‹ Œuvres choisies d'Etienne Pasquier (volume 2)Chapitre 37 sur 82 · I.KirUKS · texte numérisé non relu

I.KirUKS

uti It.irli.irc (|ui n'en ait (|iiol(|iio ronii.'iiss;in(e : nous floi{^n.iiil de t.iiil plus (le notre but, quand nous écrivons seulement aux Français' , (|ui sont clos et litnités de certaines l)omcs. El u'e«t pas lîors d(i |)ropos poiu' vous, de dire que le latin est aujourd'hui comme la mon ii:ue qui fut jadis introduite pour nous en pouvoir aider et subvenir par tout le monde , pour le fait et communication de toutes sortes de marchandises ; aussi qu'il semble que cette langue, par un lon^ succès et prescription de temps, ait été généralement approuvée par toutes les nations.politiques, comme un outil et instrument des trafics de nos esprits, dont nous voulons faire i)arl ;i tout le monde : même que nous n'avons entre nous ni orthograplie assurée^ (chose toutefois nécessaire pour la |)erpétuation d'uiit' langue), ni telle variété de mots, comme eurent jadis et le Romain <'l le (Irei; : étant nés en une monarchie où l'on s'adonne plus a contenter son roi par effet, et les Romains en un élat populaire, auquel l'étude principale était de contenter le peuple par amadouement de paroles ; de sorte qu'il ne faut point trouver étrange que leur langue fruclitiàt plus que la nôtre, comme celle qui était par eux cultivée davantage pour la nécessité publique, ne se trouvani parmi le monde les choses prendre accroissement , sinon de tant que l'on en reçoit salaire et récompense condigne ' : bref, que noire Jangue étant pauvre et nécessiteuse au regard de la latine, ce serait errer en sens commun d'abandonner l'ancienne pour fa voriser celte moderne. Raisons certes dignes de vous, et qui ne sont de petite étoffe : or entendez donc , s'il vous plait , quelle est ma conception en cette dis|)ute. Mon opinion ne fut onc d'exterminer de nous ni le grec ni le latin : je veux que nous nous aidions de l'un et de l'autre, selonquc lesoccasions nous admonesteront de ce faire ; mais je prétends que le profit qui en viendra soil (■()inmuni(piéaux noires, plutôt qu'aux étrangers. Que s'ils ont af faire de nos inventions, qu'ils les viennent chercher chez nous, et qu'ils apprennent notre vulgaire, si [)ar nos écrits il se rend digne d'être appris. Si nous voyons les marchands pour leur commun tra tic d'une marcliandise périssable, apprendre, qui l'allemand, qui

' Pour les Franrîtis... enm maxiinis semper auclibus ci-es-

' Voy. are sujet l'avant propos au eere ; » et, plus loin, ili., 35, o t»

coinmeiicement du premier volume. inipeiidi laliorem ao perieulum, uiidc

> Ainsi Tite-Live remarque , IV, 2, eiuolumeutum atque lionos sper etur.»

« Cujus rei prsemiuni sit iii Civitale

2Jf) LETTRES.

Tospagiiol, qui l'anglais, douteroiis-nous, on ce louahli'- commoirr (i'cspiits, d'apprendre les antres vulgaires , si d'eux nous pouvons ('•puiser chose qui fasse à notre édification? El si peut-être vous vous défiez, d'autant que notre français mis en balance avec le grec ou latin se trouve faible et léger de (pielques grains, bien fut vraiment à un Romain nécessaire oter cette taie de ses yeux : lequel si pour même scrupule se fut tenu clos et couvert sans donner vogue à sa langue, pour un respect ou révérence qu'il eût porté au grec, maintenant serions-nous frustrés de raille belles gentillesses et éruditions que nous apprenons du latin. Cela même que vous m'objectez aujourd'hui fut autrefois pro|)osé à Cicéron pour le détourner d'écrire en sa langue, qui ne le détourna toutefois'. Mais je vous prie, dites-moi, en quoi git cette pauvreté que regrettez en notre langue? Est-ce que n'ayons les mots propres'pour ]>ien et, dûment exprimer les conceptions de nos àmes.^ Je ne vous en passerai condamnation. Est-ce qu'en cinq ou six sortes ne puissions varier un point? Qui nous en empêchera? Vrai que ce privilège n'est pas octroyé à chacun, mais à ceux qui avec une bonté de nature ont conjoint une étude assidue de ceux qui ont fait état de bien parler. Donnons que ce défaut soit en nous, et accordons qu'un Cicéron diversifie son langage en autant de sortes comme Roscius ie comédien se déguisait en divers minois ; aussi ne nous est cette diversité nécessaire : nous mettant seulement en butte d'endoctriner notre peuple, et non de lui imposer-. Tels fanfares ^ sont propres, en une démocratie, ix un orateur du tout voué et ententif à la surprise -du peuple par doux traits et emmicllemenl de sa rhétorique : ce qui ne se présenta onc entre nous. Et néanmoins si vous puis-je dire, (pie jamais notre France, anciennement appelée Gaule, ne fut dénuée de son éloquence; et célébraient nos anciens aussi bien leur Hercule gaulois, pour ce sujet, comme les Grecs et Romains, leur Mercure^. Et nous ressentirons à jamais des louanges qui nous furent à cette occasion baillées par les Romains mêmes, quand ils disaient que sur notre patron ceux de la Grande-

' y . De Jinibus e.t Tuscul., I , iiiit. ; //isfoire de Cicéron, traduction de l'ab-

Ve du- lnatione,\i,2; Dénatura deorum, bé Prévost , 4 vol. in-8°, Amsterdam ,

1,4; Académie, 1, 2 et 3, — Cicéron 1784, t. I, p. 44, et t. IV, p. 290 et 324. composa aussi plusieurs ouvrages en - Imposer pour en imponrr : de là

grec ; mais il clierchait surtout, en érri- it»i)Ostcur. vaut dans cette langue , à lui eniprun- ' Susbtantif alors masculin,

tarde nouveaux mots pour euricliir sii ' Voy plus haut, p. ISôde ce volume

langue maternelle ; C.ons. Middleton ,

LETTBES. 217

Bretagne apprenaient a orner leur langage. Aussi, tant que Lytni durera l'on honorera la ménioiro des déclamations que l'on y lal^ail tous les ans '. El s'il me faut passer plus bas, encore nous vanterons-nous que le Toscan ( par sa coniession même) mendia de nous les premiers traits et rudiments de sa poésie : qui me fait penser qu'en quelque temps que c'ait été notre langue ne fut jamais nécessiteuse; mais que nous usons d'icelle ainsi que l'avaricieux d'un trésor caclié, et ne la voulons mettre eu œuvre. Toute terre, ores que grasse, ne rapporte aucun fruit ; aussi ne fait une langue si elle n'est cultivée. Quoi qu'il en soit, je m'avise qu'entre tant de nations elle n'eut reçu cet honneur, que le Romain lui donna anciennement en ce sujet de faconde , et de fraîche mémoire les modernes Italiens, sobres admirateurs d'autrui, si die se fut trouvée si courte d'élégance, comme il y en a quelques-uns des nôtres qui la pleuvient^. Mais pourquoi dis-je ceci, si nous la voyons aujourd hui en telle réputation et honneur, que presque en toute l'Allemagne (que dis-jo l'Allemagne, si l'Angleterre et l'Ecosse y sont comprises .3) il ne se trouve maison noble qui n'ait précepteur pour instruire ses enfants en notre langue française? Donc l'Allemand, l'Anglais et l'Écossais se paissent de la douceur de notre vulgaire ; et nous, Français naturels, ne mettrons peine à l'illustrer par écrits, et faire aux autres nations paraître que ce n'est point un corps sans âme.^ Donc la publication du latin, épars par ce grand univers, nous ôtera le soin de bien vouloir particulièrement aux nôtres ? Jà à Dieu ne plaise ; et tant que cette main durera, et que l'àme me battra au corps, je m'éloignerai de celte ingrate volonté ^. Lorsque le Romain commença d'écrire en sa langue, la grecque était far<;ie d'une infinité de grands auteurs qui n'eurent ouc-puis^

' On peut voir, sur ces déclamations, tu les sauras parfaitement , te retirer

la note 3 dans la p. 134 de ce volume, en ton enseigne comme un bon soldat.

Cf.-, à ce sujet , le Recueil de l'Acadé- et composer en ta langue maternelle ,

mie des Inscriptions, t. V, Hist. , p. 323. comme ont fait Homère, Hésiode , l'ia-

-Qui la donnent , présentent : qui ton , Aristote et Théophraste , Lucrèce,

l'affirment. Sur notre langue on peut Salluste, Tite-Live, Virgile et mille

voir quelques réflexions sensées de dn autres qui parlaient même langage que

l'eiron, Perronicaia, p. 182. les laboureurs, valets et chambrières :

3 Des exhortations semblables, ani- car c'est un crime de lese-majesté d'aînées du même accent de patriotisme, bandouner le langage de son pays, vise trouvent dans la préface citée de la, vaut et florissant , pour vouloir déter Franoiade : « Je t« conseille, dit Ron- rer je ne sais quelle cendre des aasard au lecteur, d'apprendre diligem- ciens... n ment la langue grecque et latine, voire ' Jamais depuis... italienne et espagnole, puis, quand

Œuv. d'ét. pasquier, — T. II. 19

leurs semblables, uns llippocrale , Platon, Arislole, Xénoplion , Théophraste, Isocrate, sans ceux que l'ingratitude des ans nous a perdus, de telle sorte qu'il ne nous en reste que les noms. Leurs noms et leur savoir voguaient entre toutes les nations bien polies. Tant s'en faut que l'opinion île cette grandeur fit perdre cœur aux Romains, qu'au contraire il leur augmenta '. Et de fait, combien que Cicéron par une grande étude se fut rendu admirable entre les Grecs de son temps, si est-ce qu'il ne se trouve point qu'il ait jamais été guère soucieux d'écrire en celte langue adoptée, ains en la sienne ^. Afin que je vous récite que Tibère empereur abhorra tant les langues étrangères, qu'ayant par mégarde usé d'un mot grec, qu'il pouvait dire en latin , lui-même le fit par exprès corriger ^. Et tous les Romains en général s'étudièrent à l'embellissement de leur langue : quoi faisant, ils rendirent plusieurs de leur pays philosophes, et donnèrent occasion à d'autres gens d'avoir recours à eux, comme à une ancre de sûreté. Le Grec s'est fait grand pour écrire en son vulgaire. Tel s'est aussi rendu le Romain , et après eux le Toscan. Nous seuls sommes demeurés en cette superstitieuse ingratitude, de ne rien communiquer aux nôtres, si non en paroles dont nous ne pouvons sans truchement être entendus '*. Mais laissons les exemples des autres nations à part, et examinons quel fruit on peut rapporter de ma proposition. Je m'assure que tout homme de bon jugement sera d'accord avec moi que nous devons étudier les langues, non point à cause d'elles, ains pour les disciphnes, pour les beaux discours et sujets dont nous les voyons accompagnées par le labeur de ceux qui y ont dextrement employé leurs plumes : encore que je sache bien qu'il se soit formé un certain savoir pédantesque , entre nous, de plusieurs qui font état d'apprendre le grec , non pour tirer la moelle qui est es œuvres de Platon ou d'Aristote, ains, sans plus, pour discourir sur le dialecte d'un mot. Or si j'ai cet avantage sur vous , que ces langues grecque et latine ne soient autre chose qu'instrument pour par-

