‹ Œuvres choisies d'Etienne Pasquier (volume 2)Chapitre 40 sur 82 · LETTRE XIV · texte numérisé non relu

LETTRE XIV

A M. Loisel, avocat du roi en la chambre de justice de Guyenne'--

Pendant que nous mettons toute notre étude de paraître savants dans nos plaidoyers ou harangues , nous corrompons la naïveté de l'éloquence française.

J'ai reçu les remontrances qu'avez faites à l'ouverture de votre séance d'Agen^, et par même moyen vos lettres du vingl-deuxiôme de novembre, écrites non de votre mam, ainsde celle de votre clerc; chose qui ne m'a point tant ébahi ( encore que par une courtoisie qui vous est propre , vous vous en soyez excusé), que de la cause de ce changement : ayant entendu que c'est pour un mal des yeux qui TOUS est de nouveau survenu ; car je crains que pendant que vous mettez toute votre étude à la conservation de voire honneur, en la charge en laquelle êtes maintenant appelé, vous mettiez en oubli le soin de votre corps et de votre santé. Et ce qui me fait craindre davantage , sont ces belles remontrances , à la lecture desquelles j'employai devant hier une bonne heure : remontrances , dis-je , pleines de doctrine, images d'une longue élude, et par spécial contenant un discours du tout convenable et au temps et au personnage que représentez, et telles que je m'assure qu'elles produiront en moi effet du tout contraire à votre intention , d'autant que je no doute point que ne les ayez bâties afin de pourchasser un repos

' C'est la lettre 12 du liv. VII. Ou édition, p. ccxxvn. Cf. p. XL. pent en rapprocher le Dialogue des •' Henri 111 ayant accordé aux pro-

-^focais de Loisel lui-même, ef le T/aiie testants une chambre de justice en

de V Eloquence française Ae Au "Va\T. Guieiine, Loisel y fut envoyé comme

'■' Antoine Loisel , né à Beauvais , en avocat du roi, l'asquier, par une lettre 1536, occupa dans la magistrature des inédite du 24 mars 1582, félicite Loifonctions importantes, et a laissé plu- sel « de la belle ouverture qu'il a Faite sieurs ouvrages de droit , dont le chan- de cette chambre: ce qui , du reste, celier d'Aguesseau (4^ Instruction) ne l'a trompé en rien de son opinion , recommandait la lecture. De plus il cul- étant assuré que plus il ira en avant, tiva la poésie française et latine : ami plus il satisfera au public. » Les huit de notre vieille littérature, il fit réim- remontrances que Loisel prononça dans primer, en 1594, un vieux poème de la cette chambre de justice furent réu- Hlort j comiinsé à la lin du douzième nies par lui sous le titre de Guienne , siècle par llélinaud. C'était lemeilleur Taris, in-S", l'Angelier, 1605. Celle ami de Pasquier: on peut voir à la Bi- ' qui est mentionnée dans ce passage est bliothèque nationale quelques lettres du 2 octobre 1582 ; la troisième du rede Pasquier, demeurées manuscrites , cueil , dont elle occupe les p. 69-105, adressées à ce même correspondant, et elle traite « de l'amnistie ou de l'ou- (|ui renferment des détails familiers hliance des maux faits et reçus pendant d'un assez grand intérêt; elles sont les troubles, » L'auteur l'a dédiée à mentionnées dans la Bibliographie des Montaigne. (W.uvres do l'asquier, tom, l*"' de cette ,

entre ' les sujets du roi , et encore pour les renJrc gens de Ijien ; et quant à moi , je vous puis dire qu'elles ont apporté une inquiétude en mon esprit , voyant que pendant que faites de si beaux discours , il faut que je me taise.

