LETTRE XIX
A M. de Sainte-Marlhe , conseiller du roi, et trésorier général de France en la généralité de Poitiers.
Sur Tariivée des retires et leur défaite.
A peine avions-nous été assurés de la mort de M. de Joyeuse ', que nous fûmes salués , coup sur coup, de deux nouvelles grandement avantageuses : les reitres huguenots , voulant joindre le roi de Navarre, ont clé suivis en queue par M. de Guise, lequel, bien qu'il n'eût tant de forces qu'eux , si les a-il exercés , de jour à autre, par une infinité d'algarades. Le roi, d'un autre côté , averti de leur venue , s'était campé le long de la rivière de Loire, pour leur barrer le passage. Les reitres n'ayant aucune retraite, sinon do^ la campagne, M. de Guise, étant à Montargis, est averti par le sieur de Cluseau qu'une bonne partie d'entre eux, logée à Ville- Mory4, faisait très-mauvaise garde; et qu'il les avait reconnus étant sur le point de souper : au moyen de quoi serait bon de leur aller porter le dessert. Cette affaire mise en délibération , il fut résolu d'y aller, et la charge principale donnée aux capitaines de Cluseau et de Saint-Paul , deux maitres de camp principaux. L'entreprise est conduite si à propos , que les ennemis sont surpris pendant leur souper. L'on vient aux mains : grand carnage d'eux ; J^outefois ils commencèrent à se rallier et tirent un gros^. Lors le rais ^ de la nuit commence de nous surprendre , de manière qu'il était fort malaisé de se reconnaître, .sinon par le mot du guet. Voici sept cents hommes des leurs qui commencent de décocher 7,
' C'est la 1-ettre 15 du liv. XI, Cf. consulter encore de nombreuses rcl.i-
l'Étoile, Journal de Henri III, édit. ci- tiousdu temps, mentionnées dans la Ili-
tée, 1. 1, p. 30 et suiv., t. Il, p. 34-41 , et bliothèguehistor. deLelong, t. II, p. 294.
MaU\ueu,Histoire des derniers troubles '^ Tué à Coutras en 1587: voy. la
de France, 1. II, en remarquant que ce- lettre 14 du liv. XI , et l'Ktoile, Jour-
lui-ci place au 27 octobre 1587 l'action na.l de Henri III, p. 26-29 et 117.
de Vimori,enGâtinais(près Montargis), 3 Du côté, sous-ent. avant de.
fixée avec plus d'exactitude an 29 par le '' Vimori...
précédent ( d'autres la rapportent au ■'" Ils se groupèrent en masse.
26 ; V. V Histoire des Français, pat- Sis- " Le crépuscule : Le rais ( radius ) de
mondi, p. XX, p. 302 ) : quant à celle la lune, c'était la clarté incertaine
d' Anneau , dans l'île de France (près que cet astre projette.
Chartres), elleeutlieu le 24 novembre ' De tirer (particulièrement de l'ar-
suivaut. Sur ces deux combats on peut balète )...
bravemeiU soutenus par les nôlrcs ; et à vrai dire, en ce fail-ci, on ne peut assez louer et la sagesse de M. de Guise et la vaillance de M. de Mayenne : car il fut avisé entre eux deux , pour ne hasarder d'un coup toutes choses , que M. de Guise avec sa compagnie ferait halte, pour en un besoin donner sur l'ennemi, quand il le verrait en désordre ; et que cependant M. de Mayenne donnerait dedans. Lequel, comme un lion, s'engage avec soixante cuirasses au milieu delà mêlée, de telle furie que les autres, étonnés, ne sachant, pour l'obscurité de la nuit, quelle était sa suite, se retirent au petit pas , nous demeurant le bourg en proie et une bonne partie du bagage , n'ayant perdu des nôtres que le sieur de Listenois , gentilhomme de grande espérance. Mais la perte des autres a été inestimable. Huit ou neuf jours après, M. de Ghàtillon , qui conduit les reitres , voulant faire une entreprise sur le château de Montargis, pensant y avoir quelque intelligence , M. de Guise , de ce averti , y commet le sieur de Cluseau. Je ne vous discourrai par le menu toute l'histoire : suffise vous que la partie a été conduite de telle façon par une foucade ' qui y a été faite , que les ennemis , pensant y entrer à petit bruit , ont été presque tous fricassés ; et peu s'en est failli que le sieur de Ghàtillon n'y ait eu part. Toutefois , comme capitaine très-sage, ayant quelque opinion que l'ouverture des portes du château n'était qu'un piège, il s'en est sagement garanti.
