‹ Œuvres choisies d'Etienne Pasquier (volume 2)Chapitre 57 sur 82 · LETTRE XXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIV

A M. de Sainte - Marthe.

Mort du maréchal de Biron.

La Guyenne étant lapaisée , ainsi que je vous ai discouru par mes dernières , le roi estima qu'il était méshui ^ temps de parler au maréchal de Biron , qui lors était dedans son gouvernement^, aux écoutes''. Escures^ est envoyé devers lui, auquel il avait très-grande fiance; autre recharge du président Jeannin : l'un et l'autre portant assurance de la part du roi qu'il ne recevrait aucun mal , moyennant qu'il voulût dire la vérité de toutes ses négociations et pratiques. Divers avis lui sont haillés par ses serviteurs et amis , tant par lettres que de paroles ; les uns pour l'aller, les autres pour le demeurer^ : il était d'un courage qui ne pouvait être vaincu ni par autrui ni par soi-même. D'ailleurs, suivant l'opinion de quelques fantasques astrologues auxquels il avait grande foi , il croyait que son ascendant commandait à celui du roi ; voire que quelques flattereaux près de lui, ayant trouvé dedans un henri de eour- BON cet anagiamme de de biuon konheuh, comme ainsi fût qu'il en fit gloire , quelque gentilhomme bien avisé, là présent, dit tout bas à l'oreille d'un sien ami : S'il le pense ainsi , il n'est pas sage , et trouvera qu'il y a du liobin dedans BironT. Sur ces folâtres

' C'est la lettre 5 du liv. XVll. loi. D'après le premier sens, c'était dire

■■^ Dés lors , désormais que Biron serait victime de sa folie,

^C'était la Bourgogne. que son orgueilserait humilié et réduit * Épiant l'occasion. à l'impuissance ; dans le second , qu'il s Plutôt l'Escures ou d'Escures, aurait affaire à la justice. Voy. cette comme ce nom est écrit dans le Jour- double acception dans le Dictionnaire nal de Henri If, t. III , p. 15, not., et de Tri'voux , qui, à l'occasion de ce les Mém. de Sully, t. Il, p. 109. terme , contient l'anecdocte suivante : s V. particulièrement (juillaume Gi- « M. le maréchal de la Fcuilladc, qui rard, Histoire de la vie du duc d'Éper- était adorateur de Eouis XIV, voyant non, Paris, édit. iu-12 , de 1665, t. Il, que le parlement faisait quelque résisp. 71 (travail estimé, et dont Guy-Patin tance à la réception et enregistrement parle très-favorablement dans sa lettre de quelques éditsbursaux,dit en pleine du 1'^ mai 1654 à Charles Spon ). cour qu'il fallait écraser ces robius-]k ' Cf. Lettres de Pasquier, XX , 3 , au à coups de botte. La des courtisans, commencement. Pour comprendre cette qui avait une grande partie de sa faplaisanterie, il faut songer que le mot mille au parlement, s'approcha de lui, robin, vulgairement appliqué au mou- et lui dit : « Monsieur de la Feuillade, ton, désignait proverbialement un sot , « le dernier maréchal de Biron, qui uu homme sans considération , sans va- « était maréchal de France comme leur; il faut se rappeler aussi que l'on u vous, eut un procès devant ces rodonuail le uoin de lobins aux gens de « fci/is là , et il le jJcrditB.

appréhensions , Ou bien par ce qu'ainsi le voulait son désastre , il choisit le parti de l'aller, qui fut l'accomplissement de son malheur. 11 arriva le treizième de juin 1602, au matin, à Fontainebleau, le roi se promenant avec ses profondes pensées dedans ses jardins ; et après les premières entrevues , il le somme , interpelle et adjure de lui discourir tout au long ce pourquoi il l'avait mandé , lui promettant telle grâce qu'il pouvait espérer et souhaiter d'un roi qui l'avait toujours aimé et aimait. Il tenait sa mort entre ses mains , par les pièces que La Fin lui avait baillées : toutefois il désirait faire un chef-d'œuvre admirable de clémence, tant en la personne de lui que de tous les autres, pour montrer que tout ainsi qu'au fait de la guerre , aussi était-il invincible et sans parangon en celui de la paix. Eiron pouvait s'arrêter ou en la parole de son roi, qu'il avait toujours trouvée véritable, ou en celle de La Fin , qui se diversifiait en autant de façons que d'objets : toutefois, en la malheure ' pour lui, il choisit La Fin, et ne put le roi tirer autre parole de lui, sinon qu'il n'était venu pour se justifier, ains seulement pour savoir qui étaient les gens de bien qui lui avaient prêté celte charité , bien délibéré d'eu avoir la raison , ou par la voie ordinaire de justice ou extraordinaire des armes , telle qu'il plairait à sa majesté ordonner. Le roi, assuré du contraire, le sollicite tant de sa bouche, que par celle de M. le comte de Soissons ^, de ne se heurter en cette indue opiniâtreté ; mais autre raison ne put-il tirer de lui, que^ de son innocence. Après avoir patienté deux jours, il le fait prendre sur les onze heures de nuit parle seigneur de Vitry, l'un des capitaines de ses gardes; et le lendemain , quinzième*, il est amené par eau à Paris, et logé dedans la Bastille, et à lui baillé davantage quelques soldats des gardes du roi; lequel fut huit ou neuf jours après supplié par une requête à lui présentée par les parents et amis

