I.liTTUliS
point marris que l'on extermine l.i nouvelle religion. Mais, quelque chose qu'il en soit , le roi s'eslime avoir été inliniment offensé, et prend loules sortes d'avis pour en avoir la raison '.
Kt n'est pas une petite question de savoir si en ce nouveau remuement il doit appeler à son secours le roi de Navarre et les siens. Il y a du pour et du contre. Il le doit appeler, dira quelque hardi entrepreneur : car, en affaire de telle conséquence, je prendrai aide , voir d'un Turc; et soutenant cette proposition , s'aidera de la i)rave réponse que lit le roi François |)remier de ce nom , lequel s'élant confédéré avec Soliman , grand seigneur de Constantinople, l'empereur Charles V lui impropérait qu'il s'aidait d'un chien contre lui (ainsi appelons-nous ordinairement par une métaphore les Turcs) : Je m'aide, répondit le roi, d'un chien; mais c'est pour conserver mon troupeau contre la dent d'un loup *. Le roi de Navarr.e est un grand chef, qui apportera un merveilleux poids à notre balance. Cette proposition ne plaira pas à quelque autre, qui sera franc catholique ; et encore moins voudra-il qu'elle tombe en l'esprit d'un roi, qui, entre tous les rois de France très-chrétiens, fait profession très-expresse de la religion catholique, apostolique, romaine. Et ce qui en cette délibération me fait plus penser, c'est qu'il a étaiili sa demeure dedans Paris, ville du tout^ vouée au parti catholique ; et y aurait danger que , tirant aide du huguenot, il n'aliénât de soi le cœur des Parisiens.
Olons cette taie de nos yeux : estimez-vous que le roi de Navarre se joigne aisément avec nous ? Il le doit faire , dira quelque autre : car, entre les articles du manifeste de la Ligue, on fait mention de l'extirpation de la nouvelle religion. Il y a quelque apparence : mais vous ne sauriez oter de l'opinion de quelques-uns, qui pensent être clairvoj'ants, que le roi ne s'entende avec la Ligue, et que c'est un jeu couvert pour surprendre les autres ( encore qu'en mon particulier je sois tout assuré du contraire); et nommément plusieurs de la religion sont frappés à ce coin-là, de ne se fier jamais à nous, vu (|u'au milieu d'un festin et mariage d'une fille de France, étant venus en cette ville sur la foi publique d'un roi, ils y furent traités de la
' Ainsi parlait encore l'auteur du 1766, t. 111 , p. liS et suiv. Cf. les .V*-'-
Cid, act. 1 , se, V| : moires de Martin et Guillaume du Bel-
Mourir, sans tirer ma raison! lay, édit. de l'abbé Lambert , iM-12,
• Sur les idées du temps, au sujet de 1703, t. IV, p. 388; Cf. Mizeray, t. vm,
lalliance de François 1^' avec Soli- P. 328 et 3'iî>, 426, 420 et 43'). uian II , on peut voir Gaillard, //)•;- ■ i:»ti':rcmci!t..
'■'ire de Ftcmçois l". Taris, in-l-',
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façon que l'on sail ' . Ajoutez que ces deux rois ont intéiét de se conserver en réputation envers les princes étrangers, l'un envers Icscaliioliques , l'autre envers les protestants. Par ainsi , ménagez cette proposition de telle façon qu'il vous plaira, vous serez fort empéclié.
