‹ Œuvres choisies d'Etienne Pasquier (volume 2)Chapitre 52 sur 82 · LETTRE XXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXIX

A M. de Sainte-Marthe, trésorier général de France en Poitou,

Récit au long de la victoire d'Ivry.

Victoire, victoire, victoire! Car pourquoi ne corneraije par tout l'univers la miraculeuse victoire du roi à Ivry "^ ? Et, afin qu'en entendiez tout au long les particularités , telles qu'on me les a écrites, le roi ayant fait lever le siège de Meulan, où la Ligue s'était opiniâtrée l'espace de six semaines , depuis, pour ne demeurer sans métier mener ^, il assiégea la ville de Dreux ; pendant lequel siège , vint à l'ennemi nouveau secours des Pays-Bas de mille bons chevaux, et pareil nombre d'arquebusiers, conduits par le comte d'Aiguemont ■* : qui l'occasionna de passer l'eau , en délibération de faire lever le siège, ou donner une bataille, dont il se promettait le dessus , comme celui qui avait trois hommes pour un. Le roi, de ce averti, nous en écrit à Tours, et commande de faire prières publiques pour lui, en noire église : ce lui est une coutume fort familière , de commencer toutes ses actions par le nom et aide de Dieu^. Nous faisons procession générale. Le roi était de beaucoup le plus faible en nombre de gens; toutefois, poussé de

' C'est la lettre 10 du lir. MV.

'' Henri IV la remporta le 14 mars 1590. On peut, sur cette bataille, consulter de Thou, liv. XC.VilI de son Histoire , t. XI , p. 12t et SUIT, de la traduction ; l'Étoile, Journal de Henri If , t. 1, p. 34 et 35; d'Aubigné, t. III , liv. III, c. 5; Palma t'.ayet. Chronologie novenaire, liv. 11, p. 216 de l'édit. citée; principalement .Sully, qui s'y trouvait et y reçut sept blessures : voy. «es Mémoires , liv. III, t. I, p. Ifi7 et suiv. (lu accusa Henri IV de n'avoir pas su profiterde cette victoire. La Noue lui donnait le conseil de marcher immédiatement sur Paris : Satyre ménippue , édit. de Ratisbonne, t. Il, p. 125.

'• Sans s'occuper, sans rien faire...

* U'Egmont. C'était le fils de celui cjne nous avons vu plus haut ( p. 262) périr sur l'èchafaud. 11 combattit vail- Limment Henri IV à la tète des Espagnols, et fut tué dans la mêlée, au moment où il venait d'obtenir contre les troupes royales uu succès important :

voy. les Itlémoires de Sully, liv. m, t. I, p. 169, text. et not.

6. Sur le champ de bataille de Coutras, dit M. de Chateaubriand, £<ude.« historirjues, p. 767 et 768, et d'après l'exhortation de DuplessisMornay, « le jeune Henri se confesse au ministre Chandieu, et dit aux seigneurs de sa cour qui l'en voulaient détourner : On ne peut trop s'humilier devant Dieu ni trop braver les hommes. Il tombe ensuite à genoux avec ses soldats protestants ; ie pasteur prononce la prière. Joyeuse, à la tète de l'armée catholique, les voit et s'écrie : Le roi de Navarre a peur. — Ke le prenez pas là, répond Lavardin ; ils ne prient jamais , sans qu'il soient résolus de vaincre ou de mourir : » Détails empruntés à l'Etoile, Journal de Henri 111, t. H, p. 26- 29; cf. d'Aubigné, t. III, liv. I , cbapitre 13-lô;deThou, I. LXXXVII,!. X, p. 12 et suiv. de la traduction; et !«■ grain, I. v de la pérade de Henri te Grand. ; in-l", Taris, 1614, p. 21 1 et 212. •i'.t.

l'assurance qu'il avait en Dit'u el en sou Itou droit, délibéra de ne refuser le combat , encore qu'il en fut dissuade par plusieurs grands capitaines.

