LETTRE XXI
A messire Achille, de Ilarlay, conseiller (VÉtal et premier président au parlement de Paris '.
Pasquier récite fort i>arliculièrcinent ce qui se passa en la tenue des Etats-'.
Je ne vis jamais tel désordre comme est celui que l'on apporte pour donner ordre à toutes les affaires de France. La première proposition que l'on a mise sur le bureau , en la chambre du tiers état, a été : si on besognerait par résolution ou par supplication envers le roi; c'est-à-dire, s'il faudrait qu'il passât bon gré mal gré par tout ce qui serait par eux arrêté , ou bien que l'on usât d'humbles remontrances envers lui, pour en arrêter, puis après, ce qu'il trouverait le meilleur, ainsi que d'ancienneté on l'avait toujours observé. Il s'y est trouvé du pour et du contre : enfm la plus grande partie, non pour honneur qu'elle lui portât, ains de honte, a été d'avis qu'il ne fallait rien mouvoir en cet endroit. Ce pas étant avec telle liberté ouvert, vous pouvez presque juger quelle est toute la suite. En tout ce qui se présente contre le roi , le chemin est aplani et sans épines : s'il y a quelque chose contre l'ordre de nos députés , ce leur sont chiffres qu'ils n'entendent point. .le commencerai par les ecclésiastiques : l'une de leurs plus grandes propositions est
Lenglet Dufresnoy à l'édition citée du Journal de Henri IIJ, t. Il, p. 100, que ce qu'Etienne l'asquier remarque sur les fautes commises par Henri 111 et par le duc de Guise dans ce qui s'est passé le 9 mai et aux jours suivants. » Tous deux , remarque M. de Chateaubriand , en jugeant de haut cette journée des Barricades, « restèrent au dessous de leur position. Ces hommes, dit-il encore , n'étaient assez complets ni en défauts ni en qualités, ni en vices ni en vertus, pour produire un changement radical dans l'État » : Étud. hist., préface, p. C2.
' C'est la lettre 3 du liv. XIII. Cf. de Thon, 1. XCll et XCllI, t. X, p. 372- 397, 433-479; l'Ktoile, Journal de Henri III, t. Il, p. 123-154; et une autre relation du temps, ayant pour titre « Discours véritable de ce qui est advenu aux états généraux de France, tenus à Blois , en l'année lû8S », Paris, Richon, 1589, in-S". V. en outre les I.tats de Blois de iM. Vitet, où, faisant reuaitre, comme on l'a dit justement ,
le monde des Guise, des Montluc , des Mornay, des d'Aubigné , enlin de la satire méuippée, cet écrivain a su combiner avec tant de puissance et d'effet des éléments si riches, demeurés jusqu'à lui presque intacts.
■-' Né eu 1536, devenu premier président à l'âge de quarante-six ans , il mourut en 1616, laissant la réputation d'un des plus savants, des plus intégres et des plus fermes magistrats qui aient honoré notre pays. On peut revoir sur lui les p. 272 et 273 de ce volume. Cous, en outre le Discours sur la vie , actions et mort du président de Ilarlay, par Jacques delà Vallée, Paris, in-S", 1616, et les Élopes des premiers présidenls du parlement de Paris déjà cités. De Harlay fut loué de plus, en latin, par Ruault, l'arisiis, 1616, in-4", et en français, par Perrault, dans ses Hommes illustres, Paris, in-f, 1701, t. II, p. 51.
' L'ouverture des Klats de Blois eut lieu le 16 octobre 1588.
;i« LETTRES.
pour la inaniilcnlioii ' du concile de Trente, qui gil en deux poinlâ principaux , comme vous savez, l'un aux articles de notre foi, en quoi il n'y a point de difficulté qu'il ne le faille suivre en tout et partout (car c'est comme un abrégé de tous les anciens conciles approuvés), l'autre en la discipline de l'ordre hiérarchique de notre Église ; et en celui il y a beaucoup plus d'obscurité, d'autant que, sous mots couverts , il efface toutes les libertés de notre Église gallicane, dont le roi est chef et protecteur*. Ce point ne peut être digéré par plusieurs, qui n'osent toutefois dire à cœur ouvert ce qu'ils en pensent : car le cardinal de Guise et l'archevêque de Lyon^ considèrent non-seulement les paroles , ains les visages et contenances de ceux qui semblent n'approcher de ce qu'ils désirent être fait....