Ce que je vous ai ci-dessus raconté est beaucoup; mais bien peu , si n'entendez le demeurant. Les reitres , se faisant voie au beau milieu de la Beauce , après avoir pillé Château-Landon , ont fait leur logis à Auneau. Étant en ce bon pailler^, non toutefois maîtres du château , et y faisant bonne chère l'espace de huit jours à l'allemande, M. de Guise, qui ne dort pas, se résout de les surprendre à la diane dans leurs Hts, par le moyen du capitaine du château qui lui ouvre la nuit les portes. A la pointe du jour il leur donne , au saut du lit, non une chemise blanche , mais rouge : il y a eu douze ou quinze cents hommes tués et quatre-vingts chariots pris; la ville jonchée de morts, leur colonel sauvé de vitesse, et dix cornettes ^ rendus. Jamais nous n'eûmes meilleur succès , au-
' Et mieux fougade : petite mine ou ' Ou paillier : « Figurément, lit-on
fourneau pour faire sauter une mu- dans le Dictionnaire rie l'Académie ,
raille (Dictionnaire de Richelet ). — édit. de 1762, on dit qu'MH homme est
De là le nom de fougade donné à la sur non pailler, qnund il est en lieu où
conjuration des poudres de l(i05, dont il est le plus fort, comme dans sa mai-
le but était de faire sauter le palais son , dans son quartier. »
de Westminster, pendant que le parle- •■ Bannière, et aussi l'homme qui la
ment y serait assemhlé. porte. Dans In premièresignificatioii, ce
302 LF.XTr.ES.
quel on ne peul dénier que M. de (Juisc u'ail apporlé loul ce que l'on peut de diligence, prouesse et vaillance '. El ce qui me semble digne d'être remarqué est que cela soit advenu à Anneau, appartenant au sieur du Bouchage , pour venger en peu de temps la mort du sieur de Joyeuse, son frère. Le haron de l'Aulnoi, général des reilres, pour excuser la perte qu'il avait faite à Ville-Mory, au rais de la nuit, appelait auparavant M. de Guise le prince des Ténèbres ; mais en ce qui fut exécuté à Auneau il trouva que ce seigneur sait dextrement faire son profit du jour aussi bien que de la nuit, selon que les occasions le conseillent. Mais voyez encore, je vous prie, quel fruit cela nous a apporté. 11 y avait environ un mois que M, de Nevers négociait par menées sourdes avec les Suisses leur retour en leur pays : chose qu'il ne pouvait obtenir, quelque promesse d'argent qu'il leur fit. Soudain que cette défaite est advenue , ils se sont présentés au roi , avec supplication très-humble de leur bailler sûreté de leurs personnes par les chemins : requête qui leur a été fort libéralement accordée.