' Tour énergique : ce mot de cœur * De là cette exclamhtion de Ron-

.siifîgérait à nos devanciers plusieurs sard, dans le passage déjà mentionné :

locutions heureuses. Ainsi Aniyot, dans «O quautes fois ai-je souhaité que

la f^ie de Camille , en parlant de Véies les divines têtes et sacrées aux muses

assiégée par les Romains, au c. 3 : de Joseph Scaligcr, d'Aurat , Florent

ir Elle sentait son cœHC, à cause de son Chrestien, Passerat... voulussent em-

opnlence et de ses délices. » ployer quelques heures à si honorable

-' Voy, la note 1'^ de l'avant-derniér» labeur ( relui d'écrire dans notre lan-

page. gue ) :

■ Voy. plus haut, iJ.STdcce volume. CiMici sr iimutis atlollat slnii.i vnbis '

LETTRJ'S. 219

venir à une intelligence de la doctrine qu'elles contiennent, vrai Dieu! quel profit rapporterions-nous si toutes les disciplines étaient rédigées en notre langage? Nous tous, dès notre moyen âge, commencerions à philosopher, enjambant autant dessus nos prédécesseurs que nous employerions le temps à la connaissance des sciences et de la philosophie, lequel ils étaient contraints d'employer à la connaissance des langues; car nous tous étant composés d'un esprit né à laratiocination, toutefois brusque de soi, s'il n'est bien façonné et poli, quantes' personnes estimez-vous qui par ce moyen arriveraient à la connaissance des arts, qui pour le défaut de cela demeurent aujourd'hui en croupe ^ ? Par cette voie, au temps jadis, Simon Athénien, vieil et de son métier corroyeur, par les instructions et journelles leçons de Socrate, vint en tel degré de philosophie, qu'il en écrivit plusieurs livres ^. Et Protagore, ivrognant, étant par cas fortuit tombé en la lecture que faisait Antisthène ■*, disputant du bien et du mal en sa langue, goûta tellement ses propos, que de portefaix et gagne- denier qu'il était, il se fit depuis entre les siens tel personnage que nous savons. Le semblable advint à Polémon, homme du tout intempéré ^ et adonné à ses plaisirs, lequel tombant à demi ivre en l'école de Xénocrale, où il faisait une leçon de la tempérance , l'oyant discourir sur ce point, il se convertit tout à fait, de telle façon qu'il lui succéda et en mœurs et en doctrine^. Et pour ne voyager en la Grèce, aius m'hél)erger quelque peu en la Toscane, nous avons vu en notre jeune âge, dans la ville de Florence, Jean-Baptiste Gello, exerçant avec les lettres la couture, homme qui ne savait ni grec ni latin, et toutefois il fit plusieurs livres pleins de bonne philosophie; ainsi que nous voyons sa Circé, et son livre qu'il nomma Caprices, oii il n'y a rien de caprice sinon le titre : chose qu'il fallait qu'il eiil nécessairement épuisée des œuvres de philosophie, qui sqnt^liversement semés au langage toscan ^. Quoi que ce soit, je ne me puis

' Combien de... d'ivrognerie paraît également lui être

^ Nous n'avons conservé que le verbe adressé sans raison. Sur ce philosophe

croupir. consulter aussi Aulu-Gelle, Nuits ^ t-

■^ On peut consulter sur Simon Dio- lif/ue.i, '^\ 3, .

gène Laerce, au liv. Il de ses lies des '■> Non tempéré, non modéré...

J^hilosophes , vers la fin. '• Voy., pour plus de détails sur cette

"1 11 y a là confusion. Protagore, aventure et la vie de ce philosophe,

comme on le voit au 1. IX de Diogène Uiogène I.aeice , au liv. IV.

I.aerce, fut le disciple, non d'Anfis- " I.e Ciello, ou GeUi, naquit à Klo-

(liene, chef de la secte des cyniques, rence , fut cnnlonniei' nu chaussetier

mais bien de Démocrite : le reprorli/" (le sa iirofession, de plus, poète et

persuader que la Grèce eût produit de si grands philosophes qu'elle fit si on y eût appris les sciences en chaldéen ou égyptien, dont les Grecs empruntèrent toutefois une partie de leurs secrets. Ni Rome ne nous eût enfanté de si grands personnages que nous y avons vus si elle n'eût été plus soucieuse de sa langue que de l'étrangère. Ce que nous pouvons encore recueillir de Caton le vieil, lequel, bien qu'il fût l'un des premiers de sa ville, tant en l'oratoire qu'en la médecine, et qui fit l'histoire de Rome, écrivit plusieurs harangues , par lui prononcées tant au sénat que devant le peuple, composa un livre de la médecine et un autre de la vie rustique ' : bref, ores qu'il fût accompli de tout ce que l'on peut désirer en un grand personnage, si n'apprit-il jamais la langue grecque que forsqu'il était sur le bord de sa fosse, quasi par manière d'acquit ^. Je ne veux pas cependant que vous pensiez que je voulusse bannir fes écoles grecques ou latines : elles nous sont nécessaires. Mais je veux dire que si nous avions reçu tant d'heur, que toutes les Heurs et beautés qui sont en icelles étaient transplantées dans notre .France, nous aurions grandement raccourci notre chemin. Et parce qu'elles ne le sont aujourd'hui, pour le moins donnons ordre avec le temps d'y satisfaire : excitons ceux qui auront quelque assurance de soi, d'y mettre la main. Quoi faisant, ne faites doute qu'au long aller notre langue ne passe les monts Pyrénées, les Alpes et le Rhin, aussi bien qu'un Pétrarque, Boccace, Arioste, Balthasard de Châtillon, lesquels au commencement, connus seulement par les leurs, se sont ouvert avec le temps voie en une infinité de nations. Car, quant à l'orthographe, que l'on dit n'être bien formée entre nous, vous vous abusez si vous le pensez. Celui ^ que l'ancienneté nous a produit est(rès-bon, quelque nouvelle hérésie qui se présente au

philosophe j et mourut en 1553, à l'âge ihèque latine de Fabricius; Veaetiis , de soixante-trois ans. Le plus agréable iu-4'', 1728, t. 1 , p. 20 et suiv. Quant de ses livres est en effet celui qu'il a au livre sur la médecine que nous avonsintitulé / cnj^jicr; c/i-;' BoHuio : ce sont perdu, il est indiqué sous ce titre: des dialogues dans le goût de Lucien; « Commeniarhts quo medetur filio , mais la pudeur n'est pas ménagée: servis ,familiaribus. » Pline l'ancien, au.ssi ont-ils été mis à l'Index. On peut fort admirateur deCaton, qu'il appelle voir sur cet auteur et .ses autres ou- n hnminum summus in omni usu , » vrages l'édition que Higoley de Ju- IHst. nat., XVl, 39, fait mention de vigny a donnée des Bibliothèques de la cet ouvrage , id., XXIX , 1. Croix du Maine et du Verdier, t. IV, 2 Voy., à ce sujet, la vie de Caton p. 53 , et liaillet, Jugements des Sa- l'ancien dans Plutarque , c. 48 de la '■iints, t. l\\ , \). 190. traduction d'.\myot ; cf. Cicéron, de

' Voy. sur les ouvrages que Caton Senectute, c. 8.

l'ancien avait composés la llililin. -^ /.c /»Hf/of/e sous-entendu.

conlrair?, de ' ceux qui veulent faire en tout et par tout conformer J'orlhographe au commun parler. Le Romain même n'orthograpliiait comme il prononçait^. Et la même dispute qui est aujourd'hui entre nous par le moyen de Louis Meigret et Jacques Pelletier fut aussi quelquefois'' entre les Romains ; mais de cela une autre fois"". Cependant je vous prie m'aimer comme votre allié, disciple et ami. Adieu. 1552.

A M. de Fonssomme, gentilhomme vermandois ^.

De la police que tint le feu duc de Guise dans la ville de Metz , contre le siège de l'empereur Charles cinquième.

Vous avez pu entendre (car je crois que les nouvelles en sont arrivées jusques à Rome) comme les Allemands avaient appelé le roi à leur secours contre l'empereur ; ensemble la grande levée d'argent et de gens que l'on a faite en France pour fournir à cette entreprise\ Entendez maintenant comme les choses se sont depuis passées. Le roi n'était presque arrivé au Rhin avec son armée, que l'empereur, étonné de cette nouvelle confédération, se trouva en tel désarroi de ses opinions, qu'il rétablit tous les princes et potentats d'Allemagne en leurs anciennes prérogatives et libertés : lesquels, pour cette cause, dépêchèrent soudain ambassades pardevers le roi, pour le remercier de l'aide qu'ils avaient reçue de lui,

' De la part sous-cnt. dans la Bibliothèque historique du père

' Là dessus , voy. les Lettres , III , 6. Lelong, t. II, p. 226 et suiv.

3 Dans le sens du latin olim, jadis. " Beaucoup de lettres, surtout parmi

^ Voy. à ce sujet, dans les Hecher- celles qui concernent les affaires pu-

ches , le 1^' cbap. du Ht. VIII, et plus bliques , sont adressées au seigneur de

liaut,danscc volume, lap. 94, ainsi que Fonssomme, que Pasqnier appelle l'un

la lettre 4 du liv. III. On peut également «de ses premiers et anciens amis » :

consulter deux articles de Charles No- Lettres, XXI, 1.

dier, • des essais tentés au seizième sié- ' Ce fut eu 1552, après la hataille

clepour la réforme de l'orthographe, » de Muhiberg, que les princes allemands

d^ns les Mélanges tirés d'une petite bii implorèrent le secours de Henri II :

bliothèque, in-S", Crapelet, 1829, celui-ci se déclara en effet « le défeu-

p. 138-142, 260-267. seur de la liberté germanique » ; mais

•'• C'est la lettre 11 du liv. F'' ; cf. de l'expédition qu'il avait préparée à

Thou, 1. XI, f. II, p. 311-324 de la tra- grands frais pour justifier ce titre fut

duction française ; etc. — A l'égard des arrêtée tout à coup par l'accommode-

autres bistorieus ou auteurs de mé- ment que les princes conclurent avec

moires que l'on peut rapprocher de la l'empereur, et qui donna naissance a

partie historique de la correspondance, la paix de l'assaii . Voy. surcetévéne-

il serait (rop long de les nommer ici : ment Ronsard, llijmnes, I, 4, t. Il de

on en trouvera rénuniéii'tidii détaillée ses OEuvres, p. 996.

ayant par son moyen lecous ' la liberté, qui leur était plus chère que la vie ; et dès lors même lui baillèrent le titre de prolecteur de la liberté germanique. Le roi les reçut avec un favorable accueil, et à l'instant rebroussa chemin. A son retour, il remit sous son ancienne protection Metz , Toul et Verdun , villes impériales ; quoi faisant , il a grandement flanqué , du côté de la Champagne, notre France contre les avenues des étrangers. Je crois que vous serez d'accord que jamais entreprise ne réussit plus à souhait que cellelà, que sans coup férir notre roi, n'étant ni vu ni venu^, ait atteint au comble de son intention ; mais la suite en a encore été plus belle. L'empereur, fâché que tous ses desseins se fussent, comme un tourbillon, tournés en fumée, et aussi estimant que c'était faire brèche à sa mémoire si pendant sa dignité impériale ces trois villes tiemeuraient sous la protection des Français, délibéra de pousser de sa reste '.