' Aujouid'hui/iacma/AcMr/oiidisait mettait son humeur mobile et légère,

également à la malheure : cette forme qui l'empêcha d'être compté dans aucun'

se rencontre encore dans Molière , parti ; depuis il prétendit , mais vaine-

Et bicno /a mrt/Aeurepst il vonu d'Espagne "K""*. " '» '"^i" fl^ '» sœur unique de

Ce courrier, que la foudre et la grêle ac-- Henri IV, de Catherine, qu'il aimait

[ rnmpagne '. non sans retour, et mourut en 1612, à

L'Etourdi, act. 11, se. xm. y.^„^ jg quarante-six ans.

Sur cette locution consult. le /-exiçiie ^ La raison, sous-entendu , c'est-à-

df. la langue de Molière , parM. Géniu; dire la déclaration , protestation...

F. Didot, in-S", 184", p. 236. ■* l.es éditions de 1619 et de 1723 por-

- Charles de Bourbon , l'un des fils tcnt à tort chiçuième ; j'ai corrigé cette

du prince de Condé, tué à .larnac : il faute évidente, d'après VJrt de vérifier

^'attacha au parti du roi de Navarre, les dates, où il est dit que Itiron fut

l'-8 1087, autant du moins que le pcr- enfermé à la Bastille le 15 juin.

(lu prisonnier, de vouloir étendre sa miséricorde sur lui , auxquels il dit : « S'il se fût fié en ma clémence , dont je lui avais baillé pour gage ma foi, il ne fût entré en prison. Maintenant que la justice lui est ouverte, je serais indigne du titre de roi si je la lui voulais fermer. Chacun a intérêt d'être bien et dûment informé de son innocence. »

Lettres patentes sont décernées par le roi, et autres choses à ce sujet nécessaires : on informe contre lui, et est La Fin examiné, avec quelques autres témoins : Biron , ouï par sa bouche , dénie tout. Lorsqu'il fut question de procéder aux récolements ' et confrontations, M. le premier président lui présente La Fin, le somme de proposer tels reproches qu'il verrait bon de faire contre lui ; mais Biron , estimant que La Fin ne lui eût voulu manquer de promesse , déclare n'avoir moyens valables pour le reprocher ^, ains le reconnaissait pour gentilhomme de bien et d'honneur. Sa déposition lui est lue : adonc il s'éclata jusqucs au ciel ; et Dieu sait , non ce qu'il dit, mais ce qu'il ne dit contre lui , ajoutant que si Renazé, son laquais, eût été présent, il ne voulait autre témoin que lui, l)our convaincre de faux cette méchante déposition. Il le pensait être mort; et cette parole lui fut depuis cher vendue. Après s'être aucunement étanché ^, on lui exhibe quelques missives, qui ne Iraitiient que d'affaires communes, lesquelles il reconnut écrites et signées de sa main. Tout d'une suite , on lui en représente d'autres de même slampe^et impression, dedans lesquelles était tout au long discouru ce qui s'était par lui passé avec le duc de Savoie et l'Espagnol, par l'entremise de La Fin. Se voyant pris, il s'écrie yontre la méchanceté de lui , dit qu'il était un charmeur^, enchanîeuf, faussaire, et soutient qu'U en était le fabricateur, et que le métier de contrefaire les lettres d'autrui était nouvellement venu en usage, et de ce en allégua quelque exemple de marque, advenu Je fraîche mémoire.

Ces choses ainsi faites, quatre ou cinq jours après, Renazé arrive à Paris, avec deux de ses gardes. Il est oui et examiné , et se trouve en tout et par tout conforme à la déposition de La Fin. Confronté à Biron, il ne sut que dire , car il avait désiré sa pré-

•, Terme d'ancienne jurisprudence : marqués sur le papier. Pris de l'italien

r'cst la lecture faite des témoignages stampa, il signifiait primitivement,

ri leur vérification. remarquent les auteurs du Oictioiin. du

-' Le récuser... Trévoux, un fer pour marquer : de la

•"• Ln peu calmé... estampe.

