LETTRE XXXI
A M. de Sain le- Mari /le, trésorier général de France, en la généralité de Poitou.
Pasquier raconte au long la conspiration faite contre le président lîrisson.
A ce que j'ai pu recueillir de vos lettres , vous désirez être amplement éclairci de la mort de M. le président Brisson , et des procédures dont les séditieux de Paris usèrent contre lui pour le faire mourir, comme pareillement de celles qui furent contre eux pratiquées pour la vindicte publique : chose que je ferai très-volontiers pour vous complaire. Joint qu'ayant été autrefois compagnon d'armes avec lui , lorsque je faisais profession du barreau , étant avec le temps monté au degré de président il ne s'oublia jamais envers
' Cf. id. , II, 4. novenairc, liv. III, p. 323-331 du t. XII
'firand motif, beaucoup de raisons... de la Collection Michaud et Poujoulat ;
2 C'est la lettre l'^'^ du liv. XVII. de ïhou, liv. Cil, t. XI, p. 439-449 de la
Comp., avec cette lettre et la suivante, traduction ; Sully, liv. IV, t. I,p. 205 et
l'Ktoile, Journal de Henri ir, i. l, 206 ; les Tl/iim- c('£^a< de Villeroy, t. I ,
p. 154-190; PalnnaCayet, Chronologie, p.291-295 ; Mézeray, t. XVI, p. 247-270.
moi : qui a fait ([u'clant depuis les Iroubies relounic en nolie bonne ville (le Paris, je me suis tout au long voulu informer de celte histoire funeste, que j'ai tirée jour aprèsjour d'un très (idele mémoire. Hrigard ', accusé de trahison par la Ligue, longuement détenu prisonnier, et son procès ayant traîné plusieurs mois, enfin les prisons lui lurent ouvertes par arrêt du parlement. Les principaux (entrepreneurs des Seize'', qui avaient fait leur propre fait de cette poursuite contre lui , se firent accroire que celte absolution procédait d'un artifice couvert du président ; et, pour cette cause , commencèrent d'ourdir une nouvelle conjuration contre lui , que je vous discourrai par le menu. Le samedi, deuxièaie de novembre 1591, quelques bourgeois s'assemblèrent en une maison assise rue de la Vieille-Monnaye, où Lauluay ^ présida (celui avait été autrefois ministre au milieu des huguenots, puis, s'élant rangé des nôtres, fut un grand remueur des opinions de la populace dedans l'aris), et remontra (pi'il était besoin d'obvier aux daces't extraordinaires qu'on voulait lever sur le peuple, et de députer à celte lin quelques-uns par devers messieurs de l'hôtel de ville. Le seigneur de Morin Cromer ^, lors conseiller au grand conseil, opinant, dit qu'il ne fallait s'arrêter à chose si légère , usant de ces mots , que l'on disputait de lanacaphna'''; mais qu'il se présentait bien une affaire de plus grande conséquence , à laquelle il fallait remédier : (jui était l'injustice signalée commise au procès de Brigard, en haine seulement de leur compagnie. Cette proposition mise en
' Procureur de l'hôtel de \illede Pa- était procureur au Châtelet. Cons. sur
ris; il avait été soupçonné d'intelli- laile Journal de Henri Ir, t. \, p. Ib^,
Rence avec Henri IV : pour plus de dé- et les notes des p. 15G et 157. Cayet
• ails sur lui, on peut consulter la lin lui attribue le Dialogue du manant
de la lettre 3 du liv. XVll. Cf. le /o«r- et du maheutre : Cf. l'Iitoile au liv.
nal de Henri ir, t. I, p. 151. et tome cités, p. 267; Lelong, Bi-
• De Tliou cite parmi eux Boursier, hllothèque historique de la France ,
Morin, Cromé, PeUetier, Launay,Goul- t. II, p. 353. Le premier de ces noms
«lia, La Bruyère. On peut voir d'ail- désignait les Vigueurs, le second les
leurs au sujet des Seize, « ainsi nom- partisans du roi de Navarre ( Voy. à ce
niés à cause des seize quartiers de Pa- sujet le Mascurat de Naudé, p, 711).