Vous savez ce que disait Aristote, quand îsocrate était suivi d'un grand et assidu auditoire \ D'ailleurs je me doute que, contre mon naturel, elles me feront faussaire ou larron : parce qu'ayant écrit lettres à M. de Monthelon , conseiller, et me chargeant de les lui envoyer avec vos remontrances, il y a grand danger que, craignant de perdre l'un, je ne soustraie vos lettres, ne me voulant frustrer du fruit de votre beau labeur. Ne pensez point que je prête ceci à notre amitié ; je suis de votre opinion, qu'il n'y a rien de comparaison de votre première harangue avec celte seconde ^ ; et toutefois je vous prie prendre de bonne part ce que je vous veux mander maintenant. Vos remontrances seront cause que j'en enterai d'autres sur elles. Ce que vous estimez le plus riche en icelles est , à mon jugement, le plus pauvre ; je veux dire , tant de passages grecs et latins , tant d'allégations d'auteurs, dont vous reparez '^ votre discours. Je désire que , tenant le lieu auquel êtes appelé, nous habillions un orateur à la française si proprement et à propos, que nos actions s'éloignent le plus qu'elles pourront de la poussière des écoles , puisqu'il nous les faut représenter en celte grande lumière du soleil. Et vous puis dire de nos remontrances , plaidoyers et harangues que nous faisons aujourd'hui ce que l'on dit de rarchiteclurc : en laquelle vous trouvez tous les grands bâtiments, beaux et riches, qui furent faits depuis la venue de nos rois , comme vous pourriez dire dans Paris une grande Église de Noire-Dame, une Sainte-Chapelle, le I*alais^, lesquels le commun peuple estime faits à l'antique ; et néanmoins, au jugement des braves architectes , il n'y a rien d'antique en eux , ains sont bâtis

' D'amener au repos... ^ Sans doute par proniêre harun-

'^ Voy. Cicéron, /)e oca^ore, III, 35: gue l'asquier désigne celle que l.oisel

« Aristoteles, cum florere Isocrateni avait faite le 26 janvier 1582, « pour

nobilitate discipulorum videret, quod l'ouverture de la chambre de justice à

ipse suas disputationes a causis foren- Bordeaux » ; mais depuis il y en avait

sihus et civilihus nd inanem sermonis eu encore une autre de prononcée,

elegaiitiam transtuli.sset , mutavit re- « pour la clôture de cette même chani-

pente totam formam prope disciplinse bre », le 22 août 1582. Ce sont les

sure , versunique quemdam Philoctetne deux morceaux places eu tcte du re-

paulo secusdixit : ille enim tv,rpe sibi cueil de la Cuieiine,

ait css« iitcere , cum bntbriros ; hic au- ' Ornez, fortifiez : ou a déji vu ce

tcm , cum fsocratiun priteretiudirnc. » mot plus haut.

Cf. Quintiîion, Inst. nrat., 111, 3. ■' De jnsthr , sous-cnt.

;i la moderne, pour n'avoir rien de tous ces rares Irails donl les anciens grecs et romains usaient en leurs architectures : ains peut-on dire vraiment un Louvre avoir été fait par feu M. de Claigny' à l'antique, encore qu'il soit nouveau, dans lequel il a exprimé tout ce qui était de beau et digne de l'ancienneté. Je ne sais comment s'est insinué entre nous ce nouveau genre d'éloquence , par lequel il faut non-seulement que nous nommions les auteurs dont nous empruntons nos embellissements, mais qui plus est, que nous couchions tout au long leurs passages ; et ne penserions être vus savoir ni bien dire , si nous n'accompagnions toute la teneur de nos discours de cette curiosité. Les Grecs ni les Romains, lorsqu'ils furent en vogue de bien dire, n'en usèrent de cette façon ; ni ceux même qui vinrent , sur le déclin de leur éloquence , entre les Latins, comme nous voyons par leurs panégyriques. Bref, nous seuls, entre toutes les autres nations, faisons profession de rapiécer, ou , pour mieux dire , rapetasser notre éloquence de divers passages, rendant, si ainsi le faut dire, les morceaux comme un estomac cacochyme et mal affecté, ainsi que nous les avons pris* : quoi faisant , nous ne considérons pas qu'un corps bien sain tourne ses aliments en naturel Aussi, sans rendre les passages Comme nous les apprenons, nous pourrions être vus savoir assez on récitant les histoires et les appropriant à notre sujet par forme de marqueterie , au fil commun de notre langue, tout ainsi que firent ceux dont nous épuisons ' l'éloquence , qui furent en réputation non-seulement de bien dire, ains de bien savoir. Cette nouvelle forme de plaider, si je ne m'abuse , est venue d'une opinion que nous eûmes de contenter feu M. le premier président de Thou , devant lequel ayant à parler, et voyant son savoir être disposé à telles allégations, nous voulûmes nous accommoder à l'oreille de celui (|ui avait à nous écouter^ tout ainsi comme l'on dit que le bon cuisinier doit appareiller ses viandes au goût de son maître. Or, puisqu'il a plu à Dieu l'appeler à soi, je désire aussi qu'avec lui