Quant aux reitres, voyant comme ils avaient été caressés à Auneau et le peu de secours qu'ils pouvaient espérer du huguenot, l'armée duquel s'était d'elle-même rompue pour conserver son butin de la défaite de Coulras , joint que la Loire était un grand fossé bien défendu par le roi , qui les empêchait de passer plus outre, mettant toutes ces considérations devant leurs yeux , ils ont pensé de trousser bagage , et fait en une nuit une cavalcade de neuf grandes lieues, brûlant tout ce qui leur restait de chariots , et fait monter en croupe leurs lansquenets 2. Le roi a envoyé M. d'Epernon après eux , pour leur donner à dos. Quoi plus? Les affaires se sont de telle façon passées , qu'eux qui étaient venus de propos délibéré pour foudroyer la France , se sont estimés très-heureux qu'on leur ait permis de s'en retourner sains et saufs. Jamais victoire ne fut si heureuse que celle-ci : d'autant que , cessant toutes autres particularités, il semble que Dieu ait permis que M. de Guise eût malmené de cette façon ces étrangers , depuis la frontière jusques au cœur de la France, pour les contraindre de venir rendre les abois ^
mot est du féminin; dans la seconde, sonne n'osa jamais lui donner des or-
Uu masculin. dres,et il en donna lui-même à toute
' Kn celte occasion, toutefois, comme l'armée. »
on le voit dans V. lit de x'hifier les -' De même que le reître ( reiter) était
(Irites, t. I, p. G49,u. 2, a IVI.deGuise lecavalier, le lansquenet ( landskneclit)
n'avait de grade militaire que celui de était le fantassin allemand,
capitaine des gendarmes; mais per- ■•«C'est un de ces gentils emprunts
aux pieds du roi, aliii que la vicloirc en fùl plus noble ' . Eu l'accortl fait par le seigneur d'Epernon , M. de Bouillon el autres seigneurs delà France qui étaient de la partie y ont été compris , et à eux donné passe-port pour reprendre avec sûreté les brisées de leurs maisons. Le seigneur de Chùtillon seul , par une magnanimité admirable , n'est voulu entrer en cette capitulation ; et avec une poignée de gens s'est hasardé d'aller retrouver le roi de Navarre , faisant tète à ceux qui les ont voulu empêcher. C'est hii qui aupalavant avait aussi traversé toute la France, pour recevoir les reitres , lesquels, avant sa venue, temporisaient sur la frontière ; mais depuis qu'il les eut joints , ils se firent voie , quelque empêchement qu'on leur fit. Et à vrai dire , si suivant son conseil ils eussent pris leur chemin tel qu'il leur enseignait, nos affaires ne nous eussent réussi comme elles ont fait.
Les choses s'ctant passées de celte façon à notre très-grand honneur et avantage, le roi est revenu dans Paris la surveille de Noël dernier passé, recueilli de tout le peuple avec une inihiité d'allégresses, criant chacun par les rues où il passait, les uns Viic le l\oi. les autres IS'ocl '•. Il est allé descendre tout botté et éperonné en l'Église de Notre-Dame , pour rendre grâces à Dieu , assisté de tous les ordres de Paris, où l'on a chanté un Te Deum; et le lendemain la cour de parlement, chambre des comptes, grand conseil , cour des généraux des aides , trésoriers généraux de France, lieutenant civil et siège présidial , prévôt des marchands et échevins de la ville, tous à l'envi et en forme de procession lui ont été baiser les mains. Jamais roi ne fut tant chéri, bienveigné \ et si favorablement accueilli des siens, et n'eut tant de sujet de contentement que lui. Quehpios jours après, pour montrer combien il honorait la mémoire de M. de .loyeuse ', il lui a fait faire des obsèques de même parade et magnificence telle qu'à feu M. le Duc '■'•
que notre langage a faits de Messieurs l'on trouvera dans les OEuvres de l'as-
les veneurs, » pour parler avec Henri quicr, 1. 11, col. 921. Etienne. « Proprement, oela se dit du - Sur l'origine et la signification de
pauvre cerf, quand , ne pouvant plus ce cri, voy. les Recherches , IV, 16. courir, il s'accule en (|uel<iue lieu , le ^ Complimenté, fêté... pins avantageux qu'il peut trouver, et '' Jadis Henri II! avait dépensé 120»
la, attendant les chiens , endure d'être mille écus pourlcs nocesdeceseigneur,
aboyé par eux; ce qui pourrait sem- lui en promettant 400 mille autres, hier toutefois être \>\\ii()t se rendre, aux * Au durd'Anjou, son frère. Henri III
abois « : Précellcuce du langarjc fran- avait réclame le corps de Joyeuse,
!«(S,p. 90. <IQJ était demeuré au pouvoirdes j)ro-
' De là le sonnet de co)if/)rt<M/nCion testants, pour lui faire faire ces fu-
artressé au roi sur ce succès, et que nérailles, dont on peut voir le récit
LETTKES.
El qui est chose qu'il ne faut oul)lier, le jour même que la harangue funèbre a été l'aile eu l'église des Augustins', nouvelles lui sont venues de la mort de M. le prince de Coude ^ : qui est, paravenlure, un accomplissement de souhait , parce qu'on lui imputait , eu commun propos , la mort du seigneur de Joyeuse. Adieu.
A M. de Sainte-Marthe.
Histoire au long des barricades, et comment le roi sortit de Paris.