Il fait un grand amas de gens; et, pour ne nous donner temps de respirer, vient mettre le siège devant la ville de Metz, sur la lin de l'aulomne. Le roi avait été devant averti de cette entreprise, et à cette cause y avait dépéché M. de Guise pour son lieutenant général , qui s'y était transporté , suivi d'une bonne troupe de gens de guerre; et parce qu'il prévoyait qu'en peu de temps l'orage devait tomber celle part-^, il serait impossible de vous raconter combien de devoir ce gentil ^ prince apporta à la conservation de la ville : car, après l'avoir fait retrancher et fortitler de toutes paris à suffisance, lui, sachant que la noblesse française est coulumière de courir à vau de route '% la part où l'on commence une guerre, afin d'ôter le désordre, ordonna que tous gentilshommes volontaires, et qui y étaient venus pour leur plaisir, eussent à vider la ville dedans certain temps, ou bien de choisir parti sous l'un des capitaines de la cavalerie ou infanterie, pour avoir logis dedans son quartier et le suivre à toutes saillies , factions et entreprises, fout ainsi que s'ils eussent icçu la solde et fait le serment au roi sous leur charge. D'une même main il envoya chaques bandes aux quartiers qui leur étaient départis , celles des gens de pied

' ( Du verbe recouvre ) recouvré... dans jNicot qu'il commençait aussi à 2 Locution proverbiale : sans, pour être employé avec le masculin, ainsi dire, en raison de sa rapidité, ^ A cet endroit, sur cette ville... <|u'on l'ait vu et qu'il paraisse être ^ Noble , généreux : telle était soutenu.... veut alors l'acception decct adjectif. ■' On a déjà dit que le substantif icsir '' Un toute hâte, avec tumulte.... ••lait alors féminin : cependant on voit

LEïTRliS 223

près (les murailles , atin d'clre voisins des lieux oi'i ils avaient u l'aire la garde , et les gendarmes et chevaii-légers sur le milieu de la ville : enjoignant trcs-étroitement à tous capitaines , gentilshommes et soldais ne faire logis hors leurs quartiers , h peine de punition corporelle. Et alin que l'on fit plus de diligence de resserrer les grains et vins , qui étaient encore dehors , il fut par lui ordonné que dedans quatre jours on mettrait tous les vivres et bétail des villages dans la ville, pour en fournir la munition ' ou les vendre au marché, à tel prix (pie l'on trouverait, *sur peine que, le temps expiré, les gens de guerre en pourraient aller prendre impunémentà discrétion làoù-ils en trouveraient. Et, pour nettoyer la ville de personnes superflues, pour l'épargneraent des vivres, il lit renvoyer à la gendarmerie son train et liagage en ses garnisons ordinaires, sans réserver au gendarme que deux valets et deux chevaux de service, et à l'archer un valet et un cheval, rangeant la cavalerie légère selon l'ordre des archers , et aux gens de pied, de dix en dix, un goujat et six chevaux seulement en chaque bande : fait avertir les citoyens de se retirer où il leur plairait, transportant avec eux or et argent monnayé et non monnayé, et tous leurs meubles, hoi'mis ceux qu'ils trouveraient être nécessaires pour l'hébergement des soldats ; et néanmoins qu'ils les baillassent par inventaire aux seigneurs de Piepape et Saint-Belin , commissaires des vivres, à ce que le tout leur fût conservé. Et, entre autres citoyens, il retint les charpentiers, maçons, ouvriers de fer, pour employer aux remparts, fortifications, et service de l'artillerie, comme aussi maréchaux , boulangers, cordonniei's, chaussetiers, certain nombre de chaque métier, et par exprès barbiers et chirurgiens, auxquels il fit avancer argent pour se fournir de drogues et oignements ^; que l'on n'eût à sonner nulle cloche, sinon celle de l'effroi^; qu'il n'y eut que deux horloges ; que les citoyens n'eussent à sortir de leurs maisons quand l'alarme sonnerait. A chacun des capitaines lit département de chaque quartier, le(piel ils auraient à défendre sans en bouger; et lui et ses compagnies seraient au milieu de la place,

' Subvenir aux besoius de la garni- quier lui-même daus ses Hecherches ,

son... Vlll, 52; de Nicot, voy. son diction-

'' Lénitifs , topiques.. naire, à ce mot ; de llorel, voy. son Tré-

■'■ C'est le beffroi, qui n'était en effet sor, p. 43 et 44; de Ménage, dans son

iin'une tour, du haut de laqueUe on Diclionvnire (Hyinolorihi'ip, t. 1, p. 170.

iloiinait l'alanne dansles rirriiiislaiircs <".f. \e Cloffnlir i\r (\h ('.ani;c , au mot

critiques ; telle est l'opinion <ie l'as- Uelfiedns.

221 LETTBES.

pour y subvenir selon que besoin le désirerait ; que des prisonniers qu'on |)rendrail on tiendrait cet ordre, de ne mettre dans la ville les valets et garçons de fourrage, desquels on n'espérait aucune rançon, afin qu'ils ne consommassent les vivres, ains seulement les gens d'apparence, lesquels on boucherait' en entrant dedans la ville, afin qu'ils ne pussent remarquer chose aucune de notre fortification. Et craignant la longueur du siège, il fit resserrer tout le vin qui se trouvait au quartier des gens de pied en une ou deux caves, sous les clefs des capitaines , pour en distribuer puis après à chaque soldat deux pintes le jour, auxquels il ordonna aussi deux pains chacun de douze onces. ]l réduisit le nombre de douze cents pionniers à six cents ; et, sous ces belles polices, attendit de pied coi l'empereur, qui se vint heurter contre la ville , presque aux faubourgs ^ de l'hiver, voulant, ce semblait, non-seulement combattre les Français , mais le temps même. La plus grande partie de ses gens étaient logés en des loges de bois ou de cuir, afin que si le siège s'acheminait à longueur ils n'eussent à s'attédier. En cette sorte la ville demeura assiégée six mois entiers : pendant lequel temps M. de Guise , voyant être due à ses soldats la solde de deux mois , et qu'il n'était possible que le roi leur envoyât promptemcnt argent, fit battre de la monnaie, et lui donna beaucoup plus haut prix que de sa valeur, sous l'obligation toutefois , à laquelle il se soumettait par cri public, de la reprendre pour autant qu'il la baillerait. Vous pouvez recueillir de tout ceci ()uelle a été la fin du siège ^ : toute telle que vous la pensez. L'empereur s'en est retourné avec sa courte honte '^, tout ainsi qu'il était venu, sans rien faire; si fâché, que le bruit commun est qu'il désire de se démettre de l'empire entre les mains de Ferdinand, son frère, loi des Romains, et aussi de se dépouiller de tous ses royaumes entre celles de l'infant d'Espagne, son fils, et choisir sur ses vieux jours une vie solitaire. Au contraire, le seigneur de Guise est retourné en celle ville plein de gloire et réputation, accueilli du roi et de toute sa cour, avec telle faveur que vous pouvez imagi-

' Dont on banderait les yeux... monrut en 1599 : eUe est signaléee - Abords, approches... comme exacte et intéressante. ■'Il fut levé dans lés premiers jours >« On dit qu'un hommes'en retourne de janvier 1553. Entre les nombreux avec sa courte honte, pour faire enouvrages écrits à ce sujet, et cités par tendre qu'il a reçu l'affront de n'avoir Lclong , t. II, p. 228, on remarque pu réussir en quelque entseprisf : » la relation de ce siège par Bertrand niclionnnirc de Trévoux. fil- Salignac de l.amotte-Fénelon , qui

LETTBES. 225

lier. A son retour, il s'est trouvé au mariage de la fille naturelle du roi', que l'on a solennisc avec une infinité d'allégresses. La masnificence des noees a été faite en la grande salle de Bourbon, environnée d'une infinité de chapeaux ^ et festons de lauriers, apposés en commémoration de tout ce qui s'était passé, dans lesquels était ce distique :

Herculis optasti longas transira columnas : Siste gradura Métis ; haec tibi meta datur.

La rencontre se faisait sur la devise de l'empereur, qui était deux colonnes d'Hercule , entrelacées de ces deux mots , Plus OUTRE ^. Les gens de guerre avaient auparavant aiguisé leurs couteaux pour la défense de cette ville de Metz : le siège levé , les poètes et gens doctes aiguisèrent leurs plumes pour l'illustration et exaltation des tenants, entre lesquels le seigneur de Ronsard a emporté l'honneur 4. Je vous mande toutes ces particularités, et par spécial toute la police qui a été tenue dans Metz, parce que, comme l'on dit qu'en la conflagration générale de la ville de Corinthc, se fit un tel pêle-mêle de l'airain et autres métaux ensemble, que depuis et longtemps après on recherchait par tout le monde le cuivre de Corinthe, pour en faire des tableaux de parade ; au contraire, en la conservation de la ville de Metz, toutes ces belles ordonnances doivent servir, non de tableaux, ains de miroirs, à tous ceux qui dorénavant se délibéreront de soutenir le siège d'une ville. Une chose me réjouit infiniment en ce fait-ci : c'est que , l'empereur ayant failli pour un bon coup à son dessein, je me persuade que cette ville nous est assurée pour un longtemps ; car je

' Diane d'Angoulême, que Henri II ' Parmi les poètes qui célébrèrent la

avait eue de Philippe Duc , demoiselle délivrance de Metz, on mentionnera

piémontaise , qui se fit religieuse après Turnèbe et l'Hôpital : Voy. les vers de

ses couches : voy., sur son mariage avec ce dernier, Epist,, 1. Il, p. 113-117 de

Horace Farnèse, de Thou, 1, XII, t. Il, l'édition d'Amsterdam. Quanta la pièce

p. 349, de la traduction française. Elle de Ronsard, elle se trouve au l*' liv.

épousa en secondes noces François de de ses Poëmes , t. II, p. 1180-1184 de

Montmorency. l'édition citée. Adressée à Charles de

^Couronnes: On appelait particu- Lorraine, elle a pour titre :« La haran-

lièrement chapeau , comme Nicot le gue de très-illustre et très-magnanime

remarque dans son '/"rpior, la couronne prince, duc de Guise, aux soldats de

que les filles portaient au jour de Metz, le jour de l'assaut. » Tel est le

leur mariage. cadre original du brillant éloge ac-

' Cf. l'éloge du duc François de Guise cordé à ce capitaine. On remarque surpar Brantôme , qui cite ces vers de tout dans ce morceau la description Ronsard, faisant la même allusion à du bouclier de François de Guise, sur la devise de Charles-Quint : lequel est décrite l'histoire de Gode- Car le (Icsiiii avait son nuire limiié '^'■<*' ^^ Bouillon, dont les princes lor- Contrelcsnoiiveaiixmuisd'une faible cité, rains étaient réputés les descendants.

22(5 LETÏHES.

ne vois point en nulle histoire qu'après que l'on a failli en un long siège, on ne reprenne puis après longue haleine avant que d'y retourner. Vous voyez comme je ne suis point chiche à vous mander des nouvelles de notre France. Mandez-moi, en contre-échange de même libéralité , de celles de l'Italie, et quel jugement on fait dans Rome de tout ce que je vous écris maintenant. Adieu.

LETTRE m ■.

A M. Sebillet, avocat au parlement de Paris^.

Si les Romains ont été supérieurs aux anciens Gaulois, soit au fait des armes ou des lettres.

Parce que le jour d'hier je vous vis soutenir à outrance que les Romains avaient été supérieurs aux. Gaulois, en prouesse et vaillantise, et qu'au regard des bonnes lettres nous n'entrions en nulle comparaison avec eux, ayant depuis à part moi recueilli mes esprits, j'ai pensé de vous en écrire mon avis , non pour une envie que j'aie de vous contredire, mais parce que de votre opinion en est issue une , de plus dangereux effet entre nous, par laquelle nous autres Français estimons n'avoir rien de bon que ce que nous avons emprunté de la ville de Rome ; et nous étant par ce moyen donnés en proie à l'étranger, depuis, par succession de temps, quelques sots et glorieux Italiens se sont voulus affubler de tel honneur par-dessus nous, qu'ils semblent par leurs écrits nous réputer comme chiffres^ : et néanmoins (permettez, je vous prie, que dès l'entrée de ma lettre je vous serve de ce mets), tant s'en faut que nous devions rien à ce superbe Romain, que soit pour le regard des armes, soit que nous tournions notre esprit aux lettres, il nous en devra de retour.

