LETTRE XXXVIII
A messire Jean Nicolaï, conseiller d'État , et premier président en la chambre des comptes de Paris ^,
rasquicr discourt de la poésie, en laquelle le naturel et l'art sont requis.
Je suis d'accord avec vous que par mes dernières je vous figurai un rhy thmeur, non un poète ^ ; aussi ne vousavais-je promis de vous représenter un poëte, ains seulement un crayon de l'art poétique français ^ Quelques anciens ont dit que l'orateur se faisait et le poëte naissait^ : comme y ayanten l'un plus de l'art que du naturel ; en l'autre , plus du naturel que de l'art. Du premier nous avons ce
' Renversées, retournées : autrefois des requêtes, avant d'être placé à la
on disait revertir pour retourner. De tête de la chambre des comptes : son
là revers, retour, et, par extension, ca- fils aîné, Antoine, devait le remplacer
price, sens fort reçu au seizième siècle comme premier président. Rulhière ,
et même après : Montesquieu a dit en- directeur de l'Académie française,
core dans ]ts Lettres persanes [l\' let- en répondant avi discours de récep-
tre),en parlant des femmes du sérail : tien de M. de Nicolaï ( Almar-Cliar-
« Elles ont des ï"eyers terribles »; toute- les-!\larie ) , félicitait encore celui-ci ,
fois le Dictionnaire de l'Académie n'a en 1789, d'être parvenu « à cette longue
pas consacré cette acception. succession héréditaire d'une même di-
2 C'est la lettre 2 du liv. XXll, gnité, une des plus belles du royaume
3 Sur la famille des Nicolaï, on de France ».
peut voir lîlanchard , Généalugies des "^ Je vous ai représenté un rimeur (on
maîtres des requêtes, p. 240 et suiv. a vu qae rhytkme était alors le syno-
« On tient cette maison très-illustre, nymede jime), un versiticateur, etnon
écrivait cet auteur vers le milieu du dix- pas un poëte : pour les lettres autérieu-
septième siècle, pour avoir produit six res, auxquelles il est fait ici allusion,
premiers présidents de la chambre des elles ne nous ont pas été conservées,
comptes de père en fils , depuis plus de * Mais seulement devons esquisser
six vingts ans. » Jean Nicolaï avait été les règles de la prosodie française,
honoré de cette charge dès 1505. Celui 6 On connaît cet adage, que l'on
à qui cette lettre est adressée, Jean, trouve dans le De Oraiore de Cicéron,
deuxième du nom, successeur d'An- nascuntur poetae, fiunt oratores : Voy.
toine sou père, fut d'abord conseiller Thésaurus Ciceronis , Parisiis , 1556,
au parlement de Paris , ensuite maître p. 1021.
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bel exemple du grand Démoslhene, contre lequel, ores que toutes choses semblassent dégénérer pour la conduite de l'oratoire ', toutefois par veilles et longs exercices il rompit avec telle force tous les obstacles de nature, qu'à la longue il gagna le dessus, non-seu- 1 émeut de ses contemporains , mais aussi de tous ses devanciers et de sa postérité. Au contraire, dès lors que le poëte Catulle eut halené Virgile en sa jeunesse , il reconnut un naturel en lui si propre à la poésie , qu"il fut contraint de prononcer ce demi-vers en son honneur, Magnœ S2)es altcra Romœ ' : en quoi il ne fut aucunement déçu de son pronostic. Que si le naturel opère plus en la poésie que l'art , quelles instructions pourrai-je bailler pour former un brave et excellent poète? Et néanmoins , je vous reconnaîtrai franchement que la nature sans l'art est quelque chose, non tout; et l'art sans la nature n'est rien ^. Nous avons vu un Jodelle , qui pour avoir plusieurs belles pointes, se fiant trop à son naturel, méprisait les livres ; à l'opposite, un Baif savoir beaucoup, mais, si je ne m'abuse , aucunement mal né à la poésie ^, ce qui lui lit changer de trois divers tons en ses poèmes : aussi ne vois-je point que les œuvres de l'un et l'autre aient été grandement estimés par ceux qui en ont jugé sans passion ^; car, pour bien dire, c'est une règle générale qui ne reçoit exception , que pour l'accomplissement de cet œuvre il faut faire un mariage indissoluble de la nature et de l'art ensemble». Quand je vous parle de l'art, ce ne sont point les préceptes que je vous ai ci-devant touchés : la lecture d'un quart d'heure d'iccux peut rendre en ce sujet le lecteur aussi savant que je suis; mais
' Voyla f'iede Démosthène par Plu- 3 cette pensée est développée avec
tarque, c. 11 et 12 de la traduction éloquence dans les dialogues de Cicc-
d' Amyot. Cf. Cicérou, De Oratore, I, 62. ron De Oratore , 1, 23.