Nous jouons tous au malcontent , et avons oublié toutes autres sortes de jeux. M. de Guise et les siens, dedans la ville de Soissons, du commencement rongeaient un dédain : maintenant ils ne le dissimulent point. Le commun peuple de Paris s'entrevoit d'un œil de travers, sous ces mots partiaux de politique et ligueur^ ; le roi même n'est épargné par nos prècheurs\ Bref, combien que nos trou-
dans l'Histoire du cardinal de Joyeuse, avec plusieurs mémoires, lettres.-., par Aubery, Paris, 1654, in-4°, p. 249. Cf. des vers latins et grecs sur la mort du duc de Joyeuse par Billard, Paris, 1587, in-S", et son Éloge dans les Mémoires de Castelnau , Paris, 1659, in-f, t. H, p. 57.
' Par Rose, évêque de Senlis, fameux ligueur.
''■ Henri 1^"^ prince de Condé : fils de celui qui fut condamné à perdre la tète sous François 11 et sauvé par le trépas de ce jeune prince, il mourut empoisonné à Saint-Jean d'.Vngely. Charlotte de la Trémouille, sa f''uime , accusée de l'empoisonnement, fut déclarée innocente Iniit ans après, sur l'ordre exprès de Henri IV. l,a veuve de Condé, était demeurée grosse; elle accoucha d'un fils qui fut Henri 11' du nom, et aïeul du grand Coudé : v. Jl. de Chateaubriand, Études historiques, p. 729.
Cf. l'Étoile, Journal de Henri III, t. Il, p. 92, et les Mémoires de Sully, t. 1 , p. 130 et 131.
' C'est la lettre 4 du liv. XII. Cf. de Thou, De vita sua, 1. 111, et IJisl., liv. XC, t. X, p. 253 et suiv. de la traduction française; l'Étoile, Journal de Henri III, t. Il, p. 94-100, 250-267;
PalmaCayet, Chronologie- tiovenaire , t. XII, p. 44 et suiv., dans la Collection de Michaud et Poujoulat; d'Aubigné, Histoire universelle , t 111, 1. I, c. 19. Voy. surtout le livre de M. Vitel, qui a replacé ces scènes sous nos yeux , « les Barricades, mai 1588 ».
^ Sur ces deux partis on peut voir la Ictt. 3 du liv. XII. «Formé dans l'année 1574 , le parti des poliligues , a dit M. de Chateaubriand, devait l'emporter à la fin, parce que c'était celui des hommes raisonnaliles et que la raison est une des conditions de l'existence sociale », Étud. hist., p. 723. Aussi les politiques furent-ils haïs, comme les gens modérés ont coutume de l'être dans les temps de révolutions : « On les estimait dit Pasquier, dans la Congratulation à Henri II', de pire condition que les huguenots, parce qu'ils désiraient la paix ». Cf. le Catéchisme des Jésuites , édit. de 1802, f. 239, v"; et consult. encore sur ce parti Charles l.abitle. De la démocratie chez les prédicateurs de la ligue, in-8°, 1841 , p. 105.
•'' C'est ce que l'on voit à tout moment dans les Histoires et Mémoires du temps : de Thou, I. XCIV, XCV, t X rie la Iraduct., p. 527 et 594; le Journal de Henri III , p, 41 ; etc.
bles ne soient arrives que pour guerroyer le huguenot, nous laissons notre première visée, pour être aujourd'iiui, les uns aux autres, nouvelles buttes de querelles. Estimez combien, ce faisant, nous fortifions le parti huguenot, puisque nous autres catholiques sommes ensemblement en mauvais ménage. J'avais, jusques ici, pensé que les prédictions des astrologues judiciaires étaient vraies folies et fantômes; maintenant je ne sais qu'en dire. 11 y a deux cents ans et plus que les Allemands eurent vers Strasbourg un grand mathématicien, que les uns appelèrent de Régiomonte, les autres Regiomonlanus '. Celui écrivit en sa langue les nitilheurs qu'il prévoyait devoir advenir à une longue postérité : son livre fut mis en vers latins, sous le règne du roi Henri II, et imprimé à Lyon par Gryphius en l'an 1553 ^. Plusieurs l'ont depuis gardé; et vous puis dire que trois ans devant nos troubles je le vis à Stinx^, es mains de M. le premier président, et deux jours après en la bibliothèque de M. l'avocat d'Espeibses. Or, voyez, je vous prie, ce qu'il prédit de cetle présente année :
Post mille elapsos a parla Virginis annos.
