CHAPITRE LVIII
Collège de Navarre ^.
Ce collège mérite son éloge particulier aussi bien que celui de Sorlionne, non seulement pour la dignité de sa fondatrice, mais aussi pour la discipline que je vois y avoir toujours été religieusement observée. Jeanne, reine de Navarre, comtesse de Champagne et Brie , femme et épouse du roi Philippe le Bel , par son testament fait au bois de Vincennes , le jour et fête de la Notre-Dame de mars l'an 1304 ^. après avoir fondé un hôpital en la ville de Château-Thierry, voulut aussi fonder un collège dedans Paris en faveur de soixante et dix pauvres écoliers, vingt grammairiens , trente artiens et vingt théologiens, à chacun desquels elle assigna honnête pension pour son entretenement; et ordonna que son hôtel de Navarre, sis hors la porte Saint-Germain-des-Prés, fût vendu, pour des deniers qui proviendraient de la vente, et autres, être achetée une maison convenable dans la ville, en laquelle ces trois espèces d'écoliers fussent diversement logés : qui auraient chacun endroit soi "i trois maîtres, je veux dire un eu chaque profession. Kt pour faciliter l'exécution de sa dernière volonté , ordonna être achetés de son revenu de Champagne , es environs de Paris, deux mille livres tournois de rente en fiefs et terres seigneuriales, donnant pleine puissance à ses exécuteurs testamentaires, quoi que soit à ceux '' qui s'en voudraient charger, sans toutefois mépriser les autres , de corriger, expliquer, et augmenter
' c'est le cliap. xvi duliv. I\. mier chapitre de cette IlisIdiiT.
' Cons. l'Histoire de ce cnllége, < Qui auraient suivant leur spéria-
«riitecn latin par Jean de Launoy, l'un lité...
des plus savantsauteur.s du di\-s('| tiè- ■> Quels (|mc fiissnit reux... : v. iiimr
mesièile; l'arif, lfi77, 2 partiesin 4". celte même rlaiisc, l.auni'V, 1'"' piirlie,
■'• V, le Icslaminl liaii.Miil ;iii jne- p. l'i, 23 et 13.
SOU testament : chose qu'elle confirma par soncodicile du dernier jour du même mois de mars au même an.
Ordonnance vraiment très-sainte et digne d'une grande et dévote reine, suivant laquelle les exécuteurs, après avoir adouérié ' l'hôtel de Navarre , achetèrent celui que nous voyons aujourd'hui au mont Sainte-Geneviève, appelé du commencement collège de Champagne, et depuis de Navarre : nom qui lui est demeuré jusques à hui. Et se passèrent les affaires de cette façon, que tout ainsi que dedanslepourpris de Paris, séjour ordinaire de nos rois , il y a trois villes encloses , que nous appelons ville , cité , et université , aussi dans l'enceinte de ce collège royal il y a trois collèges divers, de la grammaire, des arts (c'est-à-dire de la philosophie), et de la théologie, et trois intendants qui portèrent le titre de maîtres, l'un pour l'institution de la grammaire , rhétorique , poésie, histoire et lettres humaines, l'autre pour la philosophie, et le dernier pour la théologie ; et eux trois en général pour la conduite des mœurs.
Les deux premiers devaient être passés maîtres es arts, et le troisième docteur en théologie : auquel les deux premiers étaient tenus de révéler les défauts de leurs écoliers, pour y apporter remède, comme celui par devers lequel résidait la générale surintendance du collège, et qui d'ailleurs portait le titre de gouverneur, tant pour l'administration du temporel que du spirituel. Et pour cette cause on apportait une grande circonspection quand il était question de l'élire ; car dedans le testament on fait mention de lui sous ces mots : « Un prud'homme séculier, maître en divinité, qui lira aux théologiens, et qui aura le général gouvernement de tout l'hôtel. Il sera élu et établi gouverneur par le doyen et la greigneur ^ partie des maîtres de la Faculté de Théologie, lesquels jureront, sur saints Évangiles, établir ledit gouverneur, ne pour amour, ne pour haine , ne pour affection d'ami, ne de Nation , fors que purement pource qu'ils croient qu'il soit profitable , ils ne le reçoivent ne établissent gouverneur ^. Et sera tenu icelui gouver-
' Je n'ai pas trouvé ce mot dans nos première partie, p. 21, et dans Piganiol
vieux lexiques; il semble ne pouvoir de la Fmee , Description historique de
offrir d'antre sens que celui d'aliéné, l'aris, t. V, p, 176 et suiv. vendu : v. les mêmes circonstances ' (Grandior) meilleure, plus grande, rapportées dans l'ouvrage de Launoy, • Et qu'ils ne le reçoivent... que
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neur rendre compte chaeuu au des bieus de radministratioii de ladite maison, dûment, à la greigneur partie des maîtres dessus dits. » De ce que dessus vous pouvez recueillir deux choses : l'une, avec quelle religion et conscience on procédait à l'élection de ce maître en divinité, et comme il fallait avoir recours à la plus grande et saine partie de la Faculté de Théologie; l'autre, que tout ainsi qu'il avait la supériorité sur les deux autres maîtres pour la discipline des mœurs de leurs écoliers, aussi résidait par devers lui le maniement du revenu temporel , dont il était comptable.