' Cet hémistiche est dans Virgile, ^ G. Colletet dit pareillement de ce Énpide,X\l, 168 : il ne se trouve nul- dernier, dans son Discours du Sonnet, lement dans Catulle. On a du reste iu-12, 1658, p. 35, « qu'il n'était poète attribué cette exclamation à Cicéron, français que par étude ». qui, venant, dit-on, d'entendre réciter 5 Pour plus de détails sur l'un et une églogue de Virgile, témoignait par l'autre de ces poètes et les genres qu'ils là qu'il associait ce jeune poëte à sa pro- ont cultivés, voy. les Recherches, VU, pre gloire, et que, comme lui-inème 6 et 11. Peu favorisé des muses, Anserait à jamais par sa prose admirable toine de Faïf se plaignait fort, comme l'honneur de son pays, celui-ci l'im- on l'a déjà vu plus haut (p. 41), de niortaliserait par ses vers : mais ce n'avoir pas été mieux traité parla fortrait, rapporté dans la vie de f'irgile tune. A tout moment il accuse son sort : faussement imputée à Donat, a été con- Pauvreté mrs épaules presse, testé avec raison par La Rue, dans ses Me foule et jamais ne me laisse... notes sur le sujet de la sixième églogue : Liv. IV de ses /'oénicsy Paris, in-8°, 1573, Voy. son édition de Virgile ad vsum (. 119 v" ; cf. f. 237 v", etc. Delphini. '' Cf. Horace, Art poét., v. 409-411.
bien une longue étude ' des auteurs grecs, latins, italiens, et de ceux qui ont quelque nom en notre vulgaire. Je veux que celui qui désire être bon poëte français alambique d'eux un bon suc , dont il façonnera ses écrits ; je veux que , comme l'abeille , il suçotte leurs fleurs, pour en former son miel % non pas qu'il en soit quitte pour babiller à la française les inventions étrangères, comme j'en vois quelques-uns l'avoir fait avec une honte effacée ( cela ne peut procéder que d'un esprit cacochyme) ; il faut qu'en lisant il se fasse riche aux dépens de celui qui , en lui prêtant , ne lui prêtera rien , même empruntera de lui telle chose à quoi l'auteur n'avait pensé , par une taisible suggestion et rencontre de leurs bons naturels^ ; que ce soit une bonne digestion , dont il fera un corps solide , sans rendre les viandes indigestes, et ainsi qu'il les aura prises 4. S'il gagne cet avantage sur lui et sur nous, qu'adonc il lui soit permis de mettre la main à la plume , et nous communiquer ses écrits.
La différence qu'il y a entre l'avocat (que les anciens Romains appelaient orateur) et le poëte , c'est que l'orateur exerce sa charge devant les juges ou le peuple par sa voix ; et le poëte , sa plume. Démosthène , grand ouvrier en l'art de bien dire , disait que les première , seconde et troisième parties de l'avocat gisaient en la bienséance, que les Romains appelaient action; et sous ce mot
' Un long étude, portent les éditions précédentes; non cependant que Pasquieraiteu l'iiabitude d'employer avec le masculin ce sulistantif, dont le genre était dès lors flxé ; là encore il faut reconnaître une des nombreuses négligences qui déparaient l'impression des Lettres.
■' On a déjà vu cette comparaison, employée par Platon {V. l'/u/t), répétée par Horace [Odes, IV, 2), et qui se retrouve avec plus de détails dans Sénéque, /:pist. LXXXIV : « Apes, ut aiuut, debemusimitari, quœvagantur et flores ad mel faciendum idoneos carpunt ; deinde quidquid attulere dispouunt, ac per favos digerunt... Nos quoque debemus.., adhibita ingenii uoslri cura et facultate , in unum saporem varia illa libanienla confuuderc : ut, etiamsi apparuerit unde suniptum sit, aliud (amen esse , quam unde suniptum est, appareat. » Quant à l'ensemble de ces préceptes, ils sont reproduits et commentés dans les Lettres de Nicolas Pasquier, VII, 1.
