‹ Œuvres choisies d'Etienne Pasquier (volume 2)Chapitre 4 sur 82 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

Quelques observations sur la poésie française.

Te vous ai dit et dis derecbef que la différence qu'il y a de la poésie des Grecs et Romains avec la nôtre est que celle-là mesure ses vers par certains nombres de pieds , composés tant de longues que brèves syllabes sans rime : nous, au contraire, faisons entrer dedans nos vers toutes sortes de syllabes, soient longues ou brèves, sans aucun triage, ains suffit qu'ils aboutissent en paroles de pareille terminaison, que nous appelons rimes.

Quant à moi, je me donnerai bien garde de soutenir que les vers grecs et latins soient de plus mauvaise trempe que les nôtres. J'admire en eux non la façon , ains l'étoffe , je veux dire les braves conceptions qui ont été par eux exprimées, par uns Homère , Hésiode , Pindare , Euripide , Catulle , Virgile , Horace, Ovide, Tibulle, Properce : mais quand je considère qu'il n'y a eu que deux nations, la grégeoise et la romaine, qui aient donné cours aux vers mesurés sans rime ; au contraire, qu'il n'y a nation en tout l'univers, qui se mêle de poétiser, laquelle n'use en son vulgaire de mêmes rimes que nous au nôtre , et que cela s'est naturellement insinué aux oreilles de tous les peuples dès et depuis sept et buit cents ans en çà , voire même dedans Rome et dans toute l'Italie, je me fais aisément accroire qu'il y a encore plus de contentement pour l'oreille en no-

' On peut supposer que Pasquier fait dix tomes in-12, auxquels fut ajouté

ici allusion à Jean Galland, qui , peu en 1617 un Itecueil des œuvres retran-

d'années après que ce chapitre eut pa- citées.

ru (il estdan.s l'édition de 159G'), don- -C'est le cliap. vn du liv. VII. aa on IGOl une édition de Uoiisanl en

DE LA FRAACK. 37

tre poésie qu'en celle des Grecs et Romains. Leurs vers, si ainsi nie permettez de le dire, marchent et vont avec leurs pieds, et les nôtres glissent et coulent doucement sans pieds, voire quand bien il n'y auiait point de rime, en laquelle toutefois gît l'accomplissement de nos vers ; chose que Ronsard nous voulut représenter par cette ode , qui est la douzième du troisième livre des Odes , sur la naissance de François , premier fils du roi Henri W :

En quel bois le plus séparé Du populaire, ut en quel autre Prends-tu plaisir de me guider, O muse , ma douce folie ', Afin qu'ardent de ta fureur, Et du tout^ liors de moi, je chante L'honneur de ce royal enlant?

J'écrirai des vers non sonnés^.

Du grec ni du lalin poète', Plus hautement que sur le moni Le prêtre tliracien n'entonne Le cor à Bacchus dédié.

Ayant la poitrine remplie D'une trop vineuse fureur \

Je vous laisse le demeurant, pour vous dire que cette ode contient une longue texture et traînée de vers qui n'ont point de pieds comme les Grecs et les Romains, et sont pareillement sans rimes, esquelles gît la principale grâce des nôtres; ce néanmoins vous les voyez nous sucer l'oreille par leur douceur, autant et plus que tous les hexamètres et pentamètres des autres, desquels pour cette cause il ne faut mendier les vers mesurés : car de combien se rend notre poésie plus douce quand elle est accomplie de la rime , en laquelle, comme j'ai dit, réside sa principale beauté''?

' Ronsard, qui avait étudié le grec ^ Ce mouTement rappeUe le début

sous la directiou de d'Aurat , se rap- d'une des plus lielles odes d'Horace ,

pelait la manière dont Platon, dans 111, 1 :

le Phèdre, définit l'enthousiasme poé- o,ij profanum vul"iis et airoe;

tique : r, «710 jJ.0y(7WV [J.av{a ; ama- Favote linguls : rai mina non priiis

bilis iixsania , avait dit Horace, en fai- Audita, musarum sacerdos,

sant passer ce trait dans l'une de ses Vjrginibus pucrisque canto.

