LETTRE XXX1I
A M. de Suinte- Marthe.
Execution à mort du président Brisson , et ce qui se passa puis à cette occasion.
Soudain après que ces gens de bien , dont je vous ai écrit par mes dernières , eurent dépéché leurs deux ambassades vers les {•espagnols et les Napolitains, ils s'acheminèrent à l'exécution de leur entreprise, et posèrent au Marché-neuf un bon nombre de leurs satellites bien armés, dedans le chantier d'Alexis de Cornouaille , sachant que le chemin ordinaire du président Brisson , de sa maison au Palais, était de passer par le pont Saint-Michel, qui aboutissait vers le Marché-neuf. Lui donc passant sur les entre sept et huit du matin , suivi de plusieurs postulants , qui avaient présenté leurs requêtes à la cour pour être reçus procureurs , il est accueilli par le capitaine Normant\ qui lui dit que le seigneur de Belin\
' Ou Iraime, qui s'employait alors de ^ C'est la lettre 2 du liv. XVII.
préférence à trame , comme nous l'ap- '' Ou plutôt le Normant : voy. Jour-
prend Nicot. On disait aussi trêmer, que ncil de Henri W, t. I, p. 167.
l'on a eu l'occasion de rencontrer pré- ■' Déjà il a été question de ceperson-
rédemment. nage, dans le récit de la reddition de
■i Sénateur juif de la secte des plia- Paris. U s'appelait Jean-Krançois de risiens; il était devenu le disciple de Kaudoas, dit d'Averton , seigneur de •lésus-Cbrist. On peut voir sur lui bérillac , comte de Celin. Après être VÉvangile selon Saint-Jean, c. XIX, entré l'un des premiers dans la Ligue, verset 39. Seulement on remarquera il deviut, par sa modération et la résisque dans cet évangéliste les mots occk/- tance qu'il opposait aux excès de son tus, etc., s'appliquent à Joseph d'Ari- parti, l'objet de la défiance des Seize,. mathie, avec qui Nicodéme rendit les ensuite, des soupçons de Mayenne luiderniers devoirs à Notre Seigneur cru- même, qui au coninirncement de 1594 eifié. Sous le nom de Nicodéme lui- lui enjoignit de quitter Paris. On sait même a pa)-u un faux évangile, ou- qu'il avait élégouverngurderetteville. vrage des manichéens. Il en est souvent parlé dans le Journol
LETÏBES. 35/
gouverneur de la vilîe, désirait parler à lui. A quoi ayant fait réponse que ce n'était chose si pressée, et qu'à l'issue du Palais il lirait trouver; sur cette parole sortirent de la maison de Cornouaiîle plusieurs fendants , lesquels , avec une incroyable furie , lui dirent qu'il ne fallait plus marchander, et le pressèrent de telle façon que peu s'en fallut qu'il n'y eut une sédition entre eux et les postulants ; mais ceux-ci, voyant la partie mal faite pour eux , abandonnèrent leur chef , duquel les autres se saisirent , et lui firent tourner visasse vers le Marché-neuf, et delà le menèrent au petit Chàtelet. Le seigneur de Belin , averti de celte émotion , se transporte avec ses gardes en l'hôtel de ville, pour délibérer, avec le prévôt des marchands et échevins, de l'ordre qu'on y pourrait promplement donner ; mais ayant eu avis que les Espagnols étaient en armes en leurs quartiers , et les avenues du petit Chàtelet occupées par plusieurs capitaines de la ville avec leurs compagnies , il rebroussa chemin en sa maison , comme aussi le prévôt des marchands el échevins ne s'osèrent remuer.
M. Brisson étant arrivé au Chàtelet , il est salué à face ouverte par le commissaire Louchard , Ameline, avocat au siège présidial , Aimonnot ', procureur au parlement, et Henroux ', neveu du banquier^ et encore par Morin Cromer, ayant le visage à demi couvert de son manteau , qui l'attendaient de pied coi au guichet ; et ne fait-on point de doute que Crucé ^ , procureur en cour d'église, ne
de Henri I/^: voy. particulièrement quier par de Tbou , liv. Cil, t. XI,
t. I, p. 104 et 159. p. 447. Mais l'Étoile l'appelle plus
' Aymonnot, comme écrit la. Satyre justement « avocat delà compagnie
nicnippi'e ; on, comme l'appelle l'É- des Seize, ti Journal de Henri If, t. 1,
toile, Emmenet : ^oy. Journal de Hen- p. 185. Il semtile que les hommes d'ar-
?■(■ W, t. 1, p. 184. gent s'étaient volontiers attachés à la
^ Lisez préférablement Anroux ; du Ligue, puisqu'il y a plusieurs tréso-
couseil des quarante et l'un des Seize, riers qui figurent entre ses partisans :
Peu après , le duc de Mayenne vengea Satyre mcnippée, édition de ratis-
5ur ces quatre Ligueurs la mort de Bris- bonne, t. 111, p. 4G9 et 505. A cette
son; ils périrent, et plusieurs autres, occasion , ou fera remarquer l'origine
condamnés comme eux, n'échappèrent du mot banquier. Il venait de banc ,
à la corde que par la fuite : voy. le qui désignait la boutique des gens de
Journal de Henri If, t. 1, p. 184 et cette profession : « un banc li'argen-
1^5. Les suppliciés furent traités de tier, dit Nicot , taberna argentaria. »
martyrs par le Ligueur Jean Boucher, ^ Il est désigné dans le Journal de
curé de Saint-Bennit, comme le remar- Henri JF, t . 1, p. 149, sous le titre de
que M. Charles Nodier dans son édi- o capitaine en l'LUiiversité « , c'est-à-
tioudela5a(i/rp Hiéni;jpée, Paris, in-8°, dire, du quartier de l'Université; et il
1824, t. 1, p. 46. en est fort question, ainsi que de Lou-
^ De ce nom , faut-il sous-entendre. chard, au Procès verbal de Nicola~
Il est question de ce banquier dans le Poulain, que renferme le l^'' volumi-
Journal de Henri lU , t. Il, p. i'!. du Journal de Henri III, p. 228 rt
<,lu;int au neveu, Barthélémy Anroux, suiv. (f. Li Sndire ménippée , édition
il est lui-même sigualé comme bail- de Ratisbonne , t. Il, p. 188. Dan,"! It
fut aussi (le ia |)artic : loulefois il fut exoiné ' par la voie que je vous (lirai en son lieu. Et lors Ameline , prenant la parole sur tous les autres , lui dit : « Tu sais bien que tu es un traître , il faut que tu meures ; mais avant que de mourir tu répondras sur les articles qui te seront présentement lus. » Ce pauvre seigneur, ainsi malmené inopinément , lui demanda quelle juridiction et puissance ils avaient sur lui, qui ne reconnaissait autre juge de ses actions, après Dieu , que la cour de parlement. Adonc Cromer, levant le masque , lui dit qu'il n'était plus question de l'interroger, son arrêt de mort étant jà donné : parquoi commanda à Hugues Danel , sergent, de se saisir de sa personne. Ce fait, lecture lui est faite du jugement par le greffier, et tout d'une suite mis entre les mains de maiire Jean Rozeau , exécuteur de la haute justice , lequel ayant remontré n'avoir des cordes, Benjamm Dautan , geôlier ', dit qu'il en avait ; desquels fut à l'instant le président (revêtu de sa robe du Palais, et de son chaperon ^ sur l'épaule) lié et garrotté. Et comme il les eût suppliés de le vouloir confiner entre quatre parois, et lui permettre de parachever un œuvre de droit qu'il avait encommencé, Cromer lui commande de penser promptement k sa conscience , et qu'il n'y avait plus en lui de répit. Et à cet effet lui est baillé messire Aubin Blondel , prêtre attitré pour le réconcilier ^ ; et quelque peu après le font monter à une chambre haute, où, après s'être confessé, on le monte sur une selle * moyennement basse : et at-
massacre delà Saint-Carlhélemy , en avait cru que les bourreaux ne répon-
1572, U est également parlé d'un orfè- daieut pas plus du mal pendu que la
vre, nommé Crucé, qui se vantait d'à- Tournelle du mal jugé. » Toutefois on
Toir égorgé de sa main plus de quatre doit ajouter que la mort de Rozeau eut
cents huguenots en un seul jour. encore un autre motif; c'est qu'il avait
' OuexoKîé, excusé, et, quelquefois vendu les corps des victimes, et trèsaussi, empêché : voy. Nicotet Borel. Ce chèrement, remarque L'F.toile : Journal mot veut dire ici que Crucé fut sous- de Henri If , t. I, p. 177; cf. ibid., trait au châtiment qu'il avait mérité : p 93, 99, et la Satyre ménippée , édit. il dut son salut à l'intervention de la de Ratisbonne, t. Il, p. 387. duchesse de Montpensier et à celle de ■'' « Après que la coutume de porter son curé, comme on le verra plus loin, des chaperons sur la tète fut abolie, dit Cf. Journal de Henri If, t. 1, p. 184. liorel, p. 85 de son Trésor des lie-
- Des prisons du petit Châtelet, cherches, on les porta sur l'épaule,
ainsi qu'on le voit à la fin de la lettre 2 comme font les consuls de plusieurs
du liv.XVIl. Il paya son empressement villes à présent , les conseillers et au-
de sa vie : Danel et le prêtre Blon- très... On en portait de toute couleur ;
del, comme ayant pris part à l'assassi- mais les magistrats avaient le chaperon
nat, furent également condamnés avec rouge, fourré de peaux blanches » :
l'exécuteur. Au sujet du supplice de là l'usage de la chausse qui subsiste
infligea celui-ci, on lit dans l'^r^ rfc encore aujourd'hui.
vérifier les dates, in-f", t. I, p. 6U1 : '' Avec Dieu, faut-il sous entendre.
n Jusque alors, dit un bel esprit, on ^ (Sella) chaise. .