Je vous laisse à part , qu'en une harangue faite en la chambre des députés du clergé, il est advenu à celui qui portait la parole d'appeler la journée des Barricades « heureuse et sainte journée des Tabernacles » : qui n'est point braver le roi à petit semblant, et dont il a été averti. Le semblable se trouve presque en la noblesse : je vous dis presque ; car à la vérité elle y apporte quelque peu plus de sobriété et modestie.
Vous n'ignorez point comme le duc de Savoie a indignement échantillonné notre État, pendant que par vains discours nous nous amusons de le redresser sur un tapis vert. Lui, cousin germain du roi, auquel il a tant d'obligations, au milieu de son affliction, violant tout droit humain, sans lui dénoncer la guerre, s'est emparé du marquisat de Saluées". Quelques braves gentilshommes ont mis eu avant qu'il fallait laisser la ville de Blois , où nous alambiquions nos cerveaux en résolutions partiales", et donner droit en
' A pour objet le maintien, la cou- Dissertation sur les libertés de l'église
«ervation : y., au sujet des discussions gallicane, Paris, 1845, in-S".
dont le concile fut l'objet dans ces 3 pierre d'Espinac, homme desavoir
lltats , de Thou , liv. XCIU, t. X, p. 438 et d'esprit , d'un caractère résolu, fort
et suiv, de la traduction. attaché à Rome comme à la Ligue, et
'^ Aussi, en ce qui concerne la disci- très-mal famé pour les mœurs : v. sur
pline, y a-t-il beaucoup de dispositions lui la Satyre ménippêe , édit. de Ratis-
du concile de Trente qui n'ont pas été bonne, t. II, p. 129, 132, 191, etc.
reçuesenFrance.Sur les sentiments que "* V., dans les Mémoires de la ligne ,
plusieurs de ses décrets y excitèrent , t. 111, p. 733 et suiv., « le récit de la
on peut voir Fra paolo, traduction ci- prise du marquisat de Saluées par le
tée, t. II, p. 672-677. Cf. une publica- duc de Savoie. > Cf. de Thou, 1. XCll,
tion intéressante de M. Guillemin, sur t. X , p. 398 et suiv. de la traduction
le cardinal de Lorraine, \r\-Q°,ioixhtrt, française, particulièrement p. 404,
1S47, p. 369. On y apprend que celui-ci 408, et les Mémoires Ai Nevers , t. I,
défendit noblement dans ce concile nos p. 777-788.
franchisesreIigieuses,commeM.Giraud '•< Où nous consumions nos esprits
s'est plu aussi à le reconnaître dans sa dans de funestes discordes...
Savoir; qu'il n'y avait moillour moyen de nous réconcilipr tous enseml)le; que ce serait notre Cartilage, par l'objet de lariuelle nous pourrions nous garantir de nos guerres civiles : opinion, certes, d'un cœur généreux et français, toutefois qui a été vaincue et supplantée par les autres ; car aussi le clergé et le tiers étal se sont jetés à la traverse, qui n'ont été de cet avis : ceux-ci ont passé de nombre, et par conséquent de poids.... La proposition a été générale entre les trois états , de demander une guerre immortelle et sans répit encontre les hérétiques. A la suite de ceci, le tiers état a requis la réduction des tailles au pied de l'an 1516 ' ; et à cet effet se bande de telle façon, qu'il ne se délibère passer outre, que le roi ne lui ail accordé cet article. Cette requête lui est faite, à laquelle il a donné réponse avec toute courtoisie et honnêteté, sans rien toutefois résoudre sur-le-champ, pour la conséquence. Je vous raconte chose vraie. Comme cette requête a été faite en troupe, il y a eu un de la compagnie qui a été si impudent de dire tout haut, que toutes ces belles paroles du roi n'étaient que vent. Et à l'instant le roi a été sommé par notre prévôt des marchands de lui rendre réponse catégorique, parce qu'autrement ils étaient tous résolus de retrouver le chemin de leurs maisons. Le roi sagement a fait semblant de n'avoir entendu le premier, bien qu'il ait été ouï par chacun ; et quant au second , il a répondu qu'il les estimait tous si bons Français, qu'ils ne s'en voudraient retourner sans avoir premièrement mis fin à un si bon œuvre qu'ils avaient encommcncc. Trois jours après il les a fait rappeler en sa chambre, et en peu de paroles leur a entériné leur requête; mais à la
