CHAPITRE XXXVIÏT
Dp la granfle flotte de poëtcs ^ que produisit le règne du roi Henri deuxième, et de la nouvelle forme de poésie par eux inlroflnite.
Tous ceux dont j'ai parlé ci-dessus étaient comme une pépinière sur laquelle furent depuis entés plusieurs autres grands poètes, sous le règne de Henri deuxième. Ceux-ci, du commencement, firent profession de plus contenter leurs esprits que l'opinion du commun peuple. Le premier qui franchit le pas fut ^Maurice Scéve, Lyonnais, lequel, ores qu'en sa jeunesse eût suivi la piste des autres , si est-ce qu'arrivant sur l'âge il voulut prendre autre train , se mettant en butte ^, à l'imitation des Italiens, une maîtresse qu'il célébra sous le nom de Délie, non en sonnets (car l'usage n'en était encore introduit), ains par dixains continuels; mais avec un sens si ténébreux et obscur,que le lisant je disais être très-content de ne l'entendre, puisqu'il ne voulait être entendue Du Bellay, le reconnaissant avoir été le premier en ce sujet, disait, en un sonnet qu'il lui adressa :
■ Genlil psprit , ornement de la I^rance , Qui , d'Apollon saintement inspiré , T'es le premier du peuple retiré, Loin du chemin tracé par l'ignorance^.
" On peut voir, au commencement du quier pour le seigneur d'Arconville
premier et deuxième volumes des Let- {Lettres, \U,l) : « Tout le peuple est
Iri's de Marguerite, publiées par M. Gé- venu en Jlutte pour nous écouter. »
uin pour le compte de la Société de < En perspective, se proposant de clian-
riiistoirede France, un travail piquant ter : On disait alors butte, bute et but.
du savant éditeur sur la vie et les ou- » Ainsi raconte-ton de saint Am-
vrages de cette princesse. hroise, que, jetant dans un mouvement
-C'est le chap. vi du liv. VU. Cf. les de dépit le livre des .Satires de Perse à
Lettres de Pasquier, m , 4. terre, il s'écria : » Puisque tu ne veux
' C'est ce que Pline le jeune appelait pa.s être compris , reste là. » Voy. le
dansses Lettres, I, 13, « magnum poë- Viet. de Tîayle , art. de Vekse.
tarum proventum : » t'nfle signifiait '■ Voy. lescruvres de du Bellay, p. S2
foule. On lit, dans le plaidoycrde Pas- et 91 v". Ce poctc, avocat et conseillci
Et, au cinquante-neuvième sonnet de son Olive, il l'appelle cygne nouveau, voulant dire que, par un nouveau dessein, il avait banni Tignorance de notre poésie ; et toutefois la vérité est qu'il affecta une obscurité sans raison, qui fut cause queson livre mourut avec lui : au moins ne vois-je point que depuis il ait couru par nos mains.
Vers ce même temps était Théodore de Bèze , brave poëte latin et français. Il composa sur Tavénemeiit du roi Henri, en vers français, le sacrifice d'Abraham, si bien retiré au vif, que, le lisant, il me fit autrefois tomber les larmes des yeux. Et la traduction du demeurant des Psaumes de David montre ce qu'il pouvait faire, encore qu'il n'ait si heureusement rencontré que Clément Marot en ses cinquante. Auparavant qu'il eût changé de religion, il avait pour compagnon Jacques Pelletier du ^lans, qui commença aussi d'habiller notre poésie à la nouvelle guise, avec un très-heureux succès. C'est lui qui remua, lepremierdesnôtres', l'orthographe ancienne de notre langue, soutenant qu'il fallait écrire comme on prononçait; et en fit deux beaux livres en forme de dialogues, où l'un des entreparleurs était Bèze. Et, après lui, Louis Meigret entreprit cette querelle fortement; même contre Guillaume des Autels, qui, sous le nom retourné de Glaumalis du Véselet, s'était par livre exprès moqué de cette nouveauté» : querelle qui fut depuis reprise et poursuivie par ce grand professeur du roi Pierre de la Ramée, dit Ramus, et, quelque temps après, par Jean- Antoine de Baïf. Tous lesquels, ores qu'ils conspirassent à même point d'orthographe, et qu'ils tinssent pour proposition infaillible qu'il fallait écrire comme on prononçait, si est ce que
échevin à Lyon, était en outre musicien, Bulletin du Bibliophile juillet , 1847. peintre et même architecte. En 1548, •' l.e livre de Meigret fut imprimé lors de l'entrée solennelle de Henri 11 en 1545, 8°. (11 paraît même qu'il y et de Catlierine de Médicis à Lyon , il en a une première édition, in-4'' de fit non pas seulement les devises, mais 1542). Des Autels, poëte comme Pelleles dessins des décorations préparées tier, attaqua en 1551 une réforme basée pour les recevoir. sur le mépris de l'étymologie, et dont ' Assertion inexacte ; Pelletier ne fit le résultat eût été de rendre le français paraître son livre sur l'orthographe d'une province inintelligible dans une (1550) que plusieurs années après la autre. H. Estienne avait donc bien raipublication du premier traité de Mei- son de dire, au commencement de sa gret sur cette matière, et il reconnaît Vrci'ellence , p. fi, « que la langue et lui-même que l'idée primitive delà ré- l'orthographe françaises étaient euforme qu'il propose est duc à re grani- core fort incertaines. » niairicn. V. sur Pelletier un article du
DE LA FBAINCE. 21
