LETTRE XXIII
A niailre Nicolas Pasqnicr, snnjils, conseiller et maitrv des reqttétes ordinaire du rol^.
l'asquier raconte à son (ils la mort de la reine mère avec (|uelques éloj^os sur sa vie.
La reine mère est décéilcc, la veille des Rois dernière ^, an grand élonnement de nous tous-". Je ne doute point ([ue les nouvelles n'en soient arrivées jusques à vous : toutefois peut-cire n'en ave/.-vous entendu toutes les particularités. Elle avait été grandement malade et gardait encore la chambre , quand soudain après la mort de M. de Guise, le roi la lui vint assez brusquement annoncer : dont elle reçut tel trouble en son àme, que dès lors elle commença d'empirer à vue d'œil. Toutefois, ne voulant déplaire à son lils, elle
' C'est la lettre 8 du liv. Xlll. On peut rapprocher de cette lettre le jugement porté sur Catherine de iMédici»
))ar de Thou, liv. XCIV, t. X, p. 500- 503; par l'Étoile, Journal de Henri III, t. II, p. 151-161; et par Jlézeray, édit. de. 1830, t. \|V, p. 449-456. Cette princessea été jusqu'à notre temps l'objet d'appréciations fort incomplètes, riusicurs pamphlets furent, de son virant, publiés contre elle. L'un despius sanglants et des plus remarquables, dû à la plume de Henri Etienne , esi^e Discours merveilleux de la vie, actions et dé/joiiements de Catherine de Médicis, 1575, in-S", qui a reparu depuis à diverses époques et sous différents noms. On peut le voir au t. il du Journal de Henri III , p. 299 et suiv. La contrepartie de ce Discours est dans l'éloge que Brantôme a consacré à cette reine ( Voy. les Dames illustres) , et où il annonce qu'il veut la venger de « l'auteur de sa vie, qui est un imposteur et non digne d'être cru. » Mathieu Zampiui a composé pareillement son panégyrique en latin et en italien : Ch. Paschal l'a traduit en français, Paris, 1586, in-S". Au dix-huitieme siècle on l'a surtout jugée d'ajirès les écrits de ses détracteurs; on rt beaucoup déclamé contre elle. De nos jours des publications intéressantes, et particulièrement les archives ■'urieuses de l'Histoire de France, par MM. Cimber et d'Anjou ( 1835, 7 vol.
in-8°), ont permis de la mieux connaître : faible, ambitieuse et légère, elle parut souvent criminelle, quoiqu'elle fût en réalité presque aussi incapable de grands vices que de grandes vertus.
Son malheur était de faire consister tout l'art de régner, d'après les principes de son pays, dans cette politique de cabales et de ruses qui ménage le»
partis et les oppose entre eux pour les ruiner l'un par l'autre : elle était née pour intriguer dans une petite cour d'Italie, et non pour présider a\x\ destinées d'un grand peuple.
'' 11 en est fréquemment question dans l'iissai sur Pasijuier : Voy. particulièrement p. AUII et CA'CVI,
3 Le 5 janvier 1589. Fille unique de Laurent de i\lédicis,dncd'L'rbin,et nièce du pape Clément Vil , elle était née à Florence, le 13 avril 1519, et avait été mariée au second fils de François 1", le 28 octobre 1533.
^ On a vu la force qu'avait autrefois ce mot : à la grande stupéfaction, consternation.— L'Ktoile, Jotirniil de Jlenri lU, t. 11, p. 159, s'en exprime d'ailleurs bien autrement : « à Blois, où elle était adorée et révérée comme In Junon de la cour, elle n'eut pas plutôt rendu le dernier soupir, qu'on n'eu fit non plus de compte que d'une chèvre morte. » Jinion de France , ainsi lU>nsanl ap|>elait-il aussi (;allierine de Médicis dans ses Odes, 111, 2.
