis qriçpieur, dont encore est faite fréquente mention dans quelques anciennes coutumes : nous disons plus grande et meilleure part , rendant en deux mots ce qu'ils comprenaient sous un seul. >ous disons aujourd'hui marjistralement ; Hugues de Bercy maistrement, quiest moins latin. Kous usons du mot adjourner, quand nous faisons appeler un honnne en justice par la semonce d'un sergent; le roman de Pépin en a usé pour dire que le jour était venu : qui n'était pas trop malpropre; nous en avons perdu la naïveté, pour la tourner en chicanerie. Dans le même auteur, liostelir, pour loger, qui n'était pas moins bon que le notre; malotru est dedans Hugues de Bercy ; barguigner, mot aussi familier entre les marchands que chicaner eiAXxe. les praticiens, est dans lîuon de jMéry en son Tournoi de t Antéchrist : ces deux se sont perpétués entre nous jusques a luii.

Le latin a ùitambo et duo, pour dénoter le nombre de deux : de ces deux mots l'Italien a fait un ambedue; et dans le roman de la Rose je trouve pour pareille signification ambedeux, mot qui n'est plus à notre usage. Endementiers avait eu vogue jusqu'au temps de Jean le ]Maire de Belges; car il en use fort souvent pour ce que nous disons par une périphrase , en. cepe)idant ' .• Joachim du Bellay, dans sa traductiondes quart»

' Même sens que : eu ce nidnient, comme le remarque Kirof , quart et pendant le temps que... tjuatrième «comptant jiiii.si, premier,

-On disait alors indifuromnient , second, tiers, quart, (iniiit ... »

I)F, LV FRANCl-. ICI

t>l sixième livi-es de \ irgile, le voulut remettre sus, mais il n'y put jamais parvenir. Aessun ' pour )iul; calés' pour maintenant: nous les avons résignés à Titalien, aussi bien que losanger, qui était à dire tromper, eu ces mots nessuno, aclesso, lusingar. I.e cattivo italien et le chélif français syml)olisèreut , comme semblablement albergur et héberger ; je ne sais si ritalien le tient.de nous, ou nous de lui. L'italien dit scliifar pour ce que nous dîmes anciennement e.sc/iei/'er et aujourd'hui eôr/uiye?-. <;e que nos anciens appelèrent Aea?//???, on l'appela sous François V armet; nous le nonnnons maintenant habillement de tête : qui est une vraie sottise de dire par trois paroles ce (ju'une seule nous donnait. Ainsi est-il de tabour, que les soldats appellent maintenant caisse, sans savoir dire pourquoi; ainsi de l'étendard, bannière ou enseigne, que nous disons aujourd'hui drapeau : vrai qu'il est plus aisé d'eu rendre raison que de l'autre, cela étant provenu d'une hypocrisie ambitieuse des capitaines, qui, pour paraître avoir été aux lieux où l'on remuait les mains, veulent représenter au public leurs enseignes déchirées, encore que peut-être il n'en soit rien ^. Dans les livres de la Discipline militaire de Guillaume de Langey vous ne trouverez ni corps de garde , ni sentinelle ; ains au lieu du premier, il l'appelle ]egiœt,el le second être aux écoutes. Ces deux , qui étaient de très-grande et vraie signification, se sont échangés en corps de garde et sentinelle ; et nommément le mot d'e't-ow^e était plus significatif que celui de sentinelle, dont nous usons. De mon tempsj'ai vu plusieurs mots mis en usage, qui n'étaient reconnus par nos devanciers; et peut-être le même mot ' à^ devancier. Le premier qui mit en œuvre avanl-propos pour prologue fut Louis le Caron en ses Dialogues, dont on se moquait du commencement; et depuisje vois cette parole reçue sans en douter : non sans cause ;

' Ou ncssutip, (le ne unns : en lias- Glossaire de l'ancienne langue froii-

breton, nfcun ; v. sur ce mot, fré- çaûe, ont assigné à ce raot des étynio-

quemment employé dans nos vieux au- logies peu yraisemblahles.

leurs , le C/ossfnrp de Roquefort , t. Il, 3 Dropeau, c'était primitivement un

p. 233. morceau de linge décliiré, un haillon

' Ou adez; odiès : Nicot traduit cet un chiffon : de l'italien dropelto.

adverbe par mo.r,j«»i ( Rac. firfc/i^m .•'1. < Cette forme équivalait alors à : le

Ménage, àaas son Dictionnaire élymo- mot Ini-mème. logique, et Sainte-Palaye , dans son

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