Et post c|uiiigentos imu'sus in orbe dalos, Octuagesiinus octavus tiiiraliilisaniuis
Ingriiet, et secmu tristia fata feret.
Si non lioc auno lotus malus occitlit orbis,
Si non hoc anno terra trelutiniue ruunt , Ciincta taïucn sursuui volventur et alla deorsuni
Iniperia, atijue ingens undique luctus crit.
Moi-même m'en étais moqué, en la Congraiulalion que je lis au roi sur sa victoire 'î. Mais , 6 bon Dieu ! il faut que je démente mon livre; et néanmoins bien glorieux que les aslres, soucieux de nous, aient particulièrement, sous cette généralité, rencontré sur la France, comme la première et plus noble de toules les nations de
' Ainsi était-il ajipelé de saviUe na- ■'' Aujourd'hui Staiiis, viUage à deux
taie en Fraiicoiiic, c'est Rccnigsbcrg : lieues au nord de Paris. Christophe de
mais sou nom véritableétait Jean Mul- Thoti était seigneur et propriétaire de
1er. Né le 6 juin 1436, il se rendit éga- cette terre; il la laissa à de llarlay.
lement célèlire dans les mathématiques Tasquier parle de la maison de campa-
ct la philologie , et niourul le 6 juil- gne que celui-ci y habitait, et qui était
let 1476. remarquable par ses vastes jardius :
^ L'ouvrage de Muller, ici mentionné, Lettres, XXll , 8 et 9.
est son Calendrier, autrement dit, ses ■* Kn 1588 : v., sur cet ouvrage de
Iphéméridcs. Pour plus de détails sur Pasquicr, écrit en prose, notre Essai,
l'auteur, on peut cons., dans r//i.>.7o(re p. c.\x et ccxi, et rapprocher de cetle
du président deThou, le commencement Conrjralulaiion lesverslatinsdeSainte-
du liv. XC , où l'on voit que le traduc- Marthe cités par l'Ktoile, Journal de
fpur latin , auquel fait allusi<in Pas- Henri Ut , I. II, )>. 40. rjiiicr, s'appelait Gaspard Bruschius.
oOG LETTRES.
4'liuropc. Elanl de celle (açoii divisés dedans celle ville, comme je vous écrivais maintenant, (|uclqnes catholiques ligués font courir un bruit, que le roi se déhbérait de les maltraiter : ils en donnent avis aux princes qui élaienl à Soissons ; plusieurs allées et venues, qui ne se faisaient à couvert, afin d"élre par eux secourus; le roi mande à M. de Guise qu'il ne bougeât de la ville , jusques à ce qu'il eût reçu aulre commandement de lui. Comme nos affaires se passaient par ces méconteiileracnts réciproques, voici plusieurs gentilshommes et capitaines ligueurs qui arrivent à la fde dans Paris, et se logent au faubourg Saint-Germain-des-Prés,aux environs de l'hôtel de la Roche-'sur-Yon , demeure de madame de Montpensier. Cela ne peut être si sourdement tramé, que le roi, qui lorsséjournaitau bois de Vincennes, n'en eût avis. La reine-mère, voulant aller prendre l'air à Saint-Cloud, lui envoie un genlilbomme pour savoir comme il se portait : à quoi il fit réponse qu'il avait ce jourlà pris médecine ; mais que pour cela il ne lairrait de retourner à Paris, pour recevoir une requête qu'il savait lui devoir cire présentée par M, de Guise. Cela arrêta court la reine en la ville ; et le inèrae jour le roi y vint. Des lors une grande rumeur par toute la cour ; et pour obvier à une sédition , le samedi, septième de mai , est faile une assemblée de ville, où fut o|)iné fort librement d'une part et d'autre, chacun diversement rendant compte des mouvements de son àme : enfin fut conclu que l'on députerait gens pour aller voir par les maisons ([uels étrangers y élaient logés, quelles affaires les y détenaient, et faire commandement aux vagabonds de sortir.
