‹ Œuvres choisies d'Etienne Pasquier (volume 2)Chapitre 59 sur 82 · V. M. C;ousin, Les Pensées de Pascal, in-8% 1844, p · texte numérisé non relu

V. M. C;ousin, Les Pensées de Pascal, in-8% 1844, p

'" 111 , 4. Il est curieux de constater

à celui de braver où Montaigne a pris que ce ternie heureux n'est pas donné

ce mot , il n'y avait qu'un pas.

^ Expressif, éloquent... C'est après avoir rapporté une réponse très-courle ft très-significative d'un roi de Sparteà un ambassadeur bavard, i|ue Montaigne ajoute : « Voilà pas un laire pcirli'-'' et bien intcUigililc? t'ssaia, il, 1'-'; cf.

par les Lexiques du temps, et que dan-' ie sens où on le prend encore aujourd'hui nous le devons à Montaigne.

" Sans vous piquer en aucune façon de polilcsse, c'cif-à-dirc sans aucune façon, sans gaines formulesde civilité.

assez de matière pour vous contenter. C'est en quoi il s'est voulu de propos délibéré moquer de nous , et paraventure de lui-même , par une liberté particulière qui était née avec lui'. 11 n'y a cbapitrc plus long que celui qu'il intitule l'Apologie de Raimond Sebond , ni auquel il se soit donné si ample carrière : car il contient quatre-vingts feuillets ^. Sebond était à nous auparavant inconnu , et néanmoins la moindre partie est de cet Espagnol ^ ; tout le demeurant est de notre Montaigne : car même, comme il ne s'oublie jamais, il nous a fait expresse mention de l'ordre de Saint-Michel, dont il avait été honoré^. Il n'y avait homme moins chicaneur et praticien que lui; car aussi sa profession était tout autre ^ : toutefois, en son chapitre des Noms'^, il a, par une forme de guet-apens, pris plaisir de faire commencer trois ou quatre clauses par ce mot de item , réservé spécialement à la pratique. Et je ne trouve rien en tout ceci de mauvais , sinon que lui , qui sur sa primevère avait fait gloire de nous braver par ces contre-pointes et piaffes', toutefois en quelque endroit de son troisième livre *, par lui composé longtemps après les deux premiers , il s'en voulut aucunement excuser : chose

' Aussi de Thou, De vita sua, lib. II, l'appelle-t-il : <i iugeuii liberi honio ; » et, lib. CIV Histor., ad ann. 1592 : « Vir Hbertatis ingenuac quam Conatus ejus ad omnem posteritatem lestabuntur ».

Montaigne lui-même se félicitait , Essais, 111, 9, de ne devoir rieu aux princes et de vivre dans l'indépendance.

2 Montaigne a fait, sous ce titre, du traité de théologie naturelle de Sebonde ou Sebon, le 12^ chapitre du livre II des Essais.

■' Il était natif de Barcelonne, dit Bayle, et professait à Toulouse , dans la quinzième siècle, la médecine, la philosophie et la théologie. Son principal ouvrage, celui même dont il est question ici, a pour titre : Theologia natu- •alis, sive liber creaturarum. La date de sa mort est peu connue; quelques-uns l'ont fixée à l'an 1432 : Dict. crit.,t. III, p. 53.5 et 536. Cf., sur lui, M. Le Clerc, Oiscours cité, p. 122124. jMontaigne nous prévient , 11, 12, au commeuccnient, « que son père lui avait commandé, quelques jours avant sa mort, de lui mettre le livre de Sebonde en français ii. Sa traduction, faite en 15(i8, fut imprimée l'année suivante.

^ Ce fut en récompense de l'habilelé dont il fit preuve dans plusieurs négociations délicates qu'il remplit avec

succès : voy. de Thou , De vita sua , I. III, et t. I"^ de cette édition, p. 72. On apprend aussi , par plusieurs lettres de Duplessis-Mornay à Montaigne, que celui-ci ne fut pas toujours étranger aux affaires publiques : v. ses Mémoires cités, t. 1, p. 272, 288,293 et 297.

■'' 11 avait bieu été quelque temps homme de loi, magistrat : mais ensuite il avait porté l'épée et suivi la cour ; puis il s'était retiré dans son château paternel.

' l'ar les saillies d'une humeur plaisante (ou provoquante) et hautaine ; piaffes, rodomontades. Ce mot nous vient d'Italie, comme le remarque H. Etienne, danssa /')-('C('//e)iee, p. 288. C'est bien à torique Mcot, avec sa manie des racines liébraïques ou grecques, le dérive de Ttiaîjto ( opprimer), alléguant que les piaffeurs sont des iisoleuts qui veulent molester les autres.

Ce terme expressif, l'un des plus heureux que nous ayons dus aux novateurs ilalianisans, méritait d'être conservé.

^ Vers la fin du chapitre 5 du liv. III: (I .le ne leloue ( leparler scandaleux), non plus que toutes formes contraires à l'usage reçu ; mais je l'excuse , » etc.

que j'impuleà la i"ail)lcsse de son âge, qui emportait lors à Ut balance la force de son naturel.

Tout ce que j'ai ci-dessus touché fut par lui fait à dessein : ce que je dirai maintenant sera autre. Nous étions, lui et moi , familiers et amis , par une mutuelle rencontre des lettres ' ; lûmes enscml)lement en la ville de Blois, lors de cette fameuse assemblée des trois Étals, de l'an 1588, dont la tenue a causé tant de malheurs à la France'; et comme nous nous promenions dedans la cour du château, il m'advint de lui dire qu'il s'était aucunement oublié, de n'avoir communiqué sou œuvre à quelques siens amis, avant que de le publier, d'autant que l'on y reconnaissait , en plusieurs lieux , je ne sais quoi du ramage gascon^, plus aisément que Pollion n'avait autrefois faif* le padouan de Tite-Live ^ : chose dont il eut pu recevoir avis par un sien ami. Et comme il ne m'en voulut croire , je le menai en ma chambre, où j'avais son livre; et là, je lui montrai plusieurs manières de parler familières non aux Français , ains seulement aux Gascons, «« j)atenôtre, un dette, un couple, un rencontre; les bétes nous flattent, nous requièrent, et non nous à elles; ces ouvrages sentent à l'tiuile et à lu lampe; et surfout je lui remontrai que je le voyais habiller le mot de jouir du tout à l'usage de Gascogne , et non de notre langue française : ni la santé que je jouis jusques àprésent ; la luneest celle même que vosaïeulsout jouie; l'amitié est joule , à mesure qu'elle est désirée; c'est la vraie solitiide, qui se peut jouir au milieu des villes et des cours des rois , mais elle sepeut jouir plus commodément à part ; je recois ma santc les bras ouverts , cl aiguise mon goût à la jouir. Plusieurs autres

' Par suite du goût que nous avions à un autreverbedéjà exprimé qu'il fau-

l'un et l'autre pour les lettres... drait répéter, consulter, outre un pas-

■^ Aussi dans ses É/ats de Blois, ce se- sage de M. Génin, cité à la p. 288, le

cond acte du grand drame de la Ligue Lexique de la langue de Molière par le

qu'il a reproduit avec de si vives cou- même auteur, p. 172 et suiv. leurs, M. Vitet, tirant parti de cette ^ Sur la patavinité de Tite-Live i^ on

lettre, nous at-il présenté Pasquier entend par là généralement l'emplui

conversant avec Montaigne : voy.Sc. V. de quelques tournures et locutions par-

•'Làdessus Montaigne s'est accusé lui- ticulieres à la patrie de cet écrivain ),

même: « Mon langage, a-t-il dit. Il, 17, voy. Quintilicu , //ii<. 0)n<., 1 , 5, 5(i ,

est altéré, et en la prononciation et et VllI, 1,3; un mémoire de Frérel,

ailleurs, par la barbarie de mon crû. Jcad. des Inscript., t. XVIll, p. 77, et

Je ne vis jamais homme des contrées une dissertation récente de Lachmauji ;

de deçà qui ne sentît bien évidemment « Ue fontibus historiarum T. Livii coni-

son î-nnirtf/c, et qui ne blessât les oreil- nientatio I », GoUinga-, 1822, iu-4".

les pures françaises ». Cf. encore, dans (Une autre dissertation du même au-

les Essais, 111,5. leur, qui f^it suite à celle là, a paru

' Pour cet emploi, commode et qui m 1828,1 disparait, du verbe/oti; f. se subslituanl

loculious lui représenlai-je , non-seulement sur ce mot , mais sur plusieurs autres , dont je ne me suis proposé de vous l'aire ici l'inventaire ; et estimais qu'à la première et prochaine impression que l'on ferait de son livre il donneiail ordre de les réformer. Toutefois non-seulement il ne le lit ' ; mais, comme ainsi soit qu'il fut prévenu de mort , sa fille par alliance l'a fait réimprimer - tout de la même façon qu'il était; et nous avertit, par son épitre liminaire, que la dame de Montaigne le lui avait envoyé tout tel que son mari projetait de le remettre au jour. J'ajouterai à tout ceci que , pendant qu'il fait contenance de se dédaigner, je ne lus jamais auteur qui s'estimât tant que lui : car qui aurait rayé tous les passages qu'il a employés à parler de soi et de sa famille , son œuvre serait raccourci d'un quart , à bonne mesure , spécialement en son troisième livre, qui semble élre une histoire de ses mœurs et actions^; chose que j'attribue aucunement à la liberté de sa vieillesse, quand il le composa.