chacun d'eux usa de diverses ortliograplics, montrant qu'en leur règle générale il n'y avait rien si certain que l'incertain ' ; et de fait leurs orthographes étaient si bizarres, ou pour mieux dire si bigarrées , qu'il était plus malaisé de lire leurs œuvres que le grec. Ceci soit par moi dit en passant, comme étant choses qui fraternisent ensemble quela poésie et la grammaire'. Ce fut une belle guerre que l'on entreprit lors contre l'ignorance, dont j'attribue l'avant-garde à Scéve, Bèze et Pelletier ; ou si le voulez autrement, ce furent les avant-coureurs des autres poètes. Après se mirent sur les rangs Pierre de Ronsard, Vendômois, et Joachim du Bellay, Angevin\ tous deux gentilshommes extraits de très-nobles races. Ces deux rencontrèrent heureusement , mais principalement Ronsard , de manière que sous leurs enseignes plusieurs se firent enrôler. Vous eussiez dit que ce temps-là était du tout consacré aux muses : uns 4 Pontusde Thiard, Etienne Jodelle , Rémi Belleau, Jean Antoine de Baïf, Jacque Tahureau, Guillaume des Autels, Nicolas Denisot, qui , par l'anagramme de son nom , se faisait appeler comte d'Alcinois *, Louis leCaron, Olivier de Magny , Jean de la Péruse , Claude Butet , Jean Passerat , Louis des Masures, qui traduisit tout le Virgile. Moi-même, sur ce commencement, mis en lumière mon 3îo?iophile, qui a été favorablement recueilli ; et à mes heures de relâche , rien ne m'a tant plu que de faire des vers latins ou français. Tout cela se passa sous le règne de Henri IL Je compare cette brigade à ceux qui font le gros d'une bataille : chacun d'eux avait sa maîtresse qu'il magnifiait, et chacun se promettait une immortalité de nom par ses vers ; toutefois quelques-uns se trouvent avoir survécu leurs livres.
' C'est un jeu de mots que l'asquier M. Sainte-Beuve, lieoue des deux mon-
répèfe souvent. Pline l'Ancien avait dit des, numéro du 10 octobre 1840. On sait
aussi : « Solum certum nihilessecerti », avec quelle délicatesse de goût et de sen»
llist. nat.,\\,l. tinient poétique celui-ci a réhabilité
'' Quinlilien a dit d'une manière ap- Ronsard dans son livre sur la poésie du
proxiniative : « Tum nec citra musicen seizième siècle : il est encore auteur
grammatice potest esse perfecla, cum d'excellents morceaux de critique sur
ei demefrisrliythmisquedicendumsif, » Desportes, du Bartas, Bertaut , etc. liist. Qrat., 1,4. » On vit alors figurer les...
3 .Sur ce dernier écrivain réceninicut ^ On écrivait alors conle : cf. Montai-
rcédité, on peut lire un article do gue, i'ss., I, 46.
Depuis la mort de Henri , les troubles qui survinrent en France pour la religion troublèrent aucunement Teau que l'on puisait auparavant dans la fontaine de Parnasse ; toutefois, reprenant peu à peu nos esprits, encore ne manquâmes-nous de braves poètes que je mets pour l'arrière-garde : uns Philippe Desportes , Scévole de Sainte-jMarthe , Florent Chrétien, Jacques Grévin, les deux Jamyn, Nicolas Rapin , Jean Garnier, le seigneur de Pibrac, Guillaume Salluste, seigneur du Bartas, le seigneur du Perron et JeanBertaut, avec lesquels je ne douterai d'ajouter mesdames des Roches, de Poitiers, mère et Hlle', et spécialement la fille, qui reluisait à bien écrire entre les dames, comme la lune entre les étoiles.
Auparavant tous ceux-ci, notre poésie française consistait en dialogues, chants royaux, ballades, rondeaux, épigrammes , élégies, épîtres, églogues, chansons, étrennes, épitaphes, complaintes, blasons, satires en forme de coq-à-l'âne : pour lesquels Thomas Sibilet fit un livre qu'il appela VArt poétique français, où il discourut de toutes ces pièces ; et la plus» part desquelles déplut aux nouveaux poètes, parce que du Bellay, en son second livre de la Défense de la langue française ^, commande pap- exprès, au poète qu'il veut former, de laisser aux Jeux Floraux de ïholose et au Puy ^ de Rouen les rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, chansons, et satires en forme de coq-à-l'âne, et autres telles épiceries^ (ce sont ses mots), qui corrompaient le goût de notre langue, et ne servaient sinon
' La Croix du Maine les appeUe, dans ancienne était de célébrer l'immaculée
sa Bibliothèque, « les deux perles du Conception de la Vierge, qui était nom-
l'oitou : 1) cf. les Lettres de Pasquier, mée la fête aux Normands. Jacqueline
VI, 7. Pascal, dit le recueil d'Utrecht, «rem-
^ Grande est sous-eni. porta, à l'âge de quatorze ans, le prix
•'' Ce livre, manifeste d'une école nou- qui se donnait cbaque année le jour de
velle , parut à Paris , chez l'Angelier, la Conception à Rouen, où l'on envoyait
1549, 8" : Charles Fontaine entreprit de de toute la France des pièces de poésie. »
le critiquer par son Çnintil Uoratian, Voy. Jatguelhie Pascal, par M. Cousin,
Lyon, 1551, in-18, censure dirigée en in-12, Didier, 1845, p. 78, 79; et sur
même temps contre les poésies de du cette institution du i'uy, cons. les Ori-
I!elIay,ainsiintituléesdeQuintilius Va- (fines de la ville de Caen , Rouen,
rus, dont parle Horace dans son Art 1706, in-S", pag. 2G8, et le Précis de
poétique, V. 438. l'histoire de Douen par Licquet, in-12,
* Sous le nom générique de Puy 1831, p. 232-235.