Odes, 111, 4. -^ Cf. Horace, Odes, 111,25.

- Tout à fait... •• L'opinion de Pasquier sera, plus

■'Chantés... encore de nos jours, celle de tout

ŒCV. D'LT. PASQflER, — T. II. 4

Vous ayant mis devant les yeux ce premier fondement , je ne douterai de vous discourir les particularités que Tou trouve en notre poésie française , laquelle, comme vous savez , gît en vers : le vers est fait par les dictions, la diction par les syllabes. Je commencerai donc par les syllabes , et vous dirai que notre vers peut être composé de deux , trois , quatre , cinq , six, sept, huit, dix et douze syllabes. Toutes ces espèces de vers nous sont fréquentes et familières, hormis celle de deux syllabes, dont toutefois nous trouvons trois exemples dedans ]\Iarot , en ses vingt-quatrième et vingt-cinquième chansons , et en l'une de ses épigrammes , commençant par ce mot , Liiiote ' . Je vous représenterai ici seulement sa vingt-quatrième chanson :

Quand vous voudrez faire une amie, Prenez-la de belle grandeur; Kn son esprit non endormie; En son létin bonne rondeur :

Douceur lin cœur ; Langaj;e Bien sage ; Dansant, ciiantaut par bons accords, Et ferme de cœur et de corps.

Et quant aux vers de douze syllabes, que nous appelons alexandrins , combien qu'ils proviennent d'une longue ancienneté, toutefois nous en avions perdu l'usage : car lorsque l\tarot en insère quelques-uns dedans ses Épigrammes ou Tombeaux, c'est avec cette suscription, Fers alexandrins, comme si c'eût été chose nouvelle et inaccoutumée d'en user, pource qu'à tous les autres il ne baille point cette touche. Le premier des nôtres qui les remit en crédit fut Baïf, en ses Amours de Francine, suivi depuis par du Bellay, au livre de ses/?^- (/re/5, et par Ronsard en ses Hymnes , et finalement par du

hommedouéd'une oreille sensible. 0 De- d'esprit; et il est même probable que

puis que l'harmonie de la langue, a dit Turgot ne l'entendait pas autrement ,

M. Sainte-Beuve, Poi!sie au seizième siè- quand, jeune encore , il se mit à rons-

tle, t. 1, p. 106, est délinitivement écrite Iruire des mètres français dans ses loi-

et notée dans les admirables pages de sirs de séminaire. »

Haclnc et de nos grands poètes , toute ' Ronsard nous offre aussi des vers

idée de pratiquer les vers métriques ne de deux syllabes, t. Il, p 1G0:3 de l'é-

peul plus être qu'un caprice, un jeu dilion citée.

Bartas , qui semble l'avoir voulu renvier sur tous les autres en ses Deux Semaines : auquel toutefois je trouve beaucoup, non de Virgile, ains de Lucain.

Et est une chose qu'il nous faut grandement noter , que jamais l'oreille française ne peut porter des vers de neuf syllabes, dont la dernière finit en rime masculine, comme qui dirait :

Je respecte sur tons mon Ronsard, Car je le trouve plein de grand art.

Y ayant en ceci je ne sais quelle discordance de voix qui ne peut être ménagée par nous. Sur l'avènement du roi Charles 1X°, y eut un certain homme que l'on nommait en français du Poeiz , et en latin Pod'ms , qui se frottait aux robes de nos meilleurs poètes, lequel, ne pouvant atteindre à leur parangon, voulut, par un esprit particulier, écrire en cette engeance » de vers ; mais il y perdit son français. Le semblable est-il , entre nous, des vers d'onze syllabes : car combien que la beauté de la poésie italienne gise en ces vers empruntés des Hendécasyllabes latins, esquels Catulle s'est fait appeler le maître, même que l'Italien les emploie ordinairement en ses œuvres héroïques, comme nous voyons Arioste l'avoir fait en son Roland le Furieux, et Tasso en sa Iliérusalem recousse % toutefois nous n'en avons jamais pu faire notre profit en France. Bien sais-je que d'un vers dont le masculin est de huit syllabes vous en pouvez faire un féminin de neuf, par exemple :

Ne verrai-je point que ma France.^...

