‹ Œuvres choisies d'Etienne Pasquier (volume 2)Chapitre 39 sur 82 · LETTRE XII · texte numérisé non relu

LETTRE XII

A M. de Querquifinen , seigneur d'Ardivilliers. liiiit de la pacification de l'an 1370.

Enfin la paix a été conclue et publiée en notre cour de parlement, le dixième d'août dernier passé : c'est linir par où nous devions commencer, si nous eussions été bien sages. Mais en telles affaires, il nous en prend comme des procès, auxquels il ne faut jamais parler d'accord que nous n'ayons premièrement épuisé le fond de nos bourses : aussi en ces calamités publiques il est impossible de nous pacifier, que lorsque nous nous voyons au-dessous de toutes affaires^ A la mienne volonté que nous n'eussions les yeux éblouis : vrai Dieu , que nous verrions de ciiangements advenus par le moyen de chaques troubles! Les premiers, que l'on appelle d'Amboise, nous apportèrent la connivence du magistrat aux prêches et exercice de la nouvelle religion , l'érection en gouvernement de quelques provinces assises au cœur de la France ; les seconds furent cause qu'il n'y eut presque ville où l'on ne créât un gouverneur particulier, pour faire tête aux huguenots : et ce qui fut lors introduit par une juste semonce du temps^, s'est depuis tourné en police jusques à hui , à la grande foule et oppression du peuple.

Davantage , combien qu'auparavant il n'y eut que le roi qui eût garde autour de soi, toutefois chaque gouverneur général de province, pour l'assurance de sa personne et état"^, commence, sous l'autorité du roi, d'avoir garde aux dépens de nous : ce qui s'est continué, nonobstant quelque pacification qui ait été faite; s'augraentant par ce moyen les frais et levées extraordinaires, à mesure que le moyen défaillait au peuple d'y fournir. J'ajoute qu'après la paix faite le roi érigea roques ' et citadelles en quelques princi-

' C'est la lettre 10 du liv. V, Cf les les catholiques, que nous n'ayous uu

Poésies françaises àe]?asquier,t. Il de peu escrimé ensemble. » ses 0£uures, col. 913-920, et le vol. 1"' ^ Invitation du temps, c'est-à-dire

<le cette édit., p. cxxxvii. parce que les circonstances le rendaient

•' C'est à peu près ce que disait d'Au- nécessaire... dclot,aurapportdu protestant Laaouc, < Et de sa fortune, de sadignilé... p. 564 de ses discours ijités plus haut : * Forteresses : de là quelques édifices

« Nous ne serons jamais lions amis avec encore anjouid'liui appelés ror/iirtlrs.

pales villes du royaume, pour éviter ' de li en avant aux surprises ; et, en outre, furent adoptés au conseil privé les cinq premiers présidents de notre cour ' ; et pour comble de malheur, fut par autorité publique vendu du bien de l'Église : toutes ces choses sont inconnues à nos ancêtres. Et ces derniers troubles de 67 jusques en 70-' nous apportèrent une confusion et mèlan°;e des premiers ordres de la France : parce que le roi n'ayant argent à suffire pour récompenser tous les gentilshommes importuns qui se présentaient devant lui , on trouva double expédient de les reconnaître en parade-*, étant les aucuns faits conseillers au conseil privé , aux honneurs tant seulement^, et aux autres donné l'ordre de Saint-Michel ; à manière que, pour le nombre effréné des uns et autres qui furent lors créés, ces deux collèges tombèrent presque au mépris et contemnement d'un chacun ''.

Je remarque encore un point, que pendant que nous faisions contenance de combattre pour l'Église de Dieu , on s'est accoutumé de récompenser les capitaines et gentilshommes en évêchés et abbayes, qu'ils tiennent sous le nom de leurs custodinos? et dépositaires; et qui est encore une chose pleine de pitié, qui montre un grand changement et renversement de l'État, au lieu où, par les paix précédentes , on se contentait de la foi publique du roi et de l'émologation faite aux ^ cours souveraines de France , en ces derniers troubles, comme si on eût négocié avec un prince étranger, on demanda certaines villes par forme d'otage et dépôt : c'est le fruit que nous apporta la petite poix de 68. Or en (juelque façon que les choses se soient passées , je loue Dieu de nous avoir envoyé le repos. J'aime mieux une fièvre intermittente que continue; et quant à moi, je prierai toujours Dieu, avec l'Église, ' qu'il lui plaise nous donner sa paix in diehus nostris. Nos enfants prieront pour eux, en leur saison. Adieu.

' Parer... valent être distinctes.

'' Les cinq premiers par le rang, ou 3 lôQO est sous-entendu,

plutôt par l'ancienneté : on voit en < De reconnaître leurs services par

effet un peu plus bas, dans la lettre des distinctions honorifiques...

qui va suivre, que depuis l'introduc- '' Pour le titre seulement...

tion du semestre, c'est-à-dire depuis 'J Voy., à ce sujet, le t. 1 de cette édi-

1553, la grandcbambre avait huit pré- tion , p. 72,

sidcnls. Cinq de ceux-ci eurent donc ' Prête-noms...

entrée dans le conseil prive, ou conseil *^ Ou homologation: enregistrement

d'Fvtat : par là semblaient s'altérer, en fait ou consécration donnée par les... se confondant , des juridictions qui de-

LETTRE XIll'.

A M. de la Bile, juge général de Mayenne ^

Pasquier fait ici récit de la belle vie et belle mort de M. le premier prosidenldeThou.

Vous me demandez quelle a été la vie et la fin de feu M. le premier président de Thou ? Je vous réponds belle, heureuse et honorable, tant en particulier que public , depuis le l)ers^ jusques au tombeau, et telle que malaisément pourrez-vous trouver sa semblable. Il était fils de maitre Augustin de Thou, qui était l'un des quatre présidents de la cour, lequel véquit dans notre palais, en très-grande réputation de prud'homie; et combien que la coutume des plus riches familles de Paris soit de ne donner le loisir h leurs enfants de se connaître , mais dès leur premier retour des universités, les promouvoir par argent aux offices, spécialement de judicature, toutefois cet homme de bien ne permit que celui sien Uls ni son second (qui tient aujourd'hui lieu de premier avocat du roi entre nous'* ) parvinssent par cette voie, ains par les degrés de vertu qui sont fondés sur une longue patience ; et voulut <iue l'un et l'autre suivit le barreau ; et signamment son fils aine y

I C'est la lettre 10 du liv. VII, Elle a p(é réimprimée dans la traduction franraise de l'histoire du président de Thou, t. 1, p. 263 et suiv. L'on peut rapprocher de cette lettre , entre autres éloges de Christophe de Thou, celui de Blanchard , dans ses lilogcs des premiers présidents du parlement de Paris, in-f°, 1G4Ô , et celui que Papire Masson lui a consacré en latin ainsi qu'à l'historien son fils ( Elogia, in-4°, 1615), en outre Je portrait que le président Auguste de l'hou a tracé lui-même de son père, aux 1. XXXlll et LXXV de son histoire.