Vous jugerez , par tout ce que je vous ai ci-dessus déduit, que le sieur de Montaigne , après sa mort , a un ennemi profes en moi , qui m'estimais pendant sa vie bienheureux d'être honoré de son amitié. .là à Dieu ne plaise ! j'aime, respecte et honore sa mémoire, autant et plus que de nul autre; et quant à ses Essais (que j'appelle chefs-d'œuvre ^ ), je n'ai livre entre les mains que j'aie tant caressé

' « Je corrigerais bien, dit rau(eiir première elle traduisit eu français les des £ssais, 111, 5, une erreur accideu- passages grecs, latins, italiens que telle..; mais les imperfections qui sont Montaigne avait cités dans son livre, e( en moi ordinaires et constantes, ce se- indiqua les sources d'où ils étaient rait trahison de les ôter.. Est-ce pas tirés: double tâche qu'elle remplit , il ainsi que je parle partout ? Me repré- est vrai , fort imparfaitement, senté-je pas vivement? Suffit.» — 11 3 on sait combien Pascal, pour qui /«^ faut voir un souvenir de la conversa- moi était haïssable, a critiqué là-dessus tion de Pasquier avec Montaigne dans Montaigne : voy. surtout p. 61 et 62 de ce passage où celui-ci s'excuse, sur ce l'édit, des Pensées oAoî'sies publiée cher, qu'il o écrit chez lui, en paijs sauvage, Dclalain, 1848; cf. la Logigve de Portd'avoir employé des mots du crû de Fioyal, 3« part., c. 20; Mallebranche, Gascogne ou des phrases dangereuses , nech. de la vérité, 1. II, part. 3, c. 5 '. et , sur ce que ces fautes sont de coii- Mais l'auteur des Essais ne s'était pas tume , non d'inadvertance , de n'avoir caché de cette intention : « Tout le pas voulu les effacer. « J'eusse fait ail- monde, dit-il , 111, 5, me reconnaît ru leurs, ajoute-t-il encore, mon ouvrage mon livre et mon livre en moi t. Hu meilleur, mais il eût été moins mien )p ; peut ajouter que chacun de nous s'y Ibid. reconnaît au.ssi ; là est l'originalité et

^ Mademoiselle de Gournay , qui en le mérite durable de son œuvre,

donna une édition en 1595, puis une '' De Thou , eu meutionnant la mort

seconde, plus soignée, dont elle ache- de Montaigne, nu passage de sou His-

vait d'écrire la préface à Paris en juin toire cité en dernier lieu , fait le même

1635 , croyant devoir « orner du nom élogedes £sini« de Montaigne, qu'il dr-

de réminenlissime cardinal de Ri- clare ininiorlels : « Immorlalia ingrnii

chelieu le frontispice des Essais, n la sui monnmcntn »,

o9f Li:rTiu:s.

que celui-là». J'y trouve toujours quelque chose à me contenter. C'est un autre Sénèque en notre lang^ue ^ A toutes ces manières de parler de Gascogne et autres mots inusités , que je ne puis faire passer à la montre ^, j'oppose une infinité de beaux traits français cl hardis , une infinité de belles pointes qui ne sont propres qu'à lui , selon l'abondance de son sens; et ne me puis encore offenser quand il se débonde à parler de lui : cela est dit d'un tel air, que j'y prends autant de plaisir comme s'U parlait d'un autre. Mais surtout son livre est un vrai séminaire de belles et notables sentences, dont les unes sont de son estoc , et les autres transplantées si heureusement et d'une telle naïveté'^ dans son fonds, qu'il est malaisé de les juger pour autres que siennes : dont je vous remarquerai à la traverse quelques-unes, remettant à votre diligence de voir toutes les autres dedans son livre.

« L'amour est un désir forcené de ce qui nous fuit.

" La sagesse de ta femme est un vrai leurre 5 de l'amour.

« L(^ plaisir mutuel d'entre le mari et la fenime doit être une volupté consciencieuse.

» S'il est mauvais de vivre en nécessite , au moins de vi\re eu nécessité il n'est aucune nécessité '>.

« En queltiue lieu où la mort nous attende, nous la devons attendre partout.

» Notre religion n'a point' de [ilus assuré fondement que le mépris de la vie.

« L'homme d'entendement n'a rien perdu s'il a soi-même.

' Saint-Évreniond en jugeait comme tiiim animes a rébus agendis avoca-

Pasquier : o Les Essais de Montaigne, rent; » l'itœ Pétri Airodii et C.Mena-

dit-il, en y joignant les poésies de Mal- (jii , Taris , 1675 , in-4", p. 90.

lierbe, les tragédies de Corneille, enfin 3 eq revue, rappeler en détail...

les œuvres de Voiture), se sont établi ■* Si naturellement —

comme un droit de me plaire toute ma ^ C'es^t un de ces ternies expressifs

vie » ; édit. d'Amsterdam, in-12, 1720, dont nous sommes redevables à la vé-

l. III , p. 103. nerie. Primitivement il désignait, sui-

•^ Mézeray , sur la fin de l'Histoire vaut IN'icot, « un instrument de fau-

de François I", l'appelle aussi « le Se- connier, fait en façon de deux ailes

néque chrétien » ; et Juste Lipse, dans d'oiseau accouplées d'un cuir rouge » :

ses Lettres latines, « Thaïes ille galli- ons'enservait pour rappeler l'oiseau de

eus » : Epist., Cent. I, XLlII,Tbeod. proie novice encore; delà, par méta-

Leewio. Enfin le cardinal du Perron phore , séduction qui attire, appât qui

a dit de son livre que c'était le Bré- trompe.

viaire des honnêtes gens : Mimoires de '■ Idée antique, justement condamnée

Niceron, t. XVI, p. 209; cf. Encyclo- par la morale et surtout par la religion

pédiana, p. 695. — Toutefois de bons des modernes ; Cicéron avait dit dans

esprits n'ont pas épargné les critiques ses Txisctilniies , V, 41 : « Injurias for-

aux Essais : o Micbaelis I\lontaui, dit tuna; , qiias ferre ncqucas, defugiendo

Gilles Ménage , en parlant de son aïeul relinquas ».

(iuillaume, dont il a écrit la vie, ('o- ' N'a point ru , lit-on dans Montai-

»a/us quanquam Tnaximi faciebat, no- gne , I, 19. civos reipul)licrp dicebat, ut qui legen-

l.EÏTKES.

« Pendant la faveur de l'ortuiu; il se faut préparer à sa défaveur.

« Il se trouve autant de différence de nous à nous-mêine comme de nous à autrui.

« Le riche avaricieui a plus mauvais compte ' de sa passion que non pas k> pauvre.

« Les haires ne rendent pas toujours hères ceux qui les portent -.

« Une fierté généreuse accompagne la bonne conscience.

« J'ai ma cour et mes lois, pour juger de moi.

« La vieillesse nous attache plus de rides en l'esprit iiu'atf\isage.

« La géhenne ^ est plutôt un essai de la patience que de la vérité.

•> Beaucoup savoir apporte occasion de plus douter ■>.

« Nous formons une vérité , sur la consultation et occurrence île nos cinq sens''.

« Nous ne sommes que cérémonies; les cérémonies nous emportent, et laissons la substance des choses : nous nous tenons aux branches , et abanilonnons le tronc '^. »

Quoi? y eut-il jamais sentences plus belles eu toute l'ancienneté que celles -ci.' Plusieurs autres vouspourrais-je alléguer, si je m'é-

" Souffre plus

^ La haire était une chemise sans manches, faite de crin de cheval ou de poil de chèvre, que l'on portait sur la peau par mortification : ce terme paraît venir de rallcmaud, harf, rude, dur, ou haarig , velu. Pour le mot hère, il est synonyme de pauvre diable : c'est un homme à plaindre.