ooiivrit son mallaloiil', au moins mal qu'il lui lui po.ssible; et r|uatre ou cinq jours après voulut aller à l'église, et au retour vint visiter M. le cardinal de Bourbon', prisonnier, qui commença, av'ec abondance de larmes, de lui imputer que, sans la foi qu'elle leur avait baillée, ni lui ni ses neveux de Guise ne fussent venus en ce lieu. Lors ils commencèrent tous deux de faire fontaine de leur.s jeux ; et soudain après, cette pauvre dame, toute trempée de larmes, retourne en sa chambre , sans souper. Le lendemain lundi elle s'alite; et le mercredi, veille des Rois, elle meurt. On remarque eu sa mort une chose assez mémorable : elle ajoutait grande foi aux devins ^ ; et comme quelqu'un lui eut prédit autrefois que pour vivre longuement elle se devait donner garde d'un Saint-Germain, surtout elle ne voulait aller à Saint-Germain-en-La5^e, craignant d'y rencontrer sa mort ; et même, pour ne demeurer au Louvre, paroisse Saint-Germaiu-de-l'Auxerrois, avait fait bâtir son palais en la paroisse Saint-Eustache, où elle faisait sa demeure : enfin Dieu voulut qu'elle mourant, elle fût logée non à un Saint-Germain, ains eût pour consolateur M. de Saint-Germain, premier coafesseur du roi. Ainsi fut trompé par un mot à deux ententes le grand Pompée, lequel, ayant eu avis de l'oracle do se donner garde tie Cassius, redoutait ceux qui portaient ce nom ' : toutefois il ne fut outragé d'eux , mais par hasard et sans y penser fut assassiné au mont Cassius^. Trois semaines après le roi a fait célébrer les obsèques à la reine sa mère , selon que la commodité de .ses affaires lo pouvait porter; son corps mis en l'église de Saint- Sauveur, dedans un cercueil de plomb, en attendant que, la France plus calme, on la puisse transporter à Sainl-Deniij : vrai que n'ayant été bien embaumé (caria ville de Blois n'est pourvue de drogues et épiceries pour cet effet), quelques jours après, com-
' Chagrin : « Xon, ajoute ici l'Étoile, étudier, avec .ses astrologues, sa desti-
/'»:rf., pour amitié qu'elle portât aux née dans les astres ; sur les pratiques
deux frères, qu'elle aimait à la Fioren- superstitieuses qui lui étaient imputées
liiie^ c'esl-à-dire pour s'en servir, mais cous, la Satyre ménippce, t. II del'édit.
parce qu'elle voyait par ce moyen le roi de Ratishouoe, p. 3-18. Cf. Jotirnal de
de Xavarre établi ; qui était tout ce Jlenri III, t. H, p. 159.
qu'elle craignait le plus au monde... » '• Voy. Dion Cassius, liv. XLII, t. 1,
-C'est celui dolit la Ligue fit peu p.309derédit, in-f" de Hambourg, 1750.
après un roi de France, gous le nom de ^ Ou Casius : 11 y avait deux raon-
Charles X. U mourut daus la captivité tagnes de ce nom, l'une près de l'éluse
«■t le dénùment, le 9 mai lô90, à l'âge eu Egypte , l'autre en Syrie, au des-
de soixante-sept ans. sus de Sèleucie : l'iine. Histoire not.,
■■ On peut voir encore au château de V, 14, et XXWI), 0, édit. i,i vsvm UiH-
«lois les restes d'une tour que cette pliini, t, I, p. 565, tt t. V, p. 3G0, princesse avait fait élever, pour y venir
mençaiU de mal sontir, depuis le partemeut du roi, on a été contraint de l'enterrer en pleine nuil, non dans une voùle, pour n'5' en avoir aucune, ains en pleine terre, tout ainsi que le moindre de nous tous ; et mêraement en un lieu de l'église où il n'y a ancune apparence qu'elle y soit.
Misérable, certes, est la condition humaine ! Cette princesse, qui n'oslimail l'église de Saint-Denis, ancien tombeau de nos rois, assez capable pour recevoir ni le corps du roi son mari , ni le sien, ni de MM. ses enfants, avait fait travailler par trente ans au bâtiment de trois chapelles, hors l'église , pour leur servir de sépulcres; et fait dresser les pourtraitures ' en marbre, tant de son mari, que la sienne, avec une dépense pareille à celle des rois d'Egypte en leurs mausolées : la voici, aujourd'hui, réduite au même pied que les plus pauvres de la France! 0 bon Dieu, que grands et émerveillables sont tes secrets ! M. l'archevêque de Bourges *, qui a fait sa harangue funèbre, l'a représentée comme une princesse sans tache. Certainement, l'on ne peut dire qu'entre les princesses de notre temps cette-ci n'ait reçu plusieurs grandes faveurs de Dieu, ayant été premièrement mariée au second enfant do France, qui depuis, par la mort de son frère aine, fut fait roi ; et que de ce mariage fussent issus sept enfants ', qui tous commandèrent souverainement : François II, Charles IX, Henri III, tous l'un après l'autre rois de Fiance ; même cetui-ci , roi de Pologne ; François, duc d'Alençon, lequel en pleins états fut proclamé duc de Brabant et comte de Flandre ; et quant aux filles, Elisabeth, aînée, mariée au roi d'Espagne; Claude, seconde fille, au duc de Lorraine^; Marguerite, troisième, an roi de Navarre. Que si sa fortune fut grande, aussi lutcette dame douée de plusieurs louables parties; d'autant qu'elle était débonnaire, accessible, libérale le possible^ : dame qui ne sa-
' Images : autrefois pourtrairc , re- aussi fait retomber la faute »ur Hen-
jjrésenler. ri il : v., à ce sujet, dans les Daiucs
■■ Regnauld de Beauiie ; il avait porté illustres de Brantôme , le chapitre de
la parole, au nom du clergé, à l'ouver- Catherine de iMédicis,
ture des états de Blois, ainsi que dans * Charles H : dans la suite on accusa
leur dernière séance : homme instruit, Catherine de Médicis d'avoir voulu pla-
maniant avec habileté la parole, versé cer sur le trône de France le jeune duc
dans les affaires, et, déplus, modéré. U de Lorraine, issu de ce mariage; v. le
tut par la suite arclievêque de Sens et Journal de Henri III, t. U, p. 2S3et269.