( Podium ), il y avait des concours poé- 'Celte expression, qui est traduite
tiques dans plusieurs villes. Celui de dansle l'résor de fi'icot par Si/ecies spe-
Rouen s'appelait en outre Palinod : le lieruni, signifie variétés, et surtout as-
hiil primitif de cette institution très- sortimcnts nuisibles au goût.
à porter témoignage de notre ignorance. Et au lieu de cela introduisîmes, entre autres, deux nouvelles espèces de poésie, les odes dont nous empruntâmes la façon des Grecs et Latins, et les sonnets que nous tirâmes des Italiens; mot toutefois qu'ils tiennent de notre ancien estoc , comme nous apprenons d'une chanson du comte Thibaut de Champagne, qui était longtemps devant Pétrarque, père des sonnets italiens :
Autre chose ne m'a amour méry, De tant que j'ay esté en sa baillie; Mais bien m'a Diex par sa pitié gary.
Quand escliappé je suis sans perdre vie , Oiic de mes yeux si belle heure ne vy. S'en oz-je faire encor maint gent party , Et maint somiet , et mainte recoirdie • .
C'était à dire qu'il voulait encore faire et recorder * maintes belles chansons : car, pour bien dire, et le mot d'ode , qui est grec, et celui de sonnet, ne signifient autre chose que chansons 3, combien que l'Italien ait depuis fait distinction entre le sonnet et chanson. On retint de l'ancienne poésie l'élégie , l'églogue, l'épitaphe, et encore la chanson , nonobstant l'avis de du Bellay.
Celui qui premier apporta l'usage des sonnets fut le même du Bellay, par une cinquantaine dont il nous fit présent en l'honneur de son Olive ^, lesquels furent très-favorablement reçus par la France : encore que je sache bien que Ronsard, en une élégie qu'il adresse à .Tean de la Péruse , au premier livre de ses poèmes, l'attribue à Poatus de ïhiard ; mais il s'abuse, et je m'en crois pour l'avoir vu et observé. L' 0//ye courait par la France deux ans, voire trois, avant les Erreurs amoureuses de
' Amour ne m'a pas valu d'autre ré- remarquera du reste qu'au lieu de récompense, depuis qu'il me tient sous culrdie , d'autres ont lu renverdie , en son joug ; mais c'est Oieu qui, ému de particulier Goujet, Bibliothèque francompassion pour moi, m'a sauvé. Main- çaise , t. IX , p. 18 , qui explique ainsi tenant que je suis sorti du danger sans ce mot : « C'était ce que Marot a depuis y laisser la vie, mes yeux n'ont jamais appelé chant de mai, une pièce de vu luire un si beau jour. Aussi mon vers où le poëte célèbre le retour du creur me convie-t-il encore à composer printemps et de la. verdure. » maint lenson (le tenson ou jeu-parti ■> Delà autrefois so)i«er,faire des vers; était une composition lyrique faite à sonneur, poëte.
deux), à exprimer dans mainte chan- ^ C'était l'anagramme du nom de sa
son mes souvenirs. maîtresse, Viole.
(^Recordari ) rapporter, conter. On
24 EECHERCHES
Tliiard. Et pour le regard de l'ode, si vous parlez à Ronsard, il se vante, en la même élégie , en avoir été le premier inventeur; en laquelle, faisant mention comme Dieu avait réveillé les esprits à bien écrire :
De sa faveur en France il réveilla
Mon jeune espiit, qui premier travailla
De marier les odes à la lyre.
Si à du Bellay, il vous dira que ce fut Pelletier. Ainsi le ditil , écrivant à Ronsard contre les poètes envieux de son temps ; auquel lieu il se trompette aussi avoir été le premier sonneur de sonnets :
Pelletier me fit premier Voir l'ode dont tu es prince.
Ouvrage non coutumier Aux mains de notre province.
Le ciel voulut que j'apprinsse A le raboter ainsi, A toi me joignant aussi, Qui cheminais par la trace De notre commun Horace, Dont un démon bien appris Les traits , la douceur et la grâce Grava dedans tes esprits.
La France n'avait qui pust Que toi remonter de cordes De la lyre le vieil fust ', Où bravement tu accordes Les douces tliébaines odes.
Et humblement je chantai L'olive, dont je plantai Les immortelles racines.
Par moi les grâces divines Ont fait sonner assez bien Sur les rives angevines Le sonnet italien.
Quant à la comédie et tragédie, nous en devons le premier
plant à Etienne Jodelle ; et c'est ce que dit Ronsard , en la
même élégie :
Après, Amour la France abandonna; Et lors Jodelle heureusement sonna,
' 1-e vieux bois {defusiis^ bâton)...
DE LA FKANCE. 25
D'une voix liumble et (Finie voix liardie, La comédie avec la tragédie , Et d'un ton double, oies bas, ores haut, Remplit premier le français ecliafaut '.