^ .\insi Raynouard, dans les Templiers, act. IV, se. 2 :

La torture interrogr, et la ilouleur répond. l'-chenne , torture, question (aujourd'hui , par syncope, gêne ) : la signification de ce met s'amoindrissant de plus en plus, il a fini par ne plus désigner qu'une contrainte désagréable, une légère incommodité. ."Montaigne, lorsqu'il s'indignait contre la barbarie des lois de son temps, a dit aussi avec une admirablevigneur : « Celui que le juge a géhenne pour ne le faire mourir innocent, il le fait mourir innocent et géhenne. » Essais, 11, 5; ce qni est d'ailleurs traduit de saint .Augustin, CAté de Dieu, XIX, 6: Cum propterea index torqueat accusafuin , ne occ.idal iiesciens innocentem , lit per ignorautiae miseriam , ut et tortum et innocentem occidat. »

Gêner avait retenu dans le dix-septième siècle, au propre comme an figuré, la force de son ancienne acception.

Racine, dans yindromaque, act. I,.sc. 4 :

... Ah! que vou.s me gêne?.!

' est !idire,qupvonstorturez mon cœur!

'' Bacon a dit : « Douter est le meilleur secret pour apprendre; le philosophe qui sait douter en sait plus que tous les savants du monde » : v. l'Histoire générale des Proverbes par île iMery,"t. II, p. 387.

* Nous avons formé... et concurrence..., écrit Montaigne, IF, 12. — Bien entendu qu'il ne s'agit pas ici des vérités d'un ordre surnaturel, que Montaigne, quoi qu'on en ait dit, met toujours hors de cause, voy. 1, 2G, 31, 58, surtout II, 12 et III, 9. C'est pour les vérités humaines, basées sur ce que luimême il appelle, dans ce dernier chapitre, c«//f »ie)\rto^/a«?e(fc nos opjn/oîi.v, qu'il réserve le doute et la discussion. H est d'ailleurs certain, comme le remarque Montesquieu , dans son Essm sur le goOt, à l'article « Des plaisirs de notre âme », que notre manière d'ètrr est entièrement arbitraire ; nous pouvions avoir été faits comme nous sommes, ou autrement : mais si non.s avions été faits autrement, nous -aurions senti autrement; un organe de plus ou de moins dans notre machine aurait fait une autre éloquence; enfin toutes les lois établies sur ce que notre machine est d'une certaine façon, seraient différentes si notre machine n'était pas de cette façon... •

'' On lit dans Montaigne, II, 17, au commencement : Nous ne sommes qur cérémonie ; In cérémonie nous emporte... le tronc et le rorps.^

t.iis propose* (lo f,iiio un livre ot non une Icllrc. Toul son livre n'esl pas proprement un parterre , ordonné de divers carreaux ' et bordures , ains comme une prairie diversifiée péle-mèle et sans art de plusieurs fleurs. Vous n'y rencontrerez que sentences, les unes courtes , les autres plus longues , mais toutes en général pleines de moelle ; et au surplus divers sujets , qui , en les lisant , vous garantissent du sommeil , encore qu'en quelques-uns j'y souhaiterais je ne sais quoi de retranchement, comme au chapitre des Vers de Virgile, et surtout en celui des Boiteux : car en l'un et en l'autre il semble avoir fait un échange de sa liberté contre une licence extraordinaire.

Tout cela va à son esprit. Or, pour le regard de sa vie, étant à Rome , il fut fait , par honneur, bourgeois de la ville ' ; en France, par le roi Charles IX , chevalier de l'ordre de Saint-Michel ; et , entre ses compatriotes, honoré de la mairie de Bordeaux, qui n'est pas petite dignité en la villes Au demeurant, ne pensez pas que sa vie ait été autre que le général de ses écrits. Il mourut en sa maison de Montaigne \ où lui tomba une esquinancie sur la langue.

' C'est-à-dii-e disposé en petits carrés, orné de...

■* .Montaigne ne nous a pas laissé ignorer combien « il était aise d'être bourgeois de la plus noble ville qui fut et qui sera onc » : aussi nous a-t-il conservé, dans les Essais, « la bulle authentique qui lui fut octroyée u (1581), en confirmation de ce titre, 111,9.

•' 11 remplaça , comme maire de Bordeaux, en 1.581 , le marécbal de Biron; et le maréchal de Matignon fut son successeur en 1583 : voy. la Chronique Bordelaise ie de Lurhe, Bordeaux, 1.VJ4, in-é", p, 49. Dans ces fonctions, si l'on en croit Balzac, XIX.^ Dissertation critique, il ne réussit pas trop bien, i)U, pour parler plus nettement, ii ne sut pas'jouverner Bordeaux; édit. in-P lie Paris, 1665, t. Il, p. 660. « Aucuns, observe Montaigne lui-même, disent de cette mienne occupation de ville, que je m'y suis porté eu homme qui s'émeut trop lâchement et d'une affection languissante; et -ils ne sont pas du tout éloignés d'apparence ; » Ess., 111, 10. -ailleurs il confesse , et nous l'en croyons aisément, qu'il était peu projire aux affaires publiques, Ibid, 9.

•.Juoi qu'il en soit, il n'avait pas brigué cette charge , que son père avait aussi possédée autrefois , et qui était alors exclusivement réservée aux person-

nages de la plus haute distinction. Il ne l'accepta que contraint; et après qu'il l'eut remplie deux ans, suivant la coutume, il y fut , par seconde élection , suivant ses propres paroles, continué pendant deux nouvelles années : honneur fort rare , et que nous voyons Henri IV solliciter ensuite pour Matignon , qu'il avait en grande estime :

Recueil cité des lettres missives, t. III, p. 441 et 442,

* Le 13 septembre 1592, dans sa cinquante-neuvième année. — Quant à In maison de Montaigne, il n'est pas question ici de l'habitation que l'auteur des Essais occupait à Bordeaux, et que l'on voit encore rue des Minimes , 17, mais bien du château paternel, où il était né (le 28 février 1533), ou d'ordinaire il séjournait depuis 1.572, et dont il nous a laissé la description. On le trouve dans le département de la Dordogne,arroudissemenl de Bergerac, canton de Vélines , commune de .Saint-Michel, aujourd'hui surnommée de Montaigne, à une demi-lieue de la grande route, entre Castellon et Bergerac ; il est à peu jirès encore tel qu'il était au seizième siècle : voy , à ce sujet, l'édil, des Essais donnée par M. Le Clerc, t. 1, p. 128, du Discours cité. Nous ajouterons que le nom de Montaigne , qu'on devrait aujourd'hui écrire et prononcer Mnntognr (ce que fait P.iscal et gêné-

LETTRES. !5î)7

(le telle fai-onqu'il tlcmcura trois jours entiers plein d'eiiteiiileniciit, s.ins pouvoir parler. Au moyeu de quoi il était contraint d'avoir recours à sa plume pour faire entendre ses volontés. Et comme il sentit sa fin approcher, il pria par un petit bulletin sa femme de sernondre ' quelques gentilshommes, siens voisins, afin de prendre congé d'eux - . Arrivés qu'ils furent, il lit dire la messe en sa chambre, et comme le prêtre était sur l'élévalion du Corpus Domini, ce pauvre gentilhomme s'élance au moins mal qu'il peut, comme à corps perdu, sur son lit , les mains jointes ; et en ce dernier acte rendit son esprit à Dieu : qui fut un beau miroir de l'intérieur de son <àme. Il laissa deux filles, l'une qui naquit de son mariage, héritière de tous et chacuns ses biens, qui est mariée en bon lieu 3, l'autre sa tille par alliance, héritière de ses études, toutes deux damoisclles tres-vertueuses : mais surtout je ne puis clore ma lettre, sans vous pailer de la seconde. Celle-ci est la damoiselle de Jars ■*, qui appartient à plusieurs grandes et nobles familles de Paris, laquelle ne s'est proposé d'avou' jamais autre mari que son honneur, enrichi par la lecture des bons livres, et sur tous les autres, des Essais da seigneur de Montaigne : lequel faisant, en l'an 1588, un long séjour en la ville de Paris , elle le vint exprès visiter, pour le connaître de face. Même que la damoiselle de Gournay^, sa mère, et elle le menèrent en leur maison de Gournay, où il séjourna trois mois en deux ou trois voyages , avec tous les honnêtes accueils que

ralemcnt le dix-scptièmesiècle), venait delà Cliassaigne, fille d'un conseiller

il ce château de ce qu'il était « juché ilii parlement delîordeaux, dont il eut

.sur na tertre » , Ul, 3. lilusieurs enfants. .Mais le seul qui lui

' lie mander... ait survécu fut Léonor ou Éléonore, nie

■' lin même temps Montaigne voulut en 1572, et mariée au vicomte de Ga-

distriUuer à ses serviteurs les legs qu'il mâches, après la mort de son père, qui

leur destinait : ce fait est raconté, eu avait souliaité , nous dit-il, un gendre

ces termes, par le jurisconsulteBernard capable « d'appâter commodément ses

jVutiionc, dans son Commentaire sur lu vieux ans et les endormir », 111,9.

