LETTRE XXV
Au même.
Discours sur Ics'affaires du roi, après la mort de M. de Guise.
Je vous ai discouru tout au long, par mes dernières, en quel état sont les affaires de la Ligue dans Paris, selon ce que je l'ai pu diversement recueillir. Maintenant entendez quelles sont les nôtres'*. Soudain que le sieur de Guise fut mort , jamais roi ne se trouva si content que le nôtre, disant haut et clair à chacun qu'il n'avait plus de compagnon, ni conséquemment de maître; et le lendemain, jour de la mort du cardinal, fut l'accomplissement de ses souhaits. En ce contentement d'esprit il se comporta quelques jours, faisant dépécher lettres de tous côtés, pour manifester le motif de cet accident, desquelles il ne rapporta pas grand profit. Quelque huit ou dix jours après , ne recevant aucunes nouvelles de Paris, il commença de penser à sa conscience et ravaler quelque chose de cette grande joie; et depuis, averti de cette générale révolte, il eijt grandement souhaité que la partie eût été à recommencer : toutefois, comme sage prince, il dissimulait devant le peuple son maltalent ^, au moins mal qu'il lui était possible. J'allai vers ce même temps baiser les maius à M. le cardinal de Vendôme^, qui
' Cachette était dès lors plus usité demeuré fidèle à la mauvaise fortune
dans ce scds : voy. Nicot. de Uenri 111.
^ De Thou fait même monter ce tré- ' Déplaisir, regret.... sor à 360,000 écus en or : p. 605 du ^ On l'appelait aussi le jeune cardi-
-volume de sou Histoire mentionné pré- nal de Bourbon , pour le distinguer de
cédemment; cf. le Journal de h enri III, son oncle, dont il est question quelques
t. Il , p. 181 , et ledit, citée de la Sut. lignes plus bas. De Tliou , De cita sua,
ménip., t. 11, p. 117. liv. 111, s'étend beaucoup sur le cardi-
' C'est la première partie de la le(- nal de Vendôme, son ami , dont il loue
li-c 10 du liv. XIU. la générosité naturelle et le gofit pour
' On a vu que Pasquier était toujours
me dit que le roi, d'une constance admirable, sans s'étonner de cette déi)auche, lui disait que cela lui faisait souvenir d'un jeu de cartes sur une table, qui était renversé à terre par une bouffée de vent , que l'on recueillait puis après ; el je lui repartis là-dessus que la similitude était vraie, mais que pour la rendre accomplie il fallait ajouter qu'il était plus aisé de renverser les cartes , que relever. M. de Clermont d'Entragues , qui a bonne part près du roi, me dit qu'il lui était advenu de lui dire, en se complaignant, que l'on entreprenait souvent beaucoup de choses à la légère , dont on se repentait à loisir. Le roi , petit à petit, commença de se déplaire de tout, voire de soi-même ; je le vous puis dire et écrire, comme celui qui en ai été spectateur : la défiance, plus qu'auparavant, se logea dedans son cœur, comme vous entendrez présentement.
II avait huit prisonniers, dont les quatre princes, M. le cardinal de Bourbon, le jeune duc de Guise, auparavant appelé prince de Joinville, les ducs d'Elbœuf et de Nemours ; les quatre autres, non de telle étoffe, l'archevêque de Lyon, le président de Neuilly, Marteau, son gendre, maître des comptes et prévôt des marchands de Paris , et encore un jeune abbé, nommé Cornac % que par malheur on avait mis de la partie : sur tous lesquels, spécialement sur les sept, 1! appuyait la ressource de ses affaires, estimant que leur délivrance serait un moyen pour nous délivrer de troubles. Il pensa que la ville de Blois n'était plus tenable pour lui ; mais que, changeant de lieu, aussi se devait-il assurer d'une prison pour ses prisonniers. En cette délibération, il choisit le château d'Amboise, |)Our les y loger : vrai que n'étant assuré du seigneur de Rilly, capitaine de la place, lequel toutefois y avait commandé vingt ans entiers avec toute fidélité, il pourpensa de donner cette charge au capitaine du Gast, tant par l'intercession du seigneur de Longiiac, comme aussi qu'il semblait être grandement engagé en cette querelle, pour avoir été employé à la mort du cardinal. Ce choix ainsi fait et du lieu el de la personne, il se trouva plus empêché de
les lettres. 11 lui adresse une ode élo- d'Épernon dans le parti de la Ligne,
qiiente sur les malheurs de nos guerres Ses opinions bien connues avaient fait
civiles, et déplore sa mort prématurée, placer son nom en tète de la Bibtiothè-
II était abbéde Villeloin et fort dé- cjue de madame de Monipensier, qui
voue au duc de Jlayenne ; par la suite parut en 15S7 et que l'on peut voir dans
il reçut de lui une mission à lîome , \f Journal de Henni II, t. Il, p. 47-86,
pour instruire le pape des niolifsde son L'éditeur de celte réunion de pièces sa-
accomniodement avec Henri IV. Souple liriqucs supjiosait qu'elle « avait été
et adroit, il a^ait voulu attirer le duc mise en lumière par l'avis de Cornac n,
savoir cntie les mains de qui il pourrait coinœettre les prisonniers pour les Iransporlcr ; et, après plusieurs combats en son àme, il ne trouva aucun auquel il se pût fier, qu'à lui seul.