Je ne veux pas dénier que les Romains n'aient été grands au fait des armes ; mais si faut-il qu'ils nous reconnaissent qu'il n'y eut jamais nation qui les traitât de telle façon , ne qui leur apportât tant de dommage et préjudice comme la nôtre. Je vous alléguerai les victoires qu'obtinrent jadis nos Gaulois en Italie,

' C'est la lettre 12 du liv. I. Cf. doyers : v. sur lui le t. I, p. cxxxiir.

« l'Epitotné de l'uniiquité des Gaules et 3 pins généralement: comme zéros eu

de France, » par Guillaume du Bellay, chiffres. On disait proverliialement

^ Et en outre poète, auteur d'un de qu'un homme était un zéro en chiffre

nos premiers et plus estimés //?"<spoc7i- quand il n'avait aucune autorité et

ques, consacrant même, suivant Loisel, qu'il ne pouvait faire ni bien ni mal à

beaucoup plus de temps à la composi- personne. — Rapprochez ce passage du

tiou de ses vers qu'à celle de ses plai- t. I, p. 6 et suiv.

SOUS la conduite de Bellovese', quaiul, pnur le siège et demeure qu'ils y plantèrent, fut par un long espace de temps appelée Gaule Cisalpine cette partie d'Italie qui fut depuis envahie et occupée par les Lombards. Je me contenterai de vous remettre devant les yeux le sac et ravage de Rome, qui fut sous la conduite de Brennon % lequel apporta tel effroi au Romain, que depuis, tant que sa république dura, il ne s'en put assurer : de sorte qu'à la moindre rumeur de guerre de la part des Gaulois toute la ville de Rome, à un clin d'œil, se mettait en armes , sans exception ni d'âge ni de personnes \ se rendant notre nom si célèbre et redouté en ce sujet , qu'Antiocbe, roi de Macédoine, délibérant guerroyer les Romains, estima qu'il ne pourrait venir à chef de son entreprise s'il ne prenait à sa solde des Gallo-Grecs, qui étaient issus de l'ancienne tige des Gaules '* ; ne considérant pas qu'ils ne tenaient plus de leur ancienne et originaire vertu , et que s'étant habitués dans l'Asie ils avaient, par une longue traite de temps, avec l'air, humé aussi la mollesse et délicatesse des mœurs de ce pays-là. Que si nous voulons venir a Jules César, que l'on récite avoir été subjugateur de nos Gaules, si vous le pensez tel, vous vous abusez : parce que les Gaulois se subjuguèrent eux-mêmes, par un malheur qui est presque familier à tous peuples, quand leur état se doit changer ; je veux dire par les guerres civiles et intestines qui lors voguaient dans les Gaules, lesquelles furent tout de même façon renversées, comme la ville de Rome, quelque temps après, par les factions et divisions qui s'y présentèrent. Mais encore, en ce malheur-là, eumcs-nous cet heur, que la fortune n'apprêta telle faveur à César, sinon afin (|u'ayant réduit sous sa dévotion les Gaulois, les tenant en rang non de vaincus, ains de ses confédérés , il se préparât puis après, par leur vertu, une voie pour ruiner et mettre à Un toute la gloire de Rome. Ce que reconnaissant tenir principalement des Gaulois, étant venu à bout de ses affaires, il donna séance aux chefs et principaux au sénat de Rome, en reconnaissance des bons offices qu'ils lui avaient faits ^. Et combien que pendant l'Empire nous fussions

' Voy. Tite-Live, V, 34. de Reiske, p. 771-776. Cf. les Leilrrs

^ Ou Breunus : voy. le récit très- de Pasquier, IX, 10.

détaillé (Je son expédition dans Plu- ■* Il s'agit d'Antioclius le Grand, roi,

tarqiic, fiede Camille, du c. 23 auc.53 non pas de Macédoine, mais de Syrie,

de la traduction d'Ainyot. Voy, Tite-Uve,XXXVll, 18, 40,5!, 60;

' Voy. sur ce que les Uomains ont et l'Épitomr, cité de du Bellay, p. 44,

appelé '/»(mt//c f(fn(/(j/.s une savante dis- au v°.

sertaliou de lUiaull , t. I <lu l'Iularque - Suétoiie, I ie de Ci'sar, c. 76 et Hli.

réduits sous l'obéissance des empereurs, si est-ce que pendant ce temps nous leur servîmes de perpétuel exercice pour les tenir en cervelle ' : jjarce que, de soixante en soixante ans , nous leur remuâmes toujours quelque nouveau ménage, jusques à ce qu'après plusieurs révolutions d'années, les Français s'étant emparés de nos Gaules , enlin l'empire de Rome tomba en la personne de notre Charlemagne ; et comme ainsi soit que toute la fleur et puissance de l'Empire eût été longtemps auparavant transportée par Constantin en la ville de Byzance, depuis appelée Constantinople, encore ne se put cette ville au long aller garantir de nos forces, parce qu'elle fut prise par nos Baudouin , comtes de Flandre, qui y commandèrent l'espace de soixante tant d'ans ^ Et s'il vous plait passer plus bas , et descendre à la mémoire de nos bisaieux, ne voyezvous un roi Charles huitième avoir fait trembler une Rome : afin que " je ne vous fasse récit d'un Bourbon' du temps de nos pères?

Au contraire, vous verrez que quand elle a été oppressée par nations étrangères et qu'elle a imploré notre aide, non-seulement nous ne lui avons déniée, mais qui plus est, l'avons rétablie en son ancienne dignité et grandeur : vous avisant , au demeurant , que notre Gaule ne fut jamais dégarnie de grands personnages, faisant profession de la connaissance tant de la philosophie naturelle que morale. En quoi ils furent tant renommés, que plusieurs anciens estimèrent que des bardes et druides, qui maniaient et la théologie et la philosophie des Gaulois, la philosophie avait pris sa première source et origine -♦ ; et les autres, que les Grecs mêmes avaient emprunté d'eux leurs caractères^ : accompagnant, outre plus, tous

' Anxiété, agitation. Locution pro- nationales françaises, en 1826.

verbiale , suivant le Dictionnaire de •'' Du connétable de Bourbon, qui pé-

Trévoux : a On dit qu'on a rais quel- rit au moment où il escaladait les mu-

qu'un en cervelle, qu'on le tient en railles de Rome, en 1527.

cervelle , quand on l'a mis en peine , ^ Voy. à ce sujet le Recueil de l'A-

en inquiétude ; quand on lui faites- cadémie des Inscriptions, t. V, Hist.,

pérer quelque chose dont il attend le p. 320-323; t. VI, Màm., p. 251 : cf.,

succès, » Ainsi Destoucbes, dans le ibid., t. XIX, p. 483 et suiv., un mé-

Philosophe marié , act. I , se. 2 : moire de Ouclos sur les druides et les

Son indiscrétion, qui me tient pn cervelle... bardes de la Gaule.

■' De soixante et tant d'années : plus * Guill . du Bellay, dans son ouvrage

exactement de prés de soixante an- cité, p. 21, au v°, se rapproche de cette

nées, l'occupation de Constantinople tradition, en disant que les Gaulois,

par les Latins ayant duré cinquante- lorsqu'ils « édifièrent une ville en

huit ans : Voy. V Histoire de fempire une île de Seine, la nommèrent Lute-

de Constantinople sous les empereurs tia , en langue grecque , dont ils

français, par du Gange, Paris, in-f", usaient alors. » Cf. ce passage avec les

1657 ; elle a été réimprimée par M. Bn- p. 95 et suiv. de ce volume, cbon, dans sa Collection des ('hroniqnes

leurs discours d'une telle grâce, que les Romains mêmes, lorsqu'ils n'étaient aveuglés de jalousie, célébraient entre tous les autres pays la faconde des Gaulois ' de telle manière, qu'ils estimaient qu'ils servaient d'exemple et patron aux nations circonvoisines^. Une chose sans plus en eux me déplaît, qu'ils contemnèrent ^ de rédiger leurs sens et conceptions par écrit ■*, donnant à entendre leurs secrets de main en main seulement ; dont les Grecs et puis les Romains surent fort bien faire leur prolit à nos dépens. S'il vous plait de reconnaître sans passion toute l'ancienneté, vous trouverez que je ne dis rien qui ne soit très-véritable; et en pétillent^ toutes les écoles d'Italie , si bon leur semble. Quant à vous , si vous avez rien^ à me répliquer sur ce que dessus, la porte vous en est ouverte. Adieu.

A M. de Querquifinen, seigneur d'ArdiviUiers ^.

Quelle est la vraie naïveté de notre langue et en quels lieux il la faut chercher.

Vous n'êtes pas le premier qui êtes de celle opinion, et y en a une inlinilé en France qui estiment avec vous qu'd faut puiser l'idée et vraie naïveté de notre langue de la cour de nos rois, comme séjour et abord général de tous les mieux-disants de la France. Si

' M. Villemain, dans le Tableau de douneat aux Italiens ce genre de supé-

ia Littérature au dix- huitième siècle, riorité : voy. V lissai historique sur

2« édit., t. Il, p. 36, parle de « ce vif et Budé par M. Rébitté, 1846, p. 233 235.

clair langage quele vieui; Caton attri- s Trépignent (de colère)...

huait à la nation gauloise, au même ^^ Sens ancien de ce mot : quelque

degré que le génie de la guerre : Duas chose : voy. V Essai sur Pasquier,

res gensgallica industriosissime perse- p. l,\.x.^v.

quitur, rem militarem et argute lo- ' C'est la lettre 12 du liv. II. On

S»i- » peut en rapprocher les Dialogues de

'-! Voy. àce sujet Juvénal,5a«., I, 44; Henri Ktienne « sur le langage frau-

VII, 148; XV, lU; Suétone, lie de çais italianisé, » 2 vol. petit in-8°, Pa-

Caligula,c.2Q;Ï3ii:\ie,Âgrlcola,c.2\. ris, 1579, dont M. du Uoure a donné

Cf. les Lettres deNic. Pasquier, VU, 1. dans son Jnalectabiblion, t. II, p. 43,

3 (Mot qui vieillissait au temps de une piquante analyse, et deux lettres

Pasquier) dédaignèrent... de ISic. Pasquier, IV, 14, et VU, 1.

"* C'est ce que regrette également s c'est un des correspondants les

du Bellay, dans l'ouvrage mentionné plus assidus de Pasquier, inconnu

plus haut. Guill. Budé, dans son d'ailleurs. 11 est bien question dans la

livre Bfi Msse, pul)Iié en 1514, se plaint Bibliothèque de du Verdier, au t. I,

aussi, avec la même chaleur de pa- p. 350 de l'édition donnée par Rigoley

triotisme, que les Français, par suite de Juvigny, d'un Claude de Kerquifi-

d'un préjugé trop répandu, soient ré- nen, qui traduisit vers 1570 quelque»

pûtes incapables de réussir dans les ouvrages italiens et espagnols; mais

belle.s-Iettres, et <jue, pleins d'une ex- rien n'autorise à penser que celui-ci

ctssive défiance d'eux-mêmes, ils aban- soit le correspondant de Pasquier.

VOUS me disiez que c'est là où il faut aller pour apprendre à bien faire ses besognes', je le vousallouerais' franchement; mais poiirapprendre à parler le vrai français, je le vous nie tout à plat. Au contraire (voyez, je vous prie, combien je m'éloigne en ceci de vous), j'estime qu'il n'y a lieu où notre langue soit plus corrompue. De ceci la raison est bonne : car comme ainsi soit que notre langage symbolise ordinairement avec nos mœurs, aussi le courtisan, au milieu des biens et de la grandeur, étant nourri à la mollesse, vous voyez qu'il a transformé la pureté de notre langage en une grammaire tout efféminée, quand , au lieu de )-oiiie. alloit, tenait et venoit, il dit maintenant, reine, allet, tenct et venet^.Je vous passe sous silence dix mille autres particularités, ne m'étant proposé d'offenser ceux qui ont puissance de nous offenser. Bien puis-je dire que le peu d'étude qu'emploient les courtisans à bien parler fait que je ne les choisirai jamais pour maîtres d'une telle école 4. Vous penserez par aventure que je veuille donner cette louange à notre palais. Si vous le pensez, vous vous abusez. Je ne dis pas que le bien dire no soit une propriété et vertu qui dut être annexée à notre état ; mais je ne sais comme le malheur veut que la plupart de nous non-seulement ne s'étudient d'user de paroles de choix, mais, qui pis est, le faisant, il y a je ne sais quelle jalousie qui court entre les avocats mêmes d'imputer non à louange, ains à une affectation, l'étude que l'on y veut apporter : qui est cause que plusieurs, ores qu'ils le puissent faire , sont contents mieux penser et moins dire.