Coutume de Bordeaux , à l'article des * Marie de Gournay, déjà citée,

'J'estaments : « l'eu Montaigne, auteur fille de Guillaume de Jars , seigneur de

des Essais, sentant approcher la fin de Gournay, née en 1&66, à l'aris, morte

ses jours, se leva du lit eu chemise, dans la même ville en 1645 : elle-même

prenant sa robe de chambre, ouvrit sou a écrit sa vie, ou plutôt son apologie ,

cabinet, lit appeler tous ses valets et comme on peut le voir àla fin du liv. l"^'

autres légataires, et Icurpaya leslégats de ses OEuvres , Paris, in-8°, Libert ,

^ legs) qu'il leur avait laissés dans son 1627, p. 729-7S-5 ; consulter aussi .sur

testament, prévoyant la difticullé que elleles .MéîJioiresde Nicéron, au t. Xvi^

feraient seshéritiersàpayer seslégats. » p. 227-236.

iMontaigneavaitditauparavaut, 111,9; ^ Le nom de dame était alors réservé

« Ce que je veux faire pour le service aux femmes du plus haut rang ou de la

de la mort est toujours fait, je n'oserais plus basse condition : v. les Essdis ,

le délayer ( différer) d'un seul jour ». 1, 54, et les rifcherches , V|!l , 5. ■^ Montaigne avait épousé Françoise

ŒUV. D'ÉT. P.\sqiIIER. — T. II. 34

398 LKTTUES.

l'on pounaJl souliailer. Eutin, cette vertueuse (Jainoisclle , avertie •le sa mort , traversa presque toute la France, sous la faveur des passeports, tant |)ar son propre ilessein , que par celui do la veuve et de la fille, qui la convièrent d'aller mêler ses pleurs et regrets, qui furent infinis', avec les leurs. L'histoire en est vraiment mémorable. La vie de ce gentilhomme ne pouvait être close d'une plus belle catastrophe que celle-ci «. Adieu.

LETTRE XXXVP.

A M. de Pclgé, conseiller du roi, et maîfre en sa chambre des comptes de Paris.

\ van t proposé quatre graves écrivains gascons, Pasquier s'arrête à louer le sieur de Montluc ''.

Mais eussiez-vous estimé que la Gascogne , qui est logée en un arriére-coin de la France, nous eût pu produire quatre plumes françaises telles que celles des seigneurs de Montluc , Montaigne , Raimond ^, et du Bartas , les trois premiers en prose , le dernier en vers ; et encore que le premier de ces quatre personnages se soit rendu admirable , je ne dirai inimitable , au récit de ses faits hé-

' Juste-Lipse crut devoir adresser à mademoiselle de Gournay une lettre deconsolation , Centur. adBelcj., I, 15 ; if. /d, 11,21, et Cenlur. miscetl., 11,59. - N'est-ce pas u;ie belle réponse aux reproches de Pascal , accusant INlont.iignc « de n'avoir pensé qu'à mourir Iftcbement et mollement par tout son livre», t. l, p. 3(55 de l'édit. in-8° de Lefèvre, 1826.

3 C'est la lettre 2 du liv. XVMI.

■* Biaise de Montluc, né près de Condom , en 1002 , fait prisonnier à Pavie, combattit avec gloire à Cérisoleset sur plusieurs autres champs de bataille ; il avait pris pour devise deo duce etfi'rro comité : mais, comme on le verra, il ternit sa réputation militaire par .«es cruautés. Ketiré à sa terre d'Estillar, près d'Agen, dans les derniers temps de sa vie, il y composa ses Commentai! la, ou , en d'autres termes, le récit de s-i «arrière militaire. 11 mourut en 1577, irois ans après avoir obtenu le bâton de maréchal, (.'était le frère du dominiluin Jean de Montluc, dont la faveur de la reine de Navarre , Marguerite , lit iin

évêque, malgré son penchant avoué pour le calvinisme,

^ Ou Florimond de Rémond (quelquesuns écrivent Raimond ou Raeniond).

Né à Agen, en 1540, conseiller en 1570 au parlement de Bordeaux (la Biographie •unirerselle dit inexactement dt' Tonlouse , t. XXIX , p. 594) , il mourut en 16u2. Favorable d'abord, ensuite fort hostile aux opinions nouvelles , il composa plusieurs ouvrages de polémique religieuse, en particulier ['llisioiie de l'hérésie de ce siècle, et le Traité de l'Antéchrist, destinés à combattre la doctrine du calvinisme. En outre il réfuta , et , suivant Rayle , plus solidement qu'on ne l'avait fait jusqu'à lui, « l'erreur populaire de la papes.se .leanne »,dont notre auteur a parlé longuement ( Lcf., XII, 10). Cet écrivain, médiocre en réalité, j.i'iit dans son temps d'une grande estime, attestée par les fréquejiles réimpressions de sse!. OEiti-res. Deux leltreslui sont adressées dans le XX^ livre de Pasquier, I et 5. Voy, de plus sur lui le Dictionnaire de Bayle, t. III, p 409 et suiv.

roùjues el discipline iniiilaire, le second eu la déducUun d'une mlinilé de beaux et riches discours, le troisième en la Diutation des religions , et le quatrième en l'exaltation des ouvrages de Dieu ' ? Au regard du sieur de Montaigne , je vous ai amplement écrit par mes dernières quel jugement j'en faisais; je veux vouer cette- ci au maréchal de Monlluc : voj^ons-le donc maintenant entrer sur l'échafaud ^ pour jouer son rôle. Paraventure serons-nous bien «•mpéchés de juger auquel des deux il excella de plus , ou au bien faire ou au bien écrire : l'un et l'autre provenant en lui d'un m me fonds et estoc de son naturel.

« M'étant retiré chez moi , dit-il au commencement du premier « livre des Commentaires de sn Die ^ , en l'âge de soixante-quinze « ans, pour trouver quelque repos, après tant et tant de peines par « moi souffertes pendant le temps de cinquante-cinq ans , que j'ai « porté les armes pour le service des rois mes maîtres , ayant passé « par degrés et par tous les ordres de soldat, enseigne, lieutenant , « capitaine en chef, maître de camp , gouverneur de place , lieu- « tenant de roi es provinces de la Toscane et de la Guyenne , et " maréchal de France; me voyant estropiât^ presque de tous mes •< membres, d'arquebusades , coups de pique et d'épée, et à « demi inutile, sans force et sans espérance de recouvrer guérisou « de la grande arquebusade que j'ai au visage , après avoir remis « la charge de gouverneur de Guyenne entre les mains de sa n majesté, j'ai voulu employer le temps qui me reste à décrire les " combats auxquels je me suis trouvé pendant cinquante-deux ans « que j'ai commandé , ra'assurant que les capitaines qui liront ma « vie y verront des choses desquelles ils pourront aussi faire leur « profit, et acquérir honneur et réputation ^. »

' l'ar sa Semaine de la crhition du lieaucoup d'exhortations et de précep-

nionde , suivie de la Seconde Semaine tes adressés aux gens de guerre, à qui

ou l'Enfance du monde : ouvrages qui, d'iiabitude IMontliic se propose pour

accueiUis avec un singulier entbou- exemple. On a donné plusieurs édi-

siasme, le firent placer par son temps à tions de cet ouvrage; et, de nos jours,

côté même de Honsard. il a été compris dans le recueil géné-

-' Paraître surla scène... rai des Mémoires relatifs à l'histoire de

^ Imprimés pour la première fois à France. 11 est curieux de le comparer

Bordeaux, 1592, petit in-P, par les aux Discowrs de La Noue,

soins de Rémond , dont il vient d'être * (^Estropié ) synonyme à' affolé ,

parlé. Ce livre, plein de vivacité, de blesse, comme on le voit dan.'- Nicot ,

brusquerie, de jactance, et qui dans qui nous avertit ([iCcstropiat venait

son genre fut réputé classique au .sei- de l'italien.