' f'.aractcre : aujourd'hui l'on désigne ^ Celui qui employait dans un but

par ce mol , en litUugraphie, les traits coupable les chainics de la magie.

scnce pour justilicalion de son fait; et connut lors qu'il semblait que le ciel et la terre avaient conspiré contre lui, et disait que Renazé était miraculeusement évadé des prisons , pour se trouver à point nommé dedans Paris. Et certes , il nous est bienséant de rapporter toutes bonnes choses à Dieu ; mais au fait de Renazé , je veux croire que ce fut un vrai trait de l'Espagnol et Savoyard , lesquels, ayant eu avis de ce qui se passait contre Riron dedans Paris, lâchèrent ce laquais pour s'y trouver, et lui baillèrent par exprès deux gardes, afin qu'il ne prit son chemin ailleurs : car à quel propos lui eùt-on baillé gardes , étant assez sûrement gardé , vu sa qualité, entre quatre parois? Le sens commun y répugne. Ce seul acte doit servir d'enseignement à tout sujet, d'être fidèle à son prince, et de ne commettre sa foi k la foi de son ennemi.

Le vingt-troisième juillet , le procès est mis sur le bureau , toutes les chambres assemblées, au rapport de M. de Fleuri, doyen de tous les conseillers, secondé par M. de Thurin , M. le chancelier y présidant. Le samedi, vingt-septième , Riron fut ouï par sa bouche, sur une escabelle devant ses juges, sans aucune interruption'; le lundi, vingt-neuvième, condamné à mort sur les deux heures de relevée, la plupart des juges pleurant en le condamnant, non qu'il ne méritât la mort, mais marris que ce malheur lui fût advenu et à nous. Le mardi , trentième , sur une requête présentée au roi , il ordonna par ses patentes (dont le seigneur de Silieri^ fut porteur), qu'il fût exécuté à mort dedans la Raslilie : lettres vérifiées au parlement , le mercredi matin, trente-unième; et sur les neuf à dix heures, MM. le chancelier, premier président-^, et de Silleri, s'y transportèrent. Et , après avoir concerté ensemble , dedans une chambre à part , de l'ordre qu'ils pensaient devoir être tenu , ayant eu avis qu'il avait pris son repas , M. le chanceher commanda qu'on le menât en la chapelle , distant de trois ou quatre degrés de sa chambre ; et lors descend et traverse la cour, vêtu d'une robe do

'I.ediscoursqu'il prononça dans cette mortier. Son dévouement actif et lienoccasion s'élève jusqu'à la plus haute reux lui avait mérité auprès de Henéloquence : on peut le lire dans l'Jit ri IV cette haute faveur, qui le rendit de vérifier les dates, in-f, t. I , p. 666. arbitre, suivant Nicolas Pasquier, l.ei-

■ Nicolas Brulart, depuis garde des ires, VI, 5, o delà justice, des finan-

sceauK en 1604, et qui devait, trois ces et généralement de tout ce qui était

années après, succéder à GelUèvre dans de l'État ». 11 mourut en 1624, à quatrc-

la dignité de chancelier. Issu d'une vingts ans.

famille très-ancienne, il avait été suc- ^ oq sajt que le premier président du

cessivenient conseiUer, niaitre des re- parlement de Paris était alors le ctlc-

qucles, ambassadeur cl i)résident à bre Achille de llarla}'.

satin à grandes manches , marchanl devant lui quelques officiers de la chancellerie et huissiers de la cour, et derrière , MM. Durand, Courlin, de Roissi, maîtres des requêtes, et après eux maître Daniel Voisin, greffier criminel. A la première rencontre, Biron s'écrie : Oh ! quelle justice ! Mais M. le chancelier doucement lui remontre que si par le passé il avait accompagné toutes ses actions de générosité et valeur, c'était lors qu'il en devait rendre plus grand témoignage, et se conformer à la volonté de Dieu. Et comme il voulait poursuivre sa pointe, fut interrompu par Biron, lequel, plein de courroux , avec un torrent de riches paroles , débonda de son cœur une infinité de mécontentements , fondés tant sur l'innocence par lui prétendue, qu'ingratitude qu'on exerçait en son endroit , après tant de signalés services par lui rendus à la France : pour lesquels , quand bien il aurait méfait , sa faute devait être ensevelie dedans le cercueil d'oubliance ; que le roi avait déployé sa miséricorde envers une infinité de rebelles, dont il n'avait jamais reçu que des desservices '; et que lui, qui avait tant de fois abandonné sa vie pour le servir, était seul exposé à la mort : accommodant tous ses discours de plusieurs belles pièces de marqueterie et exemples. Tout cela s'appelle l'espace de demi-heure pour le moins ; et s'étant aucunement racoisé', M. le chancelier lui dit que le roi demandait l'ordre du Saint-Esprit, dont il l'avait honoré, comme aussi son bâton de maréchal de France. Quant à l'ordre, il le tira de la pochette de ses chausses , et le lui rendit ; mais pour le regard du bàlon , répondit qu'il ne l'avait. Biron ne demeura muet , ains voulait continuer ses complaintes, quand M. le chancelier le lui coupa court, après l'avoir derechef admonesté de penser au sauvement de son âme.

