‹ Œuvres choisies d'Etienne Pasquier (volume 2)Chapitre 7 sur 82 · CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLII

Que nos poètes français , imitant les la tins , les ont souvent égalé» et quelquefois suimontés ^ .

Il n'est pas que de fois à autres nos poètes n'aient en mêmes sujets égalé les latins et quelquefois surpassé. Je vous prie de considérer ces beaux vers de Catulle en ses Jrgonaules^, où il introduit les trois Parques filandières , jouant de leurs quenouilles et fuseaux :

At loseo niveae residebant vertice vittae, ^teinunique manus carpebant rite laborem. LsL'va colum molli lana letinebat amictam; Dexteia tnm leviter deducens fila supinis Foimabat digilis ; tuin ptono in pollice torqiiens Libratum lereti formabat turbine l'usum; Atqne ita decerpens œquabat semper opus dens, Laneaqne ariduiis baercbant morsa labellis, Quse prias in laevi fuerant exslantia fiio. ;

11 est impossible de mieux faire ; et toutefois notre Ronsard ne lui a cédé en rien, quand , en l'hymne de Y Automne^ il représente sa nourrice qui filait :

Un jour que sa nourrice^ était toute amusée A tourner au soleil les plis de sa fusée, Et qu'ores de la dent, et qu'ores de la main, Égalait le filet pendu près de son sein. Pinçant des premiers doigts la filasse souillée De la gluante bumeur de sa lèvre mouillée; Puis en pirouettant, allongeant et virant, Et en accourcissant, resserrant et tirant Du fuseau bien enflé les courses vagabondes, Arrangeait les filets, et les mettait par ondes.

Voyons la description du vieux Chaos dans Ovide , et la conférons avec celle de notre du Bartas :

Unus erat toto naturœ vultus in orbe,

Quem dixere Cliaos, rudis indigestaque moles,

' C'est le chap. X du liv. VU. des Argonautes, est V Épilhnlame de

'' Cf. à ce sujet, 11. Estienue, Prccel- l'eléeetde ïhctii, LXIV, v. 310-318.

Icnce du lanrjtuje franruis , p. 22etsuiv. * Il s'agit de la nourrice de VAulom-

■' Cette pièce de Catulle , au début de ne : v. cette fiction dans Ronsard ,1. 11,

laquelle il est bien en effet question p. 1113.

DK LA FRANCE. •>»

Nec quicqiiara nisi pondus iners, congestaqiie eodem Nonbene jnnctaium discordia semina lorum. NuUus adhiic niiindo piael)ebat lumina Tifaii, Nec nova crescendo lepaiabat cointia Pliotbc, Nec circnmfuso pendebat in aère telliis Ponderibiis librata suis, nec brachia longo Margine terrarum porrexerat Amphitrite :

Quaque erat el tellus, illic et poiiUis et aer. Sic erat instabilis tellus, iunabilis unda, Lucis egens aer ; nulli sua forma nianebat, Obstabatqne aliis aliud, quia corpore in nno Frigida pngnabant calidis, humentia siccis, Mollia cum duris, sine pondère liabcntia pondus '.

Du Bartas, au premier jour de sa Première semaine :

Ce premier monde était une forme sans forme, Une pile confuse, un mélange ^ difforme, D'abîmes un abîme, un corps mal compassé, Un chaos de chaos, un tas mal entassé. Où tous les éléments se logeaient pêle-môle. Où le liquide avait avec le sec querelle. Le rond avec l'aigu, le froid avec le cliaud. Le dur avec le mol, le bas avec le haut, L'amer avec le doux : bref, durant cette guerre, La terre était au ciel, et le ciel en la terre ; Le feu, la terre, l'air se tenaient dans la mer; La mer, le (eu, la terre étaient logés dans l'air ; L'air, la mer et le feu dans la terre ; et la teire Chez l'air, le feu, la mer : car l'archer du tonnerre , Grand maréchal du camp, n'avait encor donné Quartier à chacun d'eux ; le ciel n'était orné De grands touffes de feux ; les plaines émaillées N'épandaient leurs odeurs; les bandes écaillées N'entre-fendaient les flots ; des oiseaux les soupirs N'étaient encor portés sur l'aile des Zéphyrs.