• Déjà plusieurs lettres , dans les livres précédents, lui ont été adressées.

C'était un magistrat recommandable par sa droiture et un jurisconsulte distingué par son savoir. La Croix du Maine, son compatriote, lui adonné une place dans sa Biblioiliéque : voy.

1. I, p. 393, édit. de Rigoley de Juvigny. Il le signale comme florissant à Mayenne en lô84;etdéjà, vingt-sept ans auparavant, il avait publié un ouvrage fortntilepoiir la connaissance

du droit, « Index lerjum quie in Pandectis conlinentur » (1557, in-4°), plusieurs fois réédité depuis. On y a joint quelques autres de ses travaux , également écrits en latin : quant à ses compositions françaises, elles n'avaient pas été encore imprimées, disait du Maine , et elles ne devaient pas l'être. Ce critique l'appelle Jacques I.abitte , et le signale simplemeut comme « juge de .Mayenne le Juhel. » Sur les diverses juridictions de cette ville on peut consulter le Pax^e , Dictionnaire topographique, historique et bibliograpfiique...

de la province du Maine, 2 vol. in-S", 1787, t. Il, p. 294. Les fonctions de juge général (je n'ai pas trouvé une délinition précise de ce titre ) se rapprochaient sans doute de celles des lieutenants de police, établis postérieurement dans les villes de province, à l'instar du lieutenant général de police créé à Paris.

' Berceau...

"* Une lettre de Pasquier est adressée à celui-ci , la C du liv. VU.

2(i(i i.Kirr.ts.

arriva si jeune, qu'à peine avait-il passé l'âge de dix et huit ans, lorsque, comme un autre jurisconsulte Nerva', il répondit du droit et plaida sa première cause : auquel état il continua par plusieurs années chéri et honoré grandement de tous, même de M. Lizet, lors premier président, lequel, en propos communs, l'appelait ordinairement son fds, pour une amitié spéciale qu'il avait en lui, entre tous les autres avocats ; qui ne lui donna pas petite vogue au palais, outre ce que de soi-même il était assez disposé à se faire grand '\ D'avocat il fut fait prévôt des marchands de Paris : auquel état, il donna le premier avis et dessein des fortifications de la ville -^j et encore emhellit le port de laTournelle Saint-Bernard d'un quai, afin que l'orée' de la rivière de Seine fût de toute part semblable. Quelque temps après, la cour de parlement prenant nouvelle forme par l'introduction du semestres, qui fut faite vers l'an 1553, il fut créé par le roi Henri second, lors régnant, l'un des huit présidents de la grand'chambre ; car il y en avait quatre à chaque semestre. Ce temps-là avait porté quatre fameux avocats, maîtres Pierre Séguier, Christophe de Thou, Jacques Aubery, Denis Riant : lesquels, en moins de trois ans, furent diversement appelés aux grands états ; Séguier et Riant, faits avocats du roi, puis présidents ; Aubery, lieutenant civil de cette ville : mais surtout est chose digne d'être remarquée, que de Thou, de l'état d'avocat privé, fut de plein saut fait président delà chambre, ce qui n'était encore advenu à nul autre que lui. Vous diriez que la fortune fut lors grosse de toutes ces dignités, pour en faire une si ample et féconde portée, que depuis (comme si elle en eût été recrue ^ ), le passage eu a été presque clos aux autres. L'on introduisit vers l'an 1553 le semes-

' Tacite l'appelle dans les Annales, * {Ora) le bord...

Vl,2t):i( Omnisdivini humanique jiu-is ^ C'était la division du parlement de

jicicns. » Paris eu deux sections, qui siégeaient

' On peut voir à ce sujet, comme tour à tour, l'espace de six mois ciia-

aussi sur les autres avocats qui Uoris- cuue. Le priuce s'était flatté, par cette

saient alors au barreau , le Dialogue mesure, qui dura peu, de trouver dans

des .-/rocafs de Loisel , p. 275 et suiv. l'une ûe ces assemolée» la complaisance

de redit, citée. qui manquerait à l'autre : Voy. de

•' Projet qui fut accueilli fort mal et Tliou, Hist., lib. XIII, et l'édition des

dont beaucoup surent mauvais gréa 0£«rres comp/è<es de la Boétie, p. 411

de Tliou , comme on le verra plus bas. et suiv.

A cette occasion un plaisant tit ce '' Fatiguée, épuisée: rftc/"o<îe, lasser,

vers : On lit au sujet de ce mot. Dictionnaire

l.e mnr murant Paris fait Paris murmuraiii. étymologique de ."Niénage : « Joseph .Sca-

On peut voir sur ces fortifications 1-é- ^'S*'' '''t» ''""S ses Jnimadversions sur

lihien, Histoire de Paris, t. I, 2« part., les lieux controversés de liobertus Ti-

p. 1039-1041, et t. Il , 2= part., p. 761, ''"S VU, 20 : Equos defectos Galli re-