Mais tout cela ne fut que vent. On proposa antres moyens au roi pour y remédier; et le plus prompt et expédient fut de loger au même faubourg les quatre raille Suisses qu'il avait fait de nouveau venir. Quelques-uns, à la colère, passèrent plus outre, disant que pour étouffer ce feu il fallait faire pendre une douzaine des principaux conducteurs de cet œuvre. Le vent en vient à leurs oreilles : ils prennent cette colère pour l'effet, et en écrivent à M. de Guise , afin qu'il lui plut de les secourir ; et pour le hâter, ajoutent que les potences étaient toutes prêtes en l'hôlcl de ville. Sur ces entrefaites, il advient que M. d'Épernon prend la roule de Normandie , avec une infinité de noblesse , pour se metlre en possession de son nouveau gouvernement : ces messieurs estiment «pri! ne fallait laisser envoler celle belle occasion. Le roi élanl dcmanlclé d'une
giaiitic parlic de ses gciililshommes, eux envoient deux ou trois rccliarges ' à Soissons, par Brigaid, avocat. En ce martel ' se passent les vendredi, samedi et dimanche. Le lundi, neuvième^, M. de Guise arrive en poste, et vint descendre en la maison de la reine , mère, qui voulut prendre le ilcvant du Louvre \ pour faire trouver bonne cetio venue; mais t\ la pria de permettre (pi'il l'accompagnât : ce qui fut fait. Elle le prcsente au roi , \eq\.\p\ d'un visage hagard ^ lui demande pourquoi il était venu, vu qu'il lui avait par exprès envoyé le seigneur de Belliovre pour le détourner de ce voyage ■• A cela il lui répondit qu'il était venu, premièrement pour lui faire très-humble service, puis pour lui apporter sa tète et se justilier contre les calomnieuses charités qu'on lui préfait; et finalement pour mourir avec plusieurs siens amis, que l'on destinait à la mort, ainsi que le bruit commun était. On dit qu'à ce mol le roi changea de couleur et demeura court; toutefois, ayant quelque peu après repris la parole, M. de Guise s'en alla chez soi , tellement accueilli du menu peuj)le, qu'il n'avait pas moyen de passer : entre autres, une bonne vieille fend la presse, qui lui dit qu'elle ne se souciait plus de mourir puisque Dieu lui avait fait la grâce de le voir; et à l'instant même fit toucher son chapelet à ses habillements. Un couvreur, étant sur une maison en la rue Saint-.Marlin , sachant qu'il l)assait par là, se descend avec une corde, au hasard de sa vie, afin d'avoir moyeu de l'envisager''. Il se prépare cependant pour présenter une requête au roi , bâtie à Soissons, dont le premier chef était de faire assembler les trois états, pour la réformaliou du royaume. Le lendemain, le roi fait redoubler ses gardes, tant françaises que de Suisses, devant le Louvre : montrant par cela la défiance qu'il avait de cette venue ; ce néanmoins , ce jour même , il le vient saluer au matin, avec quelque suite de ses princifiaux amis et serviteurs, chacun faisant diversement bonne mine à mauvais jeu. Le mercredi, le roi , ne voulant qu'en le sup|)liant on lui commandât , le vit-avecune chèj'e plus fâcheuse • que le jour précédent, et se lit
' C'est-ii-dire: lettres iioiiveUes,avcr- aUalt bien près de l'idol'itiic ; etc. »
tissemenis nouveaux... Cf. ]a Satyre méniiipée , édit, de Ralis-
'■' Trouble, désoidic... bonne, t. Il , p. Sô et 86. On ne pen»
^ Jour de mal , faut-il sous-entendrr. guère s"ctonner dès lors que ce prinoe ,
' Se rendre au l.onvre, près du roi, suivant l'expression de l'asquier, 1^1-
cn vue de le prévenir... ires. Mil, 12, « se soit enivre à lon^s
• V . snr ce mot le t. I, ]). 64, n. 2. traits de ce doux, mais mortel, poisoii
^ « La France, dit Balzac, t. Il de ses de lambilloo ..
ntincci-, p. 191(Paris, in-P', 166ô^,ètar( ■ Un air plus mécontent.,.
