CHAPITRE LVIl
Introduction des collèges, et signaminent de celui de la Sorbonne ^.
.lusques ici nous avons parlé de l'état auquel était l'université deParis,c'est-à-direjusquesenranl250: d'ores en avanti nous, discourrons de l'institution des collèges, qui apporta nouveau visage, et déduirons de quelle façon nos lectures furent exercées et l'ont été jusques à liui : qui n'est pas une recherche de peu de mérite. Charondas , législateur des Thuriens , fut grandement solennisé par nos ancêtres de ce qu'entre autres cho • ses il avait ordonné que les bonnes lettres fussent enseignées aux dépens de la république , afin que le pauvre y eût pari, tout ainsi comme le plus riche. Cette même opinion entra, patsuccession de temps , es têtes d'uns et autres prélats et seigneurs de notre France , non pour eu faire une loi générale par toute la ville de Paris (cetui fut un coup de maître, je veux dire du grand roi François, premier de ce nom, dont je parlerai en son lieu), ains aux petites communautés qu'ils voulurent bâtir : car après que le ménage de notre université eut été ainsi diversement conduit et manié, comme je vous ai discouru, il prit une nouvelle dévotion aux seigneurs , et principalement ecclésiastiques, de bâtir des maisons en cette université (qui furent appelées collèges ) en faveur des pauvres qu'ils voulaient y être habitués sous le nom de boursiers , et y être nourris et enseignés aux dépens du revenu par eux pour cet effet assigné.
' Klaiit fin l'an portent par une mé- latis Parisiensis, t. Ml, p. 223 et suiv. prise évidente les éditions aniérienres. ^ De là aujourd'hui, en un seul mol,
-'('.'est le eliap. X\ du liv. I\. iJoréitcuititt. • (.f. du Bonl.iv, llistorid unirei si-
Le premier que je trouve en avoir été l'inventeur ce fut notre bon roi saint Louis, suivi par maître Robert de Sorhonne, sou confesseur (par lequel je commencerai), ' au villa;i;e de Sorbonne près de Sens , comme quelques-uns estiment, et les autres , en un village de même nom , au Pvéthelois.
Ce fut anciennement une coutume fort familière à ceux qui, pour avoir quelque assurance de soi , se voulaient mettre sur la montre =• , d'emprunter le surnom des lieux où ils étaient ués, plus soucieux de les honorer que leurs familles. Ainsi le virent nos ancêtres en un Pierre de Alliaco^ , premièrement f^rand maître du collège de Navarre, puis cardinal; ainsi eu Jean Caclière 4, qui se nomma Jean Gerson, en Nicolas de Clamengis ^, en Henri de Gandavo ^, en Guillaume de Lorry, qui premier ébaucha le Roman de la Rose, en Jean de Mehun, qui le paracheva, lequel était surnommé Clopinet; et à peu di*-e7, ainsi le vit-on en ce maître Robert de Sorbonne, qui eut père et mère de basse condition , comme nous apprenons du sire de Joinville, en la Fie de saint Louis ^. Toutefois, il se fit paraître par ses études personnage de grand sens ; et pour premier mets de sa fortune, fut honoré d'une prébende de Cambrai, puis d'une autre en l'église Notre-Dame de Paris. Entre ses œuvres nous trouvons un traité concernant le fait de nos consciences 9, et serait impossible de dire combien il est plein de dévotion et belles sentences. Vous pourrez juger par cette première démarche quel est le demeurant de son escrime : Multl multa sciant, et se ipsos nesciimt; quxrunt Deuni per exteriora, et derelinquunt sua interiora. Sed quid prosunt litterx eruditionis Prisciani, Aristotelis, Justiniani, Gratiani, Galeni, in pelUbus ovinis et caprinis, nisi deleas de libro conscientix tuxlUterasmortisf Quid prosunt hase lecta et nonintellecta,
' n semble qu'ici né doit nécessaire- * Cons. sur lui le t. I de cette édit, ,
ment être suppléé. p. 129, n. 2.