Il fit deux tragédies, la Cléopâtre et la Didon ^, et deux comédies, la Rencontre t\ V Eugène ^ : \aRenco?itrea\nsi appelée, parce qu'au gros de la mélange 4, tous les personnages s'étaient trouvez pêle-mêle casuellement dedans une maison ; fuseau qui futfort bien par lui démêlé par la clôture du jeu. Cette comédie etla Cléopâtre furent représentées devant le roi Henri ^, à Paris, en l'hôtel de Reims, avec un grand applaudissement de toute la compagnie, et depuis encore au collège de Boncour, où toutes les fenêtres étaient tapissées d'une infinité de personnages d'honneur, et la cour si pleine d'écoliers, que les portes du collège en regorgeaient. Je le dis comme celui qui y étais présent, avec le grand Tornebus, en une même chambre. Et les eutreparleurs étaient tous hommes de nom ; car même Remy Belleau et Jean delà Péruse jouaient les principaux rou- Icts** : tant était lors en réputation Jodelle envers eux. Je ne vois point qu'après lui beaucoup de personnes aient embrassé la comédie. Jean de Baïf en fit une sous le nom de Taillebras , qui est entre ses poèmes ; et la Péruse , une tragédie sous le nom de Médée, qui n'était point trop décousue; et toutefois, par malheur, elle n'a été accompaguèe de la faveur qu'elle méritait :
Tu vins après (dit Ronsard ), encothurné" Péruse, Espoiiiçonné * de la tragique muse,
' La scène française. « charmé du plaisir nouveau que lui
^ On peut voir sur ces pièces et les avait procuré JodcUe, lui accorda, ensuivantes Fontenelle, HUt. du théâtre tre autres faveurs, cinq cents écus de français jusqu'à Corneille, t. 111 de ses sou épargne. » œuvres, édit. de 1776, p. 52, etc. ^ Rôles: on remarquera d'ailleurs
3 Pasquier fait ici par erreur deux que si ces pièces de Jodelle furent jouées
pièces de ce qui n'est qu'une seule et parsesamis, c'est quel'ancienne troupe
même comédie, intitulée Euç/ène ou la des confrères de la Passion , se préva-
/îenconfre. Touslescaractèresen étaient lant d'un privilège exclusif que lui
français : aussi Ronsard , dans son élé- avait accordé Chai-Ies VI en 1400, avait
crie à Gréi'in, disait-il de Jodelle qu'il empêché qu'elles fussent représentées
avait par des acteurs publics : voy. Suard,
Chanté devant nos rois Mélanges de littérature, t. IV, p. 59. i
La jeune comédie en langage françois. ■; Chaussé du eothurue (auteur tra-
■* Au fort de l'intrigue... gique)...
^ Henri II : ce prince, dit Goujet, 'Aiguillonné... /libliolhéqtip française , 1. XII. p. 169,
2G BECHERCHRS
Muse viaiineiit qui l'a donné pouvoir D'entier les vers , et grave concevoir ' Les Irisles cris lies niiséraiiles pi in(;es A l'impourvii chassés de leurs provinces , Et d'iriiter de ciiangements soudains Le roi Créon et les frères titébains , Ah cruauté! et de (aire homicide De ses enfants la sorcière Colchide.
11 ne fait aucune mention de Robert Garaier, d'autant qu'H ne s'était encore présenté sur le tliéatre de la France; mais depuis que nous l'eûmes vu, chacun lui en donna le prix sans aucun contredit; et «'est ce que dit de lui-même Ronsard sur sa Cornélie :
Le vieil cothurne d'Euripide
Est en procès entre Garnier
Et Jodelle , qui le premier
Se vante d'en être le guide.
il faut que ce procès on vuide , El qu'(m adjuge le laurier A qui mieux d'un docle gosiet A bu de l'onde aganippide.
S''il faut épeluciier de près Le vieil artifice des Grés '■ , Les vertus d'un œuvre et les vices ,
Le sujet et le parler haut ,
Et les mots bien choisis , il faut
Que Garnier paye les épices ^.
Il dit vrai , et jamais nul des nôtres n'obtiendra requête civile contre cet arrêt. Au demeurant , Garnier nous a fait part de huit tragédies toutes de choix et de grand poids , de la Porcie, de la Cornélie, du Marc-Jntoine, de V/Jippolijte , la Trontle, VJntigone, des Juives et de la Brddamante : poèmes qui, à mon jugement, trouveront lieu dedans la postérité '.
' De concevoir gravement, forte- dit Roquefort, la récompense due à cément... lui qui avait suivi une affaire ou s'y
•^ Au lieu de Grecs, pour la rime : des était intéressé,
licences de ce genre, qui consistaient ■* Garnier est également loué par
ilans l'addition ou la suppression de Suard , dans un cou/j cCffi/ d'une hrié-
lettres à la fin des mots, étaient alors veté piquante sur t histoire de l'ancien
tolérées par l'usage. tliiiitre friiiirais, que renferme le t. IV
■*r.omme ayant gagné .'ion procè.t, i[e ses Ulrlanijcs de litlérc(turt'. sous-entendu. On entendait par épices,
DE LA FKAISCE. 27
Quant aux hymnes et poèmes héroïques , tel qu'est la Fraitciade, nous les devons seuls et pour le tout à Ronsard , lequel ne pouvait être du commencement goûté ; les uns disaient qu'il était trop grand vanteur ' , les autres trop obscur : obscurité toutefois qui n'était telle que celle de Scéve , d'autant qu'elle provenait de sa doctrine et hautes conceptions. Et eut Melin de Saint-Gelais pour ennemi, lequel étant de la volée des poètes du règne de François l*"^ , par une je ne sais quelle jalousie , dégoûtait le roi Henri de la lecture de ce jeune poète, et, par un privilège de son âge et de sa barbe, en fut quelque temps cru; qui fut cause qu'en cette belle hymne que Ronsard fit sur la mort de la reine de Navarre, après avoir imploré tout secours et aide de cette âme sanctifiée, il conclut par ces trois vers :
Et fais que devant mon prince Désormais plus ne me pince La tenaille de Melin.