• Ou l'abbé deClagny; c'est-à-dire p. IGO et suiv. de l'édit. citée.

Pierre Lescot , célèbre architecte, plus 2 De même .Montaigne : « C'est tc-

ordinairenient désigné par son nom de moignagc de crudité et indigestion que

famille que par celui de son abbaye, de regorger la viande comme on l'a

Ce fut d'après ses dessins que l'on avalée, » Ess., I, 25, t. H, p. 13 df

construisit, sous François !"■ et sous l'édit. in-18 de 1823.

Henri 11, le corps de bâtiment aujonr- •* C'est-ii-<lireensa propre substance :

d'hui nommé le vieux Louvre et qui se les assimile,

fut acbevé eu 1548 : voy. à ce sujet ^ Chez qui nous puisons... y Histoire de Pnris par Uulaurc, t, I\',

282 LETTKES.

soit ensevelie cette nouvelle manière d'éloquence, en laquelle, pendant que nous nous amusons à alléguer les anciens , nous ne faisons rien d'ancien '.

Je m'assure que si, par les premières remontrances qu'aurez à faire , vous observez celle leçon , vous recevrez une infinité de contentements; et que tout ainsi que ces secondes passent d'un long entrejet les premières, aussi les troisièmes auront de grands avantages sur les deux autres. Je ne dis pas que parfois , au milieu d'un long discours , on ne puisse citer une autorité ou passage, mais il faut que cela ne soit affecté, et que soyons si nécessités de le faire, que, l'omettant, nous aurions perdu une bonne partie des nerfs de notre intention ; et, quant à celte pluralité d'allégations , il me semble que nous la devons craindre et fuir, comme le nautonnier un écueil. Je sais bien que vous me direz que M. le président de Pibrac, l'une des lumières de notre siècle , en a usé comme vous faites, étant avocat du roi ^ : je le vous accorde; mais en ceci il s'est laissé aller à la merci de l'infélicité de notre âge, et de ce que l'on a trouvé le plus beau, ores qu'il soit trèslaid. Suffise vous que lui, Toulousain, ait exercé celte éloquence en notre ville de Paris, et que vous, Parisien, ayez fait le semblable sur les lisières de son pays : en ce faisant, c'est quitte à quitte.

De ma part, je serai toujours du nombre de ceux qui embrasseront ce qu'ils verront avoir été approuvé d'une bien longue ancienneté, je veux dire les œuvres de ceux qui pour leur bienséance se sont perpétués jusques à nous. Ne pensez pas que je ne sois quelquefois tombé sur ce même discours avec M, de PibraC, non pas si ample que celui : lequel, pour toute réponse, me coucha^ d'un Plutarque, qui semble faire le semblable : mais il y a bien grande différence entre celui qui enseigne par livres, ou qui harangue en public; entre celui qui traite la philosophie et en baille les préceptes, et celui qui