Quoi donc , est-il impossible de trouver entre nous la pureté de notre langue, vu qu'elle ne fait sa demeure ni en la cour du roi ni au palais? Vous entendrez, s'il vous plait, quelle est mon opinion, .le suis d'avis que celte pureté n'est restreinte en un certain lieu ou pays, ainséparse par toute la France. Non que je veuille dire qu'au langage picard, normand, gascon, provençal, poitevin, angevin, ou tels autres, séjourne la pureté dont nous discourons. Mais tout

' Ses affaires, sa fortune... verve par mademoiselle de Goiirnay,

^ Vous l'accorderais... dans un ouvrage qui parut en 162H :

■' On peut rapprocher de cette obser- « Défense de la poésie et du langage

vation celles de H. Ktienue sur ce mot des poètes. » Le chevalier de .Méré, qui

<le reineen particulier, dans le premier connaissait si bien les courtisans , leur

des /)i«/o(7«es cités : « N'est-il pas beau, reprochait aussi, un peu plus tard,d'al-

dit-il,d'ouïr prononcer rfine au lieu de térer la langue par leur goût pour le

roine, comme s'il s'agissait d'une grc- néologisme : « Si des expressions nou-

nouille , d'autant qu'on nomme chez veUes sontauprés des courtisans, dil-il

nous la grenouille rf ne de rano: bien- 'OEuiu-es posthumex , p. Ui4 ), rien ne

tôt on prononcera rej au lieu de roi .''...» ics ohlige tant à parler que pour s'en

' l.a même pensée est traitée iivr-c servir. »

ainsi que l'abeille volette sur une et autres fleurs , dont elle forme son naiel ', aussi veux-je que ceux qui auront quelque assurance de leur esprit se donnent loi de fureter par toutes les autres langues de notre France, et rapportent à notre vulgaire tout ce qu'ils trouveront digne d'y être approprié ^ ; car, même en un besoin, voulant représenter un esprit tel qu'est celui du Gascon, je ne douterais d'emprunter de lui le mot (ïescarbillat, qui est né au milieu de l'air du pays pour designer ce qu'il est^. Et non-seulement désiréje que cette emploite*^ se fasse es pays qui sont compris dans l'enceinte de notre France, mais aussi que nous passions tant les monts Pyrénées que les Alpes, et trafiquions avec les langues qui ont (|uelque communauté avec la nôtre , comme l'espagnole et l'italienne : non pas pour ineptement italianiser, comme font quelques sotars^, qui, pour faire paraître qu'ils ont été en Italie, couchent à chaque bout de cliamp quelques mots italiens. Il me souvient d'un quidam, lequel demandant sa berrette pour son bonnet, et se courrouçant à son valet qu'il ne lui apportait, le valet se sut fort bien excuser, lui disant qu'il estimait qu'il commandât quelque chose à sa chambrière Perrette. Et l'autre , au lieu du bonjour français , faisant un mal façonné buongiorne à un sien voisin , à peine échappa-il de venir aux mains pour cette sotte courtoisie, d'autant que l'autre pensait qu'il l'eût appelé bougcronne^. Comme en cas semblable, puis n'aguère', me promenant avec un gentilhomme accort , l'un de mes compagnons me saluant du buondi italien , je pensais, me dit l'autre en se moquant, qu'il voulût dire que vous bondissiez. J'ai usé de propos délibéré, en ce lieu, de ce mot accort^,

' Comparaison classique, aimée aussi d'où l'on a fait emplette , avait cours

de Montaigne, et qu'il emploie, entre également: « Le maiùemeat et emploite

autres passages, au c. 25 du liv. I, t. 11, des beaux esprits donne prix à la lan-

p. 17 de redit, in-18 de 1825. gue , a dit Montaigne, Ess., III, 5; cf.

2 Ainsi Montaigne veut que l'on ib., c. 9, où ce mot est souvent répété.

« crochette et furette tout le magasin ^ Un sotard, c'était un homme non

des mots et des figures..., pour repré- lettré, un ignorant,

senter ses conceptions » : Ess., III, 5. ^ BoMgeronner , c'était commettre le

Lui-même, comme on le sait , appelle péché de sodomie. Ce mot venait du

à son aide dans ce but les divers nom Ae Bulijare , que l'on donn'STt , en

idiomes qui lui sont familiers : car haine du peuple qu'il désignait pri-

« les formes de parler comme les her- mitivement , aux sodomites , comme

tes s'amendent et fortifient en les trans- aussi aux Albigeois et à quelques au-

plantaut. » Ibid. très hérétiques : de là le terme bas de

•* Fasquier s'est en effet servi de ce bougre.

mot dans ses Recherches, Vlll , 1: 'C'est-à-dire, il n'y a guère depuis

v. plus haut, dans ce volume, la p. 91. lors : il y a peu de temps...

M.e sub.stantif masculin emploi était " Voy. surce termcla p. 28 de ce vol.,

toutefois usité dès cette époque, comme not. 3. on le voit dans Nicot : mais emploite ,

qui est emprunté de l'italien, aussi bien que réussir ; mais le temps nousies a naturalisés. Je ne dirai pas imboscadc , comme faisait le soldat sous le règne du roi Henri second, pour dire qu'il avait été a la guerre de Parme, ou au voyage de M. de Guise". Le mot d'embûclie nous est très-propre et naturel. Et à mon grand regret dirai cavulerie, infanterie, enseigne coloneUe , escadrons^, au lieu de chevalerie, piétons, enseitjne coronnle^, bataillons ■* ; mais pourtant si en userai-je, puisque l'usage commun l'a gagné, contre lequel je ne serai jamais d'avis que l'on se heurte^. Ce que je vous dis est pour vous montrer qu'il faut ménager les autres vulgaires dans le nôtre, mais avec telle dextérité que l'on ne s'en aperçoive. .Equicole, en son livre de V Amour, dit que Pétrarque acquit la vogue entre les siens pour ne s'être seulement arrêté au langage toscan, ains avoir emprunté toutes paroles d'élite, en chaque sujet, de diverses contrées de l'Italie, et les avoir su naïvement adapter à ce qu'il traitait. Je serai plus hardi que lui, et dirai que tout ainsi que ses amours hébergeaient au pays de Provence, et qu'il vivait en la cour du pape, qui lors séjournait en Avignon, aussi mendiail plusieurs mots qu'il sut fort bien adapter à ses conceptions. Le semblable devons-nous faire, chacun de nous en notre endroit, pour l'ornement de notre langue, et nous aider même du grec et du latin, non pour les écorcher ineptement , comme fit sur notre jeune âge Hélisaine*', dont notre gentil Rabelais s'est moqué fort à propos

' Sur ce voyage Toy. les Lettres, troupes; enseigne coronale, l'enseigne

IV, 20. portée devant l'armée. Les Italiens ap-

'^ Ronsard a dit scadrores, terme que pelant (ro(onne/(o celui qne nous nom-

l'on voit encore employé par Racan : mions coronal, nous avons dit nous-

De scadrons ennemis on a vu sa valeur mêmes coronnel, puis colonel, quia pré-

Peupler les monuments et déserter la terre; valu vers la fin du seizième siècle.

Les monumen<5 désignent icilestom- V. au reste, pour les diverses étymolo-

heaux, et déserter veut dire ravager, gies attribuées à ce dernier mot, le 7)îc-

Quant au mot italien squadrone , que tionnaire de Ménage, t. I, p. 401, et

nous avons emprunté, et dont nous aussi Brantôme, 5' partie des f^ies des

avons fait pareillement celui d'escadîT, hommes illustres, Disc. 89, art. 1. il vient du latin quadra ou quadrum, * Revoir pour ces mots la p. 110 de

figure carrée, carré, d'où quadratum ce volume.

agmen, dont se sert TibuUe au liv. IV 5 C'est que pour le langage, comme

dé ses Élégies, I, v. 101, l'a dit Varron, « populas in sua po-

Seu sit opus quadratum acies consistât in testate , singuli in illius : » De lingua

[agmen. latitia , IX, 6.

Dans la basse latinité on a dit, avec * Les commentateurs de Rabelais sont

le même sens, scala et scadrn , d'où , loin de s'accorder sur la personne ainsi

comme le remarque du Cange, escarfcoi» nommée. C'était, suivant Le Motteux,

peut paraître également dérivé : cf. un homme de Limoges , et suivant Le

Ménage, Die*, étijm., t. I, p. 545. Uuchat, une demoiselle picarde. II y

3 En basse latinité on appelait troro- a apparence, remarque a. rel égard

iidias celui qui marchait en tète des de .Messy, que l'erreur est du côté de Le

LETTBES.

2ââ

on la personne de l'écolier Limousin, qu'il inlroduit parlant à Pantagruel en un langage écorche-latin ' ; mais avec telle sobriété que, comme le bon estomac qui ne se charge point mal à propos de viandes ne les rend morceau pour morceau , ains les digère et transforme en un sang pur, qui s'étend et distribue par toutes les veines, jetant le marc es lieux les plus vils , aussi nous digérions et transformions doucement en notre langue ce que trouverons pouvoir faire du grec et latin ; et ce qui sera insolent', que le rejetions libéralement, faisant ce perpétuel jugement en nous qu'il y a plusieurs choses bienséantes en chaque langue qui seraient de mauvaise grâce en la nôtre. Mais surtout me semble qu'il y a un chemin que nous devons tenir en ce fait ci. Je veux que celui qui désire reluire par-dessus les autres en sa langue ne se lie tant en son bel esprit, qu'il ne recueille et des modernes et des anciens, soit poètes ou qui ont écrit en prose, toutes les belles fleurs qu'il pensera duire ^ à l'illustration de sa langue. Nulle terre , quelque fertile qu'elle soit, n'apporte bon fruit si elle n'est cultivée. Je souhaitequ'il lise et un Romande la rose, et un maître Alain Chartier, et un Claude de Seissel, et un maitre Jean Le Maire de Belges, duquel M. de Ronsard tira tous les plus beaux traits de l'hymne triomphal qu'il fit sur la mort de la reine de Navarre (et le même Jean Le Maire se fit riche de quelques belles rencontres des Pierre de Saint-Cloct et Jean le Nivellet^, qui écrivirent en vers de douze syllabes la vie d'Alexandre, que nous avons de là nommés Alexandrins) : non pas pour nous rendre antiquitaires, d'autant que je suis d'avis qu'il faut fuir cela comme un bane ou écueil en pleine naer; ains pour les transplanter entre nous, ni plus ni moins que le bon jardinier, sauvageon ou vieux arbre, ente des greffes nouveaux^, qui rapportent des fruits souefs*". Je veux encore queceluiraéme que je vous figure ne contemne nul, quel qu'il soit, en sa profession : pour parier du fait aiililaire , qu'il halène ' les capitaines et guerriers ; pour la chasse , les veneurs; pour les finances , les

Motteux. Dans l'écolier limousin quel- 3 ( Conducere ) convenir...

ques-uns ont cru aussi reconnaître Ko- ^ Ou Jean li Névelois, comme Paa-

ger Martial ou même Ronsard Pour quier écrit ce nom dans ses i!ee/i(?rc/iej;,

d'autres suppositions encore à ce su- Vil, 3: voy. t. l'' de cette édition,

jet, voy. l'édit. f'aiiorum des OEuvres p. 241.

de Rabelais; Paris, 1823, t. Il, p, 136- ■'' Ente sur un arbre venu sans cul-

I50;cf. t. VIU, p. 321. ture, ou jeune ou vieux, des greffes

' Pantagruel ,11,6. nouvelles : dirait-on aujourd'hui.