702 , 773, 810; e) S;!uval , t. I , p. 43. '''"••'■ vocanl , quasi recniriueriiit. »

tre en noire parlement : l'esprit de celui que je vous pourtrais» maintenant était tellement né et duil^ à l'action, que voyant qu'il y avait six mois de l'année qui le confinaient à sa maison , il s'avisa d'un beau sujet, pour ne demeurer oiseux ^ au public , qui fui de réformer les coutumes ^ dont il obtint commission; et avec deux notables conseillers, Paye et Viole, qu'il agrégea avec soi, il entreprit la réformalion de la plus grande partie d'icelles, auxquelles il fil insérer plusieurs articles nouveaux, extraits du droit commun des Romains, même la représentation en ligne collatérale jusques aux enfants des frères el sœurs. Ceux qui réformèrent les coutumes en l'an 1507 et autres années ensuivantes bannirent de la France cet article barbare qui voulait que représentation n'eut point de lieu en ligne directe ; cetui-ci apporta police en la collatérale fort à propos. Et au regard du temps destiné à l'exercice de son état , il était dernier président de son semestre, el pour cette cause dédié au jugement du criminel : en quoi il apporta tant de diligence à la vidange des^ procès, que dès lors du premier semestre les prisons de la conciergerie se trouvèrent vides de prisonniers ; qui fut cause que le geôlier fut contraint de demander provision à la cour de Parlement, pour nourrir ses serviteurs el payer leurs gages, parce que ses pensionnaires lui faillaient. L'édit du semestre étant rompu et anichilé^, el les deux compagnies réunies en une, pendant les troubles premiers, mourut M. le premier président Le Mailre' : cet état est conféré à M. de Thou. De vous en raconter les moyens, je ne l'ai ici entrepris : bien vous dirai-je qu'il était si nouveau el écolier k faire brigue el menées (je me dispenserai ^ de ce mol ) qu'il ne s'en mêla que bien peu ; aiiis un sien serviteur domestique , qui depuis est parvenu à grands biens tant en spirituel que temporel, sut sidexlrement et fidèlement conduire cette orne % qu'il emporta le dessus de lous.les autres prétendants. Quand il fut pourvu de cet étal, les troubles étaient lors grands

'Teins.. 5 ponr vider les...

^ Propre : duire , convenir ; ce verbe '• Annihilé...

figure au nomlire des mots qui parais- ' Le 5 décembre 1562 : voy. de

saient regrettables à La Bruyère : Ca- Thou , 1. XXXUI , t. IV, p. 469 de la

racL, fin du chap. 14, traduction.

3 Inutile... » Permettrai l'emploi...

< Sur les réformations successives des ^ Conduire cette affaire : il ne peut

Coutumes on peut voir une discussion y avoir aucun doute sur le sens de

savante de JL Giraud, dans son Intro- cette locution ; n'ia»' »" motonielui-

ducl'inn (\es Instiiutes de Jusiinian in- même, je ne l'ai trouvé dans aucun

terprétécs par Pasquier, p. .\I,II1-I\. lexique. '

par tout le royaume de France, et par spécial dans Paris : auxquels l'on n'apportait pas tant de police que peut-être l'on eût désiré contre ceux que l'on appelait les Huguenots, pour un zèle chaud et ardent que les chefs portaient à la religion catholique ; et combien que celui dont je parle ne l'eût pas moindre, si y méla-il, dès son avènement, je ne sais quoi de modestie et attrempance, par laquelle les massacres commencèrent de s'assoupir : chose qu'il exécuta fort aisément ; car s'il était favorisé du roi , de la reine sa mère , et des princes qui leur assistaient , encore avait-il meilleure part en la bonne grâce du peuple : qui fut paraventure l'une des premières raisons pourquoi l'état de premier président se trouvant adonc vaquer, il y fut appelé plus facilement, pour la nécessité que l'on avait d'un homme qui maniât le cœur du peuple '. Ainsi, dès son arrivée, sous cette belle créance*, il ôta doucement des mains de la populace cette licence effrénée dont elle abusait impunément contre la vie d'uns et autres , rejetant le tout sagement à l'autorité et discrétion du magistrat, pour en prendre tel supplice qu'il trouverait bon de faire : voilà pour le regard du dehors. Quant à ce qui appartient à l'enclos du palais , la première chose qu'il eut en recommandation fut d'y apporter réformation tant au chef que membres : au chef, parce qu'il s'imposa une loi à lui-même de n'appeler causes extraordinairement aux lundis et mardis, voulant que les rôles ordinaires eussent lors leur cours, sans aucun détourbier^ ou empêchement, réservant les placets, que l'on appelle causes des parties présentes"^, aux jeudis; loi qu'il observa inviolablement: aux membres , d'autant qu'il ota les excuses de maladies des avocats , si elles ne se trouvaient fort bien attestées. La liberté du temps avait apporté qu'un avocat, trouvant sa cause mauvaise, se faisait excuser de maladie , pour gagner le tour du rôle ^ : c'était la cause

' Excellente métaphore, à retenir. mettre aucune cause que par placct , ^ C'est-à-dire par l'effet de cette fa- présenté à M. le premier président : « veur dont il jouissait auprès du peu- voy. son Dictionnaire de Droit, édit. pie, de la confiance que le peuple avait de 1762 , au mot Rôle. en lui.... = C'est-à-dire afin de gagner le ■* Trouble, obstacle... temps qui devait s'écouler entre l'au- < On appelait placet une requête dieuce où la cause était appelée pour abrégée que l'on présentait aux juges : la première fois et celle où elle reve- « 11 y a, lit-on dans le Dictionnaire de nait après l'épuisement du rôle : par Trévoux, des jours où l'on plaide les rôle on entend au palais la liste ou causesdu rôle et d'autres où l'on plaide état des causes qui doivent être appelés/j/ncefs. » « Aux rôles extraordinai- lées et plaidces en leur ordre. Donner res , dit aussi J. de Ferriére, qui sont des avances sur le rôle, c'est donner relui du jeudi matin et ceux des mardi un tour de faveur. T)e là aussi l'expt vendredi de relevée, on ne peut faire pression à lourde rolc , appliquée à