Ce dernier vers fut depuis changé en un autre, après leur réconciliation : car, à vrai dire, Ronsard surmonta en peu de temps et l'envie et la médisance. Entre Ronsard et du Rellay était Etienne Jodelle, lequel ores qu'il n'eut mis l'œil aux bons livres comme les deux autres, si est-ce qu'en lui y avait un naturel émerveillable. Et de fait ceux qui de ce temps-là jugeaient des coups disaient que Ronsard était le premier des poètes , mais que Jodelle en était le démon. Piien ne semblait lui être impossible, où il employait son esprit; à cause de quoi Jacques Tahureau, se jouant sur l'anagramme de son nom et surnom', fit une ode dont le refrain de chaque couplet était : lo le Délien est né.
Et du Rellay , le louant comme l'outrepasse des autres ^ au sujet de la tragédie , comédie et des odes, lui adressa un sonnet en vers rapportés, dont les six derniers étaient :
Tant que bruira un cours impétueux,
'Qu'il vantait trop les autres, ou souvent prodigué ses éloges à des liom-
(ju'il se vantait trop lui-même. Ce der- mes qui en étaient indignes,
nier sens paraît ici préférable : voy. •'Prénom,..
en effet la page 35. Au reste, Tasquier 3 L'emportant sur tous les autre» :
reproche à Ronsard, dans une épitre « roM<rcp«s.'>e des avocats, c'est, dit Ni-
i^u'il lui adresse, i.e/<., 1, 8, d'avoir cot, la perle, le coryphée des avocats. »
28 BECHEBCHES
Tant que fuira un pas non flnctuenx , Tant que sourdra d'une veine immortelle Le vers tragic, le comic, le liarpeur ■ , Ravisse, coule, et vive le labeur Du grave, doux et copieux Jodelle.
Telle était l'opinion commune, voire de ceux qui mettaient la main à la plume , comme vous voyez par ce sonnet ; telle était celle même de Jodelle. Il me souvient que, le gouvernant un jour entre autres sur sa poésie ( ainsi voulait-il être chatouillé ) , il lui advint de me dire que , si un Pionsard avait le dessus d'un Jodelle le matin , l'après-dîner Jodelle l'emporterait de Ronsard ; et de fait il se plut quelquefois à le vouloir contrecarrer. L'une des plus agréables chansons de Ronsard est celle qui se trouve au second livre de ses Amours^ où il regrette la liberté de sa jeunesse :
Quand j'étais jeune, ains ^ qu'une amour nouvelle Ne se fût prise en ma tendre moelle , Je vivais bienheureux.
Comme à l'envi les plus accortes filles Se travaillaient, par leurs flammes gentilles. De me rendre amoureux !
Mais, tout ainsi qu'un beau poulain farouche Qui n'a mâché le frein dedans sa bouche , Va seulet écarté ,
N'ayant souci sinon d'un pied superbe A mille bonds fouler les fleurs et l'herbe, Vivant en liberté.
Ores il court le long d'un beau rivage, Ores il erre en quelque bois sauvage.
Fuyant de saut eu saut ^ :
De toutes parts les poultres ' hennissantes Lui font l'amour, pour néant blandissantes A lui qui ne s'en chaut''.
' Le lyrique... '■ On écrivait aussi sa»//, de saltus,
- Avant... bois, forêt.
^l)e là accortesse et accortise, gen- ^ Jeunes cavales : de l'italien pnlle-
tillesse, et an.ssi souplesse, de l'italien dro, ou du latin barbare pulrtnim ; on
(iceortczza. Voltaire a dit : « l'accorlise trouve ce mot dans la loi galique, au
italienne calma la vivacité française. n titre M,.
Siècle de Louis .Y/r, cbap. .\x.\Mi. i" Se s'en soucie.
Ainsi j'allai3 dédaignant les pucelles Qu'on estimait en beauté les plus belles, Sans répondre à leur vueil ' :
Lors je vivais amoureux de moi-même , Content et gai, sans porter face blême. Ni les larmes à l'œil.
J'avais écrite au plus haut de la face, Avec l'honneur, une agréable audace Pleine d'un franc désir :
Avec le pied marchait ma fantaisie Où je voulais, sans peur ne jalousie, • Seigneur de mon plaisir.
Par le demeurant de la chanson il récite de quelle façon il se fit esclave de sa dame , et la misère en laquelle il fut depuis réduit. Au contraire Jodelle, sur la comparaison du même cheval , voulut braver Pvonsard , et montrer combien la servitude d'amour était douce. Le premier couplet de la chanson est:
Sans être esclave , et sans toutefois être Seul de mon bien , seul de mon ca^nr le maîtie, Je me plais à servir ;
Car celle-là que j'aime et sers et prise Plus que tout bien, plus que toute f'raDChise,
Me peut à soi ravir. ,
Je vous passerai ici plusieurs autres sixains, pour venir à ceux auxquels il s'est égayé en la comparaison du cheval dompté, encontre le poulain farouche :
Moi maintenant (combien que passé j'aie Des premiers ans la saison la plus gaie, ) En mes ans les plus forts.
