CHAPITRE XLI
Que notre langue française n'est moins capable que la latine de beaux traits poétiques.
.l'ai longuement marchandé avec moi avant que passer le Paibicon; maintenant le veux-je franchir, et sans m'aheurter au vulgaire italien, soutenir en plus forts termes que notre langue n'est moins capable que la latine des traits poétiques hardis : car, quant à moi, je ne vois rien en quoi le Romain nous fasse passer la paille devant les yeux. INous célébrons avec admiration un Virgile , quand il a représenté une grêle qui bond à bond sur les maisons craquette ,
Tarn multa in terris crepitans salit borrida grande ^; Et les vents qui tout à coup en flotte vont sortant , Qua data porta ruunt^....
Ce brave poëte fait jouer tel personnage qu'il veut à yEole, roi des vents , eu faveur de la grande Junon , et en après nous sert de ces trois vers, que j'ai voulu non représenter, ains imiter en notre vulgaire, au moins mal qu'il a été possible ;
Hœc ubi dicta, cavum conversa cuspide moutem Impulit inlalus; ac venti, velutagmine facto, Qua data porta ruuut, et terras turbine perflant.
Ce dit, d'un fer les flancs du mont creux il transperce, Kt, en pirouettant, le monde il bouleverse : Les vents liorriblement dans l'air mutin bruyant Tout à coup vont la terre à l'envi balayant.
Ou bien qu'il introduit un Sinon , grégeois , lequel amené devant les Tro^ens, pour leur rendre raison de sa venue dedans Troie , se donne un certain temps ( avant que de parler) pour reconnaître l'assistance , en ces deux mots ^ : Agminaciroumspexit ^.
Et ailleurs un Procumbit humi bos^ , pour nous faire voir
' C'est le chap. I.\ du liv. vu. * Nous admirons Virgile lorsqu'il
^ Gèorg., liv. I, v. 419, où ou lit in nous montre en deux mots Sinon...
iectis. ' s Encid., liv. II, v. 68.
* Encid., 1. I, V. 87. e Id., liv. V, v. 481.
DE LA FBANCE. 55
à l'œil, dans ce demi-vers, la pesanteur d'un bœuf qui tombe mort sur la place. Et en un autre endroit, un cheval gaillard qui gratte de son pied la terre;
Quadriipedante putrem sonitu qualit ungula campum '. Repassons sur notre langue , et voyons un coursier aller le pas, puis se donner carrière. Clément Marot, en l'épitaphe du cheval qu'il appelle Édart, où par une licence poétique il le fait parler :
J'allai curieux Aux chocs furieux.
Sans craindre astrapade ' :
Mal rabotés lieux Passai à clos yeux, Sans faire clioppade.
La vite virade^.
Pompante pennade ', Le saut soulevant, La raide ruade, Prompte pétarade, J'ai mis en avant.
Écunieur bavant , Au manger savant, Au penser très-doux, Relevé devant, Jusqu'au bout servant J'ai été sur tous.
Je laisse tous les autres couplets de cet épitaphe plein d'artifice : par lequel vous voyez un cheval bondir sur du papier, et être mené à courbette , tantôt au galop , tantôt au trot , tout ainsi que s'il était en plein manège , piqué par un écuyer.
Jacques Pelletier, par divers chapitres, a dépeint les quatre saisons de l'année , et en celui de l'hiver a figuré quatre batteurs dedans une grange :
Conséquemmenl vont le blé battre Avecqne mesure et compas,
• Knéid., liv. vin, V. 596, ■* La brusque conversion ( de virer,
'■'Coup, blessure : ne pourrait-OD pas lourner)...
voir la racine de ce mot dans le grec ^ Coquette, gracieuse cabriole (/)en-
impom-i], éclaivj et aussi tonnerre, ««t/er, sauter, gambader]... foudre ?
Conp après coup, et quatre à (piatre, Sans se devancer tl'un seul pas.