qui était malade et non lui. Ce président se roidit et rendit si rigoureux contre ces excuses affectées, qu'en peu de temps il en lit perdre la coutume : au moyen de quoi, faisant tenir un chacun sur pieds par l'expédition des causes , dont les unes étaient plaidées et les autres jugées rigoureusement par défaut encontre les contumax, nous commençâmes de voir plus de causes vidées et terminées en un an qu'auparavant en deux ni trois. Il fit encore un trait hardi et notable : car étant, au précédent, loisible à l'avocat, après avoir fait sa première proposition, d'entrer en répliques et dupliques ', par lesquelles il consommait une bonne partie de l'heure, à la retardation delà justice, il les bannit et extermina, voulant que l'avocat ordonnât de telle façon son premier plaidoyer, qu'il se fit entendre tout au long en son fait; estimant que s'il oubliait quelque chose du droit, il serait facilement suppléé par les juges. Cette façon de faire, du commencement, ne se pouvait bonnement digérer , et de fait l'avocat du roi du Mesnil, à quelques ouvertures de parlement, en ayant fait remontrances , il n'y put rien gagner, sinon pour les causes de poids : enfin le long usage en fit oublier le maltalent ^ Et parce qu'il était homme nourri non-seulement en la loi, ainsaux bonnes lettres, esqueiles il prenait grand plaisir, aussi l'on commença sous lui à entremêler les plaidoiries de l'un et de l'autre : ce qui ne se faisait auparavant, demeurant la commune des avocats^ dedans les bornes du droit écrit. Pour le regard des procureurs, il n'exerça jamais une grande sévérité encontre eux; mais au lieu de ce, les fit assembler par certains jours du mois, et que là chacun proposât les surprises^ des uns et des autres, pour être usé d'une forme de mercuriale et censure encontre celui qui en aurait abusé , et en un besoin , en être fait rapport et plainte à la cour. Quant à ses mœurs, il était homme qui commençait la première entrée du palais par les prières à Dieu; car, au lieu que tous ses prédécesseurs présidents se réservaient à la messe générale de dix heures, lui, par une coutume qui lui fut propreetpéculièrc, soudain qu'il entrait au palais oyait sa messe, qui est la vraie messe

ceux qui doivent faire la même cliose , parcbemins cousus ou collés ensemble,

rliacuu à leur tour. Ce mot, d'après ' Ce sont des réponses aux répliques.

Ménage, vient de rotulus , rouleau, ^ Fit oublier ce déplaisir,

d'où , suivant du Cauge, on a fait, en 3 les avocats pour l'ordinaire...

liasse latinité, j-o?/m,'!, parce qu'autre- ■* Il s'agit là, suivant l'explication

fois on roulait ces sortes de listes , de de ce ternie, donnée par IVicot , » des

niénic que toutes les expéditions de tromperies qui se fout en procès. » justice, qui étaient écrites sur des

270 LETTBES.

(I('s piésideuls , et ainsi appelée par nos ancêtres ; et de là accommodait le reste du jour à l'expédition des affaires. Il était homme qui ne sut onc faire déplaisir à son escient, très-prompt à faii-e plaisir à ceux qu'il voyait que l'on voulait affliger indûment, colère àe sa nature , mais qui ne voulait point que sa colère nuisit ' qu'à soi-même : car s'il s'était casueliement courroucé contre un avocat , à la première audience d'après, s'il se présentait pour plaider, tout son soin et étude était de faire paraître par quelque douce contenance qu'il ne nourrissait aucune amertume contre lui... Comme il était naturellement humain, et qu'il accompagnait en sa maison toutes ses actions d'une si grande douceur et humanité, que nul ne s'en allait jamais raalcontent de lui; aussi était-il très-prompt à se réconcilier à ceux qui l'avaient offensé, quand ils le venaient reblandir ^, et de ce en puis-je porter fidèle témoignage, pour l'avoir vu. J'ajouterai que je pense méprendre ^ quand je dis réconcilier : car il ne savait que ■^ c'était de haïr, étant, si ainsi voulez-vous que je le dise , sans fiel. Au commencement qu'il arriva à cet état, il y avait deux grands hommes qui lui semhlaient faire tète, et lui à eux ; parce qu'en une volonté commune que tous trois apportaient au bien et repos du public, si ne symbolisaient-ils en propositions^. L'on peut dire que cela était tout ainsi que dans Athènes , de Thémistoclès et Aristidès. Or, de vous dire quels étaient les plus sains avis, cela n'est de ma juridiction ni connaissance : il y avait à discourir et pour et contre, de chaque coté. Les deux dont je parle étaient MM. le chancelier de l'Hôpital et maréchal de Montmorency : chacun estimait que M. le premier président nourrissait quelques rancunes sourdes en son cœur encontre eux ; toutefois, soudain qu'il les vit défavorisés", jamais homme ne leur fit de meilleurs offices que lui, estimant que leurs afflictions provenaient , à l'un de la misère des troubles , à l'autre de la colère d'un roi , à laqueîlc tout homme sage doit caler la voile, quand il tombe en un tel orage. Homme , au demeurant , studieux le possible : car élant en sa maison il se donnait tous les jours certaines heures pour sou étude particulière, sans exception, s'il n'en était disirait par les princes et grands seigneurs qui lui venaient recommander quelques

' A d'antre, faut-il sons-entendre, ^ Ils ne s'accordaient pas pour les

' (Blandiri ) adoucir, flccliir... moyens, pour les vues.

•"'Mal parler... i' rombés en disgrâce : t. à l'égard du

■* Pour ce c/tie : ellipse fort ordinaire murcchal de Montmorency, l'Essfii sur

a cette époque. l'asqnicr, t. 1 de cette édition, p. xviii.

affaires. Un an auparavant son décès , comme j'élais de sa giùce', vu de bon œil par lui , je le surpris lisant entcntivement^ les Omisons de Cicéron contre Verres, ayant d'un côté le livre, et de l'autre ses brouillas^, dans lesquels il recueillait sommairement les passages dont il se voulait aider. Une autre fois , il me pria de lui donner les trois tomes des Adversaires de Tournebus , parce qu'il ne savait qu'étaient devenus ceux que je lui avais fait autrefois présenter par les enfants de l'auteur, qui lui avaient, à mon instigation , dédié le troisième : ce que je fis ; mais il ne les eut pas si tôt , qu'il les lut tous , comme s'il n'eût eu que vingt et cinq ans , en moins de trois semaines ou un mois : chose certainement trcsémerveillable , qu'au milieu de tant d'affaires publiques il se put dérober •* ce loisir. Et combien que celte étude domestique lui fût très-agréable , si n'avait-il rien tant en recommandation que le palais. Il y entrait le premier et en sortait des derniers, toujours aussi frais à l'issue des audiences, comme à l'entrée : cela faisait qu'il aimait grandement ceux qu'il voyait exercer avec quelque dignité leurs états, tant d'avocat que de procureur ; et comme il était du tout bon, aussi fit-il plusieurs clercs procureurs, trouvant mauvais qu'après avoir usé leur jeunesse avec leurs maîtres et passé par tous les degrés de clercs, on leur voulut fermer la porte à l'état de procureur. Finalement, il eut deux choses tn quoi il se rendit admirable : l'une à bien dresser et prononcer sur-le-champ un arrêt, ne s'ctant trouvé président devant lui qui eût un plus beau formulaire d'arrêts ; l'autre en ses opinions. J'ai autrefois appris de feu ]\1. le président de Pibrac , personnage qui se connaissait fort bien en hommes ^ , que combien qu'il n'eût pas une éloquence si persuasive comme quelques-uns qui le secondaient et tierçaient'', toutefois il était accompagné de tel heur ou bien de telle facilité d'esprit pour sortir d'un mauvais passage , qu'aux affaires de conséquence il était ordinairement suivi.