grand aumônier de France. ^ Et prodigue même par delà la li-
^ Néanmoins elle était demeurée dix béralité, dit l'I^toile , jusqu'à mourir
ans sans avoir d'enfant. On dit que le endettée de 800,000 écus : v. le volume
célèbre médecin Fernel remédia par ses cité, p. 1^)1). conseils à sa stérilité, dont on avait
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vait que c'était d'offenser personne en son parliculiei', et moins de s'offenser d'autrui. Nous vîmes un libelle diffamatoire courir contre elle, intitulé la Catherine ' : satire la plus mordante qui fut jamais vue, laquelle elle lut tout au long ; et toutefois ne voulut qu'on fit recherche de l'auteur^. Davantage, on ne peut dénier qu'elle n'ait apporté très-grande prudence à la conduite de sa fortune ; qu'elle, princesse étrangère, après la mort du roi son mari, ait su conserver l'État à trois siens enfants, tous en bas-âge, même au milieu des troubles de la France, et encore pour la religion ! Re marques vraiment non petites . tant pour le particulier que le général: etlinalement, elle était seule entremetteuse des pacifications qui se faisaient entre le roi et ses sujets.
Mais comme il advient ordinairement qu'il n'y a heur qui ne soit de fois à autre contrebalancé de quelque malheur, et que là où sont les grandes et bonnes parties, l'on y trouve pareillement souventefois de grands défauts ; aussi et cette grande fortune et toutes ces vertus reçurent divers contrepoids par plusieurs accidents contraires : car, pour le regard de sa fortune, elle vit mourir auparavant soi tous ses enfants mâles , hormis celui qu'elle avait aimé dessus tous les autres^, lequel, pour récompense, sans y penser, lui causa la mort, comme avez entendu ci-dessus ; et pour le regard de ses filles, elle vit aussi mourir Elisabeth, reine d'Espagne, et Claude, duchesse de Lorraine : celle-là, d'une mort funeste, si on en croit la commune voix "^ ; ne lui restant que la reine de Navarre, sa dernière fille, qui seule la survéquit. Même s'élant projeté de se faire reine de Portugal, estimant le royaume lui appartenir comme plus proche de la couronne, et à cet effet ayant envoyé une armée sous la conduite du seigneur Strozzi, son parent, tout passa par le fil de l'épée^. Car, quant aux bonnes parties de
' Ou plutôt , La vie de sainte Cathe- ■' Sully dit même que de tous ses en-
rine : C'était le titre donné par le peu- fants le ducd'Anjou, depuis Heiiii III,
pie au Discours de Henri Etienne contre était le seul pour qui Catherine eût une
Catherine deMédicis, où, comme on l'a véritable tendresse:jJ/em.,l. I,t. I, p.36. dit plus haut , il la peignait des plus * On a dit qu'elle avait été empoi-
uoires couleurs. A latin, la comparant sonnée par son mari, Philippe 11 :
à Brunehaut, il lui prédisait une mort v. l'Essai sw Pasginer, p. CXL. semblable à celle de cette princesse. * Montaigne cite le maréchal de
'■' Bien plus elle en rit fort, et, con- Strozzi, à côté du duc François de Guise,
fessant que le pamphlétaire avait été parmi « les plus notables hommes qu'il
bien renseigné sur divers points, elle ait jugés pour le fait de la guerre et de
njouta qu'elle aurait pu lui en appren- la suffisance militaire » : Essais, 11,
dre. plus long encore: Voy. à ce sujet la 17, à la fin. Voy. sur cette expédition
IJibliothègue historiqueàe Leloiig, t. Il, de 1582, qui coûta la vie à Strozzi , le
p. 649,650. Journal de Henri Ut, t. I , p. 3(-i4 , ŒUV. D'cT. PASQUIER. — T. II. ïi!
l'espiil et des mœurs que l'on remarque en elle, plusieurs lui imputent à vice ce que les autres à vertu : d'avoir négligé les bruits qui couraient d'elle, et les tourner sur l'indifférent. Et ajoutent que sur ses libéralités immenses fut bâtie la ruine de nous, étant l'une des premières qui donna vogue aux édits bursaux, éversion générale de notre État ; même que quelque semblant qu'elle fit de pacifier toutes choses, quand les feux étaient allumés par la France, que c'était elle qui les y mettait ; et en après faisait contenance de les éteindre : ayant cette proposition empreinte en son âme, qu'une princesse, mèraement étrangère, ne se pouvait maintenir en grandeur que parles divisions des princes et grands seigneurs ; leçon dont elle avait baillé instructions et mémoires à la feae reine d'Ecosse, lorsque après le décès du roi François second, son mari, elle retourna en son royaume d'Ecosse. Et de cette maxime en racontaient plusieurs exemples ', au récit desquels je ne prends plaisir, et ne les veux ni ne puis croire *...