Avant que partir, Biron le pria de lui permettre de faire son testament : ce qu'il lui accorda sous le bon plaisir du roi , ajoutant que le greffier le recevrait sous lui ^. Il lui laissa, pour l'assister, deux honnêtes hommes d'église , Garnier, docteur eu théologie , et Maignan , curé de Saint-Nicolas des champs. M. le chanceHer sorti, Biron voulait procéder à la confection de son testament, pour,

'Terme regrettable , puisqu'il faut ^ QuandBiron se fut un peu apaise... aujourd'hui le traduire par deux : mau- Accolser, racoiser étaient encore dans vais offices. Les Anglais , mieux avisés, le lion usaçe au dix-scptiérae siècle; ont gardé leur mot disseriicc. Les Ita- v. la p. 5 du Lfxique de Molière , préliens disent pareillement, dans le même cédcmment cité, sens, disservifjio, et les Espagnols des- ■* En son nom. servicio.

ce fait , n'avoir plus soin que de son ùmc ; mais Voisin remit tout ceci après la prononciation de son arrêt, lui disant ; Monsieur, le préalable est que l'arrêt vous soit lu ; acte qui désire de l'humilité. L'honneur et la révérence que nous devons à justice veulent que vous vous mettiez à genoux. A cette semonce , il s'y mit tout aussitôt devant l'autel. L'arrêt lui est lu , dont le dispositif était tel : Dit a été que ladite coitr a déclaré ledit de Riron, atteint et conimincu du crime de lèse-majesté , i)our les consj)i rations par lui faites contre la personne du roi, entreprises sur son État, proditions et traités avec ses ennemis, étant maréchal de l'armée dudit seigneur. Pour réparation diiquel crime, l'a privé et prive de tous états, honneurs , dignités , et Va condamné et condamne d'avoir la tète tranchée sur un échafaud , qui poiir cet effet sera dressé en la place de Grève ; et a déclaré et déclare tous et uns chacuns ses biens , meubles et immeubles (jénéralement quelconques, acquis et confisqués au roi; la terre et seigneurie de Biron à jamais privée du nom et titre de duché et pairie; ensemble ses autres biens, immédiatement tenus en foi et hommage du roi , réunis au domaine de la couronne. Fait en parlement , le vingt-neuvième juillet 1602. Signé en la minute : de Bcllicvre , chancelier de France , et de Fleuri, conseiller en la cour, rapporteur.

En la lecture de cet arrêt, il demeura coi, fors que la patience lui échappa en ces mots, conspirations faites contre la personne du roi : Il n'en est rien , s'écria-il , cela est faux. Vrai que l'arrêt ayant été parlu ', portant que la Grève était ordonnée pour le lieu de son supplice : Quoi, moi en Grève ? Voisin lui dit : On y a pourvu ; ce sera céans ^, le roi vous fait cette grâce. Quelle grâce! répliqua-il. En cas semblable, sur ces mots : Que tous et chacuns ses biens , meubles et immeubles, étaient confisqués au roi : Comment, ne se contente-il pas de ma vie? se veut-il enrichir de ma pauvreté?

L'arrêt à lui prononcé , restait que le bourreau se saisit de lui, et leliât et garrottât, n'étant plusceliii-Ui qu'il avait été auparavant ; mais le respect, ou bien crainte qu'on lui portait, fut tel, qu'on

' Lu complètement. Par avait, dans i;(iis, p. 235 et suiv.

uotre ancienne langue , la siguitication ' - Ici dedans. — Dans le même livre ,

de.per en latin; il communiquait aux p. 389 , l'auteur que nous venons de

mots , verbes , adjectifs ou adverbes, citer regrette la perte de cette « expres-