LETTllLS.
lâché à une grande poutre, la selle levée dessous lui , il fut eu cette façon misérablement étranglé par le bourreau.
Au parlement tenu dedans Paris était maître Claude Laroher ', conseiller, personnage de singulière recommandation, qui portait impatiemment les insolences barbaresques des seize , et ne s'en pouvait taire au milieu de ses compagnons. Celui , allant lors au Palais, trouvé, ou par recherche ou par hasard, par quelques-uns de ces mutins, est amené au petit Chàtelet, où, accueilli de mêmes caresses que le premier, et conduit en la chambre haute , adressant sa parole vers lui *, d'un inviolable courage : « Il y a longtemps, ditil , que je vous avais prédit ce malheur; toutefois jamais ne me voulûtes croire. Or sus, détestables bourreaux, parachevez en moi ce qu'avez cruellement encommencé contre ce grand personnage ' : ce me sera grand honneur de courir pareille fortune que lui ; et au
' Ou L'Arclier, comme écrit 1,'KtoiIe ; il était septuagénaire, et l'on voit peu après, comme aussi au t. 1, p. 173 ilu Journal de Henri If, les causes de la haine que lui portaientles Ligueurs.
•' A Brisson, qu'il voyait mort devant lui : plusd'uue foisil lui avaitannoncé qu'il serait victime des défiances d'une faction dont il avait trop reclierchéla faveur. — On peut voir, dans la lettre 3 du liv. XVII, l'appréciation judicieuse que Pasquier a faite de la conduite du président. Pendant que tous ses collègues étaient ou en prison ou en fuite , il avait siégé à la tête «lu parlement de Paris , non sans s'être lié en effet par quelques promesses au parti de la Ligne ; en même temps , curieux de ménager la cour, il avait feint d'avoir été empêchéparla force de rejoindre le roi, et fait contre cette violence prétendîie ane protestation en règle, déposée en lieu sûr,où il témoignait hautement de sa fidélité à la cause de la monarchie ; Journal de IlenrilII , t. II, p. 164-16S. • irâce à ces précautions, il se flattait de satisfaire à la fois son ambition et sa conscience, espérant, dit le président de Thou , manier l'esprit d'une populace furieuse aussi aisément qu'il expédiait les affaires courantes du Palais : liv. Cil, t. XI, p. 439. 11 eut le sort destiné dans les révolutions à ceux qui espèrent, à force d'haliileté, se dispenser du courage d'avoir une opinion et de la soutenir. II fut la victime de ceux dont, par calcul ou par faiblesse, il s'était rendu le complice.
Comme magistrat, on lui a d'ailleurs reproché, de son temps, une humeur avide et vénale : Satyre ménippée, édil. de Ratisbonne, t. Il, p. 93.
^ On peut rapprocher de ce passage les regrets éloquents que Loisei , vers la fin de son Dialogue des avocats , donne à la mort de Brisson : « Bourreaux conjurés, avez-vous été si cruels et si barbares que de mettre la main sur la personne sacrée d'un président de la cour, la lumière de la science et de la littérature...? etc. » Du Vair, dans son Traité de l'Éloquence fraiiroise, déplore aussi le sort de ce magistrat, qu'il appelle « l'uu des arcs-boutans de la grandeur de la France. » Auteur de beaucoup de travaux importants sur le droit, entre lesquels on remarque le Code Henry (de Henri 111), et de quelques traités curieux pour la counaissance de l'histoire et de l'antiquité, tels que ses trois livres « De regio Persarum principatu, » il passa pour le plus savant homme de son temps.
« Equidem ,dit Sainte-Marthe, ab Henrico rege audivi nullum in orbe Christiano principem esse, qui haberet quem Brissonio suo in litterarum gluriâ opponeret » : Elog., liv. IV; cf., sur ses ouvrages, Hanke, De Scriptoribus rerum Romanarum , in-4'', t. Il , p. 161 et suiv., et Juste-Lipse , Electorvm , II, 13. 11 eut encore une grande réputation comme orateur : toutefois il manquait dedehnrs, etsa parole était dénuée d'ugrément : Perronianu , au root Brisson.
3f.() Lr.TTRES.
surplus , je viius ajoiirm^ Ions devant Dieu , pour avoir roparatioii du fort que nous faites. » A cette parole, il est garrotté, confessé et explosé à la mort. Feu M. le duc de Nevers, prince trcscatliolique entre tous les catholiques', avait fait un Manifeste de son voyage d'Italie, allant vers notre saint-père à Rome, dedans lequel, par occasion, il découvrait plusieurs malefacons de la Ligue "■ : ce livre tomba es mains de maitre Jean Tardif, conseiller au siège présidial ; dont le curé de Saint- Cosme ayant eu avis, il se transporte en sa maisou avec ses factionnaires , et ayant trouvé ce livre et un autre écrit à la main , dont le titre était le Chapelet de la Liguc^, qui éiait une légende contre la maison de Guise , il est appréhendé et mené prisonnier en la conciergerie du palais. Depuis, interrogé par la cour, il reconnaît ces deux livres avoir été chez lui trouvés, qu'il avait par-devers lui , non pour haine qu'il portât à la cause, ains par une solte curiosité, suppliant très-humblement la cour de lui vouloir pardonner cette faute. Il pouvait tomber en telle heure , qu'on l'eût envoyé au gibet; toutefois, l'ayant fait retirer, elle ordonna qu'il serait blâmé, et les deux livrets lacérés en sa présence : ce qui fut fait. En la fureur des Seize, cet arrêt se ramenloit* ; et se transporte Hamilton en la maison de ce pauvre homme, qui ce jour là avait été saigné. Il est amené au Chàtelet en cet état ; et
' Voy. sur lui , dans le necueil des il ne ménageait nullement la maison Lettres missives de Henri II', par de Lorraine et les Ligueurs. » Or M Berger de ^ivrey, l'Avertissement Sixte V cessa de vivre en 1590. Quant plaré au début du tome Ml, pag. iv. à Tardif, c'était, suivant le témoi- '•' On trouve, il est vrai, dans les Uc- gnage du même historien, dans la moù-fi- de M. de Nevers, t. 11, p. 405415, maison de ISevers, à laquelle il avait' •m « Discours de ce que fit ce seigneur été de tout temps attaché , que sa fordans son voyagede Rome n; maison voit tune avait pris naissance. De là pour que ce voyage eut lieu en 1593, c'est-à- les Seize, ainsi que le fait observer Dudireun an et demi apréslamort de Tar- puy, un nouveau motif de haine contre (lif. M. de Nevers ne fut député à Rome, ce magistrat , la réconciliation récente par Henri IV, que sous le pontificat de de jM. de Nevers avec le roi leur ayant r.lément Vin. il est donc question ici , rendu très-odieux ce seigneur dont i.in pas d'un manifeste relatif à ce Tardif était le conseil ; leur dépit, ne voyage , mais bien d'un autre livre qui pouvant atteindre le protecteur, choiavait excité la colère des Seize. Pas- sit le protégé pour victime : Journal quier s'est trompé sur ce point, comme de Henri If, t. 1, p. 175. il est remarqué dans les notes de l'édit. 3 En parcourant dans la Bibliothèque mentionnée du J ournal de Henri I f ,t.\, historique de la France du péreLelong, p. 174 et 175. De Thou paraît mieux t. Il, p. 285 et suiv., la longue série des informé quand il dit, p. 44.3 du XI* publications enfantées par la Ligue ou volume, « que le prétendu crime de destinées à la combattre, je me suis as- Tardif était d'avoirrépandu dans l'aris sure que ce manuscrit n'avait pas été un traité sur l'origine des troubles, imprimé.
adressé par le duc de Nevers à Sixte V ' Revient à la mémoire... (De l'ancien on peut lire cet érrit, précédé d'une vei-he ramentoivre, que remplaça enlettre à ce pape, au commencement suite ramenfemir. ) du tom. II des Mvmoires cités), et ou
LKITllES. ofil
soud.iin qtiil fui en la cliainl)!!' Iiaule, étonné de ces ileii\ nmils, tomhe évanoui sur la place , cl en celle façon, demi-moil , e^t pendu el élianglé à l'alelier ' des deux autres. Le bruit commun est que si, on cette rage, quelques autres conseillers de [larlement fussent par chemin tombés en leurs mains, ils eussent couru pareille fortune que M. Larcher. Et de fait, M. Henroux -, ancien conseiller, allant au Palais, étant sur le pont Saint-Michel, un faiseur de tombes, sien voisin , sans lui mot dire, prit son mulet par la bride, et lui fit retourner tête vers sa maison : chose dont cet honnête homme étonné, l'autre lui dit que s'il passait outre il était en danger de mort.