' Mettre en évidence, se donner du ^ Henri de Gand , célèbre théologien
relief... du treizième siècle.
3 Pierre d'Ailly : ce fut lui qui au ' Pour être bref...
collège de Navarre forma Gerson et « Voy. les p. 7 et 8 de l'édit. iii-f'dc
Clémangis. Paris , 17G1 : cf. iljid., p. 345.
'Ou plutôK'.harlitr : Voy. sur lui Ti- ■' De consrientiri : ce traité a été ini-
iîauiol de lu Forte, nescriptton histo- primé dans la Bibliotheca piilrum .
rii/ue de l'aris, in 12, 1765, t. V, p. 188. I.yon, 1677, in-f", t. XXV, p. 346 et suiv.
160 BECHERCHES
nîsi teipsum legas et întelligas^? Proposition, certes, pleine de piété; et ainsi va le demeurant de l'œuvre, qui le rendit avec quelques autres siens traités si recotnmandable , que notre roi saint Louis le voulut voir. Et après l'avoir halené *, lui fit quelquefois cet honneur de le faire dîner avec lui ; et depuis en usa fort pieusement, comme l'un des principaux outils de sa conscience, le prenant pour son confesseur.
Ce bon roi bâtit plusieurs temples et hôpitaux en l'honneur de Dieu et de son Église ; et d'un même zèle lui prit opinion de voir un collège, en l'université de Paris, voué à l'enseignement de la jeunesse. Il s'assurait de ^ la prud'hommie de maître Robert ; c'est pourquoi il ne douta de^ déposer entre ses mains sa nouvelle dévotion. Cela se voit par ses patentes de l'an 1250, du mois de février : Ludovicus, Dei gratia Francorum rex , universis présentes lifteras inspecturis salut em. Notumfacimus quod nos magistro Robertode Sorbona, canonicocameracensi, dedimus et concessimits ad opus scholarium , qui inibi moraturi sunt, domum qux fuit Joannis de Jurelianensi, cum stabulis qux fuerunt Pétri Poulaine, contiguis eidem domui : quxdomuscum stabulis sita est Parisius, in vico de Coupe-Gueule, ante palatium Thermarum (c'était ce que depuis on appela l'hôtel de Cluny ). Je vous laisse le demeurant des lettres, par lesquelles, ores que le mot de collège n'y soit inséré, toutefois c'est cela même qui a depuis été observé es maisons qu'avons en notre université appelées collèges. Et à tant, ce n'est pas sans grande raison que j'attribue l'invention de cette nouvelle économie à ce bon roi : car vous ne trouverez autre titre plusancien en notre université qui en ait parlé.
Or le roi ayant seulement déclaré en gros et en tâche ^ quelle
' Bibliotli. patrum, t. XXV, p. 350. Lorsque le célèbre critique Geoffroy
- Mot très-expressif et qui n'a pas été a dit au sujet de ce vers : « Cette
remplacé : après avoir cherché, appris expression est incorrecte ; quand dou-
à le connaître... ter est suivi d'un verbe, il faut si ou
3 U comptait sur... , il avait pleine que : hésiter était le mot propre », il
confiance dans... : les éditions de 1621 a commis lui-même une singulière
et 1633 portent seulement il assurait, méprise , ou plutôt il a fait preuve
ce qui ne s'entend pas. d'une grande ignorance de notre an-
'' U n'hésita pas à... : Racine nous cien langage, offre encore l'emploi de doM<er dans le ^Sommairement (comme lorsque
.srns de hésiter : Allialie, act. 3, se. 4. l'on prescrit une tâche ) ; quelquefois
J'ouniPz-vojs un momenl liviiiir rirX'ac- aussi en tâche signifie au hasard. Iccptir?
DE LA FllANCE. 101
était sa volonté, ]\P Robert, qui savait l'intentiou de son maître ne tendre qu'à l'avancement et exaltation de l'Église, même que le premier fondement de l'université avait été la théologie, il voulut par un sage et beau commentaire vouer ce nouveau collège en faveur des pauvres écoliers qui voudraient faire profession de la théologie : qui serait comme un arc-boutant pour soutenir l'Église de Dieu contre les assauts furieux des hérétiques.