Jusques ici , vous avez pu entendre quels ont été ses avancements, progrès, et déportemenls au public? : entendez maintenant ce qui concerne son particulier. Il épousa une damoiselie, nommée Jacqueline Tulleu, fille unique , qui lui apporta de grands

' En possession de sa faveur... p. 77 de la f i-aduction française de sou

J Avec attention... Histoire.

•> Ou brouillons : cahiers, papiers. 6 Qui avaient le second et le lioi-

'Ménager : Icmotdel'asquicr a beau- sième rang après hii...

coup de finesse. " Et sa conduite puldiiinr , aiec le

^ (.r. de Tlioii , De rit'.i su'.i, I. 11, t. I, pulilic...

272 LETTBES.

biens, femme qui se disposa sagement aux volonlés de son mari, lesquelles elle sut avec telle douceur reboucher', qu'elle gagna par une longue obéissance ce point sur lui, qu'il ne croyait tant en nul autre qu'à elle , et non sans cause ; car comme ainsi fût qu'il eût seulement le cœur ou au palais ou à ses livres, cette bonne dame prit tout le fait du ménage en main, mais avec une telle bonté, qu'elle ne changea jamais de fermiers , ni ne leur apprécia grain ^ : étant, par ce moyen, tous devenus riches avec elle ; lesquels, aux obsèques du défunt , montraient assez combien ils regrettaient sa mort, d'autant qu'ils se présentèrent tous devant le corps, habillés en deuil, avec les serviteurs domestiques. Sa table et conversation ordinaire étaient de gens médiocres ^, avec lesquels il riait familièrement, dépouillant, soudain qu'il était dedans sa maison avec eux, tout ce qui était de la grandeur de son état : ayant, tant qu'il a vécu, apporté cette règle de ne souper hors sa maison et de se coucher à neuf heures, et se lever assez matin , le plus du temps sans serviteur, ains n'ayant autre homme de chambre que soi-même, ainsi que j'ai appris de sa bonne partie-* : ce qui n'est pas malaisé de croire; car il était si peu fastueux, que je l'ai vu quelquefois retourner seul en sa maison, quand il sortait du palais devant l'heure^. Il ne fut jamais convié ou de noces ou de funérailles de ses amis, encore qu'ils ne fussent de condition grande, que lui ou sa femme n'y allassent, pour n'être vus les dédaigner ou défaillir à son devoir. De son mariage il eut six enfants; le seigneur de Bonneil", fils aine, maitre des requêtes ; le sieur de Saint-Germain, l'un des grands mailres et réformateurs généraux des eaux et forêts de la France, et puis bailli de Melun; le seigneur d'Émery, conseiller en notre cour de parlement ' : des filles, trois, dont l'ainée fut mariée avec

' Flécliir, gouverner. valent été, ainsi qu'il le rappelle. De

- Ne leur mesura pas le grain, c'est- rita sua, 1. III, son grand-père, son

à (lire ne les rançonna pas... père et son oncle. Ce fut l'historien:

■' De condition médiocre... voy. le discours de "M. l'atiu, couronné

* De sa veuve... par l'Académie française on 1S21, sur

■'■ t)a peut voir, à cet égard, d'inté- la vie et les œuvres de J. A. de Thoo.

rcssants détails daus de Tliou , Ve vilti , Cliristoplie de Tbou , suivant Sainte-

.111(1, 1. III (vers la fin), où l'on rcmar- Marthe (voy. dans ses Klo!/es, celui de

qucra toutefois que son père futlepre- ce magistrat, au M v. lU), avait laissé un

iiiicr particulier qui eut un carrosse à commencement A'Illstoire de France

Taris (mot et invention empruntés aux qu'il avait dessein de poursuivre, mais

italiens : cai'rôzza) : mais il ne s'en qui ne fut pas pulilic. Pour le fils, le

servait que pour aller à la campagne, rôle d'historien était donc une sorte de

•■Ou Bonnœil, comnielilanchard écrit iiicux héritage et comme une tradition

vr nom, p. 76. dr famille.

' Et plus tard président , comme l'a-

LETTBES. 273

M. le vicomte de Chiverny, chancelier de France; la seconde à M. de Harlay, à présent premier président S et la troisième qui fut rendue nonnain ^ voilée, à laquelle il devait une vue ^ tous les ans , par forme de vœu, le jour et fête Saint-Louis , patron du monastère de Poissy, où elle réside. Il a vu en un même temps deux siens gendres l'un chancelier de France , l'autre troisième président ; l'un de ses frères avocat général du roi , l'autre évèque de Chartres, et l'autre maître des requêtes , et ses deux derniers mâles promus aux dignités que j'ai dites : car, quanta son aine, il dé céda devant le père, et néanmoins il mourut maître des requêtes. Et combien qu'il ne fût brigueur, si est-ce que les dignités le suivaient, sans qu'il les enviât ; car, laissant à part toutes autres particularités, je mécontenterai de vous dire que cinq ans auparavant que décéder, M. le duc d'Alençon, second prince de France S le pourvut de l'état de chancelier de sa maison^, auquel il est mort : ceux qui lui étaient plus sûrs amis eussent souhaité qu'il n'eût accepté cette charge.