Je veux que les plus hardis aristarques interposent ici leur arrêt, pour juger lequel des deux poètes a rapporté riiomieur de cette description : car encore que du Bartas ait voulu en quelques vers imiter Ovide , si s'est-il rendu inimitable en ces quatre :

Le feu, la terre, l'air se tenaient dans la mer ; La mer, le feu, la terre étaient logés dans l'air ;

' Métamorpli. ,liv. I, v. 6 et suiv. voyons anssi dans Nicot, que ce mot

■^ On a remarqué plus haut, et nous était féminin ni prose.

(iO RECHEBCIIKS

L'air , la mer fit le feu dans la terre ; et la terre Chez l'air, le feu, la mer...

Jà Dieu ne plaise que je mette faf*ilenient notre Pionsard au parangon du grand Virgile : car ce serait blasphémer (si ainsi voulez que je le die ) contre l'ancienneté. Toutefois, je vous prie ne trouver mauvais si je vous apporte ici des pièces de l'un et de l'autre sur mêmes sujets, par lesquelles vous verrez que s'il emprunta quelques belles inventions de Virgile, il les lui paya sur-le-champ à si haut intérêt, qu'il semble que Virgile lui doive de retour. L'aube du jour dedans Virgile :

...Roseis Aurora qiiadrigis Jam médium œtliereo ciirsii conCecerat orbem...' Et jam prima novo spargebat lumine terras, Tithoni croceum liuqueiis Aurora cubile^.

Ronsard, au premier livre de laFranciade : >

Incontinent que l'aube aux doigts de roses Eut du grand ciel les barrières déclose^ ;

Et au quatrième livre :

Quand le soleil perruque^ de lumière Eut de Téthis, sa vieille nourricière, En se levant abandonné les eaux. Et fait grimper contre-mont ^ ses cbevaux , Et que l'Aurore à la main safranée Eut annoncé la clarté retournée...

Voyons la nuit représentée par Virgile :

Nox erat, et placidam carpebant fessa soporem Corpora per terras, sylvaeque et sœva quierant ^quora -. cum medio volvuntur sidéra cursu, Cum tacet omnis ager, pecudes, pictaeque volucres, Quseque lacus lato liqnidos, qnseque aspera dumis Kura tenent, somno positœ sub nocte silenti, Lenibant curas et corda oblita laborum^.

Et certes je ne pense point qu'en tous les poèmes de Virgile il y ait, pour ce sujet, une plus belle marqueterie

' Enéid. , liv. Vl, v. 535, 536 : dans ^ Couronné : Perruque ne signifiait ce dernier vers, il faut prcférableniont alors que cherelure : voy. sur ce mot le lire : trajererat orbem. t. 1 , p. 30

- Id.,liv. 1\, V. 459, 460. Min haut, en montant,..

•' Enrid., liv. IV, v. 522 et sniv.

que cette-ci , qui a été imitée par Ronsard de cette façon ' :

11 était nuit, et le charme du somme Sillait partout les paupières de l'homme. Qui demi-mort, par le repos lié, Avait du jour le travail oublié.

Tous animaux, ceux qui dans l'air se pendent, Ceux qui la mer à coups d'échiné fendent. Ceux que les monts et les bois enfermaient. Pris du sommeil, à chef baissé dormaient.

Les sept vers de Virgile sont beaux ; les huit de Ronsard ne sont laids. Repassons sur l'embarquement d'.Enée et de sa suite :

Inde, uhi prima fides pelago, placataque venti Dant maria, et lenis crepitans vocat Auster in altum, Deducunt socii naves, et litlora comptent : Provehimur portu ; terrœque urbesque recedunt^.

Peu après :

Idem omnes simul ardor habet : rapiuntque, ruuntque; Littora deserucre ; latet sub classibus œquor ; Adnixi torquent spumas, elcaerula verrunt^...