ris dont ils étaient tirés, » la lettre Ce Dirtïor/ue , qui est probablement en
mentionnée précédemment; cf. la Sa- effet l'ceuvre de Cromé , l'un des pam-
lijre ménippée , édition de Ratisbonne, pliletsles plus remarquables du temps,
<• II, p. 67 et 68. a été réimprimé à la suite de la Satyre
3 L'Étoile écrit Launay ; ailleurs il mPrti/jpRf, dans le t. IIl^ de l'édition de
est appelé L'Aunay et de Launay : c'é- Ratisbonne.
tait un des Seize. •■ On trouve cette locution prover-
'' Taxes : Dace , suivant Borel , est biale dans Horace, Bpist., 18, v. 15 :
'. enu de dare et datio. II est plus natu- ^Itcr rixatur de lana s.-epe capiina,
rel de le dériver, avec quelques-uns, du Propugnat nugis armatus...
mot grec 8aa[J.6ç, impôt. Se quereller pour de la laine de cliévre,
'Ou plutôt (;romé. Auparavant il c'était se quereller po^r un rien.
avant, le curé de Saint-Jacques de la Boucherie i, prenant la parole, dit : Messieurs, c'est trop conniver' ; n'attendez ni raison ni justice de la cour de parlement ; il faut désormais jouer des couteaux. Un autre, a la suite de lui , ajouta qu'il y avait plusieurs Judas en la compagnie, dont il convenait se défaire, et les jeter dedans la rivière '.
Ces complaintes firent oublier le cours du premier marché et remettre la résolution du fait, proposé par Cromer, au mardi cinquième, chez La Bruyère, qui lors exerçait l'état de lieutenant civil , où l'on donnerait ordre de se trouver en plus grand nombre. A ce jour, s'y étant trouvés cinquante et plus, Laulnay proposa ([u'il fallait délibérer sur le fait de Brigard; mais qu'au préalable, était nécessaire de se résoudre sur deux points : l'un, de renouveler le serment de la sainte union, plus étroitement qu'auparavant, attendu le nombre effréné des traîtres qui était dedans la ville ; l'autre, de procéder à l'élection de dix prud'hommes, dont on serait tenu de suivre les ordonnances, sans s'émayer 4 du pourquoi. Le premier point fut accordé sans contraste; mais au second, s'y trou va plus d'obscurité, de remettre sans contrôle sa conscience sur la conscience de dix hommes : toutefois, enlin il passa ; et fut l'exécution remise au lendemain, sixième, rue de la Vieille-Monnaye, où fut ballotté ■>, et dix de la compagnie élus, desquels je ne vous dirai les noms*' : c'est une ordure qui puerait en la remuant. On leur donna le nom de conseil secret. Cela fait , l'affaire de Brigard fut remise sur le bureau : savoir, quel ordre l'on devait tenir pour avoir raison de l'arrêt. En quoi se trouvèrent les opinions bigarrées, les uns étant d'avis qu'il ne fallait rien remuer, puisque la cour de parlement y avait passé, les autres qu'il était besoin d'y appliquer le cautère sians épargne ; et les derniers choisissaient la moyenne voie , d'y procéiler par remontrances. Finalement fut, sur ces contestations, conclu
' 11 s'appelait Pelletier : ardent Li- l'nn alla aux suffrages : on appelait
gueiir, il fut condamné par contumace autrefois 6nWo</e ce que l'on nomme
à être rompu vif en 1595, et exécuté en 6oH/e aujourd'hui,
effigie. V. sur lui le Journal de '' Les voici, d'après l'Étoile, p. 160
Henri If, t. I, p. 292 ; cf. id., p. 67. du tome cité : Saintyon , Acarie , l.e
■-' (Connivere j fermer les yeux, agir Goix , .\me!ine, Louchard , ThuanI,
avec négligence, avec connivence. Borderel-Rosuy, du Rideau, Ravissant,
^ L'Étoile attribue ce propos an Bezanron : on peut voir plusieurs notes
même curé : Journal de Henri If, curieuses sur ces hommes dans l'édi-