LETTRE XXX
A maître. Théodore Pasquler, son fils aîné. Ordre de la reddition de Paris, et comme toutes choses y furent rétablies.
Après les réductions, sous l'obéissance du roi», des villes de Meaux, Orléans, Bourges et Pontoise, nous sommes rentrés dedans Paris, le 22 do ce mois de mars'. Courage : la partie est maintenant nôtre; Dieu a exaucé nos prières. Mais parce que peut-être, avant votre parlement, ces messieurs qui sont à Tours désireront en entendre quelques particularités, je vous dirai que le sieur de Sérillac, neveu de M. de Belin'^, arriva le 20 de ce mois, sur le soir, en cette ville de Melun , avec commandement exprès du roi de lui faire mener les garnisons de Melun et Corbeil, récitant par le menu les intelligences sourdes et assurées qu'il avait dedans Paris. Soudain M. de la Grange-le-Roi , notre gouverneur, fait fermer les portes de la ville, afin que, si quelque àme ligueuse en avait le vent, il n'eût moyen d'en porter les nouvelles à Paris. Le lendemain, de bon matin , il fait embarquer dans deux grands vaisseaux la compagnie du seigneur de La Salle et celle de votre frère de La Ferlandière, avec lesquels se mettent de la partie plusieurs soldats volontaires, et nommément votre frère de Bussy, en intention d'y faire un bon et fidèle service au roi, ou d'y perdre la vie. Vous eussiez dit qu'ils allaient aux noces. Quand vos frères vinrent prendre congé de moi, je leur donnai ma bénédiction, la larme à l'œil, comme à ceux que je pensais ne revoir jamais, et néanmoins bien ai.se qu'en si bon sujet ils immolassent leurs vies. A vrai dire, je ne
' C'est la lettre 2 du liv. XVI ; mais à Saint-Denis,
la fin en a été omise. Rapproclier de 'En 1594 : le mardi, à sept heures
cette lettre le Journal de Henri IF, dn matin.
t. 1, p. 484 jusqu'à la fin, t. II, p. 1 et ^ Celui-ci a\ait été gouTcrneur de
Ruiv.; les Mémoires de Snlly, liv. V!, Paris : voy. sur lui les Méinoires de
t. l, p. 32i-330;V Histoire VuiverseUe de Sully, 1. VI, t. I, p. 324, et Journal de
(l'.»ubigné, t. 111, liv. IV, cliap. 3; de Henri II', t. I, p. 104 et 159. Mayenne
■rhou, liv. CIX,t. Xll,p. 138 et suiv. de venait, dans le nioisde janvier dernier,
la trad. ;Cayet, CAro«o/og((?noîe))oiiey de le remplacer par le comte de Bris-
I. VI , p. 563-567, et Legrain, Décnrfede sac, qui trahit le parti de la Ijgue ;
tienrile Grand, I.VI,p. 272etsuiv.;etc. Chronolocjie novenaire de Cayet, I. V|,
-' De Henri IV , qui séjournait alors p. 540.
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doutais point que M. de Mayenne, qui avait quelques semaines auparavant quitté la ville avec toute sa famille , ne pensât la place n'être plus tenable pour lui '; même que, par une nouvelle défiance, les gouverneurs avaient fait de nouveau murer quelques portes d'icelle ; mais cette défiance, mère de sûreté, me faisait grandement craindre en l'accomplissement de notre dessein. Nos troupes s'étant embarquées le lundi au matin, sous la conduite du sieur de Sérillac, se joignirent le même jour à celles de Corbeil, et arrivèrent à Conflans, sur les dix heures du soir, où elles demeurèrent fermes jusque sur les trois ou quatre heures du mardi matin , et lors descendirent à cent pas près de la Râpée, où le sieur de Sérillac commanda à votre frère de Bussy d'entrer dans une nacelle, pour prendre langue avec le capitaine Grossier, qui était de notre parti. Celui s'étant fait, de batelier, brave soldat pour la Ligue, commandait à un grand bateau armé , au-dessus du boulevart , pour empêcher que la nuit on ne passât de ce côté-là sur l'eau. Il le rencontre, à deux ou trois jets d'arc, avec quelques nasses =, pour conduire les nôtres devers l'Arsenac ^, où était notre rendez-vous, étant impossible que nos bateaux y pussent passer sans s'écueiller * sur les pieux qui étaient fichés dans la rivière au-dessus de la ville. Mais, comme ils étaient sur le point d'avancer, le sieur de Sérillac reçoit commandement du roi de mener nos troupes à la porte de Saint-Martine
De vous dire comme les choses se passèrent dans la ville , ce me sont lettres clauses , fors et excepté que je sais que M. Langlois, avocat au parlement et échevin de la ville , en fut le premier conducteur". Nos gens trouvèrent à point nommé la porte ouverte, et y entrent le tambour battant , gagnant pied à pied la ville
' n s'était retiré à Soissons : voy. le de ces différeufs mots, dàr senûah vou-
liv. VI de la Chronologie novenaire ci- lant dire domus opificii.
tée, p. 562. * Échouer...