Or, voyez comme Dieu lui assiste en toutes ses délibérations : deux jours auparavant la bataille, voici M. de Montpensier, avec cinq cents bons chevaux, elle lendemain les seigneurs de la Guiche et Duplessis Moruay avec trois cents, conduisant, outre plus, quatre-vingt mille ccus, que l'on apportait de La Rochelle, que le roi dès l'instant même fit distribuer à son armée , pour tenir chacun en haleine, ne se réservant pour lui autre chose que l'espérance de la victoire '. Je ne vous oublierai une seule parcelle de ce qui s'est passé. Le mardi, dont le lendemain on combattit, fut tenu conseil avec MM. les princes et maréchaux de France , où il lui, fut proposé ^ que l'on ne donnait point de batailles sans s'assurer d'un lieu de retraite , en cas de malheureux succès : mais lui , d'un cœur généreux et magnanime, leur dit qu'il les estimait tous de même opinion que lui ; et que de sa part il ne désignait autre lieu de retraite que le champ où se donnerait la bataille , voulant dire qu'il était résolu d'y vaincre ou de mourir. Recherchez les apophthêgmes de tous ces anciens guerriers , tant de la Grèce que de Rome , vous n'en trouverez point un [ilus beau.

Le mercredi on vient aux mains, où notre avant-garde se trouva , du commencement , par deux et trois fois ébranlée , mais fut vertueusement soutenue par MM. les princes de Conti et duc de Montpensier, et M. le maréchal d'Aumont. Le roi, voyant lors ses affaires en mauvais termes , commence d'exhorter en peu (le paroles les siens ; et quelques-uns faisant contenance de fuir ; .' Tournez visage, leur dit-il, afin que si ne voulez combattre, pour le moins me voyiez mourir. >> Sur cette parole, lui et les siens ayant un lire Dieu en la bouche pour le mot du guet, il broche ^ son cheval des éperons, à la tète de tous ses gens , et entre dans la mêlée avec telle générosité , que ses ennemis ne firent plus que

' Ce trait rappeUc une beUe parole lexandre , ^ 15.

d'Alexandre : avant de partir pour son - Ce mut est pris dans le sens de son

expédition contrelesPerscs, il distribua étymologie latine : mis eu avant, rc-

toutes ses richesses à ses amis; et présenté...

comme on lui demandait ce qu'il con- ^ Brocher e( piquer s'employaient

servait pour lui-même; l'espérance, alors, cgalcmenl bien, dans ce sens:

répondit-il : voy, riutarciue , fie d'A- Vuy, rsicoi.

conniller '. Il sérail impossible de dire les grands exploits d'armes (|u'il fit. Sur ces entrefaites , voici un autre nouveau surcroît , qui lui survient inopinément. M. de Humières arrive avec trois cents chevaux, qui se jette pcle-mèle dans les ennemis, lesquels estimant que ce fut l'armée de M. de Longueville , conduite sous son autorité par le sieur de La Noue', prennent l'épouvante et se mettent à vauderoute' : leurs Suisses, baissant leurs piques, se rendent à notre merci.

Le roi poursuit les fuyards avec six-vingts cuirasses, dont petit h petit il fut abandonné , ne lui en restant que dix-sept. Et comme il était en cette chasse, deux cornettes espagnoles'* passent d'un côté et trois de l'autre , qui apportèrent quelque défiance au roi, lequel, étant lors peu accompagné, choisit un petit tertre, pour ne rien hasarder témérairement; mais ces Espagnols n'ayant cœur (ju'à la fuite , passent outre ; et à leur queue se trouvent quatrevingts chevaux. « Ceux-ci, dit-il lors , nous serviront de curée. » Et à l'instant les charge avec une poignée de gens , si à propos qu'il les défit tous. De ce pas il retourne , ayant le bras tout sanglant et enflé des horions qu'il avait donnés : les nôtres estimaient qu'il se fût perdu dedans les gros des ennemis ; mais le voyant commencèrent de crier l'ire le roi ! avec une fanfare et allégresse infinies. Le comte d'Aiguemont rend les abois ^ , demeurant les chemins jonchés d'une infinité de corps de nos ennemis. Et est une chose digne vraiment de notre roi , que dedans la mêlée il avait cette parole souvent en la bouche , que l'on épargnât le sang des Français le plus qu'il serait possible •". Les choses étant racoisées ',