Les trois corps furent gardés en la prison jusques à la nuit , que le bourreau leur otant leurs bonnes chemises et les revêtant de trois méchantes, furent par lui exposés en la place de Grève , attachés à tme potence fourchéc^, chacun d'eux portant un écriteau sur le dos en lettres cadelées-* ; M. le président Brisson : Barnabe Bris.wn. chef des hérétiques et politiques ; M. Larcher : Claude Larcher, fauteur des hérétiques ; M. Tardif : Jean Tardif, ennemi delà sainte Ligue et des princes catholiques. Et le samedi matin , Bussi voyant une infinité de peuple i|ni contemplait ce misérable specincle , se met en place sur les degrés de la grande croix , suivi de plusieurs matois " ; et lors s'écrie à haute voix que ces trois avaient voulu vendre la ville à l'ennemi , et que la nuit précédente de leur mort la porte de Saint-Jacques , à leur instigation , était demeurée tout ouverte : estimant ce bel harangueur, par son nouveau mensonge, soulever le peuple à sédition, lequel toutefois fut ému à compassion d'une part, et indignation d'autre, pour cette cruauté harbaresque. Voyant Bussi que sa harangue mensongère n'avait
' A côté... ou les filous s'assemblaient à Paris
•^ Plus exactement Auroux, comme ( voy. l'édit. citée de la Satyre ménip- OD le voit dans le Journatde Henri III, pée , t. 11, p. 184, et le Dict. étym. de t. Il, p. 17, n. 27 : cf. Journal de lien- .Ménage, t. II, p. 187 i, avait au .seili ly, t. II , p. 323. On a souvent con- ziéme siècle une signification plu.s refondu son nom avec celui du ligueur cheu,se qu'aujourd'hui , comme on le cité plus haut. voit par ce passage de l'Étoile : o l.a
3 Fourchue : c'était un gibet ayant cour de parlement fît tout ce qu'i-Ue
plusieurs piliers. / put pour découvrir les auteurs de la
* .Majuscules : on appelait cadeau sédition , et enfin en fut attrapé un
« une grande lettre capitale, tirée à qui méritait bien la mort d'ailleurs,
gros traits de plume » : voy. le Trésor étant un matois diffamé partout , le-
dePiicot. Ce mot désignait aussi, comme quel fut exécuté à mort : » Journal de
le remarque Borel , les traits et orne- Henri III, t. 1, p. 370et371. Brantôme,
inents que les écrivains faisaient au- dans ses Hommes illustres, se .sert du
tour des lettres initiales. mot de matois comme d'un synonyme
•' Ce terme dérivé, dit-on, de Malte de coupeur de bourse : fies de Cliar-
ou Mate, qui était autrefois une place les 1\ et du niarédial de Matignon.
Œl'V. D'tT. I-ASQLIER. — T. 11. "1
n«i2 LEiriîKS.
lie I ipii avaiu'é son opinion, il la loiirne. en une fiireui-, cl se fiansporte en l'hôtel de ville , pour faire soussigner au prévôt des marchands et échevins la sentence de condamnation de mort rendue par les dix ; et comme ils fussent refusants de ce faire, il présenta la pointe de sa hallebarde au prévôt : de manière que, pour crainte de pis, ils furent contraints de lui obéir.
Le seigneur de Belin , calant la voile à cette bourrasque, se serra dedans son logis avec ses gardes. Messieurs du parlement, chambre des comptes et des aides , ferment leurs boutiques , bien délibérés d'oublier tout à fait le chemin du Palais, jusques à ce qu'il y eut un prince qui se fit croire absolument, afin de n'être plus la proie de cette furieuse populace. Madame la duchesse de Nemours, mère', et madame la duchesse douairière de Montpensier*', sœur du duc de Mayenne, se tiennent closes dedans leurs maisons. Ce nonobstant , Bussi avec ses complices, après avoir fait l'exploit que dessus en Ihôtel de ville, se transporte en leurs logis, et les prie de vouloir soussigner la sentence (prières qui semblaient tenir lieu de menaces, à faute d'y acquiescer ). Mais les princesses, bien avisées, le repurent de i)elles paroles ^, le priant de remettre la partie jusques à la venue de M. de Mayenne , auquel elles feraient trouver bon tout ce qui s'était passé : vers lequel elles dépéchèrent le capitaine du Bourg'', avec lettres de créance, qui arriva quelques jours après à Laon, où le duc séjournait , attendant de pied coi le duc de Parme et ses forces, pour faire lever le siège que le roi avait mis devant la ville de Rouen. Du Bourg lui récita par le menu cette histoire, l'admonestant, de la part des princesses, de venir promptement à Paris, s'il ne le voulait perdre , et laisser à la merci de l'Espagnol et des Seize. Si cette nouvelle inespérée étonna grandement le prince , n'en faites doute; car il voyait cette conjuration n'avoir été brassée qu'au raval de son autorité et avancement de celle de l'Espagnol : bien empêché, toutefois, quel remède il y pourrait mettre; car de la laisser impunie , tout ordre de droit le lui défendait...
' Des Guise, faut-il sous-entend. : que pour sa probité et sa valeur : Voy.
On a dit que c'était la veuve de Kran- le Journal de Henri III, t. I. p. 371.
cois de Guise. ^ Cf. le Journal de Henri IF, t. I ,
- Cette princesse, renuemie la plus p. 179 et 180.
furieuse de Heari lU, seconde femme de ' Nous avons vu qu'à la rentrée de
l.ouisde Bouillon, premierducde Mont- Henri IV dans Paris, cet officier avait
pensier, qu'elle épousa en 1570, avait le commandement de la Bastille, que
perdu eu 15S1 son mari , qui , d'un ca- le duc de Mayenne lui confia peu nprès
ractèi-efortdifférentdu sien, était aussi la fuite de Russi. renommé pour sa fidélité à son prince
LETTRtS. 363
Le duc , coQiballu en son àme par divers regards , oiiliii se résoiil de venir à Paris , comme aussi lui était-ce un laire le faut ', pour, > étant arrivé, prendre tel avis que le champ lui donnerait"; et choisit sept ou huit cents cavaliers lestes et gaillards pour le seconder, remettant le reste de ses forces entre les mains de M. de Guise, son neveu, pour les joindre avec celles du duc de Parme; et par le vingt-cinquième du mois, accompagnant ses pensées et le chemin d'une inlinité de soupirs : tant il avait en horreur la cruauté advenue et la crainte de l'avenir '...
H arriva à Paris , le vendredi 28 du mois , attendu des gens de bien avec une joie inestimable, et des méchants avec une peur incroyable. Grande est la force d'une conscience : les Seize, auparavant intolérables, commençant de faire joug -*, le viennent en toute humilité accueillir Uevant l'abbaye de Saint-Antoine des (Jhamps, et par l'organe de mailre Jacques Boucher, docteur en théologie, curé de Saint-Benoit, lui remontrent que tout ce qui avait été par eux fait était pour son service et assurance de la cause commune d'eux tous. Le prince , sans faire aucune démonstration de maltalent, après les avoir tout au long ouïs débonnairement, leur dit qu'il venait exprès à la ville pour accommoder toutes choses, et faire, s'il était possible , de sorte que chacun demeurât content. Ainsi arriva au palais de la reine mère , où était sa demeure ordinaire, représentant fort bien, en son équipage el en sa suite, la dignité de celui auquel avait été déférée la lieutenance générale de l'État de France; et commencèrent lors les trois compagnies souveraines de respirer par cette venue. Dès le soir de son arrivée il fut visité par uns et autres, et indifféremment il fit bonne chère ^ à tous, voire aux principaux des Seize, qui le gouvernèrent'' pendant son souper, fors toutefois et excepté Bussi le Clerc , qui se tint clos et couvert dedans sa Bastille. Le samedi, 29, ce fut une procession en sa maison , et signamment des gens de bien et d'honneur : plusieurs colonels et capitaines de la ville lui viennent baiser
' Une nécessité... duiie au devoir.