folle de cet homme L'i ; une telle passion
308 LETTRKS.
au soir apporler les cleis des portes de la ville. Le jeudi, douzième, sur la diane , il fit entrer toutes ses gardes, que l'on dispose par les principaux cantons, aux halles, cimetière Saint-Jean, place de Grève, Marché-Neuf, près Notre-Dame, vers le Petit-Pont, pour se venir saisir de la place Maubert : les principales rues tapissées , d'un côté et d'autre, de toile manière de gens armés. A notre lever, le peuple voit ce nouvel et inaccoutumé spectacle ; la peur se saisit de lui, estimant que ce fut une garnison que l'on voulût mettre en la ville , nouveau sujet de servitude. Quelques-uns , qui avaient plus de nez, jugeaient que c'était un prcparatif encontre M. de Guise, auquel on ne voulait que le i)euple apportât ohstacle. Chacun court aux armes : les capitaines s'assemblent en leurs dizaines ' ; le roi, pour nous assurer, mande aux gens de la justice qu'ils ne discontinuassent leurs audiences. Le matin, M. de Guise, inespérément salué de ces nouvelles, est de prime face aucunement étonné : si ne perdit-il cœur. Quelques-uns des siens étaient d'avis de quitter la ville; mais il leur lit réponse, que qui avait peur s'en allât. De ce [)as il va à la messe avec sa famille, en la chapelle de Brac, sur les sept heures, sans porter sur le front aucune marque de crainte. Ce temps pendant, il ne s'endort , ains donne ordre de se fortifier par l'entremise de quelques citoyens , qui lui étaient voués ; et, voyant ses affaires se disposer en quelque espérance de bon train , il envoie le chevalier d'Aumale d'un côté , et le seigneur de Brlssac d'un autre, pour sonder le cœur du Parisien. Le seigneur de Brissac prend pour son quartier la place Maubert, où il arrive sans détourbier' : car combien que les gardes fussent en armes, si avaient-ils commandement, comme on dit, de ne se remuer. Ceux qui suivaient l'un et l'autre seigneur conlirmaient au peuple qu'on voulait mettre garnison en nos maisons , et nous asservir sous la miséricorde du soldat; au demeurant, que M. de Guise se l)ortait bien. Les soldats du roi voulaient gagner pied à pied la place Maubert : le peuple commence de se barricader vers la rue Galande, pour leur boucher le passage. Les Suisses ne pouvant, par ce moyen, passer, font halle : à l'exemple de cette barricade, chaque quartier fait le semblable , pour fermer le pas aux autres soldats.
' Ancieiuip siilidivision des quartiers pasnies de dixlionimes de Paris. On désignait aussi par là, -' lincombre, obstacle. comme o« le voit dans Nicot, des corn-
Un certain rodomonl de t-our, qui avait promis monts et merveilles au roi , voyant que sa promesse s'évanouiss;iit à néant', par une fureur désespérée , dit sur le pont Saint-Michel , qu'il n'y aurait femme de bien qui ne passât par la discrétion d'un suisse : parole qui depuis fut cher vendue au roi , et qui aiguisa grandement la fureur du peuple. Vers une heure de relevée, le seigneur de Brissac revenant sur s«s premières brisées, avec quelque troupe bien montée, s'assemble chez le colonel de la place Maubert; et après avoir capitulé ^ de ce qui était à faire, suivi de plusieurs gens de cette ville armés, lui, à laléte de la compagnie, commande aux Suisses d'éteindre leurs mèches : à leur refus, l'escarmouche commence en la rue Saint-Jacques. Jamais on ne vit chose mieux conduite, ni plus heureusement succéder : les Suisses abandonnent leurs armes , et baissent les mains. On en avait disposé une bonne partie au Marché-Neuf, lesquels, pour éviter une boucherie de leurs personnes , prièrent d'être enfermés tous désarmés dans la boucherie de ce lieu. De même façon Le Gast , l'un des capitaines des gardes françaises , qui occupait les avenues de la rue Saint- Jacques, fut désarmé; et pour le sauver fut confiné, lui et les siens, dans une maison. La matinée fut pour le roi, jusquesà dix heures ; le demeurant du jour, pour M. de Guise, lequel, se voyant au-dessus du vent, monte à cheval en pourpoint, suivi CCupe grande compagnie de gens, se promène par toute la ville, usant certes de son bonheur avec une merveilleuse modestie : car tout ainsi que le matin, pensant être au-dessous de toutes affaires, il ne ravala rien de sa magnanimité accoutumée, aussi, lorsqu'il fut au-dessus, il ne se haussa davantage , ayant toute cette journée-là une même teneur de visage ; voire voulut obliger de toutes sortes de courtoisies ses malveillants : car il dégagea, sur les quatre heures du soir. Le Gast avec toute sa compagnie , leur faisant rendre leurs armes. Le semblable lit-il aux Suisses qui tenaient garnison fermée dans la boucherie du Marché-Neuf , et encore aux autres qui étaient en la Grève, lesquels, sans son secours, étaient en danger d'être mis en pièces par les soldats de Paris ; et les renvoya tous au roi. Il n'est pas qu'il n'exerçât pareille courtoisie envers le seigneur de ïinleville, gouverneur de Troyes, qu'on disait être en mauvais mé-
' Pasquier désigne sans doute par là Henri Ul, t. II, p. 96. Ce seigneur
le colonel Alplionse Corse, dit Ornano, mourut maréchal de France , en 1610,
f|ui avait offert au roi de le débarrasser à l'âge de soixante-deux ans.