Belle chose et digne d'être gravée dedans l'immortalité, que la théologie, ayant été le premier fondement de notre université, ait eu pour son habitation le premier collège de tous les collèges! Mais chose non moins admirable, qu'un simple chanoine ait ouvert la porte , et enseigné aux prélats et grands seigneurs une si noble architecture ! Et néanmoins , lors de ces lettres patentes , ce collège ne fut tout à fait conclu , ains en l'an 1253 seulement, comme nous recueillons d'un vieux calendrier contenant les statuts du collège, et encore d'une vieille inscription en pierre de taille près la porte du jardin , eu la salle du collège où se font les actes de Sorbonne. Le passage du calendrier est tel, sur le vingt-cinquième jour d'août, jour dédié à la solennisation de la fête de saint Louis : Festum beati l.udovici l'egis , sub qiiu fundata fuit domus de Sorbona , circa annuvi 1253, magistro Roberto existente ejus confessoi'e; et celui de la salle est tel : Ludovicus, rex Francorum, sub quo fundata fuit domus de Sorbona, circa annum Domini 1253'.
Si ceux qui Grent ces deux gloses eussent bien considéré le texte des lettres du roi, ils n'eussent pas dit que sous son règne le collège avait été fondé, ains qu'il en était le fondateur, comme, celui qui en avait jeté la première pierre pour le bâtir. Ils ne le firent pas : d'autant qu'après ce premier projet du roi M*" Robert y apporta plusieurs grands avantages de sa part ; car encore trouve l'on plusieurs autres bienfaits qu'il fit au collège, par un échange qu'il fit en novembre, l'an 1258, avec le même roi saint I>ouis. Et toutefois ce prud'homme, sachant qu'on en
' llii Hoiiiay , iiuvraKP cl vol. cités, iiiaisavec une lé};('re ditïrience tlniis If liîig. 2:21 , lapiiurlc celle iiiscrii'lion , cliifirc : circa aiiiium Uoiii : M. <.t. LU.
iri2 UECHERCHES
avait la première obligation au roi , ne voulut jamais prendre le titre de fondateur, ains seulement de proviseur. Ainsi l'opprenons-nous d'un vieux titre dont le commeneemeut est tel : Maghter Robertusde Sorbona, canonkus Parisknsis , provisor seu procurator co)igre(jatwniii paiiperuni^iiaghlroruw , studentium Parlsim in Iheologka fàcultate ; ce (pii donna depuis grande autorité aux proviseurs de ce collège, comme l'on voit par les statuts , entre lesquels y avait un article exprès, par lequel était ordonné que s'il se présentait quelque différend entre eux, il se terminât coram provisore doinu.s , sans toutefois déroger à la juridiction royale : article depuis par honneur très-étroitement observé. VA ayant le proviseur telle prérogative sur les siens, aussi le pape Clément IV*^, par ses bulles de l'an 1269 ', ordonna que, le proviseur étant allé de vie à trépas, Aullus in ejus locum per/raudis astutiam apponeretur, nisi quem lodarchidiaconus, et cancellarius Parisiensis, et magistri actu régences in theologica fàcultate , necnon decretistarum et medicorum decani, rector unioersitatis Parisiensis, procuratores quatuor Nationum, communiter vel major pars, duxerint apponendum. Idemque provisor in rongregatinne vestra pauperes magistros et idoneos, qui rexerini in artibus, de quacumque sint Natione, possitadmittere, etexinde minus idotieos movere,prout, inspectis universis circumstantiis, viderit expedire ; qui n'était pas une petite autorité que le pape Clément IV attribuait au proviseur, pour honorer la mémoire de celui qui premier s'en était donné le titre : bulle que je vous ai ici représentée, non tant en faveur des proviseurs de ce collège que de l'université , pour vous montrer que dès lors elle était parfaite et accomplie en ses membres, ainsi que nous l'avons depuis vue. Ce prud'honmie ^ lit son testament le jour Saint-Michel l'an 1 270 , et mourut l'an 1274. Et auparavant son décès il avait acheté en l'an 1271 la maison oii est aujourd'hui assis le collège de Calvi, depuis ap-
' Clément IV avait cessé de vivre en v. sa vie écrite en latin par de la
1269 : la bulle citée est du 23 mars Bigne (Binaeus), t. |V de la Biblin-
l'J68; V. à ce sujet du lîoulay , llislo- thèque des fères , l'aris, 1589 , in-fol ;
riii Universiintis pnriensi.i, t. [Il, cf. le Mercure de I-'rcaire, 17 18, nu-
p 26Ô. méros de juillet cl octobre. U s'agit de Hobeit de .Suibonne :
DE LA FUANCE 1 «la
pcic la petite Sorbonne, comme étant une lille cl'icelle par l,i libéralité que Al'" Robert lui avait faite '.