' C'est l'acception latine ; inu.*ilé, '' Pleins de douceur.

''(range, déplacé ■ Fréquente , entretienne...

trésoriers; pour la pralitiiie, les gens du palais; voire jusques aux plus petits artisans en leurs arts et manufactures : car comme ainsi soit que chaque profession nouirisse diversement de bons esprits, aussi trouvent-ils, en leur sujet, des termes hardis, dont la plume d'un homme bien écrivant saura faire son profit en temps et lieu , et peut-être mieux à propos que celui dont il les aura appris'.

Un jour, devisant avec des veneurs du roi, et les sondant de tous côtés sur toutes les particularités de la vénerie, entre autres choses l'un d'eux me dit qu'ils connaissaient la grandeur d'un cerf par les voies , sans l'avoir vu : ah (dis-je lors) voilà en notre langue ce que le latin voudrait dire ab unguibus leonem, et de fait il m'advint d'en user par exprès au premier livre de mes lieclierches ^. au heu qu'un écolier, revenant frais émoulu des écoles, eût dit reconnaître le lion par les ongles. Une autre fois, devisant avec un mien vigneron , que je voyais prompt et dru à la besogne, je lui dis, en me riant, qu'il serait fort bon à tirer la rame : à quoi il me répondit promptement que ce serait très-mal fait , parce que les galères étaient dédiées pour les fainéants et vauriens, et non pour lui, qui était franc au trait. Recherchez telle métaphore qu'il vous plaira, vous n'en trouverez nulle si hardie pour exprimer ce qu'il voulait dire ; laquelle est tirée des bons chevaux qui sont au harnais : dont je ne me fusse jamais avisé, pour n'avoir été charretier; un pitaud de village me l'apprit. Achetant un cheval d'un maquignon, et lui disant qu'il me le faisait trop haut : défendez-vous du prix (me lit-il); je marquai dès lors celte chasse, qui valait mieux, ce me semblait, que le cheval que je voulais acheter. Quand nous hsons quelquefois : reprendre nos anciens arrhements , pour dire que nous retournions à notre premier propos , de qui le tenons-nous que de la pratique ^ ? Quand sur un même sujet nous disons : retourner sur nos brisées ou sur nos routes, qu'est-ce

' M. Villeinain , dans son exceUente désigner l'appui qui fail dresser la tète

préface du Dictionnaire de l'Académie, du levier, et que les savants appelaient

présente les mêmes considérations, et du beau mol A'hypomoction. Ces em-

leyrette, p. XX,« quel'on ait tropppar- prunts faits, pour un besoin matériel,

1,'né certains termes usités des artisans, à la langue morale, ces espression»

<l qui sont des images ou peuvent eu intelligentes sont précieuses à recueil-

fournir. 11 y a là souvent , ajoute-t-il , lir ; Shakspcare en est rempli dans sa

une invention populaire , qui fait par- langue poétique et populaire. »

lie de la langue, et qui ne change pas, - Au c. l'^"' : voy. le tome 1" de cette

comme les dénominations imposées édition , p. 4.

par les savants. Furetiére avait raison '(.'est la langue et l'usage du liar-

ile regretter le non» énergique A'or- rcau. iHeil, employé par les ouvriers pour

autre chose que métaphores tirées de la vénerie ? Il y en a dix mille autres sortes dont pouvons nous rendre riches en notre langue, par la dépouille de toutes autres professions, sans toutefois les appauvrir : qui est un larcin fort louable, et dont on n'eût jamais été repris dedans la ville de Sparte'. Qui suivra celte voie, il atteindra, à mon jugement, à la perfection de notre langue, laquelle bien mise en usage est pleine de mots capables de tous sujets ; et n'y a rien qui nous perde tant en cela, si non que la plupart de nous, nourris dès notre jeunesse au grec et latin, ayant quelque assurance de notre suffisance , si nous ne trouvons mot à point , faisons d'une parole bonne latine une très-mauvaise en français : ne nous avisant pas que cette pauvreté ne provier\J de la disette de notre langage, ains de nous-mêmes et de notre paresse. En quoi il nous en prend presque tout ainsi comme à plusieurs de nos médecins, lesquels, ayant été nourris, en leurs jeunes ans, en Hippocrate, Galien, Avicenne, etautres teIsauteurs,vont rechercherles simples au Levant, contemnant ceux qui naissent à leurs pieds, selon la tempérie de l'air, qui se conforme à la température de nos corps. Vous me direz que cette étude est inutile et non nécessaire, vu que les langages vulgaires se changent de siècle en siècle^? Vous dites vrai, si je ne désirais que la parole ; mais je souhaite qu'elle soit accompagnée de sujet qui provienne de notre fonds et estoc, bref, que ce soit un corps solide, auquel les paroles ne servent que d'accoulrement et de lustre^ : mais de cette particularité nous en discourrons une autre foisensemblement plus à loisir. Adieu.

' Ainsi Montaigne, III, 5, disait qu'il « Nos auteurs les plus élégants et les

n'était rien qu'on ne fit du jargon de plus polis deviennent barbares en peu

nos chasses et de notre guerre, qui est d'années»: voy. la préface de la dernière

lin généreux terrain à emprunter.» édition du Dictionnaire de fjcadàmie ,

H. Etienne, dans Iul Pivcellence du lan- p. V|||.

(lage français , signalait aussi la véne- 3 c'est là ce langage nerveux et so-

rie et la fauconnerie « comme des arts lide dont parle Montaigne, où o le

qui fournissaient beaucoup de rares et sens éclaire etproduit les paroles, non

précieux meubles dont se servait notre plus de vent, ains de chair et d'os, »

langue; » p. 84. Cf. ib., p. 92. III, 5. Ainsi , à peu près, Bossuet vou-

■•' Cf. les Recliercltcs , VIII, 3; et les lait que la rhétorique fût non pas « une

Essais, 111, 9: « .Selon la variation discoureuse dont les paroles n'ont que

continuelle qui a suivi notre langage, duson,.. maisque, saine et vigoureuse,

remarque Montaigne, qui peut espérer elle donnât aux arguments nus que la

que sa forme présente soit en usage d'ici dialectique avait assemblés, comme des

à cinquante ans? Il écoule tous les jours os et des nerfs, de la chair, de l'esprit

de nos mains, et depuis que je vis et du mouvement : » Lettre à luno-

s'est altéré de moitié. » lin effet, Pélis- cent .XI sur l'instruction du Dauphin ,

son disait encore avec vérité, vers Iti-jO; C 8.

A M. de Thiard, seigneur de Bissy^.

Sommaire recueil des mœurs du roi Louis onzième.

Jamais courtoisie ne se trouva qui n'ait été suivie d'une récompense en une ou autre sorte, et quelquefois lorsque moins ou y pense. A quel propos cela ? Pour vous dire qu'il y a quatre ou cinq jours que , passant devant la maison de l'un de mes compagnons , je le voulus visiter ; et, après avoir fait quelques tours dans sa salle, je demande de voir son étude. Soudain que nous y sommes entrés, je trouve sur son pupitre un vieux livre ouvert. Je m'enquiersde lui de quoi il traitait ; il me répond que c'était l'histoire du roi Louis onzième, que l'on appelait la Médisante ^. Je la lui demande d'emprunt, comme celle que je cherchais il y avait longtemps, sans la pouvoir recouvrer. Il me la prèle; hé vraiment (dis-je lors), je suis amplement satisfait de la Visitation que j'ai faite de vous : ainsi fussé-je promptement payé de tous ceux qui me doivent ! J'emporte le livre en ma maison , je le lis et digère avec telle diligence que je fais les autres; on un mot, je trouve que c'était une histoire, en forme de papier journal, faite d'une main peu industrieuse, mais diligente ^ et non partiale, qui n'oubliait rien de tout ce qui était remarquable de son temps : tellement qu'il me sembla

' c'est la lettre 8 du liv. III. Citée éloge dans ses Recherches et ses Letli es, tout entière par M. Casimir Delavigne Jui consacra une épitapbe où l'on reentête de son Aouis A7 , elle forme la marqne cet hémistiche, emprunté à préface de cette tragédie, représentée Ovide; Omnia Ponius erat.Le cavà\oal pour la première fois, sur le théâtre Thiard de Bissy, qui fut le successeur français , le 11 février 1832. Cf. l'Uis- de Bossuet dansTévêché de iMeaux,destoire de Louis XI, par Matthieu, 1610, rendait de cette illustre maison. Rein-f°, et celle de Varillas, La Haye, lativemeut à Poutns, on peutconsulter in-12, 1685. On sait que Montesquieu la liiblioihèque de du Verdier, t, 111, avait écrit une Histoire de Louis XI, p. 363, surtout la Kolice de Mariii dont le manuscrit a malheureusement o sur sa vie et ses onvrages, suivie péri : celle de Duclos (4 vol. in-12, La de la généalogie de cette maison... », ilaye, 1745) ne la remplace pas. Neuchàtel, in-8", 1784.

- Pontus de Thiard était né en 1521, 3 Autrement dit la Chronique scanau château de Bissy, dans le diocèse detleuse : voy. sur cet ouvrage et sou de Màcon. 11 se distingua dans les auteur la Bibliothèque Itistorique de lettres par beaucoup de productions Leloug,t. Il, p. 197 et 198. Cf. un niéfort goûtées de son temps, dans les moire de l'ahbé LeBoeuf, /ietueiV de i'.^affaires par la loyauté de son carac- carirmie des Inscriptions, t. XX, p. 22-1. 1ère et son dévouement à la cause de ' Les idi lions précédentes portent Henri 111. .4 sa mort , arrivée en 1K05, («oin.s diligente , ce que j'ai cru devoir l'asquier,qni lemenlionnesouvenl avec rectifier, comme évidemment fautif.

