‹ Œuvres choisies d'Etienne Pasquier (volume 2)Chapitre 41 sur 82 · LETTRE XVI · texte numérisé non relu

LETTRE XVI

A messire Jacques de la Guesle, conseiller cV Élat, et procureur général en lu cour de parlement^.

P.isquier lui remontre combien on fait peu d'état de la Mercuriale, et la compare à la censure de l'ancienne Rome.

On dit qu'êtes sur le point d'ouvrir la Mercuriale au parlement*. Dieu veuille qu'elle ressemble le mercure % lequel, rais en œuvre avec les autres métaux, sert infiniment pour les assouplir! Entre tous les actes que représentez en ce grand théâtre de France, je n'en trouve point de si solennel que cetui : que vous autres, messieurs , qui êtes destinés pour donner la loi à autrui, appreniez de la vous donner à vous-mêmes. Et d'aulant qu'il est plus solennel, aussi en cstimé-je l'exécution plus difficile, soit de la part de vous, auquel pour la prérogative de votre état il appartient de faire les remontrances, ou de ceux pour lesquels elles sont faites. Les faites-vous en général , pardonnez- vous au nom des personnes pour toucher seulement les vices : l'exhortation en est froide; chacun se donne beau jeu au partir de là, se persuadant que le défaut qui

' C'est la lettre 1" ilu liv. XI : On peat rapprocher ce morceau, sur l'objet des mercuriales, de celui où il est traité de leur origine. Voy, les Recherches, IV, 27, et le tome 1^'' de ce recueil, p. 138 et suiv. Cf. également dans les Lettres , XIX , 1.

•'.Jacques de la Cuesle, l'une des gloires de cette époque, si féconde en grands magistrats , naquit à Paris en 15Ô7. 11 succéda à son père, en 1582, dans la charge de procureur général , qu'il exerça jusqu'à sa mort, arrivée le 3 janvier 1612. Parmi ses ouvrages on remarque un récit du procès du maréchal de Biron, et aussi une relation de l'assassinat de Henri 111, dont il fut témoin. On peut consulter sur la Guesle «t snr sa famille l'ouvrage de Blanchard sur les Présidents à mortier du parlement de Paris, Paris, in-f., 1647, p. 301 et saiv. ; voy. notamment p. 304. Pasquier, dans une lettre inédite à l.oisel , du 6 novembre 1582, an-

Oît.'V. I>'f:T PASQllER. — T. II.

nonce eu ces termes à son ami la promotion de Jacques de la Guesle au poste de procureur général : « Je na.

fais point de doute que recevant la présente, n'ayez jà entendu la mort de feu M. le preraierprésideut (Christophe de Thon), de la promotion, du jour au lendemain, de M. le président de Harlay, au lieu duquel M. le procureur général du roi (Jean de la Guesle i entre, et M. de la Guesle, son tila, en l'exercice actuel de procureur général.!

■* Le mot de Mercuriale vient , suivant iMénage , « du mercredi, qui , dans les cours de parlement , n'était pas un jour ordinaire de plaidoirie, mais le jour du conseil. C'était dans ce jour que le procureur général devait prendre la parole sur les abus et contraventions aux ordonnances. De là faire in\e mercuriale , réprimander. >i

' Kessembler à quelqu'un et ressem • bler quelqu'un était également Uiité au seizième siècle : Voy. Nicot.

vyu LETTRES.

abonde eu lui est (.ouvert, pour n'avoir clé découvert qu'en termes généraux. En louchez-vous l'un des vôtres par nom ou par remarques infaillibles, vous vous faites un ennemi irréconciliable en celui que voulez réconcilier à soi. Il faut que celui qui se rend ennemi formel des vices se rende par racme moyen ennemi capital des hommes; et quandjelisque Galon le Vieil fut accusé cinquante fois devant le peuple Romain , el autant de fois absous ', lui qui d'ailleurs élail l'un des plus prud'hommes qui fut onc dedans la ville ( car il n'y a seigneur que Tile-Live honore en toute son Histoire avec si honorable éloge que celui-ci^), je l'impute aux inimitiés qu'il s'était pourchassées et acquises pendant sa censure, laquelle il exerça avec telle sévérité^, que depuis la postérité lui donna particulièrement entre tous les autres cet épithète^ de Censeur.