' Tel rluit aussi, sur ce point, le seu-
timent de La Fontaine, à en juger jku' son jipitre à lliiet :
Mon imitation n'fst pas un esclav^ige ; Ce que je trouve d'excellent chez nos maîtres, ajoutait -il , s'il peut entrer sans violence dans mes vers, Je l'y transporte et veux qu'il n'uit rien [ (l'affei'l6, 'radiant de rendre mien cet air «i'antiquilé.
■• Sénèque fait la même recommandation , Epist. LXXXIV : « In bis quihus aluntur ingénia , quœcumque liausimus, non patiamur esse intégra, ne aliéna sint ; concoquamus illa. »
Ainsi Bossuet remarque, en rendant compte, dans sa Letlreà Innocent XI, de l'éducation du dauphin (monseigneur fils de Louis XIV), « que chaque chose lui a été enseignée eu sou temps, afin qu'il les digérât plus aisément et qu'elles se tournassent en nourriture.» C'est, dit encore FéncIon,danssa Lettreù l'Académie française , que « les aliments trop peu digérés mettent dans la masse du sang d'un homme des parties hétérogènes, qui l'allcrcnt au lieu de le conserver. »
entendaient un geste et maintien bien réglé, une parole et voi\ agréables • . Comme de fait les Romains eurent un Hortense, qui n'avait pas grand fonds ; mais, suppléant ce défaut par ces particularités *, il acquit un très-grand crédit sur ses compagnons : c'est pourquoi Quintilian , parlant de lui ^, disait que ses écrits ne répondaient à sa renommée , d'autant que mourant , aussi était morte avec lui l'àme de ses plaidoyers '*.
Or, puisque notre poète n'acquiert réputation que par sa plume, qui n'est passagère comme la voix , et qu'écrivant , chacun se donne puissance de juger de ses œuvres tout à loisir, esquelles la bienséance est requise tout ainsi comme en l'avocat; de ma part , je me fais accroire que la bienséance du poète est plus pénible^ que de l'autre : laquelle, si j'en suis cru , se fait paraître , premièrement par nos conceptions, puis par nos paroles. Au regard des conceptions, je les vous ai ci-dessus brièvement touchées , telles que je pense devoir être ; quant aux dictions , un flux de paroles sans sujet nous fait buttes de moquerie'' : comme aussi une conception non relevée de belles et riches paroles est une peine ou compassion au lecteur. De ramener en usage les anciennes , dont par un long laps de temps nous n'usons, j'en doute ; comme je vois du Bellay, dedans sa traduction du quatre et sixième de Y Enéide, l'avoir voulu pratiquer, mais en vain , en ce mot endementiers , qui signifie encependant, emprunté de Jean Le Maire de Belges' : d'en innover, si ce n'est par grande force , et, si ainsi voulez que je le die , en
" Voy. la l'ie citée de Démosthcne, P. 58 de Tédit. citée des Pensées choi-
c. 10; cf. Cicéron , De Oratore, 111,56. sies.
•* Voy. à ce sujet Aulu-Cielle, Nuits ^ Les devoirs du poète sont plus diffi-
attiques , \, ■:>. ciles à remplir...
•) Jnst. Orat., Xi, 3, 8 -jCf. \eBrutusde ''C'est ce que Cicéron appelle" verbo-
Cicéron , c. 64 et 88. ram volubilitas inanis atque irriden-
< Multo magis at'ticit yiva vox, disait da.ti, De Oratore, 1,5 : tel est le style, si, Pline le jeune, £/)!»'<., 11,3, ad fin.: celte pour s'exprimer comme Montaigne, le observation , dont la vérité s'étend sens n'éclaire et ne produit pas les pamème aux plus puissants maîtres de rôles ( II!, 5), ou, pour continuer avec l'éloquence, est surtout applicable aux l'orateur romain, « nisi res subest perhomme doués, comme s'exprime Buffon spectaet coguita », De Flnibus, ill , 6. dansson discours surle style, a decctte ' Ce terme a été employé par plufacilité naturelle de parler qui n'est sieurs autres de nos anciens auteurs : qu'un talent, une qualité accordés à « £?irfemen?i>rs «ju'ils dansaient, » littous ceux dont les organes sont souple.s on dans le R(,initn du y,et\t Jehnn de et l'imagination prompte. wHortensius Saintré. liorel et Roquefort le font veparait avoir appartenu à cette classe nir de inde et intcriin : ce qui tend à d'orateurs. « 11 y en a, dit en effet Pas- prouver, une fois de plus, que beaucoup rai, qui parlent bien et qui n'écrivent de mots qui, suivant les étymologiste.s, pas bien. C'est que le lieu, l'assistance nous sont venus de la langue latine, les échauffe, et tire de leur esprit plus ont singulièrement cliangé sur leui qu'ils n'y trouvent sans celte clialcur ; » route.