la force d'un superlatif, une idée de sien excellente et pleine de sens que

perfection : voy. sur l'emploi de cette rien ne remplace. » Molière l'affection-

particule les judicieuses remarques de uait, et l'a fréquemment employée,

M. fiénin , Variations du lunijarjefraii- surtout dans le Tartufe.

LETTRES- :î8S

ne l'osa jamais entreprendre. Ceci me fait souvenir de ce grand Marins romain , auquel Sylla ayant envoyé un capitaine suivi de plusieurs soldats pour le tuer ' : Comment oses tu bien , lui dit-il , mettre la main sur Marins pour le meurtrir^? Parole qui arrêta tout court l'autre. Ainsi fallut-il lors aucunement temporiser à l'opinion du condamné ^ : mais Voisin , qui savait ce qui était de sa charge, ferma la porte du chœur delà cj^apelle, le laissant entre les mains des deux gens d'église et des huissiers, qui étaient huit en nombre (car quant au bourreau , il n'eût osé comparoir) ; et trouvant sur la montée '^ les soldats qui l'avaient gardé, les pria d'avoir l'œil sur lui, pendant qu'il verrait M. le chancelier : ce qu'ils lui refusèrent tout h plat , disant que tant qu'il avait été duc de Biron, pair et maréchal de France, ils l'avaient eu à leur garde ; mais, maintenant qu'il était fait un nouvel homme par cet arrêt, la garde en appartenait seulement aux huissiers de la cour de parlement : toutefois que, de courtoisie ^ en attendant son retour, il n'adviendrait aucun méchef*'. Et à l'instant vinrent en la chapelle prendre congé de lui, et accolèrent l'un après l'autre sa cuisse , ayant chacun d'eux la larme à l'œil , l'épée au côté et la main sur les gardes ; et lui aussi, larmoyant, leur dit adieu, et fit présent diversement de ce qui lui restait en sa chambre. Le soldat ne le pouvait non aimer, ni lui pareillement le soldat , en quelque piteux état qu'il fût de sa personne. S'il eût été exécuté en la place de Grève suivant l'arrêt , je veux croire qu'on lui eût baillé pour conduite , non-seulement tous les liuissiers du parlement, mais aussi un Rapin , grand prévôt de la connétablie 7, et Joui , prévôt de l'Ile de France , avec tous leurs ar-

' Voy. sur ce fait le récit, un peu ^ S'accommoder à la volonté, céder

différent et beaucoup plus dramatifuic, au désir...

de Plutarque, vie de Marins , c. 70 de * I/escalier...

la traduction d'Amyot ; cf. Velleius Pa- ''Pour lui être agréable , par rivi-

terculus. Il , 14, et la Pharsalc de Lu lité pour lui...

cain, 11, V. 45 et suiv. Cette situation '' Uommagc,

a été rendue avec énergie sur notre ' Homme de plume et homme d'épée

théâtre par M. Arnault, dans son Ma- tout à la fois, maniant également bien

rius à Mlnturnes, aci. m , se. 4. l'un et l'autre, Nicolas Rapin avait

2 Cette acception de meurtrir ( tuer, pris beaucoupdepart à la composition de l'allemand mordeu) se retrouve en- de la Satyre ménippée. On peut voir, à core vers la fin d'.-j//u(/(e. Aiusi Racine cet égard, les Itemarr/ues qui suivent a conservé par moments, dans les tours cet ouvrage, dans ledit, de Ratisbonne, aussi bien que dans les termes, des t. Il, p. 181 et 403 ; cf. le Journal de traces légères d'une langue antérieure IJenriIlI,i. ll,p. 22 et 23, et lesij/oge.sii la sienne : on a justement remarqué, de Sainte-.Alartbe , au liv. V. Quant avec le charme infini de quelques idio- à son titre, on remarquera que l'on aptismes qu'il emploie, l'art merveilleux pelait anciennement coniictalille la judu poète à rajeunir les mots, en les ra- ridiction des maréchaux de France sur ineaantùIearsource,etàenrichirnn4rR les militaires, et en général sur tout idiome sans innovation téméraire. ce qui l'egardait la guerre, au civil et

chers; mais le roi ayant ordonné que l'exéculion fût faite dedans la Bastille , la cour, pour l'assurance du lieu et des gardes, dont elle ne prévoyait le refus , y envoya seulement le greffier criminel et huit huissiers , pour faire escorte au supplice. La question n'est pas petite, si en cas de contraste', ils eussent pu avec leurs baguettes forcer la volonté de celui auquel rien n'était impossible, quand son opiniâtreté le tenait. Voisin se présente aux trois seigneurs ^, et leur fait entendre de quelle franchise et soumission Biron s'était agenouillé lors de la prononciation de l'arrêt ; toutefois, que depuis il n'avait été garrotté, ne s' étant le bourreau osé présenter, pour les menaces qu'il lui faisait s'il le touchait ; et la réponse que les gardes lui avaient faite : pour cette cause, suppliait humblement Messieurs d'ordonner de quelle sorte il se devait comporter sur cette perplexité. MM. le chancelier et premier président furent d'avis de le lier : qui était bien la voie la plus sûre , s'il n'y eût eu aucun obstacle. M. de Sillerl fut d'avis contraire : opinion en laquelle il y avait beaucoup de sagesse , pour obvier au scandale qui pouvait lors se présenter, mais aussi beaucoup de hasard, comme l'événement le montra. Enfin il fut passé par la douceur ; et, sur cette conclusion, Voisin reprit le chemin de la chapelle. De vous discourir ici par le menu toutes les particularités que j'ai recueifiies , voire de la bouche même de celui qui avait lors le principal œil sur Biron ', il y aurait en cette mienne lettre plus de curiosité que de bienséance. Suffise-vous, qu'après la prononciation de l'arrêt, il fut celui-là même qu'il avait auparavant été , sans en rabattre un seul point. Et vraiment, ce n'est pas sans raison que quelques anciens disaient la mort être le miroir deja vie * , voulant dire que nous représentions ordinairement , en ce dernier article, l'image de nos dcportements précédents. Il avait été l'un des plus grands guerriers de notre siècle : voyons donc