' Voy. parliculièrenient un curieux et aux preuves, entravait l'essor de

exemple de cette éloquence pédantes- leur pensée, se faisait encore remarquer

que, bardée de citations , dans du Bou- davantage dans Brisson , doué d'une

lay, Hist. univ., t, VI, p. 239. parole facile et brillante, mais plus dé-

'■' Du Vair, dans son Traité (Je l'É- sireux de paraître savant qu'éloquent :

loqnence française, tout en accordant c'était , ajoutait-il, « la grande répu-

de, justes éloges à Pibrac, « qui lui a tation de celui-ci qui avait fait aimer

toujours seml.lé celui à qui était dû à ceux de son temps ce qu'il fallait fuir

le premier rang d'bonneur en son siè- en lui. » Voy. les Œuvres dedw Vair,

fie », critique aussi l'abus qu'il faisait édit. de 1025, in-f; p. 423, 424. Cf. les

des citations : mais, suivant lui , cette Mnnoircs attribués à Mézeray, t. I,

érudition indigeste, qui, se substituant p. !32.

Cuez uos avocats aux raisonnements ^ S'autorisa de lexcnipic...

parle devant un sénat ; entre celui, dis-je, qui veut [laroir ' lettré devant le inonde, et l'autre qui veut être vu orateur. Et néanmoins encore, ne trouverez-vous Plutarque si prodigue en ses allégations comme nous. Ce que je vous écris est par forme de devis , et non que je veuille être cru ^ : vrai que je souhaiterais qu'en voulussiez l'aire l'essai, vous priant me pardonner l'honnéle liberté que j'apporte en votre endroit, usant de vous comme d'un autre moi-même ; car tout ainsi qu'étant avec vous, je ue me lasse jamais, aussi, absent, avez-vous cette puissance sur moi, que vous écrivant je ne me lasse de vous écrire ( ores que je sois fort paresseux en ce sujet , envers les autres^), voire jusquesà vous récrire non une lettre, ains un livre, si le sujet s'y présentait...

A Théodore Pasquier, son fils^.

En exhortant ici son fils, Pasquier montre de quelle façon doit être le bon avocat.

Puisque Dieu m'a fait tant de bien que j'aie pu vous élever, du bas âge des écoles ^, pour entrer maintenant en quelque honnête profession , je vous veux écrire ia présente , non par forme de lettre missive, ains comme une leçon que je désire être empreinte en

' Paroir, apparoir, alors usité, pour PasquicrqueThéodoreépousa, en 1585,

paraître , apparaître. la fille aînée de Messire Claude de Bes-

•i Par forme de conversation , et non mont, seigneur de Balanzac, gcntil-

que je prétende imposer mon opinion... homme d'une des plus nobles et des plus

•* l'asquier commence par la même anciennes maisons de la Saintonge,

idée l'une des Lettres inédites, adres- dont la fermeté et la vertu égalaient,

sées à Loisel en 1582 : « Ne prenez pas suivant notre écrivain , la naissance

pour oubliance, dit-il dans celle du illustre. Deux lettres inédites de Pas-

24 mars, si je ne vous écris plus sou- quier à Loisel, l'une du 10 septembre,

vent, ains pour une coutume que je l'autre du 6 novembre 1582, montrent

rac suis acquise par une longue près- la sollicitude du père pour assurer à

cription, d'être fort sobre en matière son fils un établissement digne de lui.

de lettres, tellement qu'une venant de IJéja des partis avantageux lui avaient

moi en vaut dix venant de la part été offerts; mais il avait refusé de le

d'un autre. » marier plus jeune, ne voulant pas,

''C'est la lettre 6 du liv. IX. On peut disait-il, « attacher sa fortune ù un

rapprocher de cette lettre les Lettres billot. »

sur la profession d'avocat de Camus, * Depuis l'âge le plus tendre où l'oa

réimprimées par M. Dupin et suivies de commence à fréquenter les écoles...