2 Barques... 5 u faut lire plutôt Saint-Denis,
3 Au temps de Ménage, on écrivait comme on le voit dans Cayet, 1. V de encore, comme on le voit dans son Die- la Chronologie novenaire, p. 5G5 ; de /ionnaire étymologique, 1. 1, p. 93, Jrse- Thou, p. 138 du vol. cité, elle Journac ou Arsenal: toutefois il convenait nal de Henri W, t. 1, p. 490, not.
de préférer, suivant lui, cette dernière <; Fut le premier auteur de la reddi-
forme, plus rapprochée de l'étymologie, tion de Paris Ce fut lui, en effet, qui fit
ce terme venant de l'italien Jrsenale , ouvrir la portepour livrer passage aux
et les (irecs du Bas-Empire s'étant ser- troupes du roi : voy. le Journal de
vis d'àpiriVdtXïlÇ dans la mêmesignifi- Êlenri IF, t. I, p. 48'.) et 490. Ce ser-
cation. H faudrait, d'après quelques- vice fut récompensé par le titre de
lins, chercher dans l'arabe la racine prévôt des marchands.
avec barricades, comluits par le seigneur de Vitry ', qui les était venu recevoir. Sur les huit heures , nouvelles leur vinrent que toute la ville était nôtre; et voici comment. Le roi, étant hors la porte Neuve du Louvre avec le gros de son armée , délibérait d'y entrer des premiers pour sonder le gué , et reconnaître s'il n'y avait point en cette entreprise quelque appât pour le surprendre ; mais il en fut dissuadé par M. le maréchal de Matignon, qui prit cette charge , suivi de plusieurs braves seigneurs, lesquels, trouvant à l'entrée quelques lansquenets qui leur voulurent résister, ce leur fut une gorge-chaude^ : car ils furent taillés en pièces. De là, passant outre et prenant leurs départements en divers quartiers , les soldats étrangers se trouvèrent si étonnés, qu'ils mirent les armes bas. Adonc le roi entre dans la ville, salué du seigneur de Brissac, gouverneur, auquel il donne l'écharpe blanche ^ , et de ce pas va droit à l'église Notre-Dame , pour rendre grâces à Dieu , suivi d'un Vive le roi ! et acclamations générales de tout le peuple , par une correspondance admirable de sûreté * du roi envers ses nouveaux sujets, et des sujets envers leur roi.
La Bastille seule n'est pas rendue , dans laquelle le capitaine du Bourg commandait. Le roi commande sur les onze heures aux garnisons de Melun et Corbeil de l'investir. Celle de Melun tint la main gauche et se logea le mercredi , tant sur la contrescarpe que sur le portail Saint-Antoine, où La Ferlandière attitra^ dix mousquetaires, qui offensèrent grandement ceux qui étaient sur l'éperon "
' Louis del'Hôpital, qui avait depuis la raillerie. Furetière explique ainsi
peu abandonné le duc de Mayenne : cette acception :« On se sert de l'expres-
voy. le Journal de Henri If^, t. l,p. 439. sion de gorge -chaude quand on parle de
^ Ce fut une proie qui s'offrit à eux : ceux qui faisant bonne chère ont dissipé
Gorge-chaude, en terme de faucon- en peu de temps quelque butin ou quel-
nerie, désignait la chair des animaux que succession. On dit encore, par une
vivants ou plutôt la viande chaude que double figure, quand quelqu'un a fait
l'on donnait aux oiseaux de proie; c'é- une sottise, qu'on en fait nnegorge-chau-
lait une partie du gibier même qu'ils de, c'est-à-dire qu'on se raille de lui. a
avaient attrapé. \)e là, faire une gorge- Cf. le Dictionnaire de Trévoux, au mot
chaude de quelque chose, se l'appro- Gorge.