au criminel. Le sens primitif de ce mot du jour de la mort : « C'est le maî«re

.nvait été compagnie d'homme d'armes, jour, c'est le jour juge de tous les au-

ronnétable se prenant jadis pour capi- très », Ess., 1, 18. Cf. Il, 11, et t. l'^'' de

taine : Hech., Il, 12. cette édit., p. XUX, n. 4. — l'ublius

1 Résistance, lutte... Syrus avait dit dans ses Sentences, v.

' C'étaient M. le chancelier, M. le

premier président, et M. de SiUeri , M.-.Ie vivii qnisquis nosciet mon benp.

précédemment nommés, et que peu Quant à la pensée textuelle de Pas-

iiprès Pasquier va mentionner de nou- quier, j'ai parcouru en vain, pour la

veau. retrouver, les passages les plus célèbres

3 De Rapin, sans doute, qui était l'un des moralistes grecs et latins sur la

des amis et des correspondants de Pas- mort, en particulier l'/lxiochus attri-

,,„ier. l>ué à Platon, la première Tuscuinnr

' Ainsi Montaigne a dit , en parliint de Cicrron et la 24*" l'pihr. de .Sencque.

LETTKES. 385

quelle sera la catastrophe de sa vie. Toute celle après-dinée se passa par entremets S tantôt à faire son testament, qui contint sixvingts articles et plus , tant il avait l'esprit fort ; tantôt à gouverner les deux hommes d'église sur le fait de sa conscience , mais principalement sur les reproches de l'ingratitude qu'il soutenait lui être faite. Pendant cela , plusieurs seigneurs , tant du parlement que des comptes, le lieutenant civil, le procureur du roi du Cbâtelet, le prévôt des marchands et échevins de la ville entrèrent dedans la Bastille par permission, et plusieurs autres à la dérobée, tous désireux d'être spectateurs de ce misérable théâtre. Messieurs le chancelier et premier président le visitent sur les quatre heures ; mais ils ne rapportèrent de lui que ce qu'ils avaient appris par le procès.

L'échafaud de cinq à six pieds de haut fut dressé au coin de la cour, vers la porte qui regarde au jardin. Les cinq heures venues , Voisin le voulant gagner pied à pied , pour trouver bon qu'il fût lié, et le bourreau s'approchant, il jura un grand Cap ' de Diou que s'il approchait il l'étranglerait de ses mains ; et néanmoins, quelque peu après , revenant à soi : Or sus, dit-il , je vois bien que l'heure de mon parlement est venu ; messieurs, je vous prie tous de vouloir prier Dieu pour moi. Sortant de la chapelle, il est côtoyé des deux prêtres, dont l'un portait une croix et un ' crucifix d'argent. Arrivé qu'il est au pied de l'échafaud, il jette son chapeau par terre , et s'agenouille sur le premier degré , devant le crucifix mis sur le second, où il fit sa prière , puis monte, suivi de GarnierelMaignan , pour le consoler et confirmer. Il était vêtu d'un pourpoint de taffetas gris, qu'il dépouille; et retourne sur le lieu commun de ses reproches. Comme il était en ces al [ères S Voisin lui dit qu'il fallait lire son arrêt. Je l'ai ouï, répondit-il : Monsieur, il le faut, dit Voisin ; Lis, lis, repartit Biron : ce qu'il fil ; el comme il vint àces mots, po«r les conspirations pur lui faites contre la personne dit roi : — Cela est faux ! s'écria-il ; rayez cela, je n'ij pensai jamais. C'était un point dont il ne voulut passer condamnation, ni dans la chapelle ni sur l'échafaud; reconnaissant taisiblement, par cette dénégation particulière, que tous les autres contenaient vérité : lesquels il eût aussi franchement déniés s'il ne les eut reconnus véritables.

Los gens d'église descendus, Biron, tournant sa vue sur les

' Dans diverses occupations : le Voy. Nicot.

sens de ce substantif se retrouve dans ' n vaudrait peut-être mieux lire :

)e verbe eniremettre , s'entremettre. VA l'autre un...