Non an poulain semblable je veux êtie.
Mais au cheval qui brave sert son maître, £t se plaît en son moi s ;
Ayant tienni de joie après sa hrMo, Connaît la maiu qui adroite le guide : Le peuple à l'environ
' Voeu, détir., .
30 RECHEJRCHI'S
L'oisueil |)icfliiei de son iiiaiclier adiniic. 1,1 plus eiicor , quaiui on le volte et vire Au î;ré de l'époroii.
Laissant <^e peuple en ini montent derrière, Comme un vent vole au houl de sa carrière: Les courbettes, les bonds,
La bouche fraîcbe, et l'iialeineà toute heure, \'(»nl témoignanl(|u'eii (Ruvre encor meilleure Il est bon sur les bons.
Doux au monter, et plus doux à l'élable, Au maniement et craintif cl frailable,
Aux combats furieux, '
Sans cesse il semble aspirer aux victoires. Presque jugeant que du maître les gloires Le rendront glorieux.
Je ne s'iis point présomptueux, desoile Que tout ceci je veuille qu'on rapporte D'un tel fheval, à moi ;
Mais je dirai que l'amour qui commande A mon esprit, autant comme il demande Le sent prompt à sa loi.
Tel frein lui plaît, tel éperon l'excite : Il s'orgueillit, sous l'amour, du mérite De son gentil vouloir '.
Portant l'Amour, sa charge il ne dédaigne; Ains volontaire ', en sa sueur se baigne, S'en faisant plus valoir.
Cela s'appelle à bien assaillir, bien défendre. Il y a plusieurs autres couplets , que de propos délibéré je laisse. Il était d'un esprit sourcilleux ^ ; et voyant que tous les nutres poètes s'adonnaient à la célébration de leurs dames, lui, par un privilège spécial, voulut faire un livre, qu'il intitula Con/r' amours en haine d'une dame qu'il avait autrefois affectionnée, dont le seul premier sonnet faisait honte h la plupart de ceux qui se mêlaient de poétiser , tant il est hardi :
' Sous l'empire de l'amour, il s'enor- dévouement,
gucillit de la récompense que lui vaut ' Mais servant \olontaiirmen»...
son noble dévouement ; ou simplement, * Fier, hautaia, difficile. . il s'enorgueillit de la noMe.ssc de son
DE LA FKANCE. 31
Vous qui à vous presque égalé m'avez, Dieux iiiimorteis, dès la naissance mienne, lit vous, Amans, ([ui sous la Cyprienne Souvent par morts amoureuses vivez ;
Vous que la mort n'a point d'amour privés. Et qui au frais de l'ombre élysienne.
En recliantant votre amour ancienne.
De vos moitiés les ombres resuivez :
Si quelquefois ces vers au ciel arrivent. Si quelquefois ces vers en terre vivent, El que l'enler entende ma fureur,
Appréhendez combien juste est ma liaine. Et laites tant que de mon inimmaine Le ciel, la terre, et l'enfer aient horreur.
Vous pouvez juger par ce riche échantillon quel était le demeurant de la pièce. Bien vous dirai-je qu'il m'en récita par cœur une vingtaine d'autres, qui secondaient cetui de bien près. Et toutefois, pour avoir dédaigné de mettre en lumière ses poésies de son vivant , ce que le seigneur de la Motte , conseiller au grand conseil , en recueillit après son décès, dont il nous a fait part , est si éloigné de l'opinion qu'on avait de lui , que je le méconnais. Je ne dis pas qu'il n'y ait plusieurs belles pièces, mais aussi y en a il une infinité d'autres qui, comme passevolants ' , ne devaient être mises sur la montre ' ; et me doute qu'il ne demeurera que la mémoire de son nom en l'air, comme de ses poésies.
Quant à Pontus deThiard, ses Erreurs amoureuses furent du commencement fort bien recueillies , mais je ne vois point que la suite des ans lui ait depuis porté telle faveur. Aussi semble que lui-même avec le temps les condamna, comme celui qui adonna depuis son esprit aux mathématiques, et enfin sur la théologie. En tant que touche Rémi Belleau , je le pense avoir été, en matière de gaietés, un autre Anacréon de notre siècle. Il voulut imiter Sannazaraux œuvres dont il nous a fait part : car tout ainsi que Sannazar, Italien, en son Arcadie, fait par-
' On appelait de ce nom les hommes cher la paye au profit du capitaine,
qui, sans appartenir aune compagnie, ' FiRurcr dans la revue, être mises ei>
8P présentaient dans ses rangs pour la évidence... faire paraître plus nombreuse, et tou-
1er des pasteurs en prose, dedans laquelle il a glassé ' toute sa poésie toscane; aussi a fait le semblable notreBelIeau,danssa Bergerie. La poésie de Philippe Desportes est doux-coulante ; mais surtout je loue en lui , qui est abbé de Bon-Port, la belle retraite qu'il a faite , et comme il est surgi à bon port par sa traduction de tous les Psaumes de David en notre langue française. Marot nous en avait seulement donné cinquante ; Bèze tout le demeurant ; et Desportes seul a fait tous les deux ensemble. Au regard de tous les autres , encore que diversement ils méritent quelque éloge» en bien ou en mal, si ne veux-je asseoir mon jugement sur eux , pour ne donner sujet aux autres de juger de moi. Je me contenterai seulement de dire que jamais chose ne fut plus utile et agréable au peuple que les ()?<a^ra/n.s du seigneur de Pibrac, et Les deux Semaines du seigneur du Bartas 3; ceux-là nous les faisons apprendre à nos enfants pour leur servir de première instruction, et néanmoins dignes d'être enchâssés aux cœurs des plus grands -, et quant à du Bartas, encore que quelques-uns aient voulu contrôler son style comme trop enflé, si est-ce que son œuvre a été embrassé d'un trèsfavorable accueil, non-seulement pour le digne sujet qu'il prit à la louange, non d'une maîtresse, ains de Dieu ; mais aussi pour la doctrine, braves discours, paroles hardies, traits moelleux et heureuse déduction dont il est accompagné.