Sauriez-vous mieux voir des pitaux ■ de village battant le blé dans une grande, que vous les voyez par ces vers? Et en la description du printemps, sur le cbant de l'alouette, sans innover aucun mot fantasque, comme fit depuis duBartas, sur pareil sujet :
Elle guindée ^ du zéphyre, Sublime en l'air vire et revire, Et y déclique un joli cri, Qui rit. guérit, et tire l'ire ^ Des esprits, mieux qoe je n'écris.
Moi-même me suis voulu quelquefois jouer sur le chaut du rossignol , en faveur d'une damoiselle qui portait le surnom de du Bois :
Dessus un tapis de fleurs, Mon cœur, arrosé de pleurs.
Se blottissait à l'ombi'age.
Quand j'enlends dedans ce bois D'un petit oiseau la voix.
Qui (légoisait son ramage.
Il me caresse tantôt D'un Ta, tu; puis aussitôt Un Tôt, 161 il me bégaie :
Ainsi d'amour malmené Le rossignol obstiné Dedans son touinient s'égaie.
Ha ! dis-je, lors à part moi, Voilà vrayement l'émoi De l'amour qui me domine :
Pàrquoi je veux connue lui Gringuenoter'^ mon ennui.
Pour consoler ma ruine.
' Paysans , mananls : Ce mot est en- a deux fois chanté l'alouetlc, cl dasi.i
rore répété dans les Recherches de Pas- l'nne de ces pièrcs que M. Sainte-lieu%e
(liiier, VUl, 2. Roquefort lui donne une n'a pas craint d'appeler un petit dief-
interprétdtion forcée, l'riniitivement, d'œuvre ( Poésie au XVl' siècle, t. Il,
dit Borel, c'étaient des paysans que p.298 ),ii parle aussi de sa T'jre/ùc : l'on faisait aller à la guerre. Tu dis en Vah <Ic si Jonx sons
' Soulevée : guindei' ne se prend Couiposés île ta tinliie
plus qu'au figuré. ,\ulrcfois il signi- (,)ii'il n'rst amant qui ne désin-
fiait au propre, d'après rintcrprétatioii l 'nyant rlianur au lenouvran
de Nicoi, tiret en haut . iMimi, i < uis<.iM.
'^ (/»■«) colère, mélancolie. Ronsard ' licdonnci-, chanter ; ce terme
Je le requiers un seul don :
Tïi\ iu\ tiC-mo\, Cupidon; Tôt, iôi, tôt, que je m'en aille.
Il vaut mieux vite mourir, Que dans un bois me nourrir Qui jour et nuit me travaille.
Voulez-vous voir la posture d'un archer , lorsque de toute sa force il veut brandir un dard? Voulez-vous encore voir relancement d'une fusée de la foudre ? Vous trouverez l'un et l'autre admirablement représenté en la divine ode de Ronsard à messire IMichel de l'Hôpital, où il décrit la guerre des géants contre les dieux :
Adonc le Père puissant , Qui d'os et de nerfs s'efforce.
Ne met en oubli la force De son foudre punissant :
Mi-couibant son sein en bas, Et dressant bien haut le bras, Contr'eux guigna ' la tempête.
Laquelle en les foudroyant, Sifilait aigu tournoyant.
Comme un fuseau^, sur leur tête.
Je ne veux pas coucher du pair avec lui; car le faisant je serais un autre géant qui me voudrais attaquer aux cieux ; mais comme je nourris dedans ma plume une liberté honnête, aussi nie suis-je essayé sur le même sujet de vouloir représenter l'éclat du tonnerre par ces quatre vers :
Jupin, pour parer à l'outrage.
Et à la détestable rage De ces furieux loups-garoux, S'éclatant d'un cri craqua tous.
Je vous touche par exprès toutes ces particularités , pour vous montrer que notre poésie française n'est moins accomplie de gentillesses que la latine.
parait venir de frigutio et fringuliio, ' Fuseau et fusée étaient alors syno-
qui dans les vieux auteurs latins a le nymes : C'est ce que nous apprend
même sens. Chez nous, autrefois, yjjn- Isicot , et ce que l'on verra encore à
go<is,cliant, ramage. la page suivante par un autre vers de
' Il observa le momentopportun pour Ronsard, décliainer contre eux...
58 RECHEBCHES