ziénie siècle, était appelé par Henri IV » |.a transcription de ce passage de

la Bible des soldats. Le récit des expé- !\lontluc et de ceux qui suivent n'est

(litions du temps est mêlé en effet dr pa.s d'une esartiludc absolue. Il y a

Fut il jamais pieiDit're démarche enlivre plus hardie que cotte ci? Quelque esprit visqueux' diraquec'estune rodomontade de Gascon : offensant à fort toute une province pour excuser ou accuser la liberté du grand Montluc. Toutefois je ne pense point qu'il faille trouver rien de mauvais en celui qui ne se mit jamais en butte que le bien faire. Vous trouverez dedans ses Commentaires un style soldatesque , entremêlé du langage de Gascogne , de laquelle il était extrait : chose non à lui malséante, pour être le gascon naturellement soldat. Mais ce que je dirai ci-après est sans comparaison plus hardi : parce qu'écrivant sa vie, tout ainsi que Xénophon en sa ('jjropédie propose le roi Cyrus, notre Philippe de Comines le roi l>ouis XI , Claude de Seissel le roi Louis XII , chacun en son endroit, pour palronset exemplaires de l'accomplissement d'un prince ; aussi ce grand capitaine de Wontluc, par un privilège spécial de sa plume, représente ses braves exploits, pour élre suivis par ceux qui sans dissimulation et hypocrisie feront profession des armes. Et non sans grande raison a-il intitulé son œuvre Commentaires, ce qu'en notre langue un Comines, et après lui un Martin du Bellay * voulurent appeler Mémoires; car pour bien dire, sans nous éloigner de noire vulgaire français , après avoir récité chaque mémorable exploit par lui fait, il apporte tout d'une suite un beau commentaire : de manière que nous ferions tort à son livre si ne le nommions Commentaires, encore que je sache bien que telle irait été son intention , lui baillant ce titre , ains de suivre la piste du grand Jules-César, Romain , qui donna pareil nom à l'histoire qu'il fit des guerres par lui heureusement exploitées. Et de moi , j'appelle commentaires les belles instructions militaires que notre Montluc baille à la suite de son narré : particularités que j'ai voulu

quelques varianf es, sans importance il gueux, telle que nous l'iiffre ici Pasest vrai pour le sens, et aussi quelques quier, elle parait avoir été peu usitée, et suppressions. On lit, par exemple, surtout peu reçue dans le lion langage, dans les Comtneniaires ce dernier niem- - Frère de Guillaume du Bellay, dont bre de phrase ainsi couru : « Jl'as- nous avons eu l'occasion de parler. 11 surantque les capitaines qui liront ma nous reste de Martin , brave capitaine vie, y verront des choses desquelles ils et négociateur habile, des Mémoires se pourront aider, se trouvant en sem- historiques qui s'étendent de 1.513 à lilables occasions, et desquelles ils 1543, et ont été réunis à ceux de Guil- Ijourrout aussi faire prolit, et acquérir launie : Paris, iu-f°, 1572. Une edibonneur et réputation. » J'ai eu sous tion accompagnée de notes en a ete les yeux l'édition in-f" de Bordeaux, donnée par l'abbé Lambert, en 1753, 1092 7 vol. in-12 : on y a joint les Mémoires ' Au propre, lent, gluant ; par cxtcn- du maréchal de Flcuranges et le Joursion, difficile, enclin à blâmer : quant un/ de Louise de Savoie, à cette acception figurée du terme ris-

alambiquer i, non de lo\it son œuvre, ains du premier livre seulement , afin de donner envie au lecteur de le lire tout de son long, par le crayon qu'il verra avoir été ici par moi tracé en gros.

D'une chose ra'ébahis-je , non qu'il se soit rendu épouvantable ' au fait des armes (cela lui peut avoir été familier avec quelques autres guerriers), mais que voulant rédiger l'histoire de sa vie par écrit, il l'ait pu circonslancier ^ des lieux , des personnes, de leurs noms , tant d'un parti que d'autre , des obstacles qui se présentèrent ; bref, qu'il n'y ait rien mis en oubli , comme s'il eût encore combattu en plein champ. En quoi il faut nécessairement de deux choses l'une : ou que , pendant qu'il jouait des mains aux champs, il se donnât le loisir en sa chambre , après son retour, de faire de fidèles mémoires de ce qui s'était passé , pour s'en aider à l'avenir, chose qui outre -passe d'un long trait la patience du Français ; ou bien que, ne l'aj^aut fait , lorsque sur son vieil âge il voulut mettre la main à la plume , toutes les particularités de cinquante-deux ans se représentassent à lui : mémoire , certes , qui de nulle mémoire n'eut jamais sa semblable. Et par ainsi , soit l'un ou l'autre , il semble que par un signalé miracle nature ait en ceci voulu faire en lui un chef-d'œuvre : cela soit par moi dit en passant. Au demeurant, estimez qu'en ce que vous lirez ci-après, dedans ce chapitre, c'est le même auteur^ qui parle et non moi.

" Dès lors (dit-il) que je commençai de porter l'enseigne ^, j'appris « à me châtier du jeu, du vin, et de l'avarice : connaissant que « tous capitaines qui seraient de cette complexion n'étaient pas « pour parvenir à être grands hommes.

" Peut-être y aura-il aucuns qui diront : si je ne dérobe le roi et " les soldats que j'ai à présent sous ma charge , comment achèten rai-je des biens pour pourvoir mes enfants.^ Je répondrai à cela : " voulez-vous enrichir vos enfants de mauvaise réputation et re- « nommée ? Oh ! le mauvais héritage que vous leur laissez !

' Au propre distiller; au figuré re- passé : voy les Etudes historiques de

cueiUir, extraire. SI. de Chateaubriand, p. 762 et 763.

^ l.e mot n'est que juste : on s'en Aussi ses barbaries dans les guerres de

convaincra en lisant dans les historiens religion lui out-elles valu le surnom

du temps les exploits de ce fléau des de bourreau ro/jal ou houcher royatisir.

calvinistes. Lui-même se représente ^ Accompagner du détail...

escorté de deux bourreaux , que l'on "* Pour l'auteur lui-même...

appplait ses laquais, paire qu'ils ne le ^ C'est-à-dire dès que je fus porle-

quittaient pas, en sorte que l'on pou- enseiguc : c'était par ce grade que les

Tait connaître , grâce aux arbres qui jeunes noblesdébntaient ordinairement

bordaient les chemins, par où il avait dans le service.

« J'atteste devant Dieu el l'appelle ;i lémoin ([u'eii ma vie je n'ai " eu trente écus plus que de ma paye. Kl quelques cliaiges que « j'aie eues, soit en Italie ou en Fraiiee, j'ai toujours été contraint « d'emprunter de l'argent pour m'en revenir.

" Quant au fait de l'amour des femmes , qui est un quatrième << défaut , si ne le pouvez éviter, au moins allez y sobrement, sans " vous perdre. Ne vous y engagez; laissez l'amour au crochet, '< tandis que Mars est en campagne : vous n'avez après que trop do '< temps. Je me puis vanter que jamais affection ni folie ne me dé- " tourna d'entreprendre et exécuter ce qui m'était commandé. A " ces hommes qui en usent autrement il faut pendre une quenouille " et non une épée au côté.

» Eu l'obéissance se reconnaît la vertu et sagesse du soldat ; et " en la désobéissance se perd la vie et la réputation : un cheval •<■ rebours ' ne fit jamais rien qui vaille.

'< Ceux qui désirent avec les armes acquérir de la réputation " fassent résolution de fermer les yeux à tous périls et hasards , " aux premières rencontres où ils se trouveront : car c'est sur eux " qu'on jette les yeux , pour voir s'ils ont rien de bon au ventre. " Que si au commencement ils font quelque acte signalé , pour « montrer leur courage et leur hardiesse, cela les marque pour " jamais et les fait connaître , même leur donne le cœur et courage •< de faire mieux pour le temps à venir.

« Il faut, le plus que l'on peut , dérober aux soldats la connais- « sance du danger qui se présente , si l'on veut qu'ils aillent de ■< bon cœur au combat.

" Les longues consultations en la guerre bien souvent font perdre « beaucoup de bonnes enlreprises. »

Parlant de l'introduction des arquebuses : ■■ Que plut à Dieu << que ce malheureux instrument n'eut jamais été inventé ! Tant de " braves et vaillants hommes ne fussent morts de la main le plus « souvent des plus poltrons et plus lâches, (jui n'oseraient regarder » au visage celui cpie de loin ils renversent par terre de leurs mal- « heureuses balles...

" Il n'y a pas moins d'honneur de faire une belle retraite, que " d'aller au combat...

' Indue ile , rrtif : c'est le cheval qui min. Montaigne parle aussi. Casais , I, va « rehnurs , à reculons ; ychourser, 25, « d'un cheval rebnun ». aller en arriére; d'où , rebrousser che-

" Souvenez vous, mes compaguous, ([uancl vous vous trouverez « en état de voir une grande force sur vos bras , laquelle vous « pouvez leuir en bride par la perte de peu dliommes, de ne " craindre point le hasard.