deux discours de d'Aguesseau , etc. : Si les diverses éditions des Lettres n'é-

2 vol. in-S°, Paris, Nêve , 1818. taieut pas d'accord sur cette leçon, on

^ Consulter sur lui l'essai, placé au proposerait de la modifier ainsi : du

(. I*'' de cette édit., p. XLTI et .XLIIT. bas Age, es écoles... On apprend par les lettres d'Ktiennc

voire cœur, toiil le temps de votre vie. Dés lors (iiic je vous mis au collège, mou premier projet fut de vous destiuer à l'état d'avocat, qui est celui auquel, grâce à Dieu, j'ai acquis quelque degré entre mes compagnons : ne voulant en ceci ressembler plusieurs autres de notre ville, lesquels, se voyant avancés en quelque état, n'imaginent autre chose, sinon de promouvoir leurs enfants à plus hauts états. Quant à moi, la loi me plait inliniment que l'on dit avoir été observée tant en Egypte ' que Sparte, esquels lieux il y avait certaines vacations qui se transmettaient successivement de père à fils : non toutefois que je voulusse faire cette règle perpétuellement stable, sinon en tant que je trouverais les enfants y être enclins ; car surtout il ne faut forcer leur naturel : autrement ce serait, comme les géants mal appris, vouloir guerroyer le ciel. Je vous ai destiné à cet état, non-seulement parce que j'y avais reçu quelque bénédiction de Dieu, mais aussi d'autant que dès votre enfance , vous faisant déclamer, je vous y trouvais aucunement disposé ; et aussi qu'il me semble entre tous les états n'y en avoir que trois qui doivent être singulièrement solennisés : celui de prêcheur', de l'avocat du roi en un parlement, et de l'avocat tles parties , comme ceux auxquels l'homme qui a du fonds peut faire démonstration publique des grâces que Dieu a infuses^ en lui plus qu'en nuls autres. Vrai que je mets au premier rang le prêcheur, non-seulement pour le sujet qu'il traite, qui est de la religion, mais aussi qu'il n'y a celui des écoutants, de quelque état et condition qu'il soit, qui no vienne à son sermon avec toute soumission, et pour y apporter créance; je mets l'avocat du roi au second, lequel, conjoignaut avec son esprit la dignité de son office, rend ses opinions beaucoup plus persuasives; et en tiers ^ lieu l'avocat simple, que je trouve beaucoup plus pénible^ que les deux autres, pour avoir le plus du

' Un académicien savant et spiri- pouvait guère exister parmi eux , iniis-

ttiel a fait récemment justice de celte qu'ils ne connaissaient que celui de

erreur accréditée : voy. le morceau lu faire la guerre et celui de cultiver leurs

par M. Ampère, le 1"='' septembre 1848, terres, il est vrai que la législation de

à l'Académie des Inscriptions et belles- Lycurgue défendait aux citoyens de

lettres, sur cette prétendue transmis- vendre leurs propriétés,

sion héréditaire des professions dans - Prédicateur...

l'ancienne Egypte : l'auteur arrive à 3 pe l'ancien verbe infondre. Ainsi

cette conclusion, que les documents la Fontaine, dans ses Fables, IV, 5 :

originaux recueillis cliez ce peuple Peu de gens que le ciel cliÉrit et gratifie

donnent un démenti positif à cette opi- Ont le dou d'agider infui avec la vie...

nion, qui a eu particulièrement un ^ Troisième...

imposant organedans l'auteur du Pis- 6 Chargé de beaucoup plus de mal ,

-ours sur l'histoire unircrucllc. Quant d'un oflicc plus laborieux,... aux Sp:ir(iates, l'hcrédité des clals ne

Llii'iUKS. 28.)-

îompi tion-seulemcnt à comljatlre l'avocat de sa partie, ains un avocat tlii roi et encore un président, qui se peut donner permission de le ronnpre ' selon que les occasions l'admonestent : mais aussi, quand il vient à chef =* de son entreprise, il se rend beaucoup plus méritoire cl recommandable que les autres^. Kt surtout, en ces trois espèces d'états, on a '< de contenter et satisfaire aux oreilles d'un grand théâtre, qui n'est pas un petit aiguillon pour nous exciter à bien faire.