2 Que la circonstance présente, que '■• Mine (de cara, basse latinité, l 'occasion du moment lui sug';érerait... visage) : de là, suivant Borel, «toriti-
3 Sur les indécisions du duc de tre, de visage refrogné, d'une bumeur Mayenne et le parti courageux auquel fâcheuse; mot dont Ménage, dans son il s'arrêta, on peut voir les Mémoires Dirtionnairc, ne donne pas une étynio- (Ct/at de Villeroy, t. 1, p. 292et suiv. logie beaucoup plus vraisemblable,
■* Ue céder, plier '.faire joug , dans t. 1, p. 7. Mcot , se rendre ;/n(re/«!;r jot(f7 , ré- f' l'en t m In un t. ..
.Uil LETTHES.
Ifs main», avec louto piomesse d'obéissance; vl de la pltiparl des autres il s'assura , tant par l'entremise de ceux-ci que d'autres bourgeois, qu'il savait être voués au repos général de la ville. Ce lut le premier fondement de toute son entreprise; lequel étant de cette façon jeté, il manda à Bussi qu'il eut à le venir trouver ; chose qu'il refusa de faire, s'excusantsur une maladie qui l'avait surpris. Le prince, connaissant que c'était une maladie par lui industrieusement affectée, qui pourrait relarder ses desseins , se transporte eu l'hôtel de ville, suivi de plusieurs colonels, où, après avoir discouru amplement tout ce qui était de son fait , déclara qu'il voulait résolument que la Bastille lui fut rendue, se délibérant d'y faire mener le canon pour la battre. La compagnie le pria de vouloir surseoir son opuiion, jusques à ce que quelques-uns d'entre eux eussent été prendre langue de Bussi; et lors dit le duc qu'il pouvait venir hardiment sur sa parole , étant très-content de parler à lui avant que de passer plus outre. Brelte ' et de Vaux, échevins, (îrand-rue , conseiller au parlement , colonel de son quartier, et quelques autres sont députés pour l'aller trouver ; et après divers marchés, enfin Bussi accorda de sortir, prenant pour otage Grand-rue dedans la Bastille, pendant qu'il s'aboucherait avec le prince, lequel il vint saluer; et sur la proposition ^ qu'il lui fit de vouloir s'assurer de la place , Bussi lui répondit que cela était hors de sa puissance , parce qu'il s'était lié par serment , envers notre saint-père le pape , de ne la rendre , sinon es mains de celui que sa sainteté ordonnerait. Le prince, en un mot, lui dit qu'il lui baillait vingt-quatre heures seulement pour penser à sa conscience , après lesquelles il lui ferait paraître combien était pesante la main d'un maître envers son serviteur désobéissant. Sur cette parole, s'en retourna Bussi, bien étonné de cette menace, lequel, pour la cérémonie, fut le lendemain dimanche, dernier jour du mois de novembre, visité par quelques théologiens, qui lui remontrèrent qu'en la nécessité urgente qui se présentait il n'y avait aucune obligation de serment qui l'erapéchàt d'obéir au commandement du prince : de manière que persuadé par eux, mais beaucoup plus parle péril qu'il voyait du jour au lendemain pencher sur sa tète, il vint trouver sur le vêpre ^ M. de Mayenne, environné de plusieurs seigneurs et capitaines, devant lequel il s'inclina, et pour toute harangue lui dit
' Ou plutôt Bresse, comme nu voit ^ La déclaration... ce nom çcrit dans \e Journal de lien- -^ Le soir... ri IV, t. I, p. 29.
(ainsi l'ai-je appris d'un honnête lionotue qui était présent) que puisqu'il se résolvait absolument d'entrer dans la place , il était prêt de la lui rendre ; mais qu'il avait quelques soldats avec lui et plusieurs grands meubles, le suppliant très-humblement lui vouloir ordonner maison où il les pût retirer. L'hôtel de Cossé , proche de la Bastille, lui fut sur-le-champ assigné : auquel Bussi , soudain après , se retira avec tout son bagage; et fut à l'instant la Bastille rendueau prince, où il fit entrer Tresmont', capitaine de ses gardes, pour y commander.
M. de Mayenne, conduisant ainsi pied à pied ses affaires, après s'être assuré de la Bastille, qu'il estimait lui devoir être une citadelle pour tenir en bride les séditieux , mande aux seigneurs de parlement de vouloir retrouver leurs sièges ; comme de fait, le lendemain lundi, premier jour de décembre, il vint au Palais, le tambour sonnant : auquel lieu il créa quatre nouveaux présidents du mortier^ M. Chartier, doyen des, conseillers en la cour, pour premier; M. deHaqueville, premier président au grand conseil, pour second ; M. de Neuilly, premier président en la cour des généraux des aides, pour tiers; et M. le Maître, avocat général créé par la Ligue, pour quatrième^ Dès lors fut la cour de parlement ouverte , et le lendemain mardi la chambre des comptes et cour des aides. Restait de prendre punition , sinon de tous , pour le moins de ceux que l'on estimait avoir été des premiers entremetteurs de la tragédie. 11 était bien plus aisé de leur faire sur-le-champ leur procès, que celui qu'ils avaient fait à M. le président Brisson : les preuves en étaient claires , et reconnues par eux-mêmes, à l'entrée du prince dedans Paris , mais ineptement palliées *^. Le prince les pouvait tous faire passer par une mort exemplaire : toutefois, par une moyenne voie , il permet de prendre prisonniers tous ceux que l'on trouverait, pour être châtiés par une crainte; et se contenta que quatre seulement mourussent : ce furent Louchard , Ameline,
' Ou Tremont, si l'on préfère l'ortbo- rie légère de la Ligue à Ivry. graphe de la Satyre ménippée : voy. '^ Ou à mortier : « Mortier, dit Ni-
l'édit. citée de Ratisbonne, t. 1, p. Î9, cot, est le l)Ounet rebrassé (relevé)
t. U, p. 73. Dans cet ouvrage, il est tout autour, que les chanceliers de
traité de batteur de pavé ; de Thou lui France et présidents des cours souve-
donne l'épithéte plus honorable de raines portent quand ils sont en leur
vaillant homme, bomo pugnax , au haut ornement et appareil ». liv. XCUl. U était Lorrain, avait coo- 3 voy. sur ces magistrats le Journal
péré à la défense d'Orléans contre les de Henri II , t. I, p. 189 et 190. troupes royales, après la mort desGui.'.e, ^ Mais ils avaient usé de sottes cx-
ft commandé une partie de la cavale- cuses.
AiQioniiot, Heiiroux '. Ciucé était de la partie ; mais il en fut {garanti par l'intercession de Boucher, sou curé , qui assura le duc , sur sa part de paradis , qu'il n'avait été des complices , ores que l.t vérité fùl notoirement contraire-...
LETTRE XXXni^
.4 M. de Saink'-Marllie.
PasiiuiLT rciirésente les intrigues duniaréclial de Biron.
.\|)res vous avoir éclairci de la mort de M. le président Brisson , grand personnage pour la plume, vous désirez savoir de moi conuue les choses se sont passées en celle de M. le maréchal de Biron , grand cavalier au fait dés armes.. : je vous obéirai, pourn'encourir on votre endroit le crime de félonie, dont par son procès il a été convaincu contre le roi...
Ce seigneur eut pour pore M. le maréchal de Biron , l'un de nos premiers capitaines, quand il vivait ■<, et pour mère la fille unique
' Ils furent pendus dans la salle basse du Louvre ( aujourd'hui salle des Caryatides) : on peut voir à ce sujet, dans Ja « (Collection des Documents inédits sur l'histoire de France », le Procès verbal des états ijàicraux en lo'è'i, Appendice, p. 759 et 760. Ce coup de vigueur abattit la puissance de la faction des Seize.
'' « Quant à ceux, dit Pasquier, à la lin de cette lettre, qui s'étaient garantis par la fuite, comme lîussi , Cromer, etc., jnsques au nombre de seiie, ils furent ( dans la suite, et malgré les lettres d'abolition du duc de Mayenne) condamnés par défaut et contumace à être roués ; et dix autres à être pendus et étranglés, avec grosses amendes envers les parties civiles, et confiscation de biens envers le roi , par arrêt de l'onzième jour de mars 1595 : eux tous exécutés le même jour en figures devant l'hôtel de ville.» Cf. l'édition citée de la Satyre méiiippée, t. 11, p. 203-205.