'- Il est très-dangereux de s'aider de ( clui qui quitte son prince « et seigneur naturel : non pas qu'on le doive refuser, quand il se " vient jeter entre vos bras; mais on ne lui doit bailler la garde '< d'une place, avec laquelle il puisse faire sa paix , et rentrer en « grâce avec son prince.

« Il n'y a rien qu'un grand cœur n'entreprenne pour se venger.

■' C'est une bien grande sagesse d'apprendre et se faire sage aux " dépens d'autrui. »

Parlant de la journée de Pavie, et de la prise du roi François V de ce nom : « La France a longtemps pleuré celte perte , et la prise •• (le ce brave prince , qui pensait trouver la fortune favorable , « comme à la journée des Suisses; mais elle lui tourna le dos , et " lit voir combien il importe à un roi se trouver lui-même à la ba- " taille ', vu que bien souvent sa prise mène après soi la ruine de " son État. Toutefois Dieu regarda le sien d'un œil de pitié : car les ■< victorieux perdirent le sens , éblouis de leur victoire...

" Le plus du temps nous jugeons par les événements.

'< Au premier remuement des guerres, le roi François dressa les " légionnaires^ : qui fut une très-belle institution, si elle eut été i< suivie ( pour quelque temps nos ordonnances et lois sont gardées ; « mais après, tout s'abâtardit) ; car c'est le vrai moyen d'avoir « toujours une bonne armée sur pied, comme faisaient les Ro- ■' mains, et de tenu- son peuple aguerri... >-

Parlant de l'armée turquesquc , qui vint , sous la conduite de lî.uberousse, au secours du roi François contre l'empereur Charles

' f)n remarquera le sens ironique dans La Noue, p. 272 et suiv. de l'ciii-

fle ce membre de phrase. tion citée, le Xive Discours sur « le^

-Ce fut en lô'31 que François 1" légionnaires franraiset l'intention qu'ii

forma ce nouveau corps ; c'était , dit eue le roi François eu les étaiilissant. »

Méieray, « une milice dressée dans « Les /crions de François l'', remarqur

les provinces, laquelle il distribua en M. Michelet, dans son livre sur le

"■ept corps de six mille hommes cha- peuple , deuxième édition , p. 340, et

'■nu; on les nommait ler/ioiis. Celte les régiments de Louis XIV furent de»

institution ne dura pas longtemps; écoles, où, sans qu'on lui enseignât

«■Ile eiit rendu l'État trop puissant et rien , le peuple se formait lui-même,

la domination trop faible • : Abrér/o prenait des idées communes, et s'éle-

•hronolorfirjue de l'histoire rie France, vait peu à peu au sentiment de la pa-

cdit. d' \msterdam ,in-4", 1755, t. III, trie.» p. 137. Lire au soj^t 'le cette iuititution,

cinquième : chose que l'on impropérait au roi • : « (Juant à moi (dit « Montluc), si je pouvais appeler les esprits des enfers pour rompre « la tète à mon ennemi, qui me veut rompre la mienne, je le ferais « (le bon cœur.

" J'ai toujours fait entendre aux soldats que j'avais certain " l'irésage, que quand cela m'advenait , j'étais sûr de vaincre ; ce » ([ue je n'ai jamais fait, sinon pour y faire amuser les soldats, afin « qu'ils eussent toujours la victoire pour gagnée, et m'en suis « toujours très-bien trouvé : car mon assurance rendait assurés « les plus timides. Les simples soldats sont aisés à être pipés % et « iiuelquefois les plus habiles.

" Le désordre vient toujours plus de la queue que par la tête ^.

« J'ai toujours eu cette opinion , et crois qu'un hou capitaine la " doit avoir, qu'il vaut mieux attaquer une place pour la surpren- « dre , lorsque personne ne vous tient !a main , que si quelque « traître la conduit : car pour le moins êtes- vous assuré qu'il n'y a « point de contre-trahison ; et vous retirez, si faillez, avec moins de « danger :'car votre ennemi ne vous peut dresser des embûches. » Ce qu'un capitaine peut faire , se voyant assiégé d'un péril : « Capitaines, mes compagnons, quand vous vous trouverez en " telles noces ■*, pressez vos gens, parlez à l'un et à l'autre, remuez- " vous, croyez que vous les rendrez vaillants tout outre ^, quand "• ils ne le seraient qu'à demi.

« J'ai oui dire à de grands capitaines qu'il est besoin d'être quel- '< quefois battu '^ : car on se fait sage par sa perle. Mais je me suis » bien trouvé de ne l'avoir |)as été; et ai mieux aimé m'étre fait " avisé aux dépens d'autrui qu'aux miens.

« 11 faut, mes compagnons, de bonne heure s'accoutumer à la « peine, et à pâtir, sans dormir et sans manger; afm que vous « trouvant au besoin , vous portiez cela patiemment...

« On sait que notre nation ne peut [làtir longuement , comme « fait l'espagnole et l'allemande : la faute n'est pas à la nation, ni

' Uev., à ce sujet, la p. 295 de ce vol. moins ne m'écliappe-il pas à voir que

' -•/ piper, porte le texte de .Montluc, jesuistrès-piiiuMe ( facileà tromper) ».

ce qui est mieux. Ce verbe, qui nous ^ Parla queue que par la tète : dit

venait des oiseleurs, a mal à propos dis- plus régulièremeut Montluc.

paru du st>lc grave. Pascal eu a sou- ' ../ telles noces, écrit Montluc.

vcntfait un heureuv emploi. Eu outre, ■• Au delà de toute idée....

yij/jpur et p(;je>esse étaient gracieux, et '■C'est ce que prétendait également

l'on peut aussi regretter pip(j6/e ; « .\u La Noue, comme on l'a vu plus haut,

cas, dit Montaigne, Essais, 11, 8, que p. 252. n. 1.

celle piperie m'échappe à voir, au

« à uolre naturel ; mais cela est la faute du chef. Je suis Français , « impatient , dit-on , et encore Gascon , qui le surpasse d'irapa- « lienceetcolëre,commejc pense qu'il fait ' les autres en hardiesse. « Mais si ai- je toujours été patient, et ai porté la peine autant qu'on " saurait faire; et j'en ai vu plusieurs de mon temps et autres que « j'ai nourris , lesquels s'endurcissaient à la peine et au labeur. « Croyez, vous qui commandez aux armes , que si vous êtes tels, <i vous en rendrez aussi vos soldats à la longue : tant y a que si Je « n'en eusse ainsi usé , j'étais mort ou pris.

« En ceci, les capitaines pourront être instruits de ne prendre « jamais la fuite, ou, pour parler plus honnêtement, une hâtive « retraite, sans avoir reconnu qui les doit chasser; et encore le " voyant , chercher les remèdes pour résister, jusques à ce qu'ils " n'y voient plus ordre : car, après que tout ce que Dieu a rais aux « hommes y est employé , alors la fuite n'est pas honteuse ni vi- « laine. Mes capitaines , mes compagnons , croyez que si vous « n'employez le tout , chacun dira , et ceux-mèmes qui ont fui avec « vous : S'il eût fait cela ^, le malheur ne fût point advenu , la « chose eût mieux succédé ; et tel en brave et parle le plus haut « qui fuit peut-être le premier. Et voilà l'honneur d'un homme do " bien (pour bien vaillant qu'il soit) en dispute de tout le monde! « Quand il ne s'y peut plus rien , il ne faut être opiniâtre, ains « céder à la fortune, laquelle ne rit pas toujours. On n'est pas moins « digne de blâme , lorsqu'on se perd , se pouvant retirer de la « mêlée et qu'on se voit perdu , que si du premier coup on pre- « nait la fuite. L'un est toutefois plus vilain que l'autre : l'un vous « fait estimer malavisé et de peu d'entendement; et l'autre , pol- « tron et couard ^ II faut éviter et l'une et l'autre extrémité. Il faut « venir à ces folles et désespérées résolutions , lorsque vous vous « voyez tombé es mains d'un impitoyable ennemi et sans merci : « c'est là où il faut crever, et vendre bien cher votre peau. Un dé- « sespéré en vaut dix. Mais fuir, sans savoir qui vous chasse, cela « est honteux et indigne d'un bon cœur... »

' La fin de cette phrase était passée 3 Montaigne a fait un bel emploi de

dans les éditions précédentes des tei/res ce terme énergique : « Que peut-on

de Pasquier, ce qui la rendait iniuleUi- imaginer de plus vilain, que d'être

gible : j'ai réparé , d'après le texte de couard à l'endroit des hommes et brave

Montluc, l'omission qui avait été com- à l'endroit de Dieu ?» : II, 18. De même

mise. Pascal : « Rien n'est plus lâche que de

- S'il eût fait ceci , s'il eût fait cela : faire le brave contre Dieu » ; p. 173 des

dit plus vivement Montliic. renséex choisies.