4tÔ
uoire corps défendant, je n'en serais pas d'avis. Je vois Ronsard, an soixante-onzième sonnet de sa Cassandrc, avoir introduit le mol de j}laijer\ et Baïf maladcr^, au sonnet 107 du second livre des Amours de Francine; et je ne vois point qu'ils y aient grandement profité. Quelques-uns de nos poètes, pendant le règne de Henri H, se donnèrent puissance, par forme d'académie ^, de vouloir innover (luelques mots ; et entre autres Baïf, et Nicolas Denisot, lequel, par un anagramme ^ bouf fonesque ^ trouvé dans son nom et surnom ^, so faisait appeler comte d'Alsinois '. L'usage commun de notre France est qu'au lieu que le latin aux noms adjectifs fait ces trois degrés de comparaison , dodus , docUnr, doctisslmus , nous disons docte, plus docte, et très-docte; et ainsi de tous les autres : toutefois, en empruntant quelque chose des Romains, quelques-uns des nôtres se dispensèrent*, avec le temps , de faire ces superlatifs français , doctissime, révérendissime, illustrissime, excellentissime. Cela fut cause que ces deux honnêtes hommes, et spécialement Baïf, voulurent mettre en usage ces mots de docte, doctieur, doctime; savant , savantieur, savantime ; hardi , hardieur, hardime , au lieu de ceux que porte notre commun usage; qui occasionna du Bellay,
' Blesser; Ronsard a dit :
Quand l'arclipiot emplumé par le dos D'uu trait certain me playanl jusqu'à [l'os....
l,e mot est d'aiUeurs ancien ; il se trouve dans le Testament de Jean de Meung :
Voy. Glossaire de Roquefort, t. II, p. 360.
' Être malade. Ce mot paraît aussi avoir existé auparavant: Voy. le Glossaire de Roquefort , t. Il, p. 122. Voici du reste l'emploi qu'en a fait Baïf, non dans le 107^, mais dans le 118" sonnet du 2' livre des ylmours de Francine:
Bon, où vas-tu si tôt? ali, ron Ire cette rage. De <iui nous maladons, nous cliétifs aniou- |r,-ui, Aucun médicament ne serait vigoureux!
Voy. les.-/»io!/)sde Baïf, Paris, Breyer, 1572, in-S», f. 106, au v°.
■> La société à laqueHe l'asquier fait allusion dans cette phrase fut seulement établie sous Charles IX. En 1570 Baïf obtint des lettres patentes de ce prince pour la fondation Ue cette -/cailymie de }>oésie et de musique, dont Henri III ne fut pas un moins zélé prolecteur qne son frère, mais qui péril bientôt par le malheur desteinp-. :
Voy. Sauvai, Histoire et Recherches des antiijuitcs de la ville de Paris, t. Il, p. 493. Cf. du Boulay, llistorin Universitatis Parisicusis, t. VI, p. 714, et l'IIist. de l'Académie française, in4", 1729, t. II, p. 8. Au reste,' cet établissement d'une académie n'était pas une idée absolument nouvelle en Francs ; déjà le comte Thibaut de Champapiiie , que l'asquier a célébré comme poète, l'avait conçue: voy. la Collection citée de Leber, t! XI, p. 376.
"i Substantif alors masculin et dont l'ancien genre, suivant Nodier, aurait dû être conservé : Voy. Ilulletin du Bibliophile, août 1834, p. 6.
* Cet adjectif se retrouve encore dans le Mascural de G. Naudé : mais les réd^icteurs du Dictionnaire de Trévoujc, quoiqu'ils l'aient admis dausleur vocabulaire, remarquent, eu citant Naudé, « que ce n'est pas un auteur a suivre ». Ce terme, en tout ca.s, a paru regrettable à Pougens: voy. son Jrchcolurjie franraise, t. II, p. 287.