Les appareils sont faits dessus l'eau : et comme il était sur le point de son parlement , la nuit de devant , le duc de Nemours , après avoir gagné deux de ses gardes, évade ' . Le roi, à son lever, salué de cette évasion , infiniment dépité , se veut assurer de la mère, et la fait embarquer avec les autres prisonniers. Je vous dirai franchement que la plus grande partie de nous, qui étions à Blois, crevions de dépit en nos âmes, de voir les affaires du roi si i)as, qu'il fut contraint de se faire conducteur de ses prisonniers. A peine était-il démarré, que nous recevons nouvelles que le maréchal d'Aumont, ayant abandonné la citadelle et levé le siège d'Orléans , par la venue du sieur de Mayenne, s'était retiré avec ses gens à Baugency. Plusieurs de ses soldats blessés arrivent à Blois. Adonc chacun de nous se fit accroire que la conduite de ces prisonniers était un prétexte exquis ^ et recherché par le roi, pour quitter avec moins de scandale la ville. Et vous puis dire que si lors le sieur de Mayenne eût donné jusqucs à nous , la frayeur était si grande et générale qu'il n'y eût trouvé résistance ; et s'étanl fait maître de Blois , toute la rivière de Loire était sienne , d'autant que toutes les villes branlaient : et eût été le roi merveilleusement empêché de trouver lieu pour sa retraite. Dieu nous voulut préserver de cette mésaventure. Arrivé qu'il fut à Amboise, il donne la garde du château et des prisonniers au capitaine du (îast ; et averti de ce qui s'était passé à Orléans, rebrousse en toute diligence vers Blois, où il arrive le lendemain au rais^ de la nuit. Et lors chacun de nous commença de reprendre cœur par sa venue ; mais celle assurance ne fit pas long séjour en nos âmes...
'Ainsi qu'en lalin , ce verbe, an ^ ^ Exquisitus) ménagé avec soie... seizième siècle , n'avait pas la forme ' .\ la tombée..,, réflécliie.
l>r,TTRKS. 331
LETTRE XXVr.
.1 M. le comte de Sanzay '■'.
l'asquier raconte les trêves d'entre les deux rois'; ce ((ui se passa à Tour.» et à Poitiers.
J'ai recueilli par vos lettres que ni la distance des lieux, ni l'absenct", ni le chaos de nos troubles, ne diminuaient en rien Tamilié que me portez : qui n'est pas une petite médecine à un esprit affligé... Quant aux nouvelles que demandez, je ne vous puis écrire chose que ne sachiez. La trêve est conclue entre les deux rois; mais savez-vous avec quel contentement? Ce ne sont pas les deux pacitications faites avec feu M. de Guise, esquelics on lisait aux visages des princes je ne sais quoi de défiance dans leurs àtnes. Quel- (jues seigneurs et gentilhommes du roi de Navarre lui dissuadaient (le se présenter au roi * ; et qu'il se souvint du jour Saint-Barthélémy : néanmoins, contre tous ces avis, il a franchi le pas, et est venu saluer le roi avec un visage si franc et ouvert, qu'il n'y avait celui de nous, spectateurs de cette entrevue, qui n'en portât une joie incroyable dedans son âme. Nous tous jetons les yeux sur lui, ores que d'autre religion que la notre; et le voyant, oublions lotit le raaitalent que lui portions auparavant. Le roi lui a baillé en dépôt la ville de Sa'umur, afin qu'en cas de mauvais succès le pont lui put servir de planche pour repasser Loire. A la vérité notre partie était trop faible sans lui : ce que la Ligue a bien connu, après avoir pris, le 8 de mai, le faubourg Sainl-Symphorian de Tours, qui
' c'est une partie seulement de la eu outre, des Remoiiiiances à Henri lil
lettre 13 du livre Xlll. Cf. de Thoù , o sur la réformation de tons les abus fi
liv. XCV, p. 620 et suiv. de la traduc- extirpation de l'hérésie » : voy. la Bi-
tion ; le Journal de Henri III, au t. Il, bliothèque de du Verdier, t. III, p. 411,
p. 189 et 190 , et les Mémoires de Sul- et le père I.elong , t. Il , p. 302. ly, édit. in-4° de Londres, 1647, 1. III , 3 Henri III et le roi de ISavarre, d'.
