‹ Œuvres choisies d'Etienne Pasquier (volume 2)Chapitre 58 sur 82 · LETTRE XXXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXV

A M. de Pelyé , conseiller du roi et maUre en sa chambre des comptes de Paris ^.

Quel jugement il fait des Essais de M. de Montaigne.

Vous désirez savoir de moi quel jugemenl je fais des lissais du feu seigneur de Montaigne , umi commun de nous deux (luand d vivait; je le vous dirai en un mot : rien ne me déplaît en iceux^, encore que tout ne m'y plaise. Il était personnage hardi , qui se croyait ^, et comme tel se laissait aisément emporter à la beauté de son esprit : tellement que par ses écrits il prenait plaisir de déplaire plaisamment. De là vient que vous trouverez en lui plusieurs chapitres dont le chef ^ ne se rapporte aucunement à tout le demeurant du corps , fors aux pieds , je veux dire aux dix ou douze lignes

' C'est la lettre l'e du liv. XVIII.

Tiapprocher de cette lettre, entre autres compositions distinguées sur Montaigne, les Élofjes publiés eu 1812 par M. Villemain, à qui cet ouviage a valu sa première couronne académique, et M. Victoriu Fabre; eu outre, le fliscours que M. l,e Clerc a placé en tête de l'édition des Esnais qu'il a donnée en 1826, chez Lefèvre, 5 voL in-8".

-' 11 ne faut pas confondre, comme on l'a fait quelquefois, ce correspondant de l'asquier avec JSicolas de Pelvé, fort mêlé aux troubles du seizième siècle, et dont il est très- fréquemment question dans les publications du temps. ÎVé en 1518, d'abord conseiller-clerc au parlement de Paris, puis évèque d'Amieus , conseiller du roi et maître des requêtes ordinaire de son holel , archevêque de Sens en 1563, rardinal en lc.70, et tiualenient archevêque et duc de Reims eu 1592 , ce prélat, sur lequel on peut consulter la Généalogie des maîtres des reijuétes par Blanchard , iu-f", Paris, 1670, p. 297, était, lorsqu'il mourut, à Paris , au commencement de 1594, chef du conseil de la Ligue. Rien n'annonce qu'il y ait eu aucun lien et aucune relation entre ce personnage et Pasquier. t^'cst à Claude de Pelgé qu'il écrit en cette occasion. Ce magistrat , à qui Sainle-Marthe , comme on le voit dans ses Oliuvres , adres-

sait aussi des vers latins, réunissait l'amour des lettres à celui de la religion : on peut l'apprendre par le c. 19 du 1\' livre des Hecherclies , où on lit « que s'étant démis de son état, après avoir fait plusieurs longs services à nos rois, et ayant épousé une vie sinon solitaire, pour le moins éloignée de l'ambition et avarice, il avait de ses propres deniers, en vue de remédier à l'ignorance trop générale des Saintes-licritures, fondé dans l'université de Paris une chaire où elles devaient être expliquées ».

^ Ce qui signifie : je les goûte fort... Garasse, comme on vaie voir, a grand fort, dans ses Recherche,s des Recherches^ V, 13, d'accuser Pasquier « d'avoir taillé au vif dans la réputation de .Montaigne. » M. Capefigue a commis la même erreur en disant, dansl'article sur Pasquier que contient le Dictionnaire de la Conversation , « qu'ami de P.onsard , il n'avait pas senti, chose inconcevable, tout le mérite de Montaigne. » Au contraire, il serait difficile, même aujolird'hui, d'avoir plus complètement raison sur l'auteur des Essais. Les critiques de Pasquier sont aussi justesque ses éloges sontyrais et flatteurs.

' Qui avait bonne opiuioa de luiniênie —

■'' Titre, commencement...

dernières liu chapitre, ou en peu de paroles, vers un autre endroit; et néanmoins le chapitre sera quelquefois de douze feuillets et plus. Tels trouverez-vous ceux dont les titres sont : l'Histoire de Spurina", des Coches^, de la Vanité^, de la Physionomie i, de la liessemblance des enfants à leurs pères ^, des Boiteux^, et sur tous, celui des Vers de Virgile 7, qu'il pouvait à meilleur compte intituler Coq-a-Vàne, pour s'être donné pleine liberté de sauter d'un propos, à autre , ainsi que le vent de son esprit donnait le vol à sa plume. Tout de cette même façon s'est-il dispensé plusieurs fois d'user de mots inaccoutumés , auxquels , si je ne m'abuse , malaisément baillera-il vogue, gendarmer pour braver^, a6?-jer pour mettre à l'abri, silence parUer9, réduit en enfantillage pour ce que nous disons au rang d'enfance, asteure pour à cette heure, et autres de même trempe : pour le moins ne vois-je point que jusques à hui ils soient tombés en commun usage. Et surtout je n'ai su jamais entendre ce qu'il voulait dire parce mot de diversion^", sur le modèle duquel toutefois il nous a servi d'un bien long chapitre. Mais quoi ? je vous répondrai à tout ce que dessus pour lui ( car je veux être son avocat , et m'assure que s'il vivait je ne serais par lui désavoué). Prenez de lui ce qui est bon, sans vous attacher à aucune courtisanie " : ne jetez point l'œil sur le titre , ains sur son discours; il vous apporte

2 ni, 6.

•' Id., 9.

Md., 12.

' Id., 5.

" On n'emploie plus ce verVie que faluilièrenient et avec le pronom personnel, pour se fâcher, s'emporter; Montaigne s'en est également servi dans celte acception, 111, 5, et Molière a dit dans le Tartufe, act. IV, se. 3 :

Esl-ce qu'au simple aven d'un amouTviix I Iivmsport

Il faut que notie honneur se gendainie si

[ fort :■ Il Mais, remarquent les auteurs du nictionnaire de Trévoux, on pourrait dire aussi gendarmer quelqu'un pour le mettre en colère.» De ce dernier sens

Charron ,dela Sariesse, 1 , 57. — Ce mot a d'ailleurs été emplojé par les auteurs de nos vieux romans. Dans le Sentier battu de Baudouin (on Jehan de Condé) il est question d'un chevalier n moult bien parlier. » Des écrivains modernes ne l'ont pas dédaigné non plus : Rousseau, part, l''' de la Noui^elle Héloise, lettre 65, fait dire à Claire, écrivant à Julie, « qu'au fond elle ne fait pas grand cas de toute cette philosophie par/ière. » D'Alemhert, dans une lettre à Voltaire ( 31 octobre 1762, t. XV deses Œuvres, p. 185), oppose aussi « la philosophie froide et pariifre à la philosophie en action ». Pascal a dit de même : Il y a une éloquence de silence, qui pénètre plus que la langue ne saurait faire :

Page 1