La première recommandation donc qu'aurez entrant au barreau , sera de vous armer de deux choses : d'une bonne volonté et d'une continue *. J'en ai vu venir au palais avec une délibération d'y bien faire, mais la longueur de l'état, se tournant en eux en langueur, leur faisait changer de propos et mettre leurs esprits en autre sujet : quoi faisant, tout ce qu'ils avaient édifié, s'évanouissait en fumée. J'en ai vu d'autres fréquenter le Palais avec une longue assiduité; mais d'une volonté si froide, qu'ils sont du tout demeurés en friche. Je désire le mariage de l'un et de l'autre, assuré <jue quiconque en usera de cette façon, s'il n'arrive au premier rang, pour le moins ne sera-il des derniers. Et parce que l'état auquel je vous ai voué git part en la jurisprudence, part en l'oratoire", au regard du premier point, encore que les anciens aient surtout désiré la mémoire au jurisconsulte", si est-ce que je ne puis condescendre à leur opinion. Quant à moi, je combats pour le jugement. La mémoire sans le jugement n'est flen en l'avocat : le jugement sans la mémoire est beaucoup. Nous appelons notre élude jurisprudence, pour montrer qu'elle consiste plus en la prudence et par conséquent au jugement : vrai que qui peut avoir l'un et l'autre ensemble a un bien grand avantage sur ses compagnons *.

Celte prudence ne s'acquiert que par long usage : partant il vous faut rendre, sur votre arrivée, assidueP auditeur au barreau, où l'on

' L'arrêter, l'interrompre : cf. Lnisel, dit. citée des OEuvres de du Vair.

Dialof/iie des avocats, p. 201 de Tédit, '> l£ii viie,pourobjet,para'itètreom\s.

tilée de i\l. Uupin,-et une Lettre., ibid, ' U'assidnitc, de persévérance...

r). 494-508, « où l'on examine si les juges '■ Consiste, réside, en partie dans la

iiiii président aux audiences peuvent jurisprudence, eu partie dans J'art

Icsitiniemeut interrompre les avocats ». oratoire...

' Au ternie, à bout... ' Voy. sur la mémoire etriroportance '■'• Ces mêmes idées se retrouvent dan.s que les anciens attachaient à cette faune Harangue de {\n Vair, prononcée à cnlté, Cicéron, Rhetor. ad Hcrennium, l'ouverture du parlement de l'rovenre 111, 16-24, etOuintil., /«s^ ora^, XI, 'J. en 1602; on lit vers le début : « 1,'au- "On peut rapprocberdecesconsidér» tiM-ité et digniléd'un bon avocat, pm- tions Icdébut delalettre I''''du IX^lirrc. /édnjit de sa propre vertu , ne dépend ■' Ou disait alors assiduel et assir/n, <-|iie i\.'- lui-même, elc, ; » p. 815 do l'-é- comme roatiim et miilinucl.

(iigèrc vraiment les lois , bàlir voire étude sur l'étiidc de ceux qui plaident, ne vous donner aisément loi de les contrôler ; ains , tout ainsi que ce grand Pline en tout livre ', aussi trouver toujours quelque chose dont fassiez votre profit, voir en ceux qui sont de moindre mérite. L'admiration qui se loge en un jeune homme lui est un grand progrès pour l'avenir : c'est la mère des sciences; et je ne VIS jamais homme sur lequel il n'y eût beaucoup à redire, qui trouve beaucoup à redire aux autres. Je sais bien qu'après avoir quelque temps prêté l'oreille, vous aurez part, avec l'aide de Dieu, comme les autres, aux plaidoiries ; et d'autant que ce noble exercice a plus de participation avec l'ancien orateur de Rome que jurisconsulte, je vous dirai deux mots de ce qu'il m'en semble. N'attendez point ici que je vous enseigne tous ces masques d'oraison qui nous furent représentés en ce sujet par les anciens Grecs et Rojnains, en combien de façons il faut diversifier son bien-dire, la manière de remuer les passions de ceux qui écoutent , la clôture agréable d'une clausule^ et une infinité de belles fleurettes dont leurs livres et enseignements sont farcis. Tout l'artifice que j'entends ici vous donner est de n'user point d'artifice ; je veux que vous soyez prud'homme ^ : quand je dis ce mot, je dis tout. Et ce que Démosthène disait que la première, seconde et troisième parlie de l'orateur gisait en une belle ordonnance de son corps et de son parleras, je l'apprd^rie à la prud'homie. Le but où vise l'avocat par ses plaidoiries est de persuader ses juges; et on se laisse aisément mener par la bouche de celui que l'on estime homme de bien : au contraire , soyez en réputation de méchant , apportez tant d'élégances et hypocrisies de rhétorique qu'il vous plaira, vous délecterez davantage les oreilles de ceux qui aous écoutent, mais les persuaderez beaucoup moins, parce que chacun se tiendra sur ses gardes , pour l'opinion qu'il aura de vous. Ne vous chargez point de cause , que ne la pensiez bonne : car en vain penserez-vous persuader vos juges, si vous n'êtes le premier persuadé de votre cause. Combattez pour la vérité, et non point pour la victoire; mais ces deux derniers préceptes sont inutiles, parce que la prud'homie