•^ C'est la lettre 4 du liv. XVII. Uapprocherde cette lettre et de la suivante le Joicrnal de Henri //', t. Il, p. 413 et 414, 481 et 482, 1. 1 11, p. 15 34, texte et notes; les Mémoires de Sully, liv. XI, XII et XllI, t. Il, p. 49, 73,91-100, 114-1.38; deThou, liv. CXX, CXXIll, CXXV, CVXVm, t. XllI, p. 218,438 et 527, et t. XIV, p. 60-93 de la traduc-
tion française; VHisi. ■universelle , de d'.Aubigné, t. 111 , liv. V, c. 10 et 11 ; l'aima Cayet, Chronologie septénaire, liv. V, p. 181 et sniv. du t. XII de la Collection Michaud et Poujoalat ; entin Legrain , Décade de Henri le (jrand .
l'aris, in-P, 1614, 1. Vill , p. 387-396. * Armand de Gontaut, baron de Biron, né en 1524, lit ^es premières armes en Piémont sous Frissac, se signala aux journées de Dreux, de Saiut-Uenis, de Monconlour, où il combattit du côté du )oi , devint en 1577 maréchal de l'rance, et, après avoir loyalement soutenu la cause de Henri 111, mit la main droite à la couronne de son successeur, selon l'expression pittoresque de Henri IV, en le reconnaissant l'un des premiers et en retenant les Suisses sous ses drapeaux. Il continua à le servir avec une bravoure héroïque; et, fidèle à sa devise, péril, sed in armis, il fut tué d'un coup de canon, en 1592, sous les murs d'Épernay, qu'il assiégeait : V. le Journal de Hinri 11 . i. I, p. 237. C'était le parrain de Richelieu. Henri |V avait pour ce maréchal, qui lui avait tenu lieu, disait-il, de père et d'ami, \:i plus entière déférence, comme on peut le voir dans les .Wénioncs de Sully, liv. IV, I. I, p. 214 et 215, lext. etnot. Lire sou éloge , même ouvrage et même volume, I. V, p. 210, et dans de Thou.
liv. cm, t. XI, p. 491 de la traduction.
LlilTF.ES. 3Ç7
(ie la inaisoii de Sciimblanchard', encore aujourd'hui vivante, vraie Diane en pudicité et amazone en magnanimité ; qui , pour son principal déduit ^, a toujours choisi les forêts pour chasser aux Itéles sauvages, et l'arquebuse parmi la campagne , pour lirer aux oiseaux . Ces deux cames généreuses en avaient produit une autre en leur fils , qui semblait être sans pair^ : seigneur sans crainte, d'infatigable travail , plein d'entendement à bien entreprendre , de plus grand courage à exécuter, auquel la guerre n'était que jeu, en tous ses exploits de sage conduite, suivie d'heureux succès, blessé de trente-cinq plaies favorables (qui n'allaient ni ;i la mort ni estropiement de membres ), témoignages et de son heur et de sa valeur tout ensemble; capitaine qui, comme un autre Jules César, passait par dissimulation ' toutes les fautes de ses soldats , fors les militaires; et pour celte cause par eux honoré, et, si j'osais dire, adoré comme un second Mars. Et comme le roi se connaît au choix des hommes plus que nul autre, aux emploites esquelles il les veut employer, aussi, après avoir en lui remarqué une nature heureusement guerrière , l'ayant honoré de son ordre du Saint-Esprit , il le fil amiral de France ; et voyant que cet état n'était voué qu'aux guerres marines, il le lui échangea en celui de maréchal de France, et dedans celui fit entrer une nouvelle qualité de maréchal général de ses armées, pour représenter en sa personne un second connétable de France , et en outre le gratifia du gouvernement de la Bourgogne, et finalement le fit duc de Biron et i)air de France; et l'honorant de lanl de faveurs, il ne se trouva trompé de l'opinion qu'il avait de sa vaillance : chose que je vous représenterai seulement en quatre exemples, que j'.ii tirés de plusieurs autres,
'Plutôt Saint-Blanchard. Le troi- tache tout d'abord, ainsi que son père,
siènie lils du baron de Biron porta le à la fortune du roi de ISaTarre, il prit
nom de sa mère, jusqu'à ce que, par nne part glorieuse, entre autres ba-
la mort de ses frères, il succéda au titre failles, à celles d'Arqués, d'lvry,d'Au-
et aux biens de l'sîné, le duc de Biron : maie et de Fontaine Française. Sur ce
voy.leJournalcIeJJcnri lf',t. \\,p.97, dernier champ de bataille Henri IV
texte et note. lui sauvait la vie. Amiral en 1592.
-' Passetcmps, amusement... maréchal en 1594, il méritait que ce
■* Charles de Gontaut de Biron, né en roi, son compagnon d'armes et son
1562, remplaçait, dans le Languedoc, émule d'héroïsme, portai de lui ce ju-
» la tète des troupes, des i5S0 ( non j,'€ment : « JSul n'a l'œil plus clair à
pas toutefois à quinze ans, comme l'a reconnaître l'ennemi et la main plu.s
dit de Thou, liv. LXXll, t. V!ll,p. 392 prompte pour disposer une armée ».
de la traduction, mais à dix-huit) son ' Dissimulait, pardonnait : voy. la
père, qui s'était cassé la cuisse, et se conduite de César, à ce sujet ; Suétone,
montrait digne decelte soudaine éleva- i>i rvr>vr)<> r, (i7 lion. Après la mort de Henri 111, :il
:UiS LIÎTTMES.
sans y observer l'ordre des temps. La ville d'Amiens , surprise par 1 Espagnol , semblait être imprenable : le roi, au milieu d'une infinité de princes et grands seigneurs, se reposa sur lui de la conduite de ce siège; vous savez comment il en vint à bout'. Au siège de Laon, le comte de Mauchefer, venant pour envitailler^ la ville , avait en ce convoi réduit nos affaires aux termes de désespoir : un seul , Biron , idolâtré par les soldats , seulement à demi armé , nous garantit de ce mal , à si bonnes enseignes que celui qui pensait être au-dessus du vent servit de curée aux nôtres^. Au voyage de Savoie, encore que lors sa lldélité tombât en balance, toutefois, comme s'il eût seulement marqué les logis du pays de la Bresse avec de la craie pour y loger le roi , il le lui assura inopinément et presque sans coup férir ■•. Le roi lui fit présent du gouvernement de Bourgogne, qui n'était pas tant une gratification que reconnaissance des grands services qu'il avait reçus de lui , en la recousse de celle province. Bref, Biron combattait à bien, vaillamment et heureusement servir son maître; et le roi , à le récompenser dignement , n'oubliant un seul point de ce qu'il pensait appartenir à l'avancement de sa grandeur. Ainsi le choisit-il pour jurer la paix à Bruxelles, entre les mains de l'Espagnol^; ainsi Tenvoya-il, quelque temps après, visiter de sa part la reine d'Angleterre, de la- (juelle il reçut tous les favorables accueils qu'on pouvait , nonhculement espérer, ains souhaiter d'une grande princesse*' ; ainsi le
' En 1597 : voy. les Mémoires de cupe, fait prisonnier dans la bataille
Sully, liv. IX, t. 1, p. 487 et 497-499; de Saint-Quentin, 1557, était mort
cf. deTbou, liv. CXVIII, t. XIII, p. 113 victime delà dure captivité que lui
et suiv. de la trad. ; le Journal de lien- avait infligée le père de ce même comle
ri /A', t. Il, p. 3tjl, 370 etsuiv. (Quoique de Mansfeld ; et La Boétie avait puni,
fort long sur ce siège, l'Étoile s'alis- par des vers latins pleins d'énergie,
tient de pai-ler du rôle important qu'y l'inhumanité du vainqueur : voy. l'édit.
jona le maréchal de Biron ; Sully garde des OEinres complètes de cet auteur,
a cet égard le même silence. ) publiée chez Delalain, p. 416-418.
•' Aujourd'hui rac77fu7/er ; pourvoir ^ En 1600: voy. les mémoires de
de vivres et de munitions. Sully, liv. XI, t. H, p. 29 et 30; de
' En 1594 : voy. le Journal de lien- Thou, liv. CXXV, t. XIII, p. 520 de la
ri III, très-bref sur la prise de Laon, traduction; le Journal de Henri If,
t. Il, p. 92, de Thon, liv. CXI, t. XII, t. Il, p. 522; surtout d'Aubigné, t. III,
p.281, et leSiVfemonesdeSully, 1. VIet liv. V, c. 5-7.