' Ou, comme il paraît plus juste de an , eux et leur famille ; et ce qu'ils tilire, l'an 1576 : c'est ce que dit, en raient de leur peuple allait à proporritant les pièces justificatives, Sis- tion... La dépense de la maison de niondi , Histoire des Français , t. X\, Louis \I, qui n'était au commencement p. 432. 11 est vrai que, suivant Mézeray, de son règne que de 28 et 30,000 livres, on voulait même ramener les tailles au monta sur la fin du même règne juspied oii elles étaient sous Louis XII, qu'à 80,600 livres, suivant la supputat. XIV, p. 360. cf. de Tbou , 1. XCIII , tion qu'en fait Matthieu ( v. Vltisl. de I. X, p. 43ô de la traduction. — Or, Ijmis XI, 1. XI, p. 147 ). Les tailles pales tailles de l'année 1580 dépassaient reillemeut , qui n'excédaient pas sous déjà de 23 millions celles du dernier Charles VI la somme de 400,000 livres, règne : v. M. de Chateaubriand, Èlud. augmentèrent sous Charles VII jusqu'à hist., p. 723. — 11 est curieux au reste la somme de 1,800,000 livres , au rapde suivre dans le Mascurat de Gabriel port de Sully ( t. 1, p. 687 ), et con- ÎSaudé cette progression démesurément sécutivement sous Louis XI jusqu'à croissante des dépenses du prince et du 4,740,000 livres; sous Charles Vil, elles pays : « Chez nos ancêtres , lit-on à la s'élevèrent à 6,000,000 ; sous Franp. 394 et .395, les rois de France ne dé- cois l*""^ elles atteignirent 15,000,000. » pensaient que 18 on 20,000 livres par
314 LETTKES.
charge île trouver moyens do lui remplacer ce qu'il convieniirait, tant pour renlrelcnement de sa maison et gages de ses ofliciers, (|iie pour le soutènement de la guerre par eux requise. A cette parole tous ont crié Vive le roi, et lui promettent ce qu'il demandait. Dès l'instant on leur a baillé un état des finances de la France : mais après avoir dormi sur leur colère, jamais gens ne furent plus empêchés; et ont reconnu qu'ils se voulaient mêler d'un métier auquel ils ne firent jamais leur apprentissage. Non que leur requête ne soit de quelque mérite : mais demandant la continuation d'une guerre càjaaiais, et retranchement des tailles tel que dessus', ce sont choses incompatibles. Les uns frappent à ^ l'aliénation perpétuelle du domaine au denier trente ^, fors des duchés et comtés, médecine plus forte que la maladie; les autres à une recherche générale, non-seulement des financiers et partisans, ains de tous ceux qui se sont faits gras, près du roi, du sang du peuple : qui est un remède non prompt; car vous savez de quelle longueur sont nos procès : et néanmoins nos affaires sont réduites en tels termes, qu'il faut argent présent , puisqu'on se résout à la guerre. Davantage, de s'amuser à faire le procès à des financiers, au milieu d'une guerre civile , c'est discourir des affaires d'État en écoliers ; d'autant que c'est par où aboutissent les guerres , quand , après une longue tempête, nous sommes arrivés au port de la paix ; joint que l'une et l'autre invention sont moyens passagers, et qui ne prennent point de traite^, combien qu'il soit besoin qu'il y ail toujours fonds de finances pour l'entrelènement d'un lilat. Kt comme un abîme en attrait^ un autre, aussi ces députés, tombés d'une fièvre tierce en chaud mal, demandent une chambre au roi, qui soit composée de vingt-quatre juges, dont les six soient par lui nommés et les dix-huit autres par les états ; six de chaque ordre, pour instruire et juger les procès; et non contents de cela, font une nouvelle recharge , que le roi ait à leur nommer ceux
'En d'autres termes, le troisième mettent en avant...
ordre repoussait comme illégales toutes ■• 11 s'agissait de déclarer que le do-
Jes augmentations d'impôts et toutes maine royal, qui avait été jusque là
les créations de charges qui avaient en considéré comme inaliénable , pourrait
lieu depuis les états précédents, tenus être aliéné désormais, en calculant la
à Blois : voy. le Discours de Bernard valeur du capital sur celle du revenu ,
( avocat du seizième siècle ), « de ce d'aprèsrintérètspécitié,qui était à peu
qui advint à Blois jusqu'à la mort des près celui de 3 '/s pour lOQ.