(|u'il n'y avait que les médisanls qui la puissent appeler médisante '. Appelez-vous médisance, en un historiographe, quand il vous étale sur son papier la vérité toute nue ? Nul n'est blessé que ()ar soimême. Le premier scandale provient de celui qui fait le mal, et non de celui qui le raconte. Je pensais auparavant que cet auteur se fût seulement voué à la recherche des vices de Louis onzième. Il n'en est rien : ayant d'une même balance pesé les vertus et vices ensemble. Mais s'il vous plait rechercher l'histoire médisante de ce roi, vous la trouverez vraiment et sans hypocrisie dans Claude de Seissel, en l'Apologie de Louis XII % où il met sa vie au parangon ^ de tous les autres rois de France ; et quand il arrive à celle de Louis XI croyez qu'il fait un fort bel inventaire de ses mœurs. Au contraire, Philippe de Comines fait profession expresse de le célébrer 4, voire le mettre à la vue de tous les princes, pour leur servir d'exemple, ainsi que Xénophon un Cyrus : tous deux certes grands personnages ; cetui-là évèque de Marseille ^ , et qui par plusieurs beaux livres qu'il a faits, même celui de notre loi salique ^, a montré combien il avait de bon sens; cetui, seigneur de marque, qui avait de son temps bonne part à toutes les affaires d'État de notre royaume. Voyez donc quelle foi historiale nous pourrons recueillir de ces deux auteurs; et néanmoins l'un et l'autre a dit vérité : car, comme Dieu balance en nous les vertus par le contre-poids de

' Lelong remarque pareillement, au ancienne acception, G. Naudé, dans

passage cité , qu'elle est assez mal nom- son jVascurat, p. 549, appelait Henri i V

mée, puisqu'elle ne médit de personne, « le parangon des rois. »

pas même de Louis XI, et que si elle f Voy. ses lUémoices récemment réédi-

renferme quelques traits qui sont à la tés par mademoiselle Dupont, aux frais

honte de ce prince, elle parle souvent de la Société pour l'histoire de France,

de lui d'une manière avantageuse. en 3 vol. in.8", 1S40-1847. Gabriel Naudé

2 Voici le titre primitif de cet ou a voulu donner une sorte de complé-

vrage : « Les louanges du roi Louis XII, ment à ces mémoires dans son « ^dcli-

composées en latin par Claude de Seis- tion à VHistoire de Louis XI », Paris ,

sel , et translatées par lui du latin en in-8°, 1630.

français », Paris, in-4", 1508: voy. sur s nepuis archevêque de Turin, et mort

ce livre et l'auteur, qui devait sou en 1520, dans la possession de cette

nom à un endroit du Bugey dont il était dignité.

originaire, la Bibliothèque de Lelong, '^ La Loi salique des Français, Paris,

t. 11, p. 212. 1540, in-S" : mais la composition et

■' En comparaison avec celle .. Pa- la publication première de ce traite

ragon ou parangon signifie au propre, paraissent remonter au règne de (,har-

dit Nicot, « une choses! parfaite qu'elle les VllI. Seissel y discute et combat les

est comme une idée (un type) à la- prétentions de la famille royale d'An-

quelle on rapporte toutes les autres de gleterre sur la couronne de France,

son espèce, pour savoir à quel degré On peut voir l'analyse de cet ouvrage

de perfection elles atteignent. » Ce mot dans la «(fe/ioZ/if'/"'' de Lelong, t. Il,

existait encore nu milieu du dixsep- p. 845, et dans V .Inaleclubiblion de

tiéme siècle, et couforménient n son M.duRoure,t, I, p. I8fi.

nos vices, pour ne nous rendre du tout accomplis, aussi est-il vrai que ce roi se rendit autant considérable en ses vices comme en ses vertus ; s'étanl en l'un et l'autre point attaché aux extrémités. Or entendez, je vous prie, quel fruit j'ai tiré, tant en bien qu'en mal , de tous ces auteurs. Je trouve en ce roi un esprit prompt, remuant et versatile, fin et feint en ses entreprises, léger à faire des fautes, qu'il réparait tout à loisir au poids de l'or, prince qui savait par belles promesses donner la muse à ses ennemis ', et rompre tout d'une suite et leurs colères et leurs desseins ; impatient de repos, ambitieux le possible, qui se jouait de la justice, selon que ses opinions lui commandaient, et qui pour parvenir à son but n'épargnait rien ni du sang ni de la bourse de ses sujets; et ores qu'il fit contenance d'être plein de religion et de piété, si en usait-il tantôt selon la commodité de ses affaires, tantôt par une superstition admirable, estimant lui être toutes choses permises quand il s'était acquitté de quelque pèlerinage : bref, plein de volontés absolues , par le moyen desquelles, sans connaissance de cause, il appointait et désappointait^ tels officiers qu'il lui plaisait; et sur ce même moule se formait quelquefois des fadaises et sottises dont il ne voulait être dédit, comme quand il se fit apporter tous les oiseaux caquetoirs ^ de Paris en sa chambre, pour se donner plaisir de leur jargon : mœurs et façons de faire qui lui cuidèrent une fois coûter la perte de son royaume, quand, sous le masque du bien public, les princes se liguèrent encontre lui, et qu'il se vit audessous de toutes affaires à la journée de Montihéri. Toutefois , après avoir quelque peu respiré par le bon service que lui fit le Parisien, il dissipa sans coup férir tous leurs conseils. Et depuis donna tel ordre à ses affaires, par une habileté d'esprit qui lui était familière, qu'il rompit , par interposition de personnes, la force et l'orgueil du Bourguignon, son ennemi formel et juré; annexa à la couronne, par l'entremise de quelques-uns, le comté de Provence ; se pourchassa des prétentions sur l'État de Bretagne , lesquelles vraisemblablement il eût fait réussir s'il n'eût été prévenu de mort : à manière que se trouvant toutes ces mélanges de bien et mal en un sujet, ce n'est point sans occasion que ce roi ait été extollé par quelques-uns, et par les autres vitupéré. Voilà ce que

' Faire sa muse, c'était demeurer vestir quelqu'un d'un office; le di'sap-

él)alii , d'où muser : donner la muse à pointer, l'en priver. Désappointement ,

quelqu'un, le surprendre, le tromper. destitution ; d'où par suite, déception.

' Il créait et cassait... appointer, in- ' ( A caquet) les oiseaux parlants...

j'ai pu recueillir en bref do foutes ses actions : mais tout ainsi que les abstracteurs de quintessence , ayant alambiqué pour la première fois l'eau-de-vic du vin, la rectifient puis après par un second alambic, d'où ils tirent un esprit plus subtil ; aussi de tout cet abrégé je tire un discours plus baut. Je vois au bout de tout cela un jugement de Dieu, qui courut miraculeusement dessus lui : car tout ainsi que cinq ou six ans auparavant son avènement à la couronne il avait affligé le roi son père", et qu'il se bannit de la présence de lui, ayant choisi pour sa retraite le duc de Bourgogne, qui était en mauvais ménage avec nous; aussi sur son vieil âge fut-il affligé, non par son fils, ains par soi-même en la personne de son fils, qui n'était encore capable pour sa grande jeunesse de ne rien attenter contre l'État de son père : tellement que, pour le rendre moins habile aux affaires, il ne voulut qu'en son bas âge il fut institué aux nobles exercices de l'esprit*, et encore le confina au château d'Amboise , l'éloignant en ce qui lui était possible de la vue de sa cour.

Davantage, ayant excessivement affligé son peuple en tailles, aides et subsides extraordinaires, et tenu les princes et grands seigneurs en grandes craintes de leurs vies, ainsi que l'oiseau sur la branche ( car nul ne se pouvait dire assuré, ayant affaire avec un prince infiniment diversifié) ; aussi sur le déclin de son âge commença-il à se défier de tous ses principaux sujets , et n'y avait rien qui l'affligeât tant que la crainte de la mort , faisant, es ^ recommandations de l'Église, plus prier pour la conservation de sa vie que de son âme^ : c'est la plus belle philosophie que je rapporte de son histoire. Je dirais volontiers que les historiographes se donnent la loi de faire le procès aux princes; mais il faut que je passe plus outre, et ajoute que les princes se le font à eux-mêmes.

' Voy., pour la conduite de Louis, F D. P.... Cessocouisdivins, que volic voix

dauphin , un mémoire de Le Bœuf c Sur [itclnme,

les ctirouiques martiuienues » , Kecueil '''"' J"*"" '"""^ yo„s-n<éme,mvn-

de l'Académie des Inscriptions , t. X\, l. XL Non, .'est trop à iTfoTs :TL«T,n:

p. 2o2 et SUIV. [ |,oiir le corps ;

-' On montre encore dans ce qui L'âmp, j'y songerai... reste du cbâtean de Plessis-lès-rours « Seissel écrit de Louis XI, dit Nie. Pasune chambre baute où se cachait la quier dans ses /,e</res, X, 5, que comme reiue pour apprendre à lire au jeune on eut dressé une oraison expresse a prince qui fut depuis Charles VIU. saint Eutrope pour lui recommander

•' Pour ce qui concernait les.... et son corps et son âme, il fit ôterce mot

^ De là ce dialogue de François de de l'âme, disant que c'était assez que le

Paille et de Louis XI. dans la tragédie saint lui fît recouvrer la santé du corps,

eiléede Cas, Delavigue, acte IV, sr. 0 : sans l'importuner de tant de rlioses. b

Die» les raarlelle de mille linlouiiis, qui sont autant de bourreaux, en leurs consciences. Ce roi qui avait fait mourir tant de gens ainsi que sa passion lui en dictait les mémoires ', par l'entremise de Tristan THermite, lui-même était son triste prévôt, mourant d'une infinité de morts, le jour avant que de pouvoir mourir, étant entré en une générale défiance de tout le monde : celle-ci est une belle leçon que je souhaite être empreinte aux cœurs des rois , afin de leur enseigner de mettre frein et modestie en leurs actions. Comines fera son profit de la vie de ce roi pour montrer avec quelle dextérité il sut avoir le dessus de ses ennemis ; et de moi, toute l'utilité que j'en veux rapporter sera pour faire entendre comme Dieu sait avoir le dessus des rois quand il les veut châtier. Adieu.

A M. de Marillac , seigneur de Ferrières , conseiller du roi, et maître ordinaire en sa chambre des comptes de Paris^.

Sommaire discours de la fortune de Jacques Cœur. Il est ainsi comme vous le dites : je ne pense point que la France ait jamais porté homme qui par son industrie, sans faveur particulière du prince, soit parvenu à si grands biens, comme Jacques Cœur'*. Il était roi , monarque , empereur en sa qualité ; et tout ainsi que l'on découvre la grandeur de la vieille Rome par ses ruines, aussi pourrai-je dire le semblable de celui-ci. Je dirais volontiers que ce grand connétable de Luxembourg^, sous Louis onzième, était un autre Jacques Cœur entre les princes ; et Jacques

' Expression empninlée au barreau : Louisa Stuart CasteUo, in-8°i 1847. Sur

lui en suggérait la pensée... ce personnage fameux on peut encore

^ Cestla lettre 9 du liv. III. consulter deux mémoires de Bonamy,

•* Ue Thou {De vita sua, 1. 1 ) le men- le premier, sur ses dernières années, le

tionne aussi parmi ses plus chers amis, second , sur les suites de son procès : ou

Il appartenait à l'illustre maison des les trouvera dans le Recueil de l'Acadé-

Marillac, qui dans le seizième et dix-sep- mie des Inscriptions, t. XX, p. 509-548, et

tième siècles , donna au pays plusieurs la Collection des pièces relatives à l'his-

hommes distingués. Ferrières était , toire de France, par Leber, Saignes et

comme on levoildansla lettre de l'as- Cohen, t. XVlI, p. 423à477.Borel,dans

quier qui suit celle que nous reprodui- son 7'j'éso)'de/!ecAe>"c/i., lui a également

sons , sa maison des champs. consacré un article étendu, p. 271-279.

^ De nos jours on s'est beaucoup oc- = Le fameux connétable de Saint-

cupé de Jacques Cœur. Le baron Trouvé Pol , supplicié à Paris le 19 décembre

a écrit son histoire; Paris, 1840, in-S". 1475. Cf. \es Recherches , VI, 10, et un

11 a été tout récemment le sujet d'une mémoire du père Griffet sur son procès

publication anglaise , Jacques Cœur, et son exécutiou : il a été réimprimé

the frenrh nrcjonaut, and his limes, by dansL-U'o/Zcciion Leber, t. XVII, p. 480.

Cœur, sous Charles soplicme, entre les gens de moyenne condition , était un autre connétable de Luxembourg. L'un et l'autre commandèrent quelquefois aux princes , se maintinrent diversement, chacuu endroit soi, en leurs grandeurs, enfin reçurent le guerdon dont la fortune journalière récompense ordinairement les plus grands : celui-là par une mort honteuse, celui-ci par une amende honorable et perte générale de ses biens. Toutefois ni l'un ni l'autre ne furent si mal appointés, que leur postérité ne se soit trouvée grande : d'autant que le connétable de Luxembourg eut une fille (le son fils aine ', laquelle depuis, alliée par mariage avec l'un des premiers princes de France, laissa une infinité de grands biens ; et Jacques Cœur eut aussi une petite-fille qui , pour la grandeur de ses biens, fut conjointe par mariage avec l'une des premières familles de Paris ^.