IMendra-il donc le parti de la Ligue ? Je crains qu'il ne s'y puisse condescendre % pour plusieurs considérations : même que, comme je vous ai dit , il est outre mesure offensé de celte nouvelle levée de gens d'armes et surprise de villes. El celui qui pensera être grandement zélateur de la couronne ne trouvera pas bon qu'un roi reçoive la loi de son sujet, ni que, pour obvier au mal présent , il recherche avec la Ligue une paix qui lui apportera une autre guerre. Quoi donc? Se tiendra-il clos et couvert, pendant que ces deux grands partis joueront des couteaux au milieu de son royaume? C'est une médecine malaisée de prendre à un roi, que deux princes ruinent de fond en comble ses pays , et que cependant il soit spectateur de cette ruine , sans y pouvoir remédier. Davantage, leur laissant les armes aux poings, il sera fort facile à celui qui aura victoire de son ennemi , de donner puis après la loi à son roi ; mémement voyant maintenant les villes, par une nouvelle police, se prendre d'elles-mêmes, sans vouloir recevoir garnison ni du roi ni d'autre seigneur. Je ne puis autre chose estimer, sinon qu'elles sont aux écoutes , pour se mettre entre les bras de celui qui enfin aura le dessus.
Voilà de grands ombrages , sans se résoudre , me direz-vous. Plus grands encore que ne dites : car aux autres troubles qui se sont ci-devant passés , l'objet de deux religions nous rendait à cœur ouvert ennemis des uns ou des autres ; en la querelle qui se présente aujourd'hui, je ne sais si le roi se peut assurer qui est des siens. Tel fait contenance de garder les portes de Paris pour lui , qui en son âme les garde pour son ennemi : parce que les trois pro,lestations du manifeste ne sont point de petits appâts pour attirer à leur cordelle ^ le commun peuple, qui n'est jamais content
' AHiision à la Sainl-Earthélemy , t. \ , p. 21-36 ; les Hommes illustres de
dont le mariage de Henri de A'avarre la Fiance par d'Auvigny et Pérau, Anis-
avec Marguerite de Valois, en 1572, tcrdam, in-12,l"39-17'19, v>esde l'ami-
fut comme le signal : voy. à ce snjet , rai de Coligni et du maréchal de Tavan-
de Thnu , Devilasua, 1." 1 , et llist., nés, t. XV, p.Gll et suiv., t. XVi,p. 463
liv. LU , t. VI de la traduction, p. 378- et suiv.
420 ; l'Étoile, Journal de Henri III , ^ On disait également alors oondes-
avec les notes de I.englet Dufresnoy, cendre et .se condescendre : Voy. JNicot. t. I, p. 43-62; d'Auhigné, Hist. univ., ^ Pour attirer au sentiment, entraî-
t 11 , 1. 1, c. 3-5; Sully, Mémoires , 1. 1, nerdans le parti des chefs délai iguc..
du gouvernemcnl présenl. Pour conclusion, de quelque sens que je me tourne , soit à la guerre ou à la paix , je n'y trouve iir fond ni rive : laissant pour celte cause aller mon opinion à la merci des vents et vagues. La reine mère , non apprentie eu telles négociations, est d'avis qu'il faut composer toutes choses avec M. de Guise, et a pris cette charge en main , pour en après traiter avec le roi de Navarre. Mais voyez, je vous prie, en quel pileux état nous sommes réduits : d'autant que quelques docteurs contemplatifs se persuadent que sans son aveu le duc de Guise n'eût pris les armes; et que, ne se voyant plus apiielée par le roi son lils aux affaires , elle s'était voulu rendre nécessaire. On ne peut empêcher les langues venimeuses de mal parler. Adieu.
LETTRE XVIlï'.
Au capUaine de la Fcrlandière, Pierre Pasquïer, son /ils^.
Pasquier donne des enseignements à son lils comment il se doit comporler en sa charge de capitaine.
J'entends que le roi vous a donné une compagnie au régiment du seigneur de Cluseau ^, dont je suis très-aise, d'autant que ce vous est un acheminement pour vous faire valoir entre les gens de liien et d'honneur; et aussi pour être aujourd'hui à l'école d'un maître de camp que j'estime l'un des premiers et plus avisés capitaines de la France. Et parce que vous êtes jeune , je vous veux faire une leçon , que vous retiendrez de moi, qui suis votre père, encore que je ne fasse aucune profession des armes.