(>omme , en cas semblable , d'un vers masculin de dix syllabes vous le faites féminin de onze, comme par exemple : ïu m'as rendu la force et le courage ;

Mais c'est pour autant que ces deux vers finissent par Ve féminin , auquel ^ les deux dernières syllabes sont tenues seulement pour une, parce que cet e mis en la clôture d'un vers ne représente qu'un demi-son.

'Espèce ; plusieurs autres poètes du aussi peu de succès, seizième siècle, et même Ronsard dans ' Ueeoiiquise, délivrée, une ou deux pièces, l'ont teuté avec ^ Cas est sous-entendu.

40 BECHEBCHES

Il n'y a voyelle , en notre vulgaire, qui nous soit si familière que Ve , dont nous faisons l'un masculin , qui se prononce tout de son plein, comme Rejié, Aimé, Honoré; et l'autre que nous appelons féminin, lequel, par \m raccourcissement de langage, ne se prononce qu'à demi, comm^ femme, Rome, homme, orme. IMais laissant ta part Ve masculin, la proposition est trèsvraie et très-certaine en notre poésie française , (|ue tous mots (jui ne tombent point sous la terminaison dernière de Ve féminin sont appelés masculins, de quelque genre et partie d'oraison qu'ils soient : ce dont il nous faut souvenir pour les raisons que pourrez ci-après entendre.

Or, entre tous ces vers il y en a quelques-uns où l'on observe la césure. Nous appelons césure une petite pause que l'on fait sur le milieu des vers; et faut noter qu'il n'y en a que deux espèces auxquelles elle soit nécessaire : c'est à savoir aux quatre premières syllabes du vers de dix syllabes, que Ronsard eu son Jrt poétique ' a appelé vers béroïque, et aux six premières des alexandrins. Par exemple, pour versbéroïque:

Entre les traits de sa jumelle flamme Je vis Amour, qui sou arc débandait ;

Pour l'alexandrin :

Puisque Dieu , qui les cœurs des grands rois illumine, Sire, vous a fait voir des vôtres la ruine.

Si vous ôtez la césure, je veux dire l'hémisticbe et demi-vers qui se trouve en ces deux manières de vers, non-seulement vous en ôtez la grâce; mais qui plus est, ne sauriez reconnaître les vers , ainsi que le pourrez voir par ces deux lignes :

Je me veux rameiitevoir à vous deux.

Cetui est de dix syllabes.

Je vous aime par-dessus toutes les beautés,

Cetui est de douze syllabes ; et néanmoins de l'un et de l'autre vous ne pouvez recueillir que deux lignes et non deux vers.

> On peut voir cet « AbrcRC de l'art de la Friiiuiade est une autre poétique poétique français » dans l'édition citée du même auteur, lieaucoup plus reninrdc Ronsard, t. M, 1626-1635. I.a pri'f'icc quable que la précédente.

DE LA FKANCE. 41

Bien sais-je que Bait', ea Tune de ses chansons, voulut faire des vers de dix syllabes sans observer cette règle :

Oyez.umaïUs, oyez le plus nouvel eiuini Que jamais ayez oui, De moi lorsque me plains, n'ayant de quoi '. Le ciel n'a rien laissé de ses riches trésors, Pour m'orner esprit et corps, Qui ont assujetti à mon mallieur Tant d'hommes de valeur *.