du duc de Guise : V. le Jnurnol de ^ Être convenu.,.
olO LETTUES.
ii;ige avec lui. Jamais succès ne fui plus heureux que celui : car de l'appeler victoire, je lui ferais lort; ayant eu par un même moyen le dessus de ceux qui le voulaienl offenser, el de soi. Et estimaient plusieurs personnes, que par un grand mysti're de Dieu il avait, sans y penser, atteint au comble de ses désirs; et qu'il pouvait de là en avant commander près du roi, et sous son autorité, ainsi que bon lui semblerait , étant raénrement assisté du vent et de la faveur populaire : toutefois, le lendemain, fortune lui livra lout autre chance.
Le vendredi, le roi voyant que le jour précédent , non-seulement ses affaires ne lui étaient réussies selon son projet , mais , qui plus est, que le peuple tachait de forcer ses gardes ordinaires, où ils sont journellement assis, vis-à-vis du Louvre, il s'avise d'un nouveau stratagème. 11 fait semblant de vouloir entrer en quelque conférence avec M. de Guise , pour adoucir toutes choses; et de fait , lui envoya dire par le capitaine de Saint-Paul , l'un des siens , que la reine sa mère s'en irait tenir raprès-dinée conseil en l'hôtel de (luise, comme aussi elle y alla. Mais elle ne fut à mi-chemin, que le roi sort de Paris par la Porte-Neuve , et vient prendre ses bottes aux Capucins, où il est accueilli par deux ou trois cents chevaux , avec lesquels il alla faire son logis à Trapes '. Ce pai-teraent apporta un ébahissement infini à tout le monde : jamais ne fut si furieuse débauche de peuple que celle du jeudi et vendredi : car les religieux mêmes, quittant leurs frocs, s'étaient armés devant leurs monastères; et le samedi, quatorzième du mois, toutes choses se trouvèrent si calmes , que vous eussiez dit que c'était un songe. Les portes de la ville, fermées par deux jours, furent lors ouvertes ; le commerce ordinaire remis, avec toute la modestie que l'on pouvait désirer au peuple, pour avoir seulement perdu l'objet el présence de son roi : témoignage très-assuré du mallalent ' qu'il lui portait ; je veux et entends parler du commun. Voilà l'histoire de huit jours, dont je vous ai voulu faire part, bien étonné de voir nos affaires constituées en un si pileux état; mais que j'aie recueilli mes esprits , je vous en manderai mou avis ^. Adieu. De Paris , ce 20 de mai 1588.
' Cf. le Journal de Henri ///, t. M, • f»ii peut lire dans la lelhe 5 du p. 100, et de Thon, 1. XC, 1. X, p. 2H7 livre XII le jugement de Pasquier suide la traduction citée, la conduite tenue dans cette occasion
' Talent, autrefois, volonté , désir ; par le roi et le duc de Guise. » Rien
d'où maltalent , mauvais vouloir, aver- n'est plus curieux ni plus sensé, lil-on
sion. a ce sujet, dans les notes jointes par
LKTTRES.