En cette charge , je crains tout ; je ne parle de votre vie : car y étant appelé, je sais qu'êtes la principale hutte contre laquelle l'ennemi décoche ses flèches , quand il faut venir aux mains. Et combien que votre vie me soit chère , toutefois c'est la moindre partie dont je fais état : bien désiré-je que ne la mettiez au hasard sans sujet, parce que, tout ainsi que devez bannir de vous toute crainte,
' C'est la lettre 3 du liv. XI. Cf. Let- auteurs du temps coiume un rapitaiiie
très de Nicolas Pasquier, 1,4; VI, 8. résolu et habile , mais aussi comme un
-" II en est parlé plusieurs fois dans homme sans probité et sans foi , appar-
l'Essai sur Et. Pasquier, notamment tenant en 1592 au parti de la Ligne :
p. XLll et cxiv. voy. particulièrement de Thou, I. XCV,
^ Voy. deux lettres de Pasquier qui t. X, p. 622; le Journal de Henri II',
lui sont encore adressées, liv. XVI. 11 t. I , p. 309. Ce seigneur figure encore
s'agit sans doute de Blanchard de CIu- dans la leUre suivante, seau ou du Cluseau, signale dans les
(juaiui il csl (lueslion irciitreprcnclie quelque bonne faction , aussi ne faul-il que la lémérilé vous commande; l'une et l'autre, par divers discours, empêchent les vertueux effets de la guerre. 11 ne faut fuir les dangers quand l'occasion le requiert; mais aussi ne les faut-il témérairement affecter. On dit que celui ne doit aller au bois , qui a peur des branches ; aussi ne faut il aller à la guerre , qui craint la mort : chacun est diversement exposé à un coup de balle , selon qu'il plait à Dieu l'appeler ; mais je crois qu'il y eu a iulinis qui y meurent , plus pour se laisser aller à leur imprudence , que par leur prouesse et vertu. L'un des plus braves capitaines (pie nos troubles nous eussent enfantés , pour un jeune seigneur, était feu M. de Brissac; et si vous prenez garde à sa mort, il en fut le premier ouvrier à Mucidan % pour une trop grande assurance qu'il avait de sa valeur. Ce n'est pas chose incompatible d'élre sage et hardi ensemble : au contraire , la hardiesse qui n'a la prudence pour compagnie est une folie et témérité. Je vous écris ceci par exprès, pour vous dire que pour le service de Dieu et du roi votre vie et votre mort vous doivent être indifférentes ; et qu'il faut ménager votre vie non pour fuir la mort , ains pour la réserver h une entreprise dont il puisse réussir fruit à votre patrie et aux vôtres. Surtout, je crains en votre charge la foule et oppression du peuple. Je sais combien le Français est insolent de sa nature , et principaloment celui qui suit l'infanterie 2, même en tem|)s de guerre civile, où toutes choses sont à l'abandon. Tous les soldats jettent les yeux sur leur capitaine ; c'est leur principal rendez-vous, ils le viennent courtiser en son logis : un pauvre hôte cependant pàtit, aux dépens duquel les chefs exercent malheureusement leurs libéralités. Je vous prie et vous commande , de tant que j'ai commandement sur vous , de penser que si voulez que Dieu bénisse vos actions, il faut sur toutes choses épargner ce pauvre peuple , qui ne peut mais ^ de la querelle , et néanmoins en porte la principale charge'^. Quand je vous recommande le peuple, je vous