■-' l.e mot rnp signifie tète en gaficon : ' Selivriiil à ces violences...

38r» LETTRES

oldats commis à l;i j^arde de la Bastille : Compagnons, leur dit-il, y a-il point quelqu'un de vous qui me veuille honorer d'une nious- <{uetade au travers du corps ? Puis, adressant sa parole au seigneur de Barenton, l'un des exempts des gardes du roi : « Monsieur de Rarenton , lui dit-il, j'ai reçu plusieurs bons oftices de vous pendant ma prison ; je vous prie que, pour le dernier, vouliez agencer mes cheveux, afin que ce méchant (parlant du bourreau) ne me iouche. Mais comme Barenton eut fait semblant de ne l'avoir ouï, adonc lui-même rebrousse ses cheveux de derrière, se bande et agenouille, comme s'il eût été du tout disposé à la mort; mais tout à coup se remet inopinément sur pieds , et avec un sourcil furieux se tourne devers le bourreau , donnant lors à penser à tous que cet agenouillement était un dernier stratagème de ses actions , pour se saisir de l'épée du bourreau , s'il l'eût eue entre ses mains , et faire un massacre, non tel qu'il lui eut plu, ains pu : chose qui étonna de telle façon tous ceux qui environnaient l'échafaud, que, hormis Voisin , Garnier et Maignan , ils quittèrent la placç, et s'éparpillèrent cà et là par les montées du château , craignant de tomber dessous sa fureur; et croyez que le plus hardi de la troupe eût voulu être en sa maison. Les deux prêtres remontent sur l'échafaud pour le réconcilier à soi-même, et après que l'un d'eux lui eût derechef baillé l'absolution , et laissé ce patient , il Ht défenses au bourreau de litoucher, sinon de l'épée , et derechef se rebroussa les cheveux , et banda les yeux de son mouchoir, de telle façon toutefois que sa vue n'était empêchée; et s'étant mis à genoux: Boute ', boule !dil -il au bourreau, qui fit signe à son valet de lui bailler son épéc, de laquelle il lui coupa et la tête et la moitié du mot de Boute , avec telle habileté que le coup fut plus tôt baillé que vu ; et soudain son <'orps couvert d'un linceul blanc. Il avait auparavant fait prier M. le chancelier que son corps fût porté au tombeau de ses ancêtres, à Biron; m^'iis il ne le put obtenir. Au lieu de ce, il fut le jour même enlevé par six prêtres, et enterré au milieu de la nef de l'église Saint-Paul ; et le lendemain, ses obsèques faites sans grande cérémonie : sa fosse toutefois visitée par plusieurs personnes (jui lui donnaient de l'eau bénite, et priaient Dieu pour son âme; témoignages de leurs bonnes volontés envers sa mémoire'. Que s'il

' l'ousae (frappe)... ajoute-t-il, bien des gens, d'ailleiiis

2« .(aiuais tombeau, dit aussi de très-zélés pour la gloire de notre grand

riion, nefiitarrnsé de tant d'eau br- roi, qui le plaignirent de n'avoir pu

uitr. Dans le fond il se rencontra, tjouver, au milieu de la prospérité la

VOUS plail repasser sur celle pileuse liisloire, jamais mort ne se trouva plus soldatesque que celte-ci : en laquelle j'eusse souhaite en ce pauvre seigneur plus de souvenance de l'autre monde que de cetui ; et c'est pourquoi Maignan , depuis interrogé par l'un de ses paroissiens ce qu'il lui en semblait , répondit qu'il était vraiment mort catholique, mais catholique soldat"...

Au demeurant , comme Biron était un seigneur qui avait tenu grand rang près du roi, et s'était rendu, en toutes ses actions bonnes ou mauvaises, redoutable, aussi l'on a fait, depuis sa mort, divers contes de lui , sur unes et autres prédiclions qui lui promettaient , pour clôture de ses grandeurs, la malheureuse fortune qui lui est advenue ; mais surtout est mémorable qu'ayant été envoyé par le roi vers la reine d'Angleterre, elle lui fit voir diverses singularités, et, entre autres, plusieurs têtes de grands seigneurs qui, pour avoir conspiré contre son Élat, avaient été exposés à mort, et leurs tètes mises sur la tour de Londres , et par spécial celle du