' Chercher une retraite: ce Terbe tre Teneurs, dit Nicot, qui l'expli-

expressif vient du vieux mot connil que à peu prés comme K. Etienne, reu-

( cuniculus ), lapin ; conniller, se tapir dre les abois, c'est quand le cerf, recru

au terrier. (harassé), s'accule en un lieu le plus

^ On le surnommait Bras-de-fer, avantageux qu'il peut choisir, enduparce qu'ayant eu le hras gauche fra- rantque les chiens l'aboient. » Au licassé d'un coup d'arquebuse, en 1570, guré, c'est être réduit à l'extrémité, làsous les murs de Fontenai le Comte cher pied, succomber. (Poitou) , il s'en était fait remettre un '' Conduite bien digne de relui qui, defer, dont il se servait commodément, peu après, ne leva le siégede Parisquc Il fut tué en 1591, au siège de Lam- parce qu'il avait été, nous dit SuUj, balle. Nous avons cité plus d'une fois « trop sensible aux malheurs des assiéses Discours politiques et militaires, gés : » voy. ses Mémoires, t. I, liv. IV,

^ En pleine déroute... p. 181; cf. Voltaire, chant X<^ àe In

'' Ce mot est ici féminin parce qu'il Ucnriade ; et aussi le « Discours vérita-

désigne des compagnies de geus de ble et notable du siège de Paris en l'an

guerre. 1500 », dans les. ifcmoiresd'i/aMe Vil-

* Ou a déjà vu cette métaphore , em- leroy, t. IV, p. 1 et suiv. pruntéc àl'excrciccde la chasse : « En- ■ Apaisées : tout étant fini,.,.

le lendemain un gentilliomaie, voulant faire le bon valet, lui représenta son épée toute sanglante et pleine de hoches ', où il y avait de la chair et des poils attaches, voulant en cela le flatter et naontrer de quelle hardiesse il s'était comporté le jour de devant ; mais il commanda aussitôt qu'on la lui ôtat, ne se voulant ressouvenir des hideurs ' à quoi un champ de bataille l'avait contraint.

Cela me remet en mémoire d'un autre trait de lui admirable : car ayant obtenu une autre grande victoire en la bataille de Coutras ^, où une bonne partie de la noblesse de France était morte; lui étant encore au champ de bataille , ses principaux capitaines , pour lui congratuler, lui montrant une grande couche de morts sur la place : Je ne m'en puis (dit-il) réjouir, voyant que mon malheur m'a fait sauver ma vie par ma mort , chercher mon gain en ma perte , et mon uimncement dedans ma ruine. Je vous ai remarqué ceci en passant ; quant au surplus , en celte bataille d'Ivry , le roi n'avait de gens de pied que six mille , et deux mille hommes de cheval , dont les huit cents lui étaient inopinément arrivés deux jours devant la bataille; l'ennemi, douze mille hommes de pied , et quatre mille chevaux. Qui plus est , le roi eut le loisir de choisir le lieu , le jour, le temps et occasion pour combattre , s'étant forlitié d'un vallon , dont on ne le put faire déloger le jour précédent ; et qui est une particularité fort remarquable , lorsque la bataille commença , ou faisait une procession générale dedans cette ville de Tours , où étaient tous les pauvres mendiants, et encore les petits enfants , qui n'avaient autre mot en bouche parmi les rues qu'un vive le roi : cette procession dura jusque vers le midi , qui fut le temps auquel la bataille prit fin , comme si la victoire de notre roi n'eût dépendu que des oraisons de son peuple, tout ainsi que celles de Josué, capitaine général des enfants d'Israël, des prières de Moïse '^. Les nouvelles de cette victoire apportées à Tours par Armagnac , valet de chambre, jamais on ne vil plus d'allégresses. MM. les cardinaux , la cour de parlement et chambre des comptes , s'assemblèrent dès le matin à Saint-Gratien, où fut chanté un Te Deum. Tout le peuple feima ses boutiques toute la journée , pour contribuer à cette ac-

' IVeiitaiUes. .. où le roi gagnait la bataille d'Ivry

- Des excès hideux, des horreurs..... son parti remportait aussi une victoire

■' Oans le Périgord : il vient d'en en .\uvcrgne, à Issoire, contre Randan,

Pire question : elle fut livrée le 20 oc- (|ui coniniandail les troupes de la l.i-

totire 1587. ^uc : voy. Sully, 1. IV, t. 1, p. 177. ' On doit ajoulci que le iiicnie jour

lion de grâces ; el le soir, sans aucune injonction du luagistiat , on lit feux de joie par toutes les rues. Adieu.

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