'' Prénom...
' Il est question de ce pocle dans Ir ■ Recherches, v|| , 6,
* Se permirent, .,
sur la h'iide ses Jeux rustiques sde s'en moquer par ce somiel qu'il envoya à Baïf, l'un de ses principaux amis :
Bravime esprit, sur tous excellentime , Qui, méprisant ces vanimes abois, As entonné «l'une hautinie voix Des savantieurs la trompe- bruyantime; De tes doux vers le style couiantime .
Tant estimé par les doctieurs françois, Justimement ordonne que tu sois Par ton savoir à tous révérendime.
Nul mieux de toi\ gentillimc poëte, Heur que chacun Rrandimcment souhaite, Façonne un vers doulcimement nai'f ; Et nul de toi hardieurcment en France Va déchassant l'indoctime ignorance, Docte, doctieur et doctirae Baïf.
Vous voyez comme ce bel esprit se moquait fort à propos de cette sotte nouveauté : tellement que ces deux innovateurs, reconnaissant leur faute, supprimèrent les vers par eux tissus sur cette trame.
Il y a en l'innovation des mots jugement qui est suivi d'heur ou malheur. Le peuple s'en fait croire, comme l'aveugle distributeur des bulletins à la blanque'', lequel donne le plus souvent bénéfice aux uns qui ne le méritent , et aux autres blanque ^, bien qu'ils soient de quelque mérite. De ma part, je serai toujours d'avis de prendre les paroles du commun usage ^, j'entends de tous ceux qui en leur profession ont quelque avantage sur leurs compagnons ; paroles dont notre poêle usera , maintenant ' selon leurs naïves significations, maintenant par métaphores hardies, qui ne doimcront pas moins de lustre, aincois plus grand, à leurs écrits : quelquefois il empruntera du grec , romain , italien , ou autre , non pour les écorcher (ainsi disons-nous, quand on en abuse), mais en
' C'est ladernière pièce de ce recueil: ce sujet Duclos, « si le corpsd'uûp ua-
voy. les OEuvres de Joacliim du lieHay, tion a seul droit sur la langue parlée,
f. 487, au v°, de l'édit. in-8° de Paris, les écrivains ont droit sur la langue
1573. écrite » : V. la Grammaire générale de
2 Les éditions de Pasquicr (1619 et Port-Royal, édit. de M. Tetitot, in-S", 1723; portent ici fautivement /o/rowpe : 1810, p. 420.
j'ai rectifié le texte sur celui de du ' Billet blanc : cette locution a été
Bellay. expliquée plus haut , p. 172 de ce vol.
3 Hellénisme affecté plaisamment, " Pasquicr, comme Montaigne {Esrorame la plupart des tours etdes mots sais, I, 25), ot plus tard Pascal (p. 4G de cette pièce. de l'édit, citée des Pensées choisies),
' Des billets de loterie. La même haïssait, ainsi que le remarque son fîl.s,
pensée est exprimée par Varron , De « les mots bouffis et enflés, les méta-
LiiKjua /.n/infi, 1X,6 : « Egopopuli cou- pliores prises de loin, les phrases inu-
«uetiidinis non sum nt dominus, ai silées » : /.c^/. de Me. Pasquier, VII, 1.
ille mctc est. » Toultrfois, remarque a ' Inutôt, tantôt...
LETTHES. 117
les racnageaiU sagement ■. Nous devons les mots au peuple, et leur ménage^ aux belles plumes. Le poëte Horace disait que le commun peuple avait, par un privilège ancien , toute loi et juridiction sur les paroles ^ ; et je dis que , combien que chacun en son particulier ne soit capable de les forger bonnes ou mauvaises, toutefois, quand, par un concours général de tout le peuple , nous les approuvons , elles sont tenues pour choses jugées en dernier ressort. Mais je passerai bien plus outre ; d'autant que mon avis est que tout homme qui a de riches conceptions est pareillement riche en paroles , qui naissent dedans sa plume, qu'il saura fort bien mettre en œuvre , selon les occasions'*. Bref, si ces paroles nous manquent, cela ne provient de la disette de notre langue , ains de nos esprits. Voilà ce que je vous en puis écrire , m'en remettant toutefois à votre meilleur jugement. Adieu.