]Mais surtout on ne peut assez haut louer la mémoire du grand Bonsard ^: car en lui veux-je parachever ce chapitre. .Tamais poète n'écrivit tant comme lui, j'entends de ceux dont les ouvrages sont parvenus jusques à nous ; et toutefois, en quel-
' Inséré : Garasse, au commencement dessus de tous les poètes français, en
de ses liechciches des Recherches , se rit exceptant toutefois Konsard, et nousap-
de cette expression , que les enfants de prend que ses deux Seiiinines n'avaient
Pasquier, en annonçant une édition pas eu , en quelques années, moins de
j)lus ample des œuvres de leur père, trente éditions.
avaient aussi employée : il nous avcr- ^ Tout le seizième siècle partagea sur
lit « que c'est une métaphore qu'ils Ronsard l'avis de Pasquier; il vécut,
ont prise des orfèvres. » Épitre au lec- il mourut, en possession de l'admira-
li'ur. tion publique: Voy. dans la Bibliothè-
- Mention... lyup/ranrnisc de l'abbé Goujet la longue
■ Ce sont deux poèmes réunis : Ln énumération des poètes qui pleurèrent
St'niaine de la création du monde avait sa perte et célébrèrent sa mémoire,
rté bientôt suivie de la. sctOHrfe.s<'»if(i»(7, t. Xll, p. 244. On peut signaler parmi
lui \'i:i>fiince du monde. Du Nerdicr, ses panégyristes le satirique I^egjiicu. dans .•sa llil'!in(h,;iiir, met du lîarlii!. au-
DE L4 FRANCi:. 33
que espèce de poésie où il ait appliqué son esprit, en imitant les anciens il les a ou surmontés , ou pour le moins égalés : car quant à tous les poètes qui ont écrit enleurs vulgaires, il n'a point son pareil. Pétrarque s'est rendu admirable en la célébration de sa Laure , pour laquelle il fit plusieurs sonnets et chansons : lisez la Cassandre de Ronsard , vous y trouverez cent sonnets qui prennent leur vol jusques au ciel, vous laissant à part les secondes et troisièmes Amours de !\Jai'ie et d'Hélène; car en ses premières il voulut contenter son esprit , et aux secondes et troisièmes vaquer seulement au contentement des sieurs de la cour. Davantage, Pétrarque n'écrivit qu'en un sujet, et cetui en une infinité : il a en notre langue représenté uns Homère, Pindare, Théocrite, Virgile, Catulle, Horace, Pétt*arque , et par même moyen diversifié son style en autant de manières qu'il lui a plu , ores d'un ton haut , ores moyen , ores bas. Chacun lui donne la gravité, et à du Bellay la douceur ' : et quanta moi, il me semble que quand Ronsard a voulu douxoouler, comme vous voyez dans ses Élégies, vous n'y trouverez rien de tel en l'autre. Quant aux œuvres de du Bellay, combien que du counnencement son Olive fut favorisée, si crois-je que ce fut plutôt pour la nouveauté que pour la bonté : car ôtez trois ou quatre sonnets qu'il déroba de l'italien , le demeurant est fort faible. Il y a en lui plusieurs belles odes et chants lyriques,plusieurs bellestraductions, connneles quatre etsixième livres de Virgile ; toutefois, il n'y a rien de si beau que ses Regrets qu'il fit dans Rome , auxquels il surmonta soi-même. En Pvonsard , je ne fais presque nul triage : tout y est beau ; et ne m'émerveille point que Marc-Antoine de Muret et Rémi Belleau, tous deux personnages de marque, n'aient estimé faire tort à leurs réputations, celui-là en commentant les Jmours de Cassandre, et cetui, celles de Marie. Ses odes, ses sonnets, ses élégies, ses églogues, ses hymnes, bref tout est admirable en lui ; mais sur toutes choses , ses hymnes ( dont il fut le premier introducteur), et entre elles celles des quatre saisons de l'année ; entre ses odes , celle qu'il fit sur la mort de la reine de ISavarre, qu'il appelle Hymne triomphale, et l'autre qu'il
' Aussi siiniommait-on celui-ci V Ovide fnmi-aiii.
34 RECHEBCHES
adressa à messire Michel de l'Hospital , depuis chancelier en rrance". Il n'est pas qu'en folâtrant il n« passe d'un long entrejet des poètes qui voulurent faire les sages : lisez son f'ot/agp <Vl:'rcueil -, où il contrefait l'ivrogne en une drôlerie qu'il fit avec tous ceux de sa volée; rien n'est plus accompli ni plus poétique. Lisez un petit livre qu'fl intitula les Folastries, où il se dispensa ^ plus licencieusement qu'ailleurs de parler du métier de Vénus ( et pour cette caoïse Ta depuis retranché de ses oeuvres ), il serait impossible de vous en courroucer, sinon eir riant. Il dérobait hardiment des traits (Tuns et autres auteurs, mais avec un larcin si noble et industrieux , qu'il n'eût point craint d'y être surpris. Le premier plan des Quatre Saisons de l'année est dans une vingtaine de vers macaronées ^ de Merlin de Cocquaïo ; et sur ce plan il en bâtit quatre hymnes qui sont des plus belles de toutes les siennes.