Il a vécu soixante et quinze ans, sans user de lunettes, végète*' de corps et d'esprit : homme qui appréhendait de telle

' Il fut le successeur de son beau- 1. LXXV, t. VIIl,p. G39dela ti-aductioii,

père, Chiistophe de Thou. La grande 2 Ou nonne , religieuse: suivant Bn-

charge que laissait vacante la mort de rel , voy. p. 338 de son Trésor, ce mot

celui-ci avait dû être briguée par plus vient de nonni, ou nonna, qui chez les

d'un prétendant. Quant àd»llarlay, Romains et aussi en Italie, signifient les

loin de rechercher ces fonctions redou- ancêtres : terme de déférence, comme

tables , il avait songé plutôt à s'y sous- celui de pères appliqué aux religieux,

traire. Nous voyons Pasquier fortifier En latin , nonnus répond au nom de

son courage, en l'avertissant dans ses père , îiOHwa au nom de mère : l'un et

Lettres (vil, 7; cf. id., 8), «que l'autre expriment le respect,

si l'état auquel ii venait d'être appelé ^Visite...

désirait un homme de bien en tout 4 Alors, sous le règne de Charles IX,

temps, c'était spécialement en celui- le premier prince du sang était le duc

là, où il ne s'agissait pas de s'opposer d'Anjou (depuis Henri 111) : le duc

à un homme corrompu, mais de faire d'Alençon prit par la suite ce nom ,

face à un siècle corrompu. » Une lettre auquel il joignit, vers les dernier»

inédite de Pasquier à Loisel,du 23 temps de sa vie, le titre de duc de Bra-

novembre 1582, nous parle aussi « de haut.

l'atteinte que Pibrac eût pu bailler à ^ Pasquier, dans une lettre inédite

l'état de premier président », qui lui à Loisel , datée du 6 novembre 1582,

échappa, dit-on, parce qu'il était expose l'état fâcheux de cette maison,

alui-s en Flandre; et là-dessus il fait « qui était comme un navire exposé

cette réflexion : i( Il y a je ne sais quels sans pilote ni gouvernail à la merci

points en nos fortunes , desquels sou- des flots et vagues » : il ajoute que « ja-

dain que nous sommes sortis , nous ne mais homme n'avait été plus néces-

pouvonsplus y rentrer. «Suivant l'his- saire à un prince que le défunt ni si

torien de Thou, Pibrac avait simple- peu récompensé. » Pibrac fut son suc-

meiit profité des vacances pour se ren- cesseur dans cette charge,

dre à la terre dont il portait le nom, "Sain... située aux environs de loulouse :

façon les affaires ' , qu'il ne se heurtait point contre les torrents; qui lui a augmente ses jours. Son mariage fut son premier et dernier, auquel il véquit l'espace de quarante-neuf ans, vingt-neuf ans président, dont il y en a vingt complets en l'état de premier : sans que jamais pendant cet entrejet de temps nous l'ayons vu malade quatre jours; qu'il ait volontairement discontinué le Palais trois jours. Enfin il mourut le premier jour de novembre 1582, jour que je veux annombrer à une partie de son heur^, parce que c'était le jour de la Toussaint, dont une partie de l'après-dinée était dédiée à la commémoration solennelle des morts : regretté généralement de tous, et par spécial de son roi, lequel , voulant faire paraître combien il l'avait aimé en sa vie, lui ordonna des obsèques les plus célèbres qui onc eussent été vues à un homme de robe longue^ ; dont lui-même, à face ouverte , se voulut rendre spectateur, avec la reine sa mère el autres grands princes et princesses , en l'hôtel du prévôt de Paris ' . L'on prit le chemin des Cordeliers; et de là, de la rue de la Harpe, on descendit sur le quai, jusques en la-rue des Augustins, pour rendre le corps à l'église Saint-André-des-Arcs^, où est le sépulcre ancien de ses ancêtres. La suite et procession fut telle, qu'il y en avait encore presque en la maison , quand les autres entraient en l'église : et jamais ne vit-on les fenêtres et boutiques des maisons tapissées de tant de peuple tout éploré. Le ciel même sembla lamenter son décès par plusieurs pluies qui furent lors'', et le Palais avoir célébré ses funérailles : car, comme si avec lui le parlement fût mort, le hasard du temps voulut qu'il y eût intermission des audiences quatre mois entiers, pour la difficulté que la cour faisait de publier quelques or-

' Les embarras, les situations dif- Journal de Henri III , t. I , page 373,

ficiles... ^ Ou des arts, comme quelques-uns

'•'Considérer comme faisant partie préfèrent l'écrire, enfin des a« : voy.,

de sa bonne fortune., . sur les monuments sépulcraux que

3 Mais ces obsèques ordonnées par contenait cette église, Dulaure, I/is-

le prince durent être payées par la toire de Paris, in-S", 1829, t. II,

famille , ce qui l'obéra fort : Voy. de p. 262.

Thou, De ti<a sua, 1. II. t'asquier écri- ^ Souvenir de l'antiquité : entre

vant à Loisel (Le((re inédite, du 9 no- beaucoup de traits du caractère ro-

vembre 1582) : « l'on dit, observait-il, main , le seizième siècle avait conservé

que M. l'avocat de Thon a quelque bon- sa superstition. Cf. l'Etoile, t. I , p. 112

nête récompense du roi en argent, du Journal de Henri III , racontant la

chose que je ne vous puis assurer, pour mort du cardinal de Lorraine: «Ce jour

n'avoir d'autre auteur de ce bruit que et la nuit suivante s'éleva en Avignon,

0)1. » De Thou nous donne lieu de croire à Taris et quasi par toute la France un

que cpi ore était très-faux. vent si impétueux, que de mémoire

■* Cf. de Thou , 1. LXXV , t. VIII , d'homme il n'en avait été ouï un tel ,

p. 638 de la traduction, et l'Ktoile, etc. ».