Le collège de Sorbonne, ainsi institué, étant adonc le seul de l'université, les leçons de tbéologie y furent delà en avant transférées, et cessèrent en la maison épiscopale : vrai que tout ainsi que d'ancienneté, aussi on continua d'y prendre le bonnet, honneur et laurier de la doctorande "*. Et comme cette compagnie fortifiât en cette sainte emploite ^ , aussi excita-elle plusieurs prélats et personnes ecclésiastiques, qui voulurent contribuera cette mêmedévotion, voire le renvièrent d'un point sur W Robert de Sorbonne : car bâtissant des collèges, outre les pauvres écoliers par eux voués à la tbéologie, butte singulière de leurs opinions ''' , ils y ajoutèrent l'étude des arts , comme planche pour y parvenir.
Ainsi le voyez-vous es collèges des Trésoriers^, de Harcourt , diolets, cardinal le IMoine, Lisieux, Autun. Quand je dis des arts, je n'entends ici seulement parler de la philosophie, ains de la grammaire et autres bonnes lettres qui la suivent. Et de <iela je n'en veux plus beau commentaire que du collège de Ilar- «•ourt, par la dotation duquel, de l'an 131 1 , combien qu'il fut nommément porté que le revenu ordinaire serait destiné ad usiim, iHctum et siisteniationem pauperum scholariiun , in artibus et theologia stuclent ium,ibldem institutorum et instituendorum, secundum formam et ordinationem qvx in statutis a noins super hoc edltis plen'uta continentur, toutefois le collège étant divisé en deux diverses maisons au-dessus de l'église de Saint-Côme et Saint-Damian , des deux côtés de la rue , l'une est vouée pour la demeure des théologiens, et l'autre aux gram inairiens, c'est-à-dire pour ceux qui étudient tantes lettres humaines que philosophie : comme aussi peut-on recueillir du collège de Lisieux, auquel Estouteville, abbé de Fécamp, ayant ordonné douze théologiens et vingt-quatre artiens, en l'an 1412, il ajouta ces mots : « Item, je veux et ordonne
' CVsl sur l'emplacement de cet édi- lionne remplit avec un succès croissiiiit
fiiP, détruit en 163f> par ordre du car- de .jour en jour le saint ohjet que se-
dinal de l'iichelieu, qne s'élevc anjiiur- (ait proposé le fondateur...
M 11 ni réalise. i Qu'ils avaient surtout en vue...
' Un dnrlorat. ■' l.e vrai nom de ce collège et de la
■ 1,1 (le même que la niais'.ui (le .Sor rue où il se trouvait était c'i' iiiaorici.
que ladite maison soit divisée en deux ; » lesquelles prirent depuis le nom , l'une des grammairiens , et l'autre des théologiens : règle qu'il faut tenir pour tout assurée, sinon lors qu'outre le mot d'artien on y ajoute par exprès celui de grammairien, comme il fut en la fondation du collège de Navarre.