t. I , p. 138 et suiv. puis Henri IV. Ce rapprochement fut
'^ René, comte de Sansay ou Sanzay, ménagé surtout par l'entremise de
fut au nombre des sujetsfidèlesde lieu- Diane, sœur naturelle de Henri 111,
ri III et l'un de ceux dont il tira le plus dont il a été question précédemment,
de services: de Thnu en parle dans son rt sur laquelle on peut voir encore 1.^
Histoire, notamment à la p. 633 du Dictionnaire critii/rie de Bayle, t. Il,
volume cité. On a conservé de lui deux \i. 427 et 428, not. S. harangues, dont l'une fut adressée au ''Cf. les Mf^niOîiCi-citésdcSully,!.!!!,
pape l'aul IV, « contre les calomnies (. I , p. 141, 143 et 145; le Jimntal d •
qu'on mettait sus an roi de France » ; Henri 111 , \. Il , p. 18'.>.
332 LETTBES. -
ne lui a été qu'entrée et issue , soudain après avoir entendu que le roi de Navarre était dans la ville '. Auparavant les Ligueurs s'assuraient de la ruine du roi, de quelque façon qu'il voulût ménager ses affaires : car ou il ne prendrait aide du roi de Navarre ( et en ce cas ses forces n'étaient bastantes^), ou bien s'en aiderait (quoi faisant, il exciterait de plus en plus la haine publique contre lui); mais ils comptaient sans leur hôte , comme l'événement l'a montré.
Ce que je vous réciterai maintenant est de plus fâcheuse digestion. Le roi, étant encore à Blois, avait promis aux citoyens de Tours que, lui ouvrant les portes, il les embrasserait tous d'une même bienveillance , et qu'il pardonnait à ceux lesquels pendant l'assemblée des états avaient porté le parti contraire. Arrivé qu'il est dedans la ville, ceux de Poitiers délèguent quelques honnêtes personnes des leurs pour le reconnaître et supplier de les vouloir accueillir de même façon qu'il avait fait les Tourangeois ; et que si son plaisir était que de les venir voir, ils le recevraient ainsi que bons et humbles sujets devaient faire. Ils reçoivent de lui telle parole qu'ils désiraient. J'appris de M. de Sainte-Marthe, lieutenant particulier ^, l'un des députés, que le roi les venant visiter, il serait le très-bienvenu. Ceux-ci s'en vont devant lui, pour faire préparer les logis. Quelques jours après, le roi voulant entreprendre ce voyage et se trouvant court d'argent, il est question d'en trouver. On s'avise de le tirer des Ligueurs , que l'on saigne fort rudement. Tel paye trois mille écus, tel mille, qui plus, qui moins. Les Poitevins, de ce avertis, changent d'avis, craignant qu'il ne leur en prit autant comme à leurs voisins. Pour le vous faire court, le roi trouve à Poitiers visage de pierre, et si est sa cornette blanche saluée de trois coups de canon : à manière qu'avons été contraints de retour-
' C'est ce dont on peut voir le détail général aa présidial de Poitiers. — Le
dans de Thou , livre et Tolume cités, lieutenant particulier (on voit que
p. 622-628 : cf. le Journal de lien- Louis de Sainte-Marthe avait alors ce
ri III, t. Il, p. 191 et 192. titre) était un magistrat qui jugeait en
•* Suffisantes : baster, être en bon état; l'absence du lieutenant général du prédel'italien bastare, dont la racine pa- sidial, et qui tenait d'ordinaire une aurait être « beue stare u. dience pour les causes moins importan-
3 Louis de Sainte-Marthe, frère de Scé- tes du bailliage ou de la prévôté : v. le
vole qui a surtout fondé la réputation Dict. de Droit âe Perrière, t. Il, p. 163-
desafamine,noblementsoutenueaprés 1G6. Quant au lieutenant général dans
lui : il était digne par ses talents, comme un présidial, il était ce qu'était à Paris
aussi par sa loyauté et sa fermeté po- le lieuteoant civil. Ses fonctions et sa
litiqucs, d'appartenir à cette illustre charge consistaient à juger toutes les
maison. Par la suite, il fut lieutenaul affaires civiles en première iustance.
lier, je n'oserais dire avec notre courte honte : car elle n'a été que Irop grande; et en ceci le conseil du roi a été seul forgeron de cotte maie fortune '...