(lonnanccs ^ ; et davanlage , une belle liste de gens de nom , tant (le la France qu'Italie, pour dernière clôture, voulurent rendre son tombeau immortel par plusieurs vers français, latins et grecs'. Une chose me plail-i! remarquer de lui, qui est digne d'être récitée : c'est que tout ainsi que de tous les grands avocats de sa volée , dont j'ai parlé au commencement de ma lettre, qui tous montèrent aux honneurs, il atteignit au premier degré; aussi, par un privilège spécial de sa fortune , demeura-il le dernier, les ayant tous survécus. Repassez toutes les fortunes des hommes illustres : vous n'en trouverez point une autre qui ait été accompagnée de tant de bénédictions de Dieu comme cette-ci , ne qui lui ait fait si longue et fidèle compagnie. Les uns montent par leur vertu aux grands honneurs, mais ils sont extraits de bas lieux, qui est une tare en l'opinion de ceux qui ne balancent nos actions au poids de la seule vertu , comme les Romains virent un Cicéron, auquel ses ennemis objectaient , à chaque bout de champ, qu'il était un homme nouveau, encore qu'il s'en sût fort bien défendre; les autres parviennent, mais c'est par méchanceté, comme en la Sicile Agathoclès ; autres qui ont bel avènement et progrès, mais qui se tourne par succès de temps en une mort honteuse et tragique, comme fut celle de Polycratès, Samien, qui se disait l'heureux des heureux^, et d'Enguerrand de Marigny * entre nous ; autres qui ont eu une lin belle , mais le commencement très-honleux, comme en Turquie autrefois Barberousse , et depuis Dragut-Reis ^, qui de la Cadène , où il passa tout le temps de sa jeunesse au milieu des forçats , devint général des galères du Grand-Seigneur ; autres qui eurent beau commencement et pareille fin, mais le milieu de leur fortune fut traver-

' Pasqnier raconte plus longuement, 3 Sur Asathocle on peut voir Po-

àla fin de la lettre 12 du liv. Vil, com- Ijbe, XV, 35, cf. VUl, 12, IX, 23; et sur

meut le cours de la justice fut suspendu Polycrate, Hérodote, Ml, 39-43, 120125.

dans cette circonstance. ^ Supplicié en 1315, après la mort

-' L'historien de Thoa, fils du pre- de Philippe le Bel , dont il avait été le

mier président , rapporte , De vita sua, principal ministre.

1. 11, qu'il avait convié tous les beansc ^ Ou Rais, comme on lit dans l'Jrt

esprits à célébrer la mémoire de son de vérifier les datei , in-f", t. Il,

père, et que de toutes les pièces qu'ils p. 642 : épithéte qui veut dire capi-

lul envoyèrent (Ronsard seul s'était taiue. D'abord au service d'un corsaire,

excusé), il avait choisi les meilleures Dragut devint ensuite favori de Bar-

pour en former un recueil, auquel il berousse , et enfin son successeur. Il

avait joint ses propres vers. Ue plus, s'éleva à ce rang par son courage, en

deux oraisons funèbres de Christophe de même temps que par son astuce diabo-

'Ihou furent imprimées en 1583, l'une , ligne, pour parler avec Brantôme , qui

en français, de .lean Prévost , archi- lui a donné une place parmi ses Grands

prêtre de Saint-Séverin , l'autre, en la- capitaines étrangers {Disc. ST*^). Il fut

lin, d'un nommé Pogèse fPogrpsîriis). tué devant "NlaHe, en 1565.

:i/li LETTRES.

sier', comme les Romains virent un Furius Camilliis, et nous un Anne de Montmorency, connétable de France ' ; autres qui , pour avoir été heureux , ne reçurent jamais si grand heur que d'être morts jeunes , pour ne donner le loisir à fortune, par ce moyen, de leur tourner le visage, comme Alexandre : aussi ne sentirent jamais plus grand malheur et Annibal et Scipion l'Africain et Pompée ( tous trois très-grands et heureux capitaines en leur jeunesse ), que par la longueur de leur vie ^; autres au maniement des affaires publiques eurent des succès très-heureux, mais en leurs domestiques un ver qui leur rongeait intérieurement la poitrine, comme ce grand empereur Auguste 4. Bref, il n'y a eu homme, si grand et heureux ait-il été , qui ait eu , prix pour prix, une fortune si accomplie en son tout comme cetui-ci : être extrait d'une noble famille; parvenir par les degrés honorables aux honneurs premièrement populaires , puis royaux ; aimé successivement de tous les rois qu'il servit; honoré de tout le peuple; s'être maintenu en son état au milieu des troubles aigus qui ont couru par la France , sans avoir reçu aucune algarade des uns ni des autres ; avec tout cela avoir en sa maison une femme sage et honnête , miroir de chasteté à toutes les matrones; une postérité si grande et illustre; un âge si long, sans maladie; unes funérailles telles que j'ai récitées pour catastrophe de cette heureuse comédie : hé, vraiment , je le dis encore un coup, il n'y eut jamais une si heureuse vie , tant en public que privé, ne qui se trouvât acconsuivie* d'une si heureuse mort. Je lui dédiai, deux ans devant qu'il mourût, mes épigrammes latins : maintenant qu'U a pluà Dieu de faire sa volonté de lui, je lui consacre d'abondant^ à samémoire, entre vos doctes mains, cet éloge, au bout duquel je veux que l'on appende ce beau vers du poète Ausone, Talis vita illi , qualia vota tibi '.

' Traversé par le malheur... les deux mots accomplie, suivie: ce

^ C'est une allusion à sa captivité, changement est sans motif. On trouve

- Ce ne fut pas comme général que dans Kicot , p. 7, et dans La Curne de

le premier Scipion fut malheureux, à Salnte-l'alaye , Glossaire de l'ancienne

la fin de sa carrière , mais bien comme langue française, coi. 82, ce verbe, déjà

citoyen, l'ingratitude des l'iomains vieux à la vérité au seizième siècle, et

l'aj ant engagé à se bannir volontaire- qui signifiait suivre à la piste, accom-

ment de son pays. pagner jusqu'au, bout.

' Suétone, fie d' Auguste, c. 65. '-Déplus...