Voilà les sages iiislruclioiis que j'ai exirailes dv son pioniier livre ', par lesquelles , tout ainsi que le bon veneur reconnaît aux voies le cerf, aussi estimé-je qu'on pourra aisément connaître quel l'ut ce brave Montluc en l'art dont il faisait profession. Une singularité observé-je en lui, non commune à tous les autres seigneurs lie la France : car combien qu'il ne désirât rien tant que d'être aimé des rois ses maîtres, toutefois il ne se fit jamais mignon de cour pour mugueter leurs faveurs; ains n'eut autre repos en son âme, qu'une continuelle inquiétude des armes. En quoi il fut un parangon ^ ; et nos rois, pour récompense, non induits d'autres semonces que de leurs propres instincts , le gratifièrent de tous les grades d'honneur qu'un grand capitaine peut souhaiter ou espérer...

LETTRE XXXVIP.

^1 M. Pétau , conseiller en la cour de parlement de Paris K

l'asquier discourt sur le sujet fie plusieurs médailles , et entre aulres snr celles du duc de Savoie et du roi \

Vous m'avez fait part de vos Jji(i(jf!(fs imprimés en taille douce , ensemble de votre portrait, autour duquel est ce vers, bàli sur l'équivoque de votre surnom •" :

Tôt nova cum quaerant , non nisi prisca peto ".

' L'ouvrage en renferme sept : à la siècle à l'illustration de ce nom.

suite de l'édition donnée par Réniond, s Henri IV, sous-entendu,

on lit un recueil de vers composés en ^ Ou plutôt de votre nom. Mais le

l'honneur et sur la mort de Moniluc : mot surnom n'avait pas, au seizième

entre eux on remarque une pièce fran- siècle, l'acception invariable que nous

çaise du poète bordelais de Brach. lui donnons aujourd'hui : 11 était sou-

-' Modèle... vent employé comme un synonyme de

3 C'est la lettre 4 du liv. XIX. «oni ou prrnom. Faute de le remarquer,

' Paul Pétau naquit en 1568, à Or« M. Le Clerc a mal à propos, je crois,

leans, et devint à l'âge de vingt ans cou- critiqué cette phrase de Montaigne •

seiller au parlement de Paris. 11 s'atta- « Les miens se sont autrefois surnom-

clia surtout à la recherche desautiqui- mes Eyquem, 11, 16. » « Quoi qu'en dise

tés et des médailles, dont il forma une l'auteur des Essais , remarque le sa-

collection qui semblait très-intéres- vaut académicien, Eyquem n'était cer-

sante au savant Peiresc, et mourut en tes pas son sxtrnom : p. 101 du Discours

1B14. La bibliothèque qu'il avait lais- cité. C'était bien eu effet son nom de

sée , riche d'un grand nombre d'où- famille; mais l'expression dont s'est

vrages et manuscrits précieux, fut ven- servi l'écrivain ne voulait pas alors

due après le décès de son lils,et achetée dire le contraire. V. encore plus bas ,

par la reine de Suède Christine. L'au- p. 415.

teur de la Doctrine des /"eiHps, le jésuite ' Le portrait, avec la devise qui l'eu-

Denis Pétau, petit-neveu du précédent, (oure, se voit au commencement de

a hfaucoup îijnuté dans le dix-scptienie riiuvr(i!;p rie Pétau (l'cliniiis\ édité

.le loue graiiilement rollc noble étude digne de vous, lit à vrai •lire, votre belle bibliotbéque , singulière entre les autres , ne recevrait son accomplissement, safls celle manière de livres. Ainsi appelai -je ce que je veux croire avoir été par nos ancêtres appelé antiques : parce que tout ainsi que Thisloricn devisant avec nous nous enseigne, aussi ceux-ci par un seul mot, voire le plus du temps sans parler, nous donnent avis de plusieurs notables antiquités; comme ainsi soit qu'aux progrès ou issues des grandes entreprises on faisait forger pièces d'or ou d'argent , portant en leurs revers , par quelques belles figures et rencontres , le témoignage de ce qui s'était passé ou devait passer. Il me souvient avoir lu ' qu'après que le grand Bélisaire eut mis à cbef la recousse * de l'Italie sur les Gotbs et de l'Afrique sur les Vandales , à son retour, l'empereur .liislinian voulut, pour une histoire de sa grandeur, l'honorer d'une pièce d'or, à laquelle il donna cours dedans son empire, portant d'un côté le nom de Justinianus, et de l'autre BcUissarius Romanomm gloria^. Ce grand guerrier pouvait-il mieux être honoré que' par ce revers , auquel on l'appariait à son maître ?

Je ne veux de ceci rechercher exemple plus prompt que de vos deux pièces dernières, l'une , du pape Jules II , portant ces mots : Bonon. P. Julius a ttjranno Uhernt ; l'autre de notre roi Louis XII ,

en 1609. Jnfiquarite supellecdlis por- (t. 1, p. 649 de l'édit. de Bonn) ont tous

tiuncuUt , tel est le titre de ce livre, trois rapporté ce fait,

dans lequel sont représentées par vingt- ^ Eût achevé la reprise... : Voy., à ce

sept planches les principales curiosités sujet, l'rocope. Histoire de la guerre

de son cabinet. C'est un très-petit in-4'', contre les Gotlis, III, 1 ; Guerre contre

qui ne renferme, à quelques vers prés, tes t andales. II, 9.

ou l'auteur se joue sur l'anagramme ^ L'auteur de l'article de Bélisaire,

de son nom, que des dessins dégroupes, dans la Biographieuniverselle, s'esitro]i

de statues , de hustes , de monnaies, et avancé en disant que cette médaille

.lutres olijets, la plupart antiques, s'est consercée jusr/u'à nos jours, ie me

accompagnés seulement çà et là de suis assuré qu'il n'en était pas fait

notes explicatives très-succinotes. A mention dans le volumineux ouvrage

ce recueil Pétau en ajouta un autre, de Mionnet, « Description des médailles

lie même format que le premier, et antiques, grecques et romaines ii ; et il

intitulé : J'eieriim nummornni rjno- résulte des renseignements que j'ai

rismu. Dans cette suite, qui parut en pris auprès des personnes les plus

1610, sont comprises les deux médailles compétentes, que cette médaille ne se

de Julesll et de Louis XII rappelées par retrouve plus nulle part. MM. Pinder

cette lettre. Elles se trouvent non pas et Friedlaender dans leur livre récent

à la fin, comme le marque Pasquier, a DicMiinzen Justinians », Berlin, in-8°,

mais vers le milieu ne cette puhlica- 1843, p. 19 et 20, vont même jusqu'à

tion , dont les feuilles nesont pas d'ail- penser qu'elle n'a jamais existé. Quant

leurs numérotées à la devise tlomanorum gloria , qu'on

I Michel (ilycas , dans ses annales lit en effet sur plusieurs médaille» de

(p. 494 de l'édit. de Bonn), Constantin .lustinien, elle paraît avoir été spécia-

Manassés dans sa Chnmique en vers po- lenient affectée aux empereurs de Cons-

litiques, v. 3l89-3Utl , et Lédrénns tantinople.

Perdum Dubijlonis nomen : la première nous enseignant que le pape Jules avait exterminé les Bentivolles ' , usurpateurs de l'État de Bologne la Grasse^; la seconde lémoignaut le mauvais ménage qui lors était entre le même pape et nous ^.

Et sans mendier exemple plus lointain que de notre temps , je vous supplie me dire que recueillera ci-après la postérité d'un o;j;)ortHUf du duc de Savoie, et d'un ojrporluuius de notre roi ^, sinon que ce seront deux lettres hiéroglyphiques, ou , pour mieux dire, titres et enseignements, par lesquels on connaîtra sous quel titre le duc de Savoie jouit du marquisat de Saluées , et nous du pays de Bresse , Bugey et Vairomey ^ Demeurons dedans les termes d'une lettre hiéroglyphique , qui veut être déchiffrée; et pour déchiffrer ces deux-ci repassons sur ce qui s'est passé entre nous et le duc de Savoie ^ : car en plus beau sujet que cetui ne pouvons-nous maintenant employer notre loisir.