V|l, t. I, p. 341-370. Deux convois en- ^ Voy. à ce sujet les Mémoires de
voyés à la ville furent pillés et détruits : Duplessis-Mornay , 4 vol. in-4°, 1624,
Biron eut la plus grande part à ce suc- 25-51-52; La Korest, t. II, p. 85!i.
ces. Quant à celui que l'asquier appelle '■ C'est ce que l'on peut voir raconté
Mauchefer, il faut y reconnaître Ci;ar- avec de plus grands détails dans le /u«(-
les, comte de Mansfeld, que l'archiduc n<ilde Henri II', t. Il, p. 570-572, 577-
Krnesf, allié de Mayenne, avait chargé 583, text. et not. Cf de Thou , liv. Il,
de secourir laon. .ladis Jean Gonlaut ». Xill, p. 611 de la traduction, et Ic&
de Biron, aïeul de,<elui qui nous oc- ,1/t'»ioi) ps dcSully, liv, XII, I. ll,p,95.
si'igiicur de Silleri négociant avec le sieur de Vie, lors ambassadeur aux Suisses, le rcnouemeiit de leur ancienne confédération avec nous, il fut envoyé en tiers-pied • pour la confirmer et autoriser : utin de le maintenir de plus en plus en réputation envers les nations étranges. Toutes ces particularités se trouvant d'une part et d'autre en cette histoire, je vous prie juger auquel des deux il y a plus d'ingratitude , ou en la mère envers son enfant, je veux dire de la France envers ce seigneur, duquel elle avait tiré tant de grands cl signalés services, l'ayant fait mourir sur un échafaud : ou de l'enfant envers sa mère, j'entends du seigneur de Biron envers la France, qui par le ministère de son roi l'avait élevé en si grands honneurs, et néanmoins lui était entré en la tète de la vouloir bouleverser de fond en comble.'
Jusques ici, je vous ai récité ses bonnes fortunes en gros. Entendez maintenant quelle a été son infortune, qu'on a pu recueillir des procédures extraordinaires contre lui faites au Parlement : pièces du commencement secrètes, mais après l'arrêt divulguées, pour avoir passé par les oreilles de cent juges; sur lesquelles je veux bâtir un commentaire, pour vous montrer comme ce seigneur s'est perdu .sans savoir pourquoi, et se perdant, il perdit par même moyen le jugement en la conduite de ses affaires jusques au dernier période de sa vie ^.
Tant et si longuement qu'eûmes à bon escient la guerre, il véquit en une tranquillité d'esprit , ne manquant d'aucun sien devoir envers son prince : mais soudain qu'elle fut fermée , il logea dedans son âme nouveaux troubles. Le roi lui fit cet honneur de le choisir sur tous les seigneurs de la France pour aller jurer la paix à Bruxelles entre les mains de l'Espagnol , comme celui qu'il estimait en avoir été le premier promoteur par ses grands et paradoxes faits d'armes. Plus grand témoignage ne pouvait-il rendre ni de sa bienveillance, ni de l'opinion qu'il avait de lui : conséquemment, plus grand heur et honneur ne lui pouvait-il advenir que celui-là; et toutefois ce fut le premier acheminement de son malheur et déshonneur. Et peut-être que quelque folâtre' dira, qu'ores que le roi se connaisse en hommes, néanmoins il se méprit lors, le choisis-
' Comme troisième... favorable que de nos jours, dans celle
2 Cette réflexion de Pasquier rap- de frondeur et de malveillant. On le
pelle ce proverbe ancien et qui n'a pas voit employé dans le Mascurat de
cessé d'être vrai : Quos Jupiter vult G. Naudé , p, 509, comme l'opposé
perdere, dementat prius. d'honnête homme: « I^'abbé Mondain est
^ Terme qui au seizième siècle se honnête liomme, quoi qu'en disent les
prenait dans une acception plus dé- libelles ; et toi, tu n'es qu'un /oîiJ^if. t
370 LETTUES.
sant pour coiilirmer la paix, laquelle il abhorrait plus que la pesle', comme celle qu'il estimait être le raval de sa grandeur.
Étant arrive à Bruxelles , il est vu, visité en flotte par les Espagnols et Wallons , pour la grande réputation qu'il avait acquise pendant la guerre. Il se paît vainement de cette vanité. Intervient un Picoté, guépin^ de la ville d'Orléans, réfugié aux Pays-Bas pour les troubles, qui commence à l'aiguillonner, lui remontrant en quelle réputation ils l'avaient ; et après l'avoir par longs ambages dievalé ^, tàté et tenté, lui dit que s'il se voulait rendre des leurs, ils l'embrasseraient comme leur propre roi : promesse en laquelle il n'y avait ni fond ni rive , de quitter une grandeur légitime et assurée pour se vouer aux flots, orages et tempêtes d'une espérance bâtarde et affamée. Et à vrai dire , cette parole devait être par lui ludemeut bafouée : toutefois , après Tavoir à diverses fois longuement ouï, il lui dit, d'un esprit beaucoup plus calme que ne portait son ordinaire, qu'il n'entendait point cet énigme; mais que, s'il le voulait venir voir pour le lui déchiffrer, lorsqu'il serait de retour en France , il l'orrait '' de bien bon cœur. Cette réponse rapportée aux Espagnols, ils estimèrent que ville qui capitulait était à demi rendue ^ ; et de fait employèrent à cette négociation Picoté, ainsi qu'on prétend être vérifié au procès. De moi , je ne fais aucune doute que dès lors l'Espagnol ne rabattit la moitié de cette grande opinion qu'il avait conçue de lui...
Or, comme un abime en attrait un autre, aussi étant tombé en ce premier désarroi, il se choisit de là en avant La Fin '^ pour son prin-
' En cela il ressemblait à son père, des Proverbes, in-8°, I 842, à la p. 439.
dont une humeur inquiète et maligne, 3 Circonvenu, capté, assiégé....
trop amie de la contradiction, dépa- < L'écouterait ; ainsi Corneille dan.s
rait aussi les grandes qualités. Au rap- le Cid, act. 111, se. 4 :
port de Péréfixe, il disait un jour à Son sang criera vengeance, et je ne l'oirm
son fils, qui lui proposait un expédient P^*
propre à finir tout d'un coup la guerre : & Dicton populaire, inexactement
« Quoi donc ! maraud, nous veux-tu reproduit ; on disait : Ville qui parle-
envoyer planter des choux à Biron? » mente est à demi rendue. En d'autres
Voy. les Mémoires de Sully, liv. IV, termes . suivant l'explication de Qui-
t. 1, p. 229 ; cf. le Journal de Henri ir, tard, dans son Dictionnaire des Prover-
t. I, p. 222, text. et not. bcs, p. 693, « Celui qui écoute les pro-
2 Mot qui paraît être choisi à des- positions qu'on lui fait n'est pas éloi-
sein , par allusion à ceux qui l'avoisi- gné d'accorder ce qu'on lui demande »,
nent , Picoté et aifjuitlonner. Ouépin , !• .)ean Beauvoir La Nocle, ou, comme
tout seul, signifiait un homme natif, ou il est appelé ailleurs, Jacques Beauvais
seulement originaired'Orléans, etaussi di- l.anode, sieur de La Eiu. (On a pu
un habitant de cctteville : voy., surics remarquer quelles variations singu-
diverses origines attribuées à ce terme, lieres présente atout moment l'ortho-
le D(c/!Onnoi»-e de Trévoux, Paris, in f°, graphe des noms propres dans cette
] 771 . *. I V, p.' li()4 ; cf. Quitarrt , Oie/, époque. ) Il était de Bourgogne : lien-
ripai conlident : l.a Fin, dis-je, gentilhomme non apprenti, comme l'on dit, en tels remuements de ménage, et qui, après s'y être engagé , sait le métier ' d'en sortir aux dépens de ses compagnons , qui y demeurent pour les gages; témoin La Mole et Coconas% l'an 1574, sous le règne de Charles IX. Plus propre instrument de sa ruine ne se pouvait-il choisir. La Fin conduit son orne ^ en Savoie ; Picoté, homme de rien, en Espagne. Il était adonc que.stion du marquisat de Saluées, auquel le roi soutenait devoir être réintégré par le duc de Savoie^, comme ayant été par lui indûment surpris pendant les troubles derniers : réintegrande ^ qui se promenait par ambassades; mais le due, prince très-avisé, estima qu'il ne pouvait avoir en cette cause meilleur avocat que lui. Au moyen de quoi il vint en France'' ; et pendant cette entrevue La Fin trouve moyen de l'aboucher avec Biron ; et lors fut traité du mariage de la troisième fille du duc avec lui : quoi faisant, il arrhait' grandement Biron pour être de son parti; et sur cette assurance , promit avec plus grande facilité le rétablissement du marquisat dedans certain temps , se faisant accroire que , quelque promesse qu'il fit, Biron taillerait tant de besogne au roi dedans son royaume , qu'il lui y ôterait et le désir et le loisir d'en sortir. Leduc manque à sa parole et use de plusieurs remises ; qui occasionna le roi d'armer contre lui : en quoi il se reposa principalement sur Biron, comme celui au(iuel il avait toute sa fiance. Vous entendrez maintenant une merveilleuse suite d'histoire. Biron, nonoh-
li IV, en jouantsursou nom deseigneii- et 79, ainsi que la relation de leur rie, montrait qu'il le connaissait bien, procès dans les iï/cmoires de Casteinau, lorsqu'il engageait Biron à se garder VI, 2, t. II, p. 376-455. Cf. dé ïhou, de cet artisan d'intrigues, qui autre- liv. LVII et LXll, t. VII, p. 49-54 et ment\'affine)-ait. DcThou, liv.CXXIII, 417 de la traduction, et d'Aubignc, t. III, liv. V, c. 6, le re- >' Intrigue : voy. ce mot employé présentent en effet comme un homme plus baut, p. 267. sans foi et sans honneur, qui s'appli- ^ Charles-Emmanuel l'"', dit leGrand. qua de tout temps à semer la discorde Pour toute cette affaire, on peut conet à entretenir les factions dans le sulter le Journal de Henri If-', t. II, royaume; et Péréfixe dit que « c'était p. 514 et suiv. ; les Mémoires de Sully, l'homme le plus traîlre et leplus perni- liv. XI, t. II, p. 1-4, 12 et suiv. cieu\ qu'on eût pu trouver en France. » '■> Réintégration : réintegrande. Incarcéré par la suite, puis relâché, terme de jurisprudence, désigne le régrâce au patronage de du Perron, il tablissement dans la jouissance d'un tinit par être assassiné : voy. les Me- bien dont on avait été dépossédé. moires de Sully, 1. XII, XXI, t. Il, «Cf. Legrain , Décade de Henri le p. 98, 479, et le Journal de Henri II', Grand, liv. VIII, p. 374 et suiv., et t. Il, p. 481, 482; t. III, p. 456, 357. Lelong, Bibliothèque historique de In
' Le moyen : wé^/er était alors aussi France, t. Il, p. 309.