I 0 Dicere solebat ( Plinius major) < C'est ce qu'il appelait l'ac^'on. L'o-

nuUura esse librum tam malnm, ut non piniou de Démosthène, à ce sujet, est

nliqua parte prodesset » : Pliaii Epis- rappelée par Cicéron, Ue Orafore, Hl,

iolœ , 111, 5. 56. Cf. Quintilien, qui prête le niènic

' (Clausula) période... sentiment à Cicéron , /ni<. ora/.. M, 3,

■> Homme de sens et de probité : cf., à 8 : « M. Cicero unam in diccndo actio-

cesujel, Quintilien, /hs<. ora(., XII, 1. neni dominari put:it. i>

LETÏUES. 2«7

les apporte tout d'une suite quant et soi. Au denaeuraiit, je ne désire pas que soyez seulement prud'homme , je souhaite que cette prud'homie soit armée d'une vive force , pour terrasser le vice , soutenir vertueusement le pauvre affligé, faire pavois de votre conscience contre les efforts des plus puissants , qui veulent abuser de leur autorité et grandeur à la ruine des plus faibles. Otez de votre télé cette courtisanie' que je vois être pratiquée par quelques-uns, qui ne se veulent charger de causes contre les grands, pour ne leur déplaire ; encore que sur-le-champ vous leur déplaisiez, si est-ce qu'à une autre occasion , revenant à leur mieux penser, ils vous prendront pour leur avocat , voyant qu'aurez bien et fidèlement servi vos parties encontre eux. Ces propositions étant imprimées dans vous, il me semble qu'il y a deux choses que devez soigneusement observer : l'une de contenter au moins mal qu'il vous sera possible ceux qui vous choisiront pour leur avocat; l'autre de ne mécontenter trop rudement vos parties adverses. Vous devez entretenir vos clients d'une douce chère ^, ne les rudoyer, supporter de leurs importunités, faisant ce perpétuel jugement en vous, qu'il n'y a maladie d'esprit plus poignante, que de ceux qui plaident en leurs noms. Non toutefois que je veuille que liiez vos opmions à leurs passions. Si vous pensez pouvoir apporter honnêtes remèdes à leurs causes, il ne les faut oublier; sinon, c'est pécher contre le Saint-Esprit, de les repaître de vaines espérances , en leur administrant je ne sais quels moyens plus familiers au Palais que je ne voudrais, pour tenir.les choses en longueur : ce sont autant d'artifices de la ruine des pauvres gens. En usant de la façon que je vous dis, vous abonderez moins en pratique, mais elle sera plus solide et honorable. En tant que touche vos parties adverses, donnez ordre, s'il est possible, d'attremper vos plaidoyers de modestie : jamais la modestie ne fut malséante à nul, et par espécial ^ au jeune homme. Non toutefois que je veuille qu'elle se tourne en prévarication ; cela dépend de la prudence de l'avocat, de peser ce qui est nécessaire de taire ou de dire en sa cause. L'on dit que Philipi>e, roi de Macédoine, ayant à sa suite un seigneur qui avait trahi son pays en sa faveur, et le gratifiant de pensions pour le bien qu'il avait reçu de lui, ce seigneur se plaignit à lui de ce que quelques gentilshommes macédoniens l'avaient appelé traître, dont il espérait avoir bien grande