Ainsi va le demeurant de la cliausou , dans laquelle , en chaque couplet, le troisième vers, qui est de dix syllabes, estsaus l'observation de la césure au demi-vers. Je vois bien que ce fut d'un propos par lui délibéré, toutefois sans propos , si j'en suis cru : car en cela je ne vois aucune forme de vers. En tous les autres, hormis de ces deux espèces , la césure n'est point nécessaire.

Quelques-uns ont estimé que ces hémistiches ou demi-vers étaient de pareille nature que la fin du vers ; et que quand ils se terminaient par Ve féminin il .ne fallait point craindre'de les faire suivre d'une consonnante , comme si cet e se fût mangé de soi-même, tout ainsi qu'en la fin du vers. Posons, par exemple , au vers héroïque :

Si de mon àme quelque pitié avez ,

Ou en l'alexandrin,

Si mon àme jalouse vers tous les vents se tourne ;

qui est un vice: car il faut, pour rendre le vers accompli, que Ve féminin soit embrassé par une voyelle suivante. Parquoi je dirai :

Si de mon âme avez quelque pitié; Si mon âme jalouse à tous les veuts se tourne.

' Quand je me plains de moi-nn^nie, les éditions de l'asquier. Us ferout parme voyant dénué de ressources. Ail- tager volontiers sur l'auteur le sentileurs encore, eu s'adressant « à M. de ment du cardinal du l'erron, qui disait laMosle, » Antoine de Baif, las de son de lui « qu'il était bon liomme, mais méétat de poète , rappelle avec douleur chant poète français :» Voy. /ePHriiasïe

français, par du Tillet, pag. 161. Toutefois ,' il fut memlire de la Pléiade ; et de nos jours même M. Raynouard l'a signalé comme ayant « contribué ."i fixer les •J'ai vainement feuilleté les diffc- régies de notre versification »: /0H;«nf rents ouvrages de Eaif pour y trouver des Savants, février 1825. ces vers , ainsi transcrits dans toutes

Que vinst ft cinq an; 11 fit ce malhearenx .

i par la Fran liétier ,

S.ins recevoir aucun !

Ve tant d'ouviages f['

ialaire

l'il Mit laire,

Et de ceci la raison est d'autant que Ve féminin fermé dedans le corps du vers, suivi d'une consonnante, fait une syllabe entière. Nous appelons cette césure qui tombe en Ve féminin la coupe féminine, en laquelle Marot, par la seconde impression de ses œuvres , reconnut avoir failli par la première , et que de ce il avait été averti par Jean le Maire de Belges, en cet lienHstiche O Mélihée, de la version du Tityrus de Virgile. Et pour cette cause, corrigeant cette faute en la seconde impression , mit :

O Mélibée, ami doux et parfait ;

VA en un autre suivant :

O Mélibé', je vis ce jeune enfant ;

Otant par une apostrophe Ve féminin , pour ne retomber en cette première faute.

Tout ce que j'ai ci-dessus déduit regarde particulièrement les syllabes dont nos vers prennent leur naissance ; je veux maintenant parler de l'économie générale qui se trouve en notre rime : laquelle est double, l'une qu'on appelle rime plate, l'autre croisée. La plate est quand, sans aucun entrelas ' de rimes, nous faisons deux vers d'une même consonnance, puis deux de suite d'une autre, et ainsi de tout le demeurant de l'œuvre : rime dont sont composés les poèmes de longue haleine, comme la Franciade de Ronsard, ses Hijm7ies, les Deux Semaines de du Bartas , les deux premiers livres de la Metaniorphose d'Ovide de la traduction de Marot , les quatre et sixième de Virgile , translatés par du Bellay. Et y a encore certaines autres pièces non de si longue tire % esquelles cette espèce de rime est employée , comme aux épîtres, élégies, églogues, panégyriques, complaintes, dialogues, comédies, tragédies, voire de fois à autres aux épigrammes, tombeaux et odes, par un droit de passe-partout dont elle est privilégiée, fors toutefois aux sonnets.