le synonyme de besoin. ' Il engageait par une sorte d'arrhes ,
- Voy. leur tin tragique dans le il se ,-onriliait à l'avance.... lournni de Henri [II, t. I, p. fi4-fiH
372 LKTTKES.
stant le traite qui était entre le duc et lui, prend celte querelle eu main pour le service de son maître, et s'en acquitte de telle façon , qu'en moins de rien il réduit le pays de Bresse et la ville de Hourg sous l'obéissance du roi, non toutefois la citadelle , que le duc se promettait devoir être un amusoir de deux ans au roi , pendant lesquels il espérait barrer le cours de son entreprise. Mais Biron, poursuivant sa pointe, bloqua cette citadelle si à propos, que toutes munitions défaillant à ceux de dedans , ils furent contraints d'en venir aux prières : qui fut l'un des principaux motifs de la paix.
Faisons ici une pose, avant que de passer plus outre. S'il avait, me direz-vous, intelligence avec le duc, il devait tirer le siège de la ville de Bourg en longueur; ainsi le pouvait-il faire avec une légitime excuse, et par cet artitice assurer l'État à son futur beaupère : cette seule considération fait paraître qu'il n'avait aucune intelligence avec lui. Ce même argument fut l'un des principaux moyens de sa justification devant ses juges en plein parlement, quand il leur dit que les lettres dont on le battait avaient été démenties par ses effets. Mais , pour en parler sainement, ce fut un trait de grand capitaine : car faisant démonstration de bien et loyaument servir son maître , il se promettait que le moins que le roi pouvait faire pour lui était d'unir le gouvernement de la Bresse avec le sien de la Bourgogne , pour le voisinage des deux provinces : quoi faisant, il se pourrait choisir tel capitaine qu'il voudrait pour la garde tant de la ville que citadelle de Bourg; qui lui serait un gage très-assuré de son futur mariage, se rendant nécessaire aux deux princes, les tenant en suspens, l'un sous l'espérance d'y rentrer, l'autre sous crainte d'en sortir. Toutefois, contre son opinion, le roi, qui ne l'avait jamais auparavant éconduit, le refusa tout à plat de celte requête, lui déclarant qu'il avait destiné le gouvernement de ce fort à Bouesse, non-seulement pour l'assurance qu'il avait de lui au fait des armes , mais aussi pour sa prud'homie et fidélité. Ceci était un argument indubitable, qui faisait paraître que le roi avait eu quelque vent des nouvelles pratiques de Biron ; chose qui le devait rendre plus sage : toutefois Dieu lui banda tellement les yeux, que sur ce refus il planta un mécontentement furieux, sur ce mécontentement des menaces à haute voix, et sur ces menaces l'effet.
Bouesse était de la religion prétendue réformée : (|ui fut cause ipie, con)l)ien (pTauparavant Biron n'eût fait aulre profession de
religion que de son épée», toutefois il y ajouta le chapelet, pour montrer qu'elle était vouée au soulonement de l'Église catholique, apostolique, romaine; et commença de trompeter que cette citadelle ne lui avait été refusée qu'en haine de la religion catholique : qui fut depuis le refrain général et ordinaire de ses doléances. Mais tout ainsi que le roi k la conduite de son État emploie indifféremment le catholique et le huguenot, selon que la nécessité de ses affaires le désire , aussi Bouesse dedans la citadelle admet tant le soldat catholique que le huguenot , sans forcer leur conscience , ains avec l'exercice de l'une et l'autre religion.
Quelque temps après ce refus , Biron , étant à Annecy , envoie Renazé, laquais de La Fin, versAlbigny, lieutenant général de l'armée savoyarde : lequel, sur l'avis qu'il reçut de lui, se retira à quartier % étant sur le point d'être maltraité s'il nous eût attendus. On ajoute que le même Renazé porta mémoire à celui qui commandait au fort Sainte-Catherine, de quelle façon le roi pouvait être occis, quand il aurait mis le siège devant : particularité à laquelle il me semble que Biron satistit fort à propos, étant, en plein bureau, interrogé par M. le chancelier sur cet article.
Or, faut-il de deux choses l'une, ou que sur quelques sourds bruits que le roi avait reçus des nouvelles capitulations ^ de Biron, il lui eût sagement fait ce refus, et opposé un brave capitaine qui s'opiniàtreraità lui faire tête, si le besoin le requérait ; ou s'il ne le savait, et que de son propre instinct il le lui eût refusé, je veux coucher cet article dans le chapitre des principales bénédictions que jamais il reçut de Dieu; d'autant que ce seul point désarroya grandement la trcme' qui se brassait avec le duc, lequel, après la paix faite, voyant qu'il n'était en la puissance de Biron de le réintégrer dedans le pays de laBresse, ne voulut tout à fait rompre avec lui, mais le tenant en haleine, lira les choses en longueur, pendant laquelle Dieu permit que la mine fût éventée.
l-a paix est conclue entre les deux princes, par l'entremise du bon pape Clément VIII S dedans la ville de Lyon. Biron, se voj'ant
' Calviniste par éducation, puis contribua fort à rompre la trame :
catholique par intérêt, il n'avait jus- désartoijer une armée, c'était la met-
qu'alors été en réalité d'aucune reli- tre en désarroi, en déroute (rac. ajTOi,
gion. ordre).
•^ Kit retraite : à quartier signifiait ^ « pape pacifique et boa Français
à l'écart. (affectionnéaux Français), ditl'Étoile:
^ Conventions, et ici, intrigues... qui était la cause que le roi l'aimait et
' OéranKea singulièrement la... 1 lioiifirait beaucoup. « Il mourut eji
lors entre deux fers ', el remeltaiit devant ses yeux que le roi était entré en quelque défiance de lui, se présente à sa majesté, et lui remontre que depuis reconduite qui lui avait été faite ^ s'étaient passés par sa tête mal à propos quelques ombrages, dont il lui requérait humblement pardon : ce que le roi lui accorda libéralement, après avoir entendu non le tout, ains quelques particulières rencontres. S'il fut demeuré dedans les termes de ce pardon, tout ce qu'il avait forfait par le passé était un n'en-parlez-plus : la seule parole du roi était plus, en son endroit, que toutes les cires vertes du grand scel ^. Mais comme son ambition n'avait point de frein, aussi retourna-il 4 sur ses premières brisées, par l'internonce ^ de La Fin, sou agent, tantôt avec le duc de Savoie, tantôt avec le comte de Fuentes, lieutenant général du roi d'Espagne sur le Milanais, tantôt avec les deux ensemble. Et était leur traité, comme l'on disait, un émorcellement^du royaume de France en plusieurs pièces souveraines sous le vasselage d'un grand roi ; et nommément le mariage de Biron avec la troisième fille du duc, cinq cent mille écus de deniers dotaux, et cession et transport qui lui serait fait par le roi d'Espagne de tout le pays de Bourgogne et des droits qu'il y prétendait, hormis la foi et hommage : qui n'eût pas été, avec le temps, un petit ennemi à nos portes, pour introduire l'étranger dedans notre France.