Or, quant à son procès , si les juges n'y eussent passé, je dirais presque que c'était une calomnie ; mais je ne mentirai point quand je dirai que la jalousie des grands qui étaient près de Charles septième lui trama cette tragédie. Les principaux chefs (le son accusation étaient qu'il avait fait transporter dans ses galères des armes en Egypte, dont il avait fait présent au Soudan , qui depuis en avait obtenu victoire encontre les chrétiens ; qu'il avait fait empoisonner Agnès SoreP ( c'est celle que nos annales appellent la belle Agnès) ; que dès l'an 1429 (voyez où l'on allait rechercher ces fautes : car son procès lui fut fait en l'an 1450 ^ ), étant personnier^ et compagnon à la ferme des monnaies de Bourges, il avait fait forger écus à moindre prix et alloi, comme de

' Plus exactement du deuxième de ^ Elle était de Bourges ainsi que Cœur, ses fils, Pierre de Luxembourg, dont et avait été son ennemie : elle mourut la fille , Marie de Luxembourg, épousa le9 février 1450. Mais l'accusation por- Krançois de Bourbon, comte de Ven- tée contre Cœur n'avait aucun fondedôme , à qui elle porta les titres et do- ment : voy. les Mém. de l' Acad. des Insniaiaes de la maison de Luxembourg, cript., t. XX, p. 512. Cf. Borel,p. 279. qui lui avaient été rendus par une dé- ^ Date inexacte. 11 fut arrêté le 31 claration du roi Charles VIU, en 1487 : juillet 1451 à Taillebourg , transféré voy., pour les descendants du comte de de prison en prison, et l'arrêt prononcé .Saint Pol , la Biographie universelle , contre lui ne fut rendu qu'en 1453, le t. XXV, p. 471 et 472. 29 mai. Pasquier, un peu plus loin, et

^ Sur la famille de Jacques Cœur, aussi dans l'Interprétation des Jnsti-

voy. des détails curieux dans Borel , <uîes, p. 545, fixe la date de cet arrêt

p. 272. C'est de cette famille qu'étaient au 25 mai 1453.

sorties, comme nous l'apprenons par * Ou Parsonnier (de parson, perce passage, « les maisons dellarlay, des tion ), associé : « Étant compagnon de comtes de Beaumout et de Sancy , les la ferme de notre monnaie de Bourges m, comtes de (;é.sy et les marquis de Chan- dit simplement Borel. va Ion et de Bréval. »

242 ' LETTUES.

soixante -seize , qiiatre-vingt-c(uatre et quatre-vingt-neuf pour le marc et à quatorze et quinze carats, combien qu'il iesf dût avoir forgés à soixante-dix écus pour marc et vingt et deux carats pour écu, et par ce moyen y avait eu gain de vingt et trente écus pour marc, au lieu de dix ' ; plus, qu'en l'an 1446 la galère de Saint- Denis, à lui appartenant, étant en Alexandrie sous la conduite de Michelel Teinturier, patron d'icelle , un jeune enfant chrétien, de Tàge de quatorze à quinze ans, de la terre de Prétejan^, détenu esclave, s'était venu rendre a cette galère et prosterné à deux genoux devant ce patron, criant, pater noster, ave Mariu, et protestant qu'il voulait vivre et mourir chrétien : duquel le patron ayant compassion , l'aurait chargé dans son vaisseau , et emmené en France ; chose (|ui n'aurait été trouvée bonne par Jacques Cœur, qui l'aurait fait ramènera son maître, craignant que si le soudan en eût été averti, il n'en eut été courroucé contre lui ; tellement que l'enfant, étant ramené , aurait derechef abjuré le christianisme. Il y a quelques autres charges ; mais celles-ci sont les principales de son procès , pour lesquelles, par arrêt donné par le roi Charles Vil, en son grand conseil, au château de Lusignan , le 23 de mai 1453, il fut condamné en cent mille écus pour la restitution des choses mal prises au roi, et trois cent mille écus d'amende, et ses biens déclarés acquis et confisqués au roi es lieux où confiscation avait lieu : et déclara le roi qu'il lui remettait la vie, parce qu'il en avait été prié par le pape ; ce néanmoins qu'il serait inhabile à tenir offices loyaux, et portait l'arrêt en ces termes ^ : qu'il était condamné à faire amende honorable, en la personne du procureur général, nne tète, sans cliaj)eron et ceinture ^, a genoux, tenant en ses mains une

' « où il n'en devait avoir que Pasquier examine comment Jacques

deux, » lit-on dans lîorel, p. 274. Sur Cœur condamné à mort par ses juges,

la fabrication des monnaies aux di- mais gracié de la vie parle roi, lit

verses époques de notre liistoire, cons., amende lionorahle et cession de ses

dans le Recueil de l'Académie des 1ns- biens : sujet qu'il a traité également

criptions , les mémoires de M. Mongez, dans les Recherches et sur lequel il rc-

t. IX de la nouvelle série, particulié- vient, avec plus de développements en-

rement p. 225 et suiv. cove, dausVlnterpri'tation des Instilu-

'' C'est-à-dire sorti des terres du prê- tes de Jusiinian, 111, 20 : voy, ce mor-

tre Jean, qui, suivant plusieurs, étaient ceau,et les savantes notes de M. Giraud,

en Abyssinie : voy., au reste, diverses p, 544-548.

opinions sur le prêtre Jean et te pays où ^ Sur ces mots voy. les passages iji-

il régnait, dans ['llist. du lltisLmpiie diqués dans la note précédente et mou

par l,eheau, in-8°, Tenré , 1820, t. IX, Essai sur l'asquier, t. I, p. CLXXXIX.

p. 174. Chaperon ou bonnet étaient synony-

3 On peut lire aussi, p. 273 et suiv. mes : de là chaperonner s'employait

deBoreljd l'abrégédel'arrêtdonnécon- pour l)onneter, ôter le bonnet, saluer :

(relui, » Itans la lettre 10 du liv. III, Iterherrhrs, VIII, IH.

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loirhe ardente de dix livres de rire; en disant que mauvai sentent, inducment et contre raison il avait envoyé des harnais et armes au Soudan, ennemi de la foi chrétienne, et faire rendre aux Sarrasins le susdit enfant, et transporté grande quantité d'argent. Jugez, je vous prie, si je l'ai mal à propos appelé monarque en sa qualité, vu que, d'un côté, l'un des principaux chefs de son accusation était pour quelque correspondance qu'il avait eue avec le Soudan d'Kgypte ; et que, d'un autre, le pape se rendit intercesseur envers le roi pour lui remettre la vie. Et qui est histoire plus admirable, cl dont ne se trouve la semblable , soudain qu'il fut condamné , étant au-dessous de toutes affaires, il trouva soixante ou quatrevingts hommes, ses anciens serviteurs, qui en lui faisant service étaient parvenus à grands biens, chacun desquels lui prêta mille écus, pour supporter plus doucement son infortune , pendant qu'avec le temps il trouverait moyen de se réhabiliter en ses biens , sous le bon plaisir du roi ; prêt non fondé sur autre hypothèque que sur la mémoire des plaisirs qu'ils avaient reçus de lui quand il avait le vent en poupe : n'étant chose moins émerveillable qu'un simple citoyen durant sa prospérité eût fait tant de créatures, que de voir tant de créatures avoir reconnu leur bienfaiteur au temps de son adversité.

Somme, je veux dire que c'était, en sa qualité, un autre roi Alexandre, qui avait produit plusieurs rois. Au demeurant, pour ne vous laisser rien de ce qui appartient à son histoire, et lui servir d'un Quinte-Curce, je trouve qu'il eut quatre enfants, messire Henri, qui fut archevêque de Bourges, Ravault, Geoffroi et Perrette Cœur, laquelle avait été mariée à Jacques Trousseau, seigneur de Mévil et de Saint- Paies ', dès l'an 1447, à laquelle, en faveur de mariage, ses père et mère avaient baillé la somme de dix mille livres, moyennant laquelle somme elle renonça à toutes successions futures de père et mère et de ses frères. L'arrêt ne fut si tôt prononcé contre lui, que l'on procéda par voie de saisie et arrêt sur une infinité de biens meubles et immeubles à lui appartenant, dont la plus grande part exposée en vente ; et celle commission baillée à Jean Briçonnet, citoyen de Tours. Depuis il brisa les prisons % qui \

' Plusieurs de ces noms paraissent ' Voy. sur cette expression le t. 1"'

altérés : Pour les rectifier, et corriger de cette édition, p, 196, note 2. « Le

d'autres inexactitudes, cf. les mémoires parlement, dit d'ailleurs Borel , dout

de Bonamy,àlap. 538et539du Recueil les détails sur Creur sont plus circons-

fité de TAcadcmle des Inscriptions. tanciés que ceux de Pasquier, le rc-

ne lui étaient pas, à mon jugement, trop fermées, puisque l'on avait ce que l'on désirait de lui ; et quelque temps après, décéda ' . Nous trouvons aux registres de la chambre des comptes de Paris la composition que le roi Charles VII lit avec Ravault et Geoffroi Cœur, ses enfants, qui est du 5 août 1457 , par laquelle il leur remet les maisons de Bourges et des environs , ensemble celle de Lyon, avec les mines d'argent, plomb et cuivre de la montagne de Pompalieu et de Cosme , et le droit que le roi avait es mines de Saint-Pierre le Palu et de Joz de la montagne de Tarare, avec les ustensiles , terriers ^ , et registres , sans aucune réserve , fors du dixième et ancien droit ; leur cède encore les biens meubles et dettes actives du défunt lesquelles n'étaient encore venues au prolit du roi ou de ceux auxquels il en avait disposé, sauf et aussi réservé les biens qui étaient à Tours, ou autres esquels Briçonnet avait été commis, et quelques autres particulières dettes dues par des seigneurs courtisans, plus amplement mentionnées dans cettecomposition, à la charge que Ravault et Geoffroi Cœur seraient tenus d'acquitter le roi de toutes les dettes passives en quoi Jacques Cœur pouvait être tenu : et aussi qu'ils renonçaient à tous les biens saisis et mis en la main du roi, encore qu'ils eussent prétendu les aucuns avoir appartenu à leur mère. Ceci me fait souvenir de ceux qui déménagent, lesquels en déménageant reconnaissent beaucoup plus la quantité de leurs meubles que lorsqu'ils étaient en bonne ordonnance dedans leurs maisons ; aussi par cette composition, qui était comme un déménagement du reste des grands biens de Cœur, l'on peut presque recueillir quelle fut l'inestimable grandeurde ses facultés ^ Adieu.

mit après en sa bonne renommée, et que «'étant retiré à Rome, il fut revêtu

ordonna que ses biens lui seraient res- par le pape Calixte 111 du commande-

titués. Mais ce fut après avoir bien ment d'une flotte envoyée contre les in-

payé en tout, selon La Croix du Maine, fidèles. C'est en les combattant qu'il

quatre cent mille écus : » ce qui faisait mourut à la fin de 1456 : voy. lerecueU

4,228,360 livres de notre monnaie au de l'Académie des Inscript., au tome

temps de Bonamy, d'après le calcul de cité, p. 526 et suiv.

ce savant. 2 jgrme de féodalité : on désignait

' Non sans avoir eu, suivant quel- ainsi les papiers contenant le dènom-

ques-uns, le loisir de réparer par d'au- brement et les déclarations des parti-

dacieuses entreprises les ruines de sa culiers qui relevaient d'une seigneurie,

fortune : aussi Borel ne peut-il s'empê- avec le détail des droits , cens et rentes

cher de croire qu'il eUt la pierre phi- qui lui étaient dus.

losophale. Mais la vérité est qu'il ne ' C'est le sens latin : ressources, ri-

survécut qu'un an à son évasion, et chesscs.

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