Quant à la rime croisée , c'est celle en laquelle nous entrelaçons nos rimes les unes dedans les autres, laquelle est proprement destinée pour les poèmes qui se font par couplets : met

' Entrelacement. ., ' Etendue,,,

ijui est de notre ancien estoc , et dont il me plaît plutôt user que de celui de stance , que par nouvelle curiosité nous mendions sans propos de l'italien. Tels sont nos quatrains, sixains, huitains , dixains ; tels les autres couplets de cinq , sept, neuf, onze , douze et quatorze vers , dont nous diversifions nos odes, chansons et sonnets, et anciennement nos chants royaux , ballades et rondeaux.

Ici je vous prie de peser qu'en ces deux manières de rimes , nos poètes anciens ne faisaient aucun triage du masculin et féminin : car quelquefois en la rime plate ils mettaient une longue suite de masculins sansl'e féminin, puis plusieurs e féminins ensemble sans masculins , ainsi qu'il leur tombait en la plume , voire aux chansons mêmes. La plus belle chanson (jiie fit IMelin de Saint-Gelais est celle qui se commence : Laissez la verte couleur, ô princesse Cythérée, en laquelle vous ne trouverez aucun ordre des masculins et féminins, ains y sont mis pêle-mêle ensemblement : qui est une grande faute aux chansons , qui doivent passer par la mesure d'une même musique. Cela même fut pratiqué par du Bellay, non-seulement en sa traduction des deux livres de Y Enéide, mais aussi en son Olive, et encore en ses premiers vers lyriques : ce dont il se voulut excuser en uneépître liminaire '. Mais je ne puis recevoir cette excuse en payement de la part de celui que l'on disait être venu pour apporter nouvelle réformation à la poésie ancienne : joint que lui-même non-seulement ue s'en excuse, mais impute à superstition le contraire, en son deuxième livre de la Défense et illustration de la langue française. * Le premier qui y mit la main fut Pionsard, lequel premièrement en sa Cassandre et autres livres A'imours , puis en ses odes, garda cette police de faire suivre les masculins et féminins, sans aucune mélange d'iceux. Et surtout dedans ses odes, sur le règlement du masculin et du féminin, par lui pris au premier couplet , tous les autres qui suivent vont d'un même fil. Quelquefois vous en trouverez de tout féminins, quelquefois de tout masculins : chose toutefois fort rare; mais tant y a que sur le modèle du premier couplet sont composés tous les

' jAmen) placée au début île son Uvrc,

'Il UECllKUCHKS

autres. Et au regard de la rime plate , il observa toujours cette ordoiitiance, que s'il commençait par deux féminins ils étaient suivis par deux masculins, et la suite tout d'une même teneur, comme vous voyez en sa Franciade; si par deux masculins, ils étaient suivis par deux féminins sans entrevéchure ': ordre depuis religieusement observé par du Bellay, Baïf, Belleau, et spécialement par Desportes , du Bartas et Pibrac, Et cette différence de l'ancienne poésie d'avec la nouvelle, vous la pourrez plus amplement remarquer en deux diverses traductions d'un même auteur. Hugues Salel, sous le règne de François I" , traduisit de grec en français onze livres de IVliade d'Homère; traduction qui fut du commencement caressée d'un très-favorable accueil. Et toutefois la même confusion du masculin et féminin y était , comme en celle de IMarot des deux livres de la Métamorphose d'Ovide. Amadis .(amyn, ayant repris les arrhements de Salel, translata le demeurant de ï Iliade, avec toute VOdyssée : vous n'y trouvez rien de cette mélange ancienne , ains avoir en tout et partout observé la nouvelle ordomiance de R^onsard sur la suite du masculin et féminin.