Pûslquara altum tenuere rates, nec jam ampli us uUœ Apparent terrae , cœluni undique et undique cœlum •... Certatim socii feriunt mare, et cTquora verrunt ^. ....NuUum maris eequor arandum *^.

Il semble n'y avoir rien de plus beau que les métaphores ici rapportées à l'usage des nautonniers. Ronsard n'y est pas voulu demeurer court, ains en imitant Virgile y a apporté je ne sai.s quelle grâce merveilleusement agréable; voire il semble l'avoir voulu renvier sur lui 7 :

A tant* Francus s'embarque en sa navire. Les avirons à double rang on tire :

Le vent poupier qui droitement souflla Dedans la voile, à plein ventie l'enfla, Faisant siffler antennes et cordage.

La nef bien loin s'écarte du rivage :

L'eau sous la poupe aboyant fait un bruit

' C'est dans le l*'"' liv. de la Franciade, diquc pontus.

au milieu. ■• Id., Id., v. 290. ,

^ Enéid., liv. III , v. 69 et suiv. '■ Id., Id., v. 495.

^Id., liv. IV, V. 581 et .suiv. ' Avoir voulu renclicrir sur lui : de

'' Id., liv. III , V. 192 et .suiv. Il faut renvier, nous avons conservé à l'enti.

lire à la tin de cette citation: et un- » Aussitôt...

G2 RECHEKCHES

Qu'un trait d'écume en tonrnoyanl poursuit. Qui vit jamais la brigade ' en la danse Frapper des pieds la terre à la cadence, b'un ordre égal , d'un pas juste et compté, Sans point faillir d'un ni d'autre coté, Quand la jeunesse aux danses bien apprise De quelque dieu la fête solennise, 11 a pu voir les avirons égaux Frapper d'accord la campagne des eaux.

Cette navire également tirée S'allait tiatnant dessus l'onde azurée A dos rompu, ainsi que par les bois.

Sur le printemps, au retour des beaux mois, Va la cbenille errante à toute force Avec cent pieds sur les plis d'une écorce. Ainsi qu'on voit la troupe des chevreaux A petits bonds suivre les pastoureaux.

Devers le soir, au son de la musette : Ainsi les nefs, d'une assez longue traite. Suivaient la nef de Francus, qui devant Coupait la mer sous la faveur du vent, A large voile à mi-cercle entonnée, Ayant de lleurs la poupe couronnée.

L'eau se blanchit sous les coups d'avirons : L'onde tortue ondoie aux environs De la carène, et autour de la proue Maint tourbillon en écumant se roue '.

La terre fuit : seulement à leurs yeux Parait la mer et la voûte des cieux ^.

Ce bel esprit pouvait, en cet embarquement, se contenter des buit premiers vers avec les six derniers ; toutefois, il se voulut lâcber la voile , et les accompagner de ces trois belles comparaisons, de la danse, de la cbenille, et des cbevreaux, qu'il enfila tout d'une liaison. Et sur le commencement du second livre , où il i-end les dieux spectateurs de cette navigation :

Ils contemplaient la Troyenne jeunesse Fendre la mer d'une prompte allégresse.

Flot dessus flot la navire volait; Un trac '' d'écume à bouillons se roulait

' Terme qui vient de l'italien ftr/jfnr/n, sage et les suivants, corriger quelques

troupe, compagaie. mois mal transcrits par l'asquier. I.e

- (Se rotai) tourne, circule... même soin aété pris pourries morceaux

3 Extrait de la Franciade, fin du précédemment cités de Marot. premier livre. Ce poëme à la main, ' (Tractus) sillon...

MOUS avons cru pouvoir, dans ce pas-

Sous l'aviron qui les vagues entame :

L'eau fuit un bruit liiitaut' contre la rame!

Tempête et orage sur la mer :

Una Eurusque Notusque ruunt, creLerque proceliis Africus, et vastos volvunt ad liltora fliictus. Insequitur cianiorque virum, stridorque riidentuin. Eripiunt subito nubes cœlumque, diemque Teucrorum ex ocuiis : ponto nox incubât atra. Intonuere poli, etcrebris micat ignibus aetiier, Prsesentenique viris intentant oninia morlem^.