Ou peut voir un développement èlo- < C'est le dernier vers de la pièce

qucût de cette pensée dans Vllmile de intitulée a Epicedion in patrem suum

Jean-Jacques Rousseau, liv. IV, t. II , Julium Antonrunl. » Pasquier a légè-

1'" part., p. 232derèdit. in-8"de 1S17. rement modifié, en le citant , ce vers,

'■ Les éditions postérieures à la mort ainsi écrit par Ausone :

de Pasquicr ont sulistilué à ce terme Talis viia tihi, qu.nlia vut.n milii,

Ceux qui ilélractenl à ' ses louanges lui impulcnl les foiiificatioiis de Paris, qui se sont depuis tournées en une forme de taille ' ; mais c'est inconsitlérément juger des affaires du monde par les événements, et non par les conseils. Quelques autres, pour ne demeurer muets, disent que sa diligence était plus nuisible que prolitable au Palais, comme celui qui vidait les rôles, non les causes. Il vidait et les rôles et les causes ensemble : mais on ne peut apporter si bonne police au public, que les bons n'en pâtissent de fois à autre --avec les mauvais; et le médecin, donnant air à la \ eine du malade pour la guérir, ne peut tirer du mauvais sang , qu'il n'y en passe aussi du bon. La rigueur qu'il apporta en ce faitci lit ' de telles opérations contre les tergiversations des fuyards, qui est une très-dangereuse maladie en justice, que nous apprîmes à faire plus diligemment raison aux pauvres parties languissantes , que l'on n'avait jamais fait parle passé. Autres arguent en'^ la facilité de ses mœurs la multitude effrénée de procureurs, à laquelle il ouvrit la porte : à quoi je passe condamnation fort volontaire ; car je serai toujours du parti du peu contre le trop, en telles matières, aussi bien que l'empereur de Rome qui, mourant, disait que la multitude des médecins qu'il avait appelés pour sa guérison l'avait mis au lit de la mort ^. La trop grande muUiplicité produit la confusion et le désordre , qu'il est malaisé de policer puis après ,

' (Detraho) retirent à, abaissent... rien à redire, net de toute faute , per- ■^ Voy. à ce sujet FéUbien , fJistoire sonnage rare , et qui avait acquis par rfe Paris, aux passages précédemment "" long âge uue réputation fort encités. —l'asquier, dans sa lettre inédite tiere, qui avait vécu en sa charge avec a Loisel, du 23 novembre 1582, revient "ne grande innocence, et auquel la sur les restrictions que l'on pouvait vieillesse avait apporté une prudence apporter à l'éloge de Christophe de non commune », Thou : « 11 était vraiment un grand J Par suite, sous-entendu. homme , mais il n'y a nulle doute qu'il ■* Reprochent à... ne soit fort aisé à son successeur de * Ce souvenir est aussi rappelé par contenter plus l'universel, je ne dis Montaigne, Ess., 11, 37.11 s'agit de pas le particulier. Si j'étais avec vous l'empereur Adrien, qui, suivant Xiphijc vous en discourrais bien amplement, lin, Lutetise, in-4°, 1551, p. 255, £Tcl.e défunt avait plusieurs grandes par- /£Ûr/)(j£ Xsywv ÔT|iJ.wS£; , OTt ■nolloi lies qui étaient obscurcies par plu- laTpot gacrOia aTtwkcav : ceque Hosieurs grands défauts. Celui qui lui ratius TurseUinus (Torsellino , savant succède a une si bonne penr de mal jésuite du XVlo siècle) a traduit ainsi , faire , que je n assure qu il ne fera ja- d^ns ^^^ Epltome hhtoriarum a viundo mais mal, si cette volonté ne lui ««rfî/o «d «««!«« 1598, Parisiis, in-12, change. » l'aschal, dans ia rie du sei- 1631,p.ll9:« Morienstritum illudgrœcjneur de Pibrac, traduction du sei- po,.„,„ proverbium usurpavit, multi gneur d Herraay , Paris , 1H17, in-S", ^^^j^;^-^ ,.çgj.,„ perdidere ». Pline, JUst. p. 235, est plus explicite et plus absolu ,;„; XXIX, 1 , cite également une épidans les louanges qu'il accorde a taphe où l'on fait direà un mort « tiirl.a Christophe de Thon : „ C'était , dit-il , ,^ mpdicriim périsse ». un juge en qui jamais on ne trouva

278 LETTBES.

même en cet l'tat de procureur. Toutefois, quand je considère sur quel fondement fut appuyé ce défaut, je le compare à ces erreurs dont fut autrefois censuré Tertullian, que j'appelle belles erreurs ' ; car il n'y eut autre chose qu'un zèle ardent envers Dieu et son Église qui l'y conduisit : aussi veux-je nommer cette faute, au milieu des vertus de notre président , une belle faute , qui ne prenait son origine que d'une humanité née avec lui , qui l'induisait d'avoir compassion de tout ce petit peuple. Les derniers , jetant leurs pensées plus haut , lui impropèrent que cette même facilité le fît tomber en un accessoire de plus dangereuse conséquence , parce qu'il promettait aisément, comme ils disent, plusieurs choses au roi ; dont se trouvant puis après mauvais garant , il voulait aucunement violenter les opinions de sa compagnie, pour ne faillir de promesse. Si cela est vrai ou non , ce me sont lettres closes : bien dirai-je qu'il n'y a que ceux qui sont appelés en tel état que le sien, qui se trouvent empêchés, en la diversité des propositions qui sont au ménagement de la république' , entre les seigneurs de la cour du roi et de la cour de parlement ; car, pendant que les uns semblent être un peu trop souples , les autres trop roides , ce sage seigneur, qui par un long usage connaissait où les choses pouvaient tomber selon la nécessité du temps , lâchait , entre les deux extrémités , d'y apporter une voie moyenne , sachant bien que quelquefois , en voulant conserver le ciel par opiniâtreté, nous perdons ensemblemenl le ciel et la terre. Somme, le fruit que je rapporte de ces objections est que je tourne ma pensée sur la misère de notre vie, qui est de telle condition, qu'il n'y a si homme de bien qui ne soit sujet au contrôle , j'ai cuidé dire à la calomnie des langues. Cela fera que pour m'élancher ^ d'un long discours et mettre fin à la présente, vous célébrant ce grand personnage, je ne le vous pleuvirai ^ pas pour le plus parfait (car ce bas être n'est capable d'aucune perfection ) , ains pour le moins imparfait de tous ceux que nous ayons vus de notre âge. Adieu.

' C'est que l'excès du zèle religieux M. de Chateaubriand l'a appelé li' Bos-

et le désir d'une trop grande perfection suet de l'Afrique.

les avaient causées : aussi Tertullieu 2 QuJ éprouvent l'embarras créé par

a-t-il été admiré par des personnages la difficulté de la situation politique,

aussi éminents qu'orthodoxes. Saint par la diversité des vues , des intérêts

Cyprien le nommait son maître. Bossuet politiques...

a parlé de lui avec enthousiasme dans ■' M'abstenir, arrêter le cours...

plusieurs de ses écrits; et de nos jours ' Donnerai...

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