'Humeur de courtisan : ce tei-me - Avec un air affable... a-vait aussi l'acception du mot rjalan- '' Notamment , spécialement... Urie , pris dans un sens fAchcux.

léparalioa : ce sngc roi, sans s'en aigrir autrement, lui répondit ()ue les Macédoniens étaient de leur nature gens rustiques, qui ne pouvaient représenter les choses qu'avec la naïveté de leurs paroles' . S'il y a de la malefaçon exemplaire^, je ne pense point qu'il la faille dissimuler : es autres choses, je serai bien d'avis que l'on pardonne à la pudeur des personnes. V'ous ne devez vous présenter au public que bien préparé de vos causes : le seul objet ^ de ce grand tribunal vous doit en ceci servir de leçon. Vos plaidoyers ne seront ni f lop brefs ni trop longs : la brièveté cause souvent l'obscurité, et la longueur attédie ordinairement les juges; mais on ne peut dire rieu être trop long, quand Ton dit ce qui sert nécessairement à la cause. • Encore vous dirai-je ce mot : je sais que nous choisissons diverses vacations-^ pour passer avec quelque commodité noire vie; je veux que soyez avaricieux, mais d'une noble avarice, de l'avarice de votre honneur et non de l'argent ^. Les anciens colloqucre nt le temple d'Honneur joignant celui de Vertu, pour nous enseigner que l'honneur nous est un taisible acheminement à la vertu ^'. i-'xerçant votre état de cette façon, je remets le demeurant de votre fortune entre les mains de Dieu , lequel vous devez implorer en toutes vos actions, avec une ferme assurance qu'il ne laisse jamais ceux qui de cœur dévot le réclament. De ma part, je n'oublierai rien de ce que je penserai faire ' ta votre promotion et avancement, comme t)on père; mais au conseil que je vous donne, je ne serai jamais marri que vous oubliiez d'être mon fils : je veux dire que vous pensiez être fils d'un père qui n'a moyen de vous pousser, et que conduisiez votre fortune comme si elle commençait de prendre ses ra-

' Voy. OEtates momies de Plutar- de vos labeurs; et vous souvene?. que

<|iie, « Dits notables des anciens rois, les lois appellent honoraire la réconi-

priuces et grands capitaines, » t. X , pense de votre travail, comme si elle

p. 22 de la traduction d'Amyot , Paris, vous admonestait que c'est par les de-

iii-S", Babtien, 17S4. grés de l'honneur que vous devez par-

'-■ S'il y a un tort évident , si la faute venir à la récompense d'un si ingénu

est manifeste : malefaçon , c'est à pro- et louable labeur. » On sait combien

preiiieut parler, suivant Nicot, la faute ces idées d'honneur avaient admira-

lioat un procès est entaché. blemcnt fructifié dans notre barïcau

' (OI>jectus) aspect : la seule vue de du seizième siècle. ce grand tribunal placé devant vos '■' Aussi voit-on dans Dion Cassins

yeux... (Liv. LIV, à l'an de Rome 737}, que la

^ Professions... fête de l'honneur et de la vertu se cé-

' Ou Vair adressait de semblables lébrait le même jour. Cf. Lettres de exhortations aux avocats, dans une Pnsquier, XIV, 14, au milieu, mercuriale de 1597, lors de l'ouverture " .Sur les acceptions multipliées de ce lie la chanilire de justice étatJie à verbe e1 les précieux services qu'il nous .M.Traeille { p. 793 de ses Œuvres, édit. rendait autrefois , on peut voir M. Gène 1625) : u Proposez-vous toujours nin , Variations du lanyocje franrais, liionneur pour le pins grand salaire p. 3C(J et suiv.

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(iiies en vous , sans mou aide el luinislcre. Il n"y a rien qui perdi« laiil le Parisien, que l'opinion qu'il a d'èlre lils d un père qui a quel- (|ues bicos et moyens.

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