Après qu'il se fut réconcilié à l'envie , il eut cette faveur du <'iel , que nul ne mettait la main à la plunre , qui ne le célébrât par ses vers; et sur la recommandation de son nom, aux .Teux Floraux de Tholose , ou lui envoya l'églantine. Soudain que les jeunes gens s'étaient frottés à sa robe, ils se faisaient accroire d'être devenus poètes : qui fit puis après très-grand tort à ce sacré nom de poète , d'autant qu'il se présentait tant de petits avortons de poésie , qu'il fut un temps que le peuple se voulant moquer d'un homme , il l'appelait poète. Les troubles étant survenus vers l'an 1560 par l'introduction de la nouvelle religion, il écrivit contre ceux qui étaient d'avis de la soutenir parles armes ^. Il y avait plusieurs esprits gaillards de cette par
' Celle ode, citée en giande partie terminaison latine,
pa-r M. Sainte-Beuve dans le deuxième * Honsard a dit :
volume de son ouvrage sur la poésie j,. „.,i,„^ ^^-^^^ ^^ „„„,5 ^„, ^„, «..ij
française au seizième siècle, est, il faut [en nt»;
1 avouer, fort difficile à lire. Mais elle Gutlis, cagols. o.Mrogoilis, visigolhs, liugue-
encita parmi les contemporains un sin- [nois.
Kulier enthousiasme. Passerat, selon l'asquier fait particulièrement allu-
Ménage, la préférait au rfiicAé de iMi7an; sion ici à son « discours des misères de
Voy. à ce sujet le Parnasse français, ce temps, » qui lui attira en effet de
par du Tillet, p. 150. très-vives reparties : voy. à ce sujet
- D'Arcueil. .. Goujet , ouvrage et volume cités plus
'Se jiermit... haut, p. 234; Cf. M. viollet le Uuc ,
* Il faut sous-entendre de pièces: p. 284 et suiv. du Catahxjue de sa
linc mnruronre, c'était une pièce de biblinlhérjue. où sont analysés les re-
vers en style burlesque, où l'on faisait o„eils de pièces satiriques publièescon-
rntrer beaucoup de mots de la lan- (re Ronsard en 1j63 et lo64. Kiie vulgaire, auxquels on donnait une
DE LA. l'V.WCE. :j'»
lie, qui , par un commun vœu , armèrent leurs plumes contre lui. Je lui imputais à malheur que lui, auparavant chéri, honoré, courtisé par tant d'écrits, se fiit fait nouvelle butte de moquerie; mais certes il eut intérêt de faire ce coup d'essai, parce que les vers que l'on écrivit contre lui aiguisèrent et sa €olère et son esprit de telle fa(;on que je suis contraint de me démentir, et dire qu'il n'y a rien de si beau en tous ses œuvres que les réponses qu'il leur fit, soit à repousser leurs injures, soit à haut louer l'honneur de Dieu et de son Église'. Conclusion : lui qui d'ailleurs en commune conversation était plein de modestie , magnilie sur toutes choses son nom par ses ver.s , et lui promet immortalité en tant de belles et diverses manières, que la postérité aurait honte de ne lui entériner sa requête. Ses envieux s'en moquaient, ne connaissant que c'est le propre d'un poète de se louer : même qu'il a diversifié cette espérance en tant de sortes , qu'il n'y a placard plus riche dans ses œuvres que cetui-ci. Grand poète entre les poètes, mais très-mauvais juge et aristarque de ses livres : car deux ou trois ans avant son décès, étant affaibli d'un long âge, affligé de. s gouttes, et agité d'un chagrin et maladie continuelle , cette verve poétique, qui lui avait auparavant fait bonne con)pagnie , l'ayant presque abandonné , il fit réimprimer toutes ses poésies en un grand et gros volume, dont il réforma l'écono'mie générale, châtra son livre de plusieurs belles et gaillardes inventions qu'il condamna à une perpétuelle prLson, changea des vers tout entiers, dans quelques-uns y mit d'autres paroles qui n'étaient de telle pointe que les premières , ayant par ce moyen ôté le garbe * qui s'y trouvait eu plusieurs endroits, ne considérant que , combien qu'il fut le père et par conséquent estimât avoir toute autorité sur ses compositions, si est-ce «lu'il devait penser qu'il n'appartient à une fâcheuse vieillesse de juger des coups d'une gaillarde jeunesse. Un autre peutêtre reviendra après lui qui censurera sa censure, et redon-
' V. particiiHèi-ement dans la grande ne .sais quels prédicantereaiix el niinis-
édition de."! œuvres de Ronsard, in f', treaux de Genève. »
l'aris, 162;>, au t. Il, p. 1372, .sa ré- - Carbe, de l'italien tjiirbalu, boiiuc
]"jiise c aux injures et calomnies de je grâce, noblesse.
liera la vie à tout ce qu'il a voulu supprimer, .l'entends qu'if y a quelqu'un (que je ne veux nommer), qui veut regratter sur ses œuvres, quand on les réimprimera ' ; s'il est ainsi, 6 misérable condition de notre poëte, d'être maintenant exposé sous la juridiction de celui qui s'estimait bien bonoré de se frotter à sa robe quand il vivait!