Choisissez donc, ou en général ou en particulier, l'exhorlalion : je trouve qu'il y a de tous côtés des épines ; mais encore crains-je bien jilus que vos remontrances ne soient vaines, et que tout ainsi que k' mercure , dont je vous ai ci-dessus parlé, se dissipe h faute de trouver sujet, aussi qu'en voire Mercuriale ce soient paroles emjiorlées du vent : d'autant que ce que vous y faites est par forme <le conférence amiable , (lui denieure sans effet , si elle n'est accompagnée d'une crainte d'animadversion exemplaire. Il n'est pas qu'en l'Église même qui n'use pas de naainmise^ sur nos corps, après que l'on y a apporté les censures ecclésiastiques on n'implore le bras séculier contre celui qui n'en tient compte. C'est pourquoi, en l'état du censeur des Romains, la puissance était telle, que trouvant un seigneur mal réglé de mœurs, on le pouvait non-seulement suspendre pour un temps , mais à jamais lui interdire el défendre l'entrée du sénat : ainsi que nous lisons que le même Galon lit à sept sénateurs, entre lesqtiels fut un Lucius Ouinlius, qui avait autrefois été consul , et frère de ce grand Titus •Juintius", qui lors, de fraîche mémoire, avait réduit toute la Grèce

• Voy. Plutarque, f-'iede Caioni'an- aérir contre lui. ritn, c, 31 de la ti-aduct. d'Amyot. '■ Flaminiinis, vainqueur de la Ma-

^ Voy. XXXIX, 40. ccdoine à Cynocéphale, l'an 507 de

•' Voy. la vie citée de Caton, c. 31. Home, 197 avant J.-C. Son frère,

■* Alors masculin le plus souvent : comme Plutarque le raconte dans la

art reste, on a déjà vu comliicn le genre / ;> de FlriminiHus, s'était rendu cou-

cleces mots, d'invention nouvelleet tirés pai)ledu meurtre d'un Gaulois, v. c.35

du grec, était indécis au seizième siècle, et suiv. de la traduction d'Amyot ; Cf.

'' Saisie, et aussi contrainte, traite- Cicèvnn, de seneci ute , c 12, etTilel.ive

irtent rigoureux : user de main-nii.se, \X\1X, 42 , -13. c'était mettre la main sur quelqu'un,

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SOUS l'obéissance des Humains ; toutefois ni la mémoire de la dignité consulaire par lui autrefois exercée, ni la faveur des bons et lidi'les services de son frère, ne le purent garantir de cette note. Et davantage, était permis au censeur de faire courir parmi le peuple des manifestes portant les causes de la rigueur par lui exercée contre uns et autres. Nos anciennes ordonnances n'y ont apporté celte sévérité; aussi ne rapportez-vous tel profit de vos niercuriaies, que le Romain de ses censures. L'amour que particulièrement nous nous ix)rlons chatouille tellement nos esprits, que ne voulons aisément rendre à la raison l'hommage que lui devons, si le magistral n'y interpose, à bonnes enseignes, son autorité : c'est gâter et non guérir une plaie, quand nous la flattons. Vous me direz que je contrefais le censeur, et que je veux, par une puissance nouvelle, raercurier de mon autorité privée votre mercuriale : je ne. suis lias si mal appris de le vouloir faire. Bien souhailerai-je que, fout ainsi que le père châtiant ses enfants, avec une honnête exhortation mêlée d'une douce colère, n'en rapporte pas moins de fruit, (|ue quand il corrige ses valets à coups de bâton, aussi que votre ordonnance' qui voulut Irailer vos confrères avec une douceur paternelle, produise au milieu de vous autres pareils effets, comme dedans nos maisons nos remontrances envers nos enfants , quand ils sont bien nés. Adieu.

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