La testatrice, comme j'ai dit, avait ordonné que les deux mille livres de rentes fussent achetées des biens de ses comtés de Champagne et Brie : qui fut cause que le roi Philippe le Bel n'ayant donné ordre à cette acquisition , ces deux mille livres furent prises sur la recelte générale de Champagne; chose qui s'est continuée jusques à hui. Or de tous les exécuteurs de son testament, qui étaient huit en nombre, il n'y en restait plus que trois, en l'an 131.5, messire Simon Festu, évéque de JMeaux, auparavant confesseur de la testatrice; frère Gilles , abbé de Saint-Denis; et messire Gui de Châtillon, comte de Saint-Pol. Les deux premiers, après avoir pris par écrit le consentement du dernier, voulurent, suivant la permission à eux baillée, apporter quelque polissure à la police portée pat- le testament; et afin de ne faire état de tous les autres articles contenus es statuts par eux faits, du troisième avril 1315, je me contenterai de vous en représenter trois seulement '.
La princesse avait par sou testament ordonné une chapelle pour l'administration du service divin, sans faire mention du patron sous le nom duquel elleseraitservie : l'évêque de Meaux, son confesseur, et qui par conséquent avait eu bonne part en sa conscience, et Gilles, son coexécuteur, nommèrent saint Louis, aïeul de Philippe le Bel , sous le nom duquel le service divin a toujours été depuis administré. Elle avait donné au maître en divinité ( que depuis nous avons appelé grand maître ) la charge du spirituel et encore du temporel, dont il serait
par l'effet de leur conviction qn'ainsi ' Vny. le Icxlc completde ces statuts le demande l'inlérèt du collège. dans Launoy, première partie, p. 21-3').
comptable : ces deux prélats divisèrent cette charge, et lui laissèrent le spirituel , avec toutes les autres prérogatives à lui octroyées par le testament , fors et excepté du temporel , pour le maniement duquel ils établirent un proviseur; et ores que dedans les statuts il soit parfois appelé procureur, toutefois celui de proviseur, comme plus honorable , lui est demeuré. La princesse, ordonnant que le maître en divinité serait tenu (le rendre compte, ne s'était avisée de spécifier par-devant qui ni comment : ces deux prélats sagement connaissant que la fondation du collège avait été non-seulement faite par une reine de France , mais aussi que les deniers voués à la nourriture des écoliers étaient pris sur la recette royale de Champagne, ajoutèrent dedans leurs statuts cet article : ProvLsor nutem semel in anno, in crastino sancti Ludovici, reddat computum de expensis, misiis ' et receptis per ipsum faclis , prxsentibus gubernatoribus dictai domus, vel mandata eorumdem qui inferius nominabuntur, présente etiam maf/istro in theologia ad hoc vocato, et présente aliquo de caméra computorum regiorum Parisius, quemmagistri de ramera deputabunt ad posttdationem magistri in theologia dicfse dormis : Qui,propter hoc, ipsos adiré tenebitur in dicta caméra, ùi vîgilia dictifesti, vêlante. Qui depidatur, pro Inbore suo, audiendo, videndo, et examinando dictum computum, habebit quadraginta solidos parisienses de redii'ibus dictse domus ; et cxt. La chambre des comptes n'avait lors aucuns auditeurs; et pour cette cause commettait à cet effet l'un des maîtres. Depuis, les auditeurs ayant été introduits , l'ordre dont ou y a procédé est que, sur la réquisition que fait le grand maître ou l'un des premiers docteurs en théologie du collège, la chambre leur distribue un des plus anciens et capables auditeurs, entre les mains duquel est mis le compte, pour le voir et examiner à part soi, et en faire son rapport au grand maître, et autres anciennement à ce députés, auxquels on a depuis ajouté le premier confesseur du roi : nouvelle in-
' Ce terme barbare désigne les mt'.sex, prend anssi pour les oliapilres de déemplois de fonds. « Mise, dit Nicot, pense d'un compte; selon ce, on~dit : c'est la dépense qu'on fait par emploi la mise excède la recette. » et fourniture de deniers. Ce mot se
troduction procurée par Guieucour, religieux de Saint-Dominique, premier confesseur du grand roi François. Et les comptes rendus et clos, l'original est mis aux ardnves de la chambre des comptes, tout ainsi que de tous les autres comptables, et la copie, collationnée à l'original, demeure par devers le collège.