(iuise », p. 109111 ; cf. V //istoiie citée > Qui ne durent , qui ne se perpétuent
df-s derniers iroubles de France, 1. iv. pas...
-Visent, s'adressent à : proposent, ■ Attire, entraîne...
LJîTxnts. 315
qu'il veul rclenir en sou conseil d'El;il, pour savoir s'ils soiil éciils sur leur papier rouge'.
l,e roi voit ces fièvres d'esprit, qu'il esl conlenlî de passer par (lissimulalioii : il pense que la maladie procède d'un chef sous l'aulorilé duquel tout ceci se fait, auquel il n'ose bonnement résister. Il- patiente et mande particulièrement ceux qu'il estime avoir plus de crédit en cette compagnie ; les prie de ne se roidir (Ml toutes choses contre lui : qu'ils veuillent mettre eu considération sa qualité, et que combien qu'il faille apporter quel(|uc rcgioment pour réformer la maicfaçon des choses passées , si ne faut-il en tout terrasser son autorité; que si les affaires passent selon leurs souhaits, nous tomberons en cet accessoire, que tout ainsi que le royaume a été ai'lligé par les fautes , il recevra d'ici en avant plus grande affliction par les remèdes. Et pour obtenir d'eux •[uelque gré, il n'ose presque reconnaître ceux qui ont eu part à son infortune : ce qui en offense infinis, tellement qu'il court un bruit sourd entre nous, qu'il vaut mieux avoir été contre lui que pour. Même y en a quelques-uns qui, d'un esprit mordant, disent (]ue le feu roi Charles , en l'âge de quatre et dix ans ( ce sont quatorze ) ^, avait été déclaré majeur, et que l'on voulait rendre le nôtre mineur vers l'âge de quatre fois dix : c'est vers l'âge de quarante ans. Toutefois, pour toutes ces soumissions, qui excitent aux cœurs des uns une compassion, et des autres une indignation et courroux, il ne peut obtenir de ces messieurs, tant en général que particulier, i|u'un rebut et mépris de sa majesté. II n'est pas que, toutes les l'êtes, les prédicateurs nes'altacb»'nt contre lui et les siens, par invectives et aigres satires 4. H a parle à M. de Guise , comme à celui qu'il es-
' Métaphore facile à saisir ; sur leur passage qui suit, d'une époque un peu
liste de proscription, ou plutôt d'ex- postérieure, il est vrai, à celle qui nous
clusion. occupe : « Il est temps de se débovrber,
' Qu'il se contente : Ne pourrait-on de se débourbonner : ce n'est pas à tel
pas lire (/u'i( esf contraint .-' boueux, 1)on à jeter au toniljereau,
•> Charles IX , que Catherine de 5Ié- que le trône appartieut, quoiqu'en dicis a^ait fait déclarer majeur en puissent dire leslarrous, pillards et 1.^63 , lorsqu'il entrait dans sa quator- iiougres. » Ainsi parlait lioucUer dans /.iènic année : ce fut par le conseil de son sermon du 12 mai 1593, jour de l'Hôpital, et grâce à l'interprétation la /cïe dfs Barricndes. l.'i;toile avait qu'il donna de l'édit de CJiarles V sur entendu de ses oreilles cet édifiant séria majorité des rois. Sur cet édit , voy. mon ; voy. Charles Labitte , Oe Iti Dé- '(uelques réflexions sages de l'asquier, mocralie chez les prédicalcurs de lu /terlterchcs , VI , 2. ^-'ft"»", P- 121 et suiv. Cf. le Journal i/i^
^Voy. ]c Journal de Henri III, t. Il, Menîi //', t. I, p. 33;>, textcct not. ; et 1»
p. Iôl-lô3et 175; de Thou , p. 483-48H Siihjre vihiippée , édil. de Uatishonuc,
du V(dunie cité; etc. — On jugera du t. Il, p. 23. ton de ces fougueux prêcheurs par le
LEITttES.
lime avoir grande auloiilé sur lous ces députés, aliii qu'il les voulût rendre plus ^ou|)les : mais il s'en est forl bien excusé, disant n'y avoiraueuue puissance. Voilà eu quels tenues nous sommes. Adieu.