Dieu permet que La Fin, négociant dedans Milan avec le comte ', il lui advint de se méprendre de parole^ : de manière que le comte
1604, fort regretté de Henri , à qui ' La liaison du <, si elle n'était pa^J
il avait témoigné de sou côté un vif at- alors indiquée sur le papier, comme on
tachement : v. le Journal de Henri ir, a pu déjà le remarquer souvent , étai t
t. lu, p. 269, 270. du moins exprimée par la prononcia-
' Fort incertain, fort embarrassé : tion, ainsi que nous l'apprend de Héze :
cette expression métaphorique, em- De francicce linguie recta pronuntia-
pruntée , comme on l'a vu plus haut tione, Paris, 15S4 , in-S", p. 36.
(p. 52 de ce vol.), à l'art du monnayage, ^ L'entremise...
ne s'appliquait pas seulement aux per- ''Morcellement, disait-on dès lors
sonnes. « On dit figurément, remarque de préférence.
Furetiére, qu'une chose est entre deux ' De Fiieutes , qui vient d'être cité :
fers quand elle est trés-équivoque. » Il était gouverneur du Milanais pour
■^ Le refus qu'il avait subi : nous Thilippe III, roi d'Espagne, et animé
n'avons conservé que le verbe écon- contre Henri IV d'une haine per.sonnelle
duire , refuser avec ménagement : on très-acharnée. C'est ce comte de Fnen-
disait alors, de plus, rconduiseiir. tes, qui, à l'iige de quatre-vingt-deux
3 Notre ancienne langue finissait gé- ans, luttait héroïquement contre le
néralement en el les mots que nous jeune prince de Condé à Kocroi, et dont
avons depuis terminés en eau , annel , la mort a été honorée par les éloges de
jouvencel, martel, etc. : v. M. .Ampère, Bossuet , qui l'appelle de Fontaines,
f/istoiredelalanijue française, p. 233; » C'est-à-dii-e de vouloir le tromper,
cf. M. Génin, l'ariations du langage le trahir... français , p. 59.
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oiubiageux entra en Ires-grande détiance de lui, el lui d'avis qu'il s'en fallait défaire ; dont il fit une dépêche au duc , et donna quel- (lues jours après unes lettres ' à La Fin, pour la lui porter, s'en retournant à la France : ce qu'il promet de faire ; mais, soit qu'il eût a|)erçu au visage du comte quelque altération, ou autrement, il jjrit la route des Grisons, et bailla le paquet à Renazé pour le présenter au duc, lequel aussitôt le lit coffrer en prison''. Et celui fut non un coup d'État, ains du ciel, sans lequel nos affaires étaient en danger d'aller très-mal. De là en avant on changea d'ouvrier, non d'ouvrage ; et fut mis le baron de Lux en œuvre, l'un des principaux confidents de Birou : ce qui causa un grand crève-cœur à La Fin. Et combien que le roi eût plusieurs sentiments de celte continuation, toutefois, comme bon père envers son enfant, désirant de le conserver, n'y voulut du commencement employer le cautère, ains le réduire par toutes voies d'honneur et douceur au bon chemin ; et de fait l'envoya, comme j'ai dit, en ambassade vers la reine d'Angleterre , puis en Suisse : mais, de malheur, non-seulement il ne le fléchit , ains, tombant d'une fièvre tierce en chaud mal, on le vit sur le point de mettre le feu dedans le cœur et quatre coins de la France ; et voici comment.
La paix étant publiée, tant avec l'Espagnol que Savoyard, ceux qui étaient commis au ménagement de notre France, au lieu de soulager de tailles, aides et subsides les pauvres sujets affligés d'une longue guerre , introduisirent une nouvelle dace sous le nom de Pancarte % qui était une imposition par tout le royaume d'un sou pour livre, de chaque denrée vendue : qui causa un mécontentement général au peuple'*. Les bruits commencent de courir que nous étions menacés d'un nouveau soulèvement, dont quelquesuns, qui ne voient plus loin que leur nez , étaient tresaises en haine de la Pancarte , et les autres, plus sages, très-fàchés, sa-
' le mot /e(//e était, par une al- meut, comme on voit, pris sou chemin
liauce bizarre des deux nombres , ainsi par la Suisse.
employé au pluriel quand il désignait ^ On appelait généralement J'an-
une missive qui traitait d'affaires d'K- carte le tableau des droits que l'on
tat, ou un titre par lequel on pouvait devait payer : sur la taxe qui reçut en
justifier une prétention. On le faisait particulier ce nom (1596) consulter Je
même masculin lorsqu'il s'agissait Journal du Henri II' , t. \\ , \i. 2i2\ ei
d'une expédition de la grande ou petite 322, not.
chancellerie : des lettres royaux. Voy. * Aussi allons-nous voir que l'impôt
ie DM. de Kuretière. de la pnncnrlc fut presque inimédiate-
- Renazé fut enfermé dans le chà- ment alioli. Icau de thiari , I.a Fin ayant prudeni-
chant combien de maux apportent toutes guerres civiles sous le masque du bien public. L'on faisait deux grands chefs de cette entreprise, l'un catholique, l'autre huguenot ' : qui était, par factions, unir les deux religions au désavantage de leur roi ^ L'on faisait encore la Guyenne promotrice de ce nouveau trouble ; et entre les provinces d'icelle, le Limosin, et dedans le Limosin , la ville de Limoges, où le peuple s'était révolté, lorsqu'un Lambert, partisan, la voulut introduire^, qui eût été très-mal mené s'il ne se fût sauvé par la fuite , sous la protection et faveur de quelques premiers citoyens de la ville. On disait que les Rochelais étaient aussi de la partie , et qu'ils ne voulaient , à face ouverte , endurer ce joug : à quoi le roi , sage prince , voulut remédier et ne permettre que le mal passât plus outre. Et d'autant qu'il voyait et grands et petits jeter principalement leurs yeux sur Biron , tant pour la créance qu'ils avaient en lui de sa suffisance aux armes , que mécontentement dont il ne faisait la petite bouche , Biron (dis-je) que le roi savait , par sa propre confession , avoir traité avec l'Espagnol et Savoyard, il voulut, avant toute œuvre, être éclairci de tous ses déportements ; et averti du maltalent que La Fin avait conçu contre lui (voyez combien nous profita l'ombrage du comte de Fuentes), il lui commanda par lettres de le venir trouver à Fontainebleau , lui baillant toute assurance de sa personne. La Fin , avant que de partir, en donne avis à Biron, lequel, commençant de sonder sa conscience , le prie de vouloir avoir bonne bouche , et de brûler tous les papiers qu'il avait de lui : ce qu'il promit de faire avec protestations étranges, et sur la damnation de son âme. Toutefois, arrivé à Fontainebleau et logé, maintenant à la Mivoie, maintenant aux Pressoirs , il découvrit au roi comme toutes choses s'étaient passées, non-seulement devant le pardon, mais depuis ; et pour justification de son dire, représenta plusieurs lettres écrites et signées de la main de Biron , que le roi lit retirer par M. le chancelier ■*...
' C'est-à-dire le duc de Biron et le p. 56-58 , 271-273, fext. et noies. Cf.
duc de Bouillon. Celui-ci, invité peu les Mémoires cités de Mornay, t. 111,
après à venir se justifier devant le roi p. 32.
des soupçons dont il était l'objet, aima - Rapprocher ces détails des Mémoires
mieux se défendre de loin : yoy. dans de Sully, commencement du liv. XIU,
les Mémoires d'État de Villeroy, t. V, t. II, p. 104 et suiv.
p. 123, (1 la lettre du maréchal de Bouil- ^ La pancarte sous-ent.
Ion au roi sur ce qu'il est accusé d'è- ' Pomponne de Eellicvre, qui avait
Ire complice du maréchal de Biron », succcdéà llurault deChiverui en 1599et
et coDsult. de pins sur la conduite de ce mourut en 1607 : v. sur lui \c Journ.de
seigneur le Jounuil de Henri ir,l. lU, Henri /r, t. Il, p. 393, 394 et 465, 466.
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