prier, en profiter. Dans La Fontaine, 3 « Le comte de Brissac, dit l'Étoile,
Fables, IV, Il , la grenouille , ayant t. I , p. 485 du Journal de Henri IV ,
tendu un piège au rat , présenta au roi une belle écharpe ,
Prétend qu'elle en fera gorge-cliaude et que sa majesté a reçue; et lui a donné
[ curée, son écharpe blanche qu'il portait et
De là aussi, user d'une chose comme l'a honoré du titre de maréchal de
.sienne et sans discrétion, par suite en France. » — Dans le parti de la Ligue
faire un objet de risée. Ce dernier sens on portait l'écharpe noire, s'est seul conservé: Faire des gorges- ■* Confiance... chaudes de quelqu'un, c'est plaisanter ^ Posta.... .lur lui, l'immoler en quelque sorte pHr '■ferme de guerre: ainsi désigne
hors la ville. La garnison de Corbeil, conduite par M. de Treigny % prit à main droite, et se logea jusques au tapecu^ de la Bastille, et en toute cette faction n'y a eu perte que du pauvre La Foret, lieutenant de votre frère. M. d'O, gouverneur de l'Ile de France, voulut, vingt-quatre heures après, les renvoyer en leurs garnisons, et y poser des compagnies de l'armée , ainsi qu'on a coutume de faire. Toutefois, votre frère le disputa pour lui et ses compagnons, lui remontrant que puisqu'ils avaient eu cet heur de gagner les logis, ce ne leur serait pas moins d'honneur de les conserver ; et h tant le suppliait de ne les changer : ce que M. d'O lui accorda favorablement. Et le samedi, 26, le sieur du Bourg rendit la place, par une capitulation qui lui fut très honorable ^ : c'est à savoir que lui et ses soldats sortiraient avec leurs armes et bagage, le tambour battant, la mèche allumée , la balle en bouche "* , et qu'on leur payerait une montre s. Le roi, ayant fait une entrée si heureuse dedans sa bonne ville de Paris , ne la voulut obscurcir ou sanglanter^ par la mort des siens, s'il lui eût convenu opiniàtrer ce siège par brèche ou escalades. Comme les choses se maniaient de cette façon, on dé- [éche quelques compagnies vers le château de Vincennes, qui leur fut rendu à petit bruit et sans contraste.
Voilià pour le fait des gens de guerre. Je vous discourrai maintenant quel ordre on a tenu pour le rétablissement de la justice, lequel a été tout autre que celui qui fut pratiqué sous le règne de Charles YII : car le connétable de Richemont ayant , au mois d'avril 1436, réduit la ville sous l'autorité du roi son maître 7, permit aux gens de justice de continuer leurs charges, tout ainsi comme auparavant; toutefois ils furent, au mois de mai, interdits par
t-on , dit Furetière, « une fortification mot Balle), « avec le mousquet chargé en angle saillant qui se fait ou au et une balle dans la bouche, pour remilieu des courtines , ou au-devant des charger plus prestement. » portes, ou sur les bords des rivières, ^ Autrement dit : leur solde. Ce sens pour empêcher qu'on n'entre dans la provient de ce que la solde se payait place par là. » d'ordinaire aux soldats dans les revues,
I Plus exactement : Triguy ( L'isle, autrefois appelées montres : cet usage
seigneur de ). • était si général que , suivant les au-
'^ C'est la bascule d'un pont-levis, et, teurs du Dictionnaire de Trévoux, l'on
par extension, le pont-levis lui-même, appelait viontres sèches les revues où
^ Cf. le Journal de Henri If, t. I, l'on ne donnait pas d'argent,
p. 498, et t. Il, p. 22 : cet officier, qui <^ Alors aussi usité que ensunglan-
s'appelaitenréalité Antoine du Maine, 1er: voy. Nicot.
était plus connu sous le nom de du ' C'est ce que l'on peut voir dans les
Bourg l'Espinasse. Recherches de la France, VI, 4; cf.
< C'est-à-dire, comme l'explique Id., Il, 16. Furetière (voy. son Dictionnaire, au
lettres palenles du roi, jusques à ce que tous les conseillers, tant du parlement tenu à Poitiers que chambre des comptes à Bourges , fussent arrivés, et ne leur fut la porte ouverte à l'exercice de leurs charges que le 26 novembre ensuivant •; mais en cette réduction dernière, le roi a voulu que chacun sans discontinuation entrât en sa charge , tout ainsi comme si jamais nous n'eussions été parlialisés.
La question n'est pas petite, de savoir laquelle des deux voies a été la plus politique; et y a prou de sujet ^ pour exercer les beaux esprits d'une part et d'autre : quanta moi, je suis pour la dernière. La première nourrissait, en cette nouvelle réconciliation , je ne sais quoi de division , et faisait faire une forme d'amende honorable à ceux qui, en la reddition de leur ville, n'avaient douté d'exposer leurs vies pour réparer les fautes qui s'étaient passées, et rendre le roi du tout maître contre les Bourguignons et les Anglais. En la dernière, tout ainsi que dès le premier abord le roi et le peuple se sont reconnus avec un contentement réciproque , sans se ressentir des choses passées, aussi était-il bien raisonnable que la justice y eut part, et qu'entrant dedans Paris nous fussions tous réconciliés les uns avec les autres sans répit....