plus éclatante, d'autre moyen de mettre sa personne et son état en sûreté, que de faire périr un capitaine si expérimenté et qui lui avait rendu de si nombreux services » : Liv. CXXVIU, t. XIV, p. 92 et 93 de la traduction, — La postérité a partagé les regrets exprimés par l'historien. Henri IV, il faut le reconnaître, pour les services autant que pour les injures , était prompt à oublier. Les frayeurs de sa femme, qui voyait dans Biron un oppresseur futur de son jeune lils, le firent sans doute, plus que ses appréhensions personnelles, consentir au supplice. En tout cas on répétera avec M. de Chateaubriand : « A la mort de Henri III, Henri IV avait dit à Armand de Gontaut, baron de Biron : rene^smoi servir de père et d'ami contre ces yens, qui •n'aiment ni vous ni moi, Henri aurait dû garder la mémoire de ces paroles; il aurait dû se souvenir que Charles de Contant, fils d'Armand, avait été sou compagnon d'armes ; que la tête d'Armand avait été emportée d'un boulet de canon : ce n'était pas au Béarnais à joindre la fête du fils à la tète du père. Le grand maître des échafauds, Richelieu désapprouvait celui de Biron, comme inutile : w Éludes historiques, p. 781. Redevenu clément, après cette mort, le roi pardonna à ceux qui passaient pour s'être associés aux complots tramés contre lui, et particulièrement au comte d'Auvergne (Charles

de Valois , fils de Charles IX et de Marie Touchet), qui porta depuis le titre de duc d'Angoulême : v. le Journal de //e?!n//',t. ll,p.359,579,ett. IIl,p.l6, 39-41 et 2G(;-26S. Le comte d'Auvergne n'était pas seulement protégé auprès de Henri IV par son titre de frère de la marquise de Verneuil.Le roi, qui à cause de ses inconséquences et de ses folies l'appelait l'enfant prodigue, avait pour lui personnellement beaucoup d'affection.

11 lui écrivait, le 25 mai-s 1592 : « Je vous ai toujours aimé comme un fils » ; il le lui redisait encore peu après : v. le Recueil des lettres missives de Henri //■', par M. Berger de Xivrey, t. III, p. 586 et 600.

' Biron était âgé de quarante et nu ans. Le récit abrégé de sa vie et de sa mort se trouve également dans une lettre de Nicolas l'asquier, adressée à son frère de Bussy, Leit., VU , 10. Dans les Recherches de la France , VI, 14, il y a quelques particularités curieuses relatives aux suites de celte condamnation. Enfin on peut lire sur le procès et l'exécution du maréchal une pièce intéressante , publiée par la Société de l'Histoire de France, t. 1 de son Bulletin, parmi les Documents historiques originaux, p. 33-37, et uue relation fort exacte de La Ouesle, insérée à la fin du t. I"^' des Lettres et ambassades de Philippe de Canaye; Paris, 3 vol. iu-f", 1635-1036.

comte d'Essex, qu'elle avait auparavant favorisé et élevé aux honneurs sur tous les autres seigneurs de son royaume : Voilà, dit-elle, comme je châtie mes sujets qui s'oublient de leur devoir en mon endroit; et si j'étais en la place du roi mou frère, il y aurait aussi des têtes qui seraient coupées dedans Paris. Toutes particulières rencontres qui devaient servir de leçon à Biron pour ne mettre ses opinions à l'essor '.

Mais comme il est beaucoup plus malaisé de ménager une bonne que mau>faise fortune , aussi soudain qu'avons le vent en poupe près des rois nous metlons fort aisément toutes choses en oubli , voire nous-mêmes, nous rendant ordinairement esclaves de la vanité et insolence : vanité aucunement excusable quand elle est soutenue par le bien faire, mais l'insolence insupportable, quelque grandeur qui se loge en nous. Vices qui avaient bonne part en ce seigneur, et singulièrement le second : car, quand sa fougue le tenait pendant la guerre , il ne portail aucun respect à qui que fut , non au roi même ; et au regard des gentilshommes des champs et pauvres gens du plat pays , es maisons desquels il logeait, si vous en croyez la commune renommée , tout lui était indifférent et de bonne guerre en matière de mauvais traitement , moyennant que ses capitaines et soldats fussent à leurs aises. Et s'oubliant de cette façon envers le peuple, Dieu l'oublia, ainsi qu'avez entendu ci-dessus : belle leçon, certes, à ceux qui ont bonne part aux oreilles ^ des rois leurs maîtres , afin de ne tomber en pareil inconvénient que lui!..

' Ne pas s'oublier, s'abandonner à unissaient ce prince à sa bonne sœur

l'ambition. — 11 a été question plus Élisabetli; et pour les avis couverts

haut de l'ambassade de Biron en An- que celle-ci parut donner à Biron ,

gleterre. Ou peut voir, par la corres- consulter, avec la fin du t. Il du Jour-

poudance de M. de Beauvoir, conser- nal de Henri II, les Mémoires Av ^it\ly,

vée dans le Recueil des lettres niissires 1. XII, t. Il, p. 95.

fie Henri ly , quelles relations étroites ^ A la faveur...

LETTllES.

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