Et tout ainsi que ce collège fut de fondation royale, aussi son heur fatal a porté ' que tous les jeunes princes du sang et autres princes grands seigneurs auxquels on veut faire goûter les bonnes lettres prennent leur première nourriture et institution encelieu^;et qui est un point que je ne dois oublier, pour clôture du présent discours, c'est que l'université lui a baillé en garde tous les titres et enseignements de ses privilèges : qui sont, comme un dépôt sacrosaint, gardés en la chapelle du collège.
Depuis la fondation de ce collège royal, les collèges commencèrent de provigner dans Paris; et lors les fondateurs choisirent leurs domiciles vers le mont Sainte -Geneviève, tant haut que bas : qui est le quartier que nous appelons l'Université. Et adonc , tout ainsi qu'aux statuts de Navarre , aussi vois-je que l'ordre général qu'on observa en toutes ces fondations fut en faveur des pauvres écoliers ^ de leurs diocèses , si c'étaient prélats qui aumônassent ce bien au publie, ou des autres contrées, esquelles les fondateurs faisaient leurs habitations. Ces écoliers furent en la ville de Tholose appelés collégiaux , comme enfants des collèges, et en l'université de Paris boursiers, comme étant nourris et alimentés de la bourse commune de leurs fondateurs. Et eurent presque tous les fondateurs cette règle imprimée en leurs statuts d'y établir deux supérieurs, l'un pour la conduite du spirituel, auquel ils donnèrent le nom de maître, l'autre du temporel, qui fut nommé par eux procureur, ce dont il était comptable : le tout à l'ins-
' C'est un Iionlieur qui lui a été atta- de Richelieu y fit ses études : Bossnct
elle nécessairement, /o/aieme»*... fut également un des élèves de celle
2 Le jeune Henri de Navarre, depuis maison.
Henri IV , y fut élevé , nous dit l'his- ^ l.a charité puhlique avait même
torien Matthieu, « avec le duc d'Anjou, pourvu à la sépulture de ces pauvres
qui fut son roi, et leducdeGuise, qui écoliers; un cimetière particulier,
le voulut être : » Histoire de Fronce , comme nous l'apprend Sainte-Marllie
Henri II, liv. 111, t. I, p. 118 de l'édit. dans ses Êlorjes, leur était affecté, iu-f" de Paris, IfiSl. Depuis, le caiilinal
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tar de celui du collège de Navarre. Et quant aux maîtres, l'ordre que je vois y avoir été sardé depuis les deux cents ans premiers fut tel : la Sorbonne était dédiée aux lectures de la théologie, non-seulement pour les pauvres écoliers de son collège, ains de tous ceux des autres collèges voués à même étude (je n'entends sous ceux-ci comprendre celui de Navarre, qui avait son professeur exprès pour ce sujet). Les lettres humaines étaient enseignées aux écoliers boursiers par ceux qui portaient le nom de maîtres en l'institution de chaque collège, jusques à ce qu'étant promus il leur convînt entrer au cours de la philosophie ; et lors leur général rendez-vous était aux grandes écoles de la rue au Fouerre, pour, après avoir atteint au degré de maîtrise aux arts, étudier en théologie, qui était la première et principale butte des fondations.