Notre feu roi Henri III étant, comme vous savez, en l'an lô89 ', infiniment affligé par quelques siens sujets sous le nom de la Sainte- Union , et toute la France en combustion , le duc de Savoie , trouvant son appoint dedans nos troubles , s'empara , sans coup férir, du marquisat de Saluées, qui était grandement à sa bienséance; et

' Les Beiitivoglio luttèieut longtemps contre le saiut-siége. Jean, premier du nom , se fit proclamer par le peuple , en 1401, seigneur de Bologne. 11 fut tué dans une révolte de ses nouveaux sujets dés l'année suivante : mais cette première usurpation fut , pour ses descendants, un titreà la souveraineté de cette ville; et comme Bologne disputait sans cesse son indépendance à l'Eglise, le parti des Bentivoglio fut par cela même opposé au parti des papes. O'est de l'un des arrière-petits (ils du précédent, de Jean, deuxième du nom, qu'il estici question. 11 devint le maître de Bologne eu 1462 : doué de grandes qualités, qu'il souilla par une politique cruelle, il la gouverna non sans haLiileté et sans gloire jusqu'en 1506, époque où, dans un âge déjà avancé, il fut dépouillé du pouvoir et chassé avec toute sa famille par le belliqueux Jules II, qui fit rentrer ses Etats sous la domination pontificale.

- Surnom que lui avait mérité la fécondité de son territoire,

■' Dans cette médaille, frappée en 1512, 1.ouisXII qualifiait par le nom de

Babjlone le pape et (a partie du sacré collège attacliée aux intérêts du pontife, indiquant ainsi qu'il se proposait de les anéantir. — On peut voir, au sujet de ces deux dernières médailles, les Recherches, 11!, 18.

* Cf. , sur ces devises , de Thou , liv. XCIljt. X, p. 404 de la traduction française ; cf., ibid., p. 396 et suiv.

s Dcigé et Faronnnij portent les éditions de 1619 et de 1723 : ces deu x mots sont barliares. Le Bugey, plus loin écrit f'auqé dans la même lettre (on voit assez par là combien les Lettres posthumes, non moins que les dernières parties des liccherckes , ont été imprimées avec peu de correction et peu de soin}, avait pour capitale Belley ; il est aujourd'hui compris, avec le l'alromeij, dans le département de l'Ain.

i- C'est Charles Emmanuel 1"^'', dont il a été parlé plus haut. Revoir la p. 3 12 de ce volume.

' Plus exactement 1583 : ce fut vers la fin de cette année, et grâce à l'appui secret du duc de Guise , qne le due commit son usurpation.

glorieux de cette inopinée victoire, que notre mailieur lui avait procurée , pour comniémoralion de ce bonheur, fit forger des pièces d'argent qui coururent par ses pays , dans lesquelles il se fit élever en relief près du naturel ', d'un côté, et de l'autre , un Centaure pétillant^ une couronne renversée, et au-dessous, ce mot opportune : faisant gloire d'avoir pris l'occasion à propos pour nous supplanter du marquisat. Il y a deux ou trois jours qu'un je ne sais quel mutin me disait , que quiconque avait été le fatiste ^ de cette devise , était ou pédant ou moqueur ; d'autant que le Centaure , étant un monstre mi-parti de l'homme et du cheval, dénotait que cette entreprise avait été monstrueuse, en laquelle il y avait eu autant de la béte que de l'homme, d'avoir, contre tout droit des armes , surpris ce marquisat sur un prince affligé , avec lequel il y avait paix jurée : et qu'au lieu d'un opportune, il eût été plus à propos de mettre ce vers,

Egregiam vcro laudeni, et spolia ampla rcfertis •*.

Vous me direz : quœ supra nos , nUiil ad nos ; j'en suis d'accord. Mais le malheur est que , tout ainsi que les actions des princes sont exposées aux yeux de tous , aussi ne se peuvent-elles exempter du contrôle de tous : chacun en dit ce qu'il en pense. Tournons maintenant le feuillet , et parlons de notre opportunius. Par la paix qui fut conclue à Vervins entre les deux rois ^, le marquisat de Saluées fut expressément réservé, et remis sous l'arbitrage du grand pape Clément VIII : cette exception fut depuis diversement traitée par internonces. Enfin le duc, prince avisé , estima qu'il ne fallait plus assurée ambassade que lui-même, pour démêler ce différend : il s'achemine en France , bien recueilli par notre roi ''. Le fait mis sur le tapis , voulant justifier sa cause , par ses titres comme il disait, notre sage chancelier deBellièvre, aveclalentilude'qui lui était familière , lui dit ; » Vous y êtes entré sans connaissance de cause ,

' D'après nature... comme le remarque M. Berger de Xi-

'^ Foulant aux pieds ; on dit aujoiir- vrey, dans l'Avertissement du t. III du

d'hui. mais dans un sens différent. Recueil des Lettres missives de UenrilV ,

pétiller d'impatience : c'est témoigner qu'un état de choses régulier succéda

son impatience par l'ardeur de ses re- en France à la longue anarchie des

gards. guerres civiles.

3 L'inventeur, l'auteur ^de çaTlÇu), '^ Voy. à ce sujet le Journal de Hen-

fingo, suivant Bore 1 ). ri 11', t. Il, p. 478-493.

* ^néit/e, IV, 93. ' Lenteur, tranquillité : toutefois,

s Entre Philippe II, qui devait mou- au lieu de ce mot, qui ne se trouve pas

rir six mois après, et Henri IV, le 2 dans nos lexiques, ne faudrait-il pas

mai 1593. Te fut .i partir de cette paix, lire (pHî/Hrf^ ( douceur ) ?

410 LETTRKS.

il faulqiip, sans connaissance de cause, soyons par vous réintégrés ; cela fait , nous procéderons à l'examen de nos pièces d'une part et d'autre. » Pour le faire court , la réintégrande ' est arrêtée ; et ayant le duc promis de remettre les places dedans certain temps, le roi prend son adresse vers la ville de Lyon , en délibération de recevoir d'une même main et la princesse de Florence , sa femme et épouse, et le marquisat ' : toutefois, se trouvant écorné par les longueurs exquises ' du duc, il estima qu'il fallait avoir recours aux armes. Il n'avait lors fait aucun dessein de nouvelle guerre , ni par conséquent aucun préparatif de chose non projetée ; nous étions bien avant dedans les faubourgs de l'hiver, et fallait jouer des mains au milieu des neiges et montagnes : toutefois , à coup perdu (et néanmoins sagement), avec le peu de forces que la nécessité présente lui fournit, lors il se jette dedans la Savoie, et en moins de six semaines s'en fit maître , et peu après du pays de Bresse, mémement prit la citadelle de Bourg, et le château de Montniélian, assis sur une haute montagne, place qu'auparavant on estimait inexpugnable ; et au milieu de cette guerre épousa dedans la ville de Lyon la princesse de Florence , avec tels fanfares ^ et magnificences qu'on eut pu désirer dedans une très-profonde paix. Ni l'exécution des armes n'empêcha la consommation de son mariage, ni l'effet de son mariage l'exécution des armes. Ayant vaincu son ennemi , il se fait puis après, par la semonce du saint-père, non-seulement victorieux de soi , ains de la victoire même, qui est naturellement insolente : car par la capitulation il laisse au duc le marquisat et tous les pays par lui de nouveau conquis, hormis la Bresse, Bugey el Valromey; quoi faisant, il bannit par même moyen les ombrages qui s'étaient de nouveau logés aux cœurs des potentats d'Italie. Et néanmoins, pour ne mettre rien en oubli de ce qui concernait sa grandeur, il voulut renvier sur le Centaure et opportune du duc d'un opportunius, et d'un Hercule revêtu , non de la peau d'un renard , ains de celle d'un lion ( qui est son harnais ordinaire), tenant en l'une de ses mains haut élevée

' Restitution... p. 371 de ce volume.

- Cf. , pour ce détail et ce qui suit, 3 Habiles, calculées (de l'ancien

le Journal de. Henri II' , t. Il, p 511 verbe cxrjuhir ).

ftsni\. -.V Histoire universelle AcOi'\\i- • On a déjà vu plus haut que Pas-

bigné, t. III, liv. V, c. 4-9; Vllisloire quiei- employait fanfare avec le mas-

de la vie du duc d'fpemon, t. I, p. 70 culin. et suiv. ; en outre, revoir plus h'iul.

LKTTRES. 411

s;i massue, et en l'aulre une couronne relevée , foulant aux pieds un centaure, qui était jambes reverses', au-dessous un opportunius : pour montrer que sous bons gages , et avec armes ouvertes, il était venu à chef de son entreprise. Au demeurant, repassez par toute l'ancienneté, vous ne trouverez un seul trait qui vienne au parangon de cetui : combattre le temps et les villes et la nature ensemblement , jouer deux personnages divers de guerre et de paix en même temps, et, sans longuement marchander, rapporter les lauriers et accomplissement de ses souhaits...

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