Ne dérobons rien à ce grand poëte :

Tum mihi cœruleus supra caput a<lstitit imber, Noctem hyemem(|ue ferens;et inliorruit unda tenebris. Continuo venli volvunt mare, maguaquesurgunt .îiquora : diversi jactamur gurgite vasto. Involverediem nimbi, et nox bumida tœlum Abstulit ; iiigeminant abruptis nubibus ignés. l'^xculimur cursu, et caecis erramus in undis : Ipse diem nocteuique negat discernere cœlo, Nec meminisse viae média Palinurus in unda^.,.

Vix li?oc ediderat, cum effusis iinbribus atra Tempestas sine more furit, tonitruque tremiscunt Ardua terrarum et campi : ruit setliere tolo Turbidus imber aqua, densisque nigerrimus Austris, Implenturque suiJtr puppes ; semiusta madescunt Robora-*.

Jetons l'œil sur pareil sujet de notre Uonsard^ :

Tandis ^ les vents avaient gagné la mer Qu'à gros bouillons ils faisaient écumer, La renversant du fond jusques au faite, Une importune outrageuse tempête, Sifflant, bruyant, grondant, et s'élevant A monts bossus , sous le souffler du vent, Branle sur branle', et oiule dessus onde, Entr'ouvrait l'eau d'une abîme profonde^.

' Ou disait alors luiter, lucter et '• Jusqu'à Vaugelas, ou n'avait pas

lutter. fait suivre tandis de que : voy. à ce su-

'' Eiu'id., liv. I, V. 85 et suiv. jet, M. Génin, Variations du langage

3 Id., liv. 111, V. 194 et suiv. La plu- français, p. 241.

part des éditions portent au quatrième ' Mouvement sur mouvement, se-

\ers dispersiyk la place de diversi. cousse sur secousse...

* Enéid., liv. V, v. 693 et suiv. " Abîme était dès cette époque plus

■■> Vers le commencement du H' liv. généralement employé avec le masculin, de lu Fraufiade.

Tantôt enflée aux astres écumait.

Tantôt baissée aux enfers s'abtmait, Etforcenanl d'une écnmeuse rage, De Ilots voûtés couvrait tout le rivaf^e. Un sifflement de cordes, et un bruit U'iiommes s'élève ; une effroyable nuit. Cachant la mer d'une poisseuse ' robe, H:t jour et mer aux matelots dérobe.

L'air se creva de foudres et d'éclairs A longue pointe étincelants et clairs, Drus et menus, et les pluies tortues Par cent pertuis se crevèrent des nues : Maint gros tonnerre ensoufré s'éclatait ; De tous côtés la mort se présentait.

Et quelques vers après :

Des vieux patrons la parole épandue.

Sans être ouïe, en l'air était perdue.

L'un court ici, l'autre court d'autre part. Mais pour néant; le mal surmonte l'art : Si étonnés', qu'ils n'ont pour toutes armes Que les sanglots, les soupirs, et les larmes. Les tristes vœux, extrême réconfort^ Des malheureux attendus de la mort.

L une des plus belles pièces esquelles Virgile s'est plu, c'est lorsqu'il fait travailler les Cyclopes , forgerons des tonnerres de Jupiter, en la grotte de Vulcain :

Ferrum exercebant vasto Cyclopes in antro, Brontesque, Steropesque, et uudus membra Pyracmon. His informatuni manibus, jam parte polita, Fulmen erat; loto genitor quœ plu rima cœlo Dejicit in terras : pars imperfecla manebat. Très imbris torli radios, 1res nubis aquosae Addiderant, rulili très iguis et alitis Austri. Fulgores nuuc terrificos, sonitumque, metumque Miscebant operi, flammisque sequacibus iras. Parte alia Marti currumque rotasque volncres Instabant, qiiibus ille viros, quibus excitât urbes ; iflgidaque borriTicam, lurbatae Palladis arma, Certatim squamis serpeuluni auroque polibant, Connexosque angues, ipsamque in pectore Diva;

'c'est l'adjectif pireus des latins; liv. Il, v. 309. et l'on trouve cette cpitliète appliquée '' lis sont si abattus, si cpouvaiités.., dans le même seus par Virgile, Géorij., ^ Dernière ressource...