Je ne veux interposer ici mon jugement pour savoir si celle nouvelle diligence est de plus grand mérite et recommandation que la noncbalance de nos vieux poètes. Celui qui sera pour le nouveau parti comparera nos poètes à ces beaux parterres qui se font par alignements en nos maisons de parade ; et l'autre qui favorisera l'ancien dira que notre poésie était lors semblable aux prés verts qui soiit pêle-mêle diversillés de plusieurs fleurettes, dont la naïveté de nature ne se rend moins agréable que l'artifice des hommes qui se trouve dans nos jardins. De moi je serai pour la nouvelle véformation, puisque tel en est aujourd'hui l'usage.

IMaisjene passerai sous silence ce que j'ai observé eu Clément Marot : car aux poèmes qu'il estimait ne devoir être chantés, comme épitres, élégies, dialogues, pastorales, tombeaux, épigrammes, complaintes, traduction des deux premiers livres de la Mêlamorphose , il ne garda jamais l'ordre de la rime

' Sans «lue cet ox-clre des rimes fût troublé...

masculine et féminine. iMais eu ceux qu'il estimait devoir ou pouvoir tomlter sous la musique, comme étaient ses chansons, et les cinquante Psaumes de David par lui mis en français, il se donna bien garde d'en user de même façon ; ains sur l'ordre par lui pris au premier couplet, tous les autres furent de même cadence , voire que le premier couplet , étant ou tout masculin outoutféminin, tous lesautressontaussi de même. Suivant cette leçon, Etienne Jodelle, en la manière des anciens poètes , en sa comédie (ï Eugène et tragédies de Cléopâtre et Didon, de fois à autres, mais rarement, a observé la nouvelle coutume \ mais en tous les chœurs qu'il estimait devoir être chantés pa*les jeunes gars ' ou filles , il a fait ainsi quelMarot en ses chansons. Et vraiment je ne m'émerveille point qu'entre une infinité de livres français je n'en voie un tout seul qui ait été autant de fois imprimé comme le Marot : car combien qu'il n'eût le savoir correspondant à Ronsard , si avait-il une facilité d'esprit admirable % qui l'a fait tellement honorer par les nôtres , que s'il se présente quelque épigramme, ou autre trait de gentille invention, dont on ne sache le nom de l'auteur, on ne doute de le lui attribuer, et l'insérer dedans ses œuvres, conmie sien.

C'est un heur qui lui est péculier entre les Français, comme à Ausone entre les Latins : il fut le premier poëte de son temps. Txonsard est celui que je mets devant tous les autres, sans aucune exception et réserve : car ou jamais notre poésie n'arriva et n'arrivera à sa perfection , ou si elle y est arrivée , c'est en notre Ronsard qu'il la faut telle reconnaître. Et toutefois pour vous montrer quel état on doit faire de IMarot, il fit un panégyrique sur la victoire obtenue par François de Bourbon, seigneur d'Anguien ^, à Carignan : victoire pareillement depuis trompet-

' GaiTons : suivant Borel, p. 221 de d'Antoine de Bourbon, duc de Vendô-

son Trésor des Recherches , ce mot vient me, depuis roi de Navarre, et l'aîné de

du mot espagnol varo, qui sifjnifie un Louis, premier du nom de Coudé. Alors

homme. àf;é de vingt-cinq ans, il obtint avec

-Ou sait que La Bruyère admirait beaucoup de peine, par l'entremise de

égalenieat beaucoup «les ouvrages de Biaise de Montluc, la permission de com-

Marot, S! naturels et si faciles. Entre battrele marquisduGuast, dont l'armée

lui et nous, disait-il encore, il n'y a elaitplusconsiderablequelasienne.il

guère que la différence de quelques mourut en 1545, un an après cette ba-

mots : » Caractères, c. I. taille, qui valutaux Français la prisede

^ linghien : C'était le frère puiné Carignan, et que l'on appelle pl>.is gé-

tée par Ronsard, en la septième • du premier livre de ses odes. Je souhaite que le lecteur se donne patience de les lire tous deux, pour juger puis après des coups : car encore que le style de Ronsard soit beaucoup plus relevé que celui de Alarot , si trouvera-t-il sujet, louant l'un, de ne mettre en nonchaloir ' l'autre.

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