' l'élite ville du Périgord ( il eu est res , p. 575, où il remarque, par alluqucstion dans les /issa/s, 1, 6) : voy. sur siou à l'indiscipline et à l'avidité du solla mortdece jeune liomme, luéà vingt- dat, « que mademoiselle la Picorée (la six ans d'un coup d'arqueliuse, dcThou, maraude) est si bien accrue en dignité, 1. XI.V, t. V, p. 578 de la traduction, qu'on l'appelle maintenant madame. » r.'était le fils du maréchal : par mal- 3 Qui n'est pas l'auteur : littéraletieur, sa cruauté, au dire de Brantôme, ment , je n'en peux mais , c'est je n'en •■galait sa bravoure : v. Les grands ca- peux plus ( magis). pitainesjrançais,\)isc.l,\W\l,;irt.\. '' .\insi Horace, Episl.. 1, 2, v. 14 :
^ C'est ce que dit également La Noue (Jmdquid dcliram rrjfs, plrtiMniui ,\>liivi
daus SCS Discours pn/ilirjiics cl mililni- ^
itH-oiiimaïuJe vous-mome : les bénédirlioiis (|u'il nous doniio sont .iiilant (le prières à Dieu, et Ircs-cerlains présages ile notre bonite l'orlune pour l'avenir. Je ne vis jamais soldat nial-gissant', contre ieqnel le temps n'ait enliii produit iwie bonne et juste vengeance, et quelquefois j)Ius iùt que nous ne pensions, comme vous savez être fraîchement advenu devant Marenncs"* à celui que connaissiez. Les fautes que font les chefs ne sont si grandes d'elles-mêmes, que d'aut;uit qu'elles traînent quant et soi une longue queue , jjarce que ceux qui sont k leur suite se façonnent sur leur exemple. Que le capitaine soit sobre , doux , affable , il est malaisé que le soldat ne lui ressemble ; et, à peu dire, vous jugez par les déporlements du soldat quel est le capitaine , et par ceux du capitaine , quel est le soldat. L'être vaillant est bienséant à celui qui commande ; mais, si je ne m'abuse , la discipline le surpasse ; et quand les deux sont ensemble , c'est l'accomplissement et chef-d'œuvre. Surtout je vous prie de n'être blasphémateur du nom de Dieu. C'est une hérésie et opinion détestable , qui court entre ceux qui portent les armes, d'estimer que leurs blasphèmes et jurements soient l'ornement de leurs vaillances , combien qu'il n'y ait rien qui tant les repare ^ que la modestie, tant de fait que de parole. Si elle réside en nous , croyez que nous avons de grands avantages sur les autres, quand ce ne serait qu'elle fait qu'aisément ne tomberons on (juerellcs; mais qu'étant une fois entreprises, nous les saurons bien mettre à fin. Vous n'ignorez de quelle façon j'ai conduit votre fortune jusques k hui ; et comme, vous voyant disposé aux armes , je donnai ordre, étant à Rome , de vous faire entrer en la maison de feu M. de Foix ■♦, lors ambassadeur pour le roi, qui vous a dû être un miroir de vertu : auquel lieu vous files votre premier apprentissage à tirer des armes. De là étant de retour, je vous envoyai sous ce sage capitaine, M. de Gourdan, à Calais ^ ; et depuis, ne craignant rien tant que de vous voir casanier, je vous ai envoyé au lieu où il me semble que les gens de bien peuvent faire connaître leur vertu. Je m'assure que vous vous souviendrez d'appartenir à un
I Voy., sur ce mot, le t. 1*'' de cette on le voit dans cette phrase citée par
édil., p. 123, u. 2. Kicot , « Cela repaie bien un homme
"^ C'est une ancienne ville de la Sain- riclie, quand il parle bien » , et qu'il
tongp. t'.e nom s'appliquait aussi à de traduit ainsi en latin : « bene nunima-
l)etites îles situées au-dessus de La Ro- tuni décorai stiadela. »
ihelle: voy. de Thou, I. M.VI , t. V, < Cf. liv. VU, lett. 1-4.
p. (iG3 de la traduction. ^ Voy. liv. X, lett. 3.
• Terme synonyme de parer, comme
3<K) LKTTBES.
père qui vous aime comme son (ils ; mais si dégénérez de la verlu qui vous doit servir de guide, je vous désavoue tout à fait. Adieu. 1580.