DE LA FKANCE. 6»

Goigona cleserlo ' vertentem iumina collo. Tollite cuncta, inquit, cœptosque aiit'eite labores, iElnaîi Cyclopes, et hue advertite inentera. Arma acri facienda viio : niinc viribus iisus, Nunc manibiis lapidis, omiii nunc ai te magistia . Prœcipitate moras ; nec plura effatus. At illi Ocius iiicubuere omnes, pariterque laboiem Sortiti : fluit œs rivis, aurique metallum ; Vulnificiisqiie chalybs vasta fornace liquescit. Ingentem clypeum informant, unum omnia contra Tela Latinorum ; septenosque orbibus orbes Impediiint. Alii ventosis i'ollibus auras Accipiunt, redduntque; alii stridentia tingunt JEra. lacu : gémit impositis incudibus antrum. Illi inter sese niuita vi bracliia tollunt lu nuraerura, versantque tenaci forcipe massam '.

Je vous ai dit que cette pièce était l'une des plus belles qui soient en Virgile ; et le disant je n'en veux autre témoignage que de lui , lequel , au quatrième de ses Géorgiques ^, avait inséré les cinq derniers vers qu'il reprend ici mot pour mot au huitième de son Enéide. Je vous veux mettre maintenant sur la montre les bûcherons , charpentiers , et matelots embesogués pour les navires de Francus, lorsqu'il se préparait défaire voile à sa fortune :

Incontinent par toute Cbaonie Se répandit une tourbe infinie De bûcherons, pour renverser à bas Maint ciièiie vieil, touflu de larges bras. Par les forêfs s'écarte cette bande.

Qui ore nn pin, oie un sapin demande, Guignant de l'œil les arbres les plus beaux Et plus duisant à tourner en'< vaisseaux.

Contre le tronc sonne mainte cognée.

D'un bras nerveux à l'œuvre embesognée, Qui mainte plaie et mainte redoublant , Coup dessus coup contre l'aibre tremblant, A chet branlé^, d'une longue traverse Le fait tomber tout plat à la renverse

' Oesec^o, que donnent les éditions le dernier finit pai\/e/i"u»i au lieu de

de l'asquier, est une mauvaise leçon massam.

qu'il faut remplacer par rfpsecio. '' Et mieux appropriés a la ron»-

■ Enéid., liv. Vlll, v. 424 et suiv. tructiou des [Dtiire, être accoutume et

^ V. 171 et suiv. Le premier de ces convenir )...

vers, un peu différent, porte en par- ' A la tin ébranlé... ticulicr faiiriiiis au lieu de ventosis:

C6 lUCHEHCHKS

Avec j^raïui biiiit. Lo hois claiil bronche Fiit par le É'er ai tisan (iéliaiiché, Fer bien dénié, bien aigu, (|iii par loice A grands éclats fit enlever l'écoice Du tronc du pin sur la terre étendu , En longs carreaux et en poutres tendu.

Pleine de bois la cliarretle attelée Va haut et bas par mont et par vallée : Qui gémissant enroué ' sous l'efl'ort Du pesant faix, le versait sur le bord.

Le manouvrier , ayant matière prête.

Or son compas, ores sa ligue apprête, Soigneux de l'œuvre, et cognant à grands coups Dedans les ais une suite de clous , D'un art maltiier ^ les vieux sapins transforme, Et de vaisseaux leur fait prendre la forme Au ventre creux, et d'artilice |)roiit D'un bec de fer leur aiguise le front.

L'un, allongeant le chanvre à toute force Pli dessus pli, entorse sur entorse ^ , Menant la main ores haut, ores bas, Fait le cordage, et l'autre pend au mas A double rang des ailes bien venteuses , Pour mieux voguer sur les vagues douteuses. Et pour passer sur l'échiné de l'eau Plutôt que l'air n'est coupé d'un oiseau.

Incontinent qu'accompli fut l'ouvrage, Devant ia proue on bèclie le rivage.

Comme un fossé large et creux, pour passer Les nets qu'on veut dans le lu'ivie pousser. Là maints rouleaux à la course glissante. Joints l'un à l'autre, au milieu de la sente ^ Sont étendus, afin qu'en se suivant Les grandi vaisseaux glissassent en avant Dessus leur dos, qui cracpietant se vire ' En rond, chargé du faix de la navire.

Les matelots à la peine indomptés. Deçà, delà, rangés des deux côtés.

En trépignant du pied contre la place,

I Avec un son rauque : enroué est trier que comme verbe : Nient le

pris ici adverbialement, et rappelle le donne pour le synonyme de maiiriser.

Sirideniioplaustra de Virgile. (^'tojr/., » Aœud sur nœud: Entorscr, c'était

liv, 111, V. 536.) mettre autour, entourer, nouer.

' Magistral (artemagislra):avccriia- ' lie la route, du sentier...

bikié du maître : c'est une hardiesse de ' Se roule, se tourne... RoiKsard. On n'employait guère mut-

Di^ mains, do bras, d'épaules et de l'ace,

l'oussaieiit les nefs pour les faire rouler :

Une sueur ne cesse découler

Du front moileux, une pantoise haleine •

Hat leurs poumous, tant ils avaient de peine

A toute force, en heurtant, d'ébranler

Ces gros fardeaux paresseux à couler ;

Mais à la fin les navires poissées ^

Dedans la mer tombèrent élancées.

La mer son ventre en s'ouvrant leur prêta ;

Puis l'ancre croche au hoid les arrêta^.

Je ne veux pas dire que cette pièce vienne au parangon de l'autre; si n'est-elle point à rejeter, qui voudra balancer toutes les particularités d'icelle. Mais si en contre-échange j'osais franchir le pas, et vous dire que notre poëte a eu quelquefois le dessus du romain , m'estimeriez-vous hérétique ? Jupiter courroucé qu'Énée , anéanti par les délices de Carthage , oubliait les avantages que le destin lui promettait , et sa postérité dedans l'itahe, lui envoya Mercure, son ambassadeur ordinaire , pour le tancer aigrement de sa part , et lui faire retrouver ses premières brisées :

Dixerat : ille patris magni parère parabat

Iniperio; et primum pedlbus talaria nectit

Aurea, quae sublimem alis, si ve aequora supra,

Seu teiram, rapido pariter cum flamine' portant.

Tuni virgani capit : hac animas ille evocat Orco

l'allentes, alias sub Tarlara tristia millit ;

Dat somnos, adimitque, et lumiua morte résignât.

nia fretus agit venlos, et turbida tranat

Nubila. Jamque voJans apicem et latera ardua ceruil

Allantis duri, cn>lum qui vertice fulcit,

Atlantis, cinctum assidue oui nubibus atris

' Vne haleine entrecoupée : «Panlois ' Enduits de poix, goudronnés...

signitie, dit Nicot, celui qui halète, ce- ^ Extrait du liv. 1^"^ de lu Fran-

tui qui souffre d'une respiration mal- ciade, vers le milieu. On remarquera

aisée. Cemot est usité aux fauconniers, dans ce passage un effort exagéré sans

qui désignent par là une maladie fré- doute, mais curieux et de bon augure,

quente chez les oiseaux de proie.» pour imiter à la fois la nature et l'an-

H, Estienne, daus.son traité de ïa l'rècel- tiquité.

leiice du langage français ^ p. 89, men- ■* I^es éditions antérieures de Pasquier tionne aussi ce terme parmi ceux que portent fautivement. Rumine. J'ai dii uousdevonsà la vénciie etùla faucon- faire disparaître encore plusieurs aunerie, ces arts qui, suivant lui, « ont très fautes dans ces vers latins, transfourni beaucoup de rares et précieux crits avec négligence ou sur des édinieublcs dont se sert notre langue. '> lions i)eu correctes.

6B RECK£RCHES

Pinifemm capiit et vento pulsatiir et inibi i : Mx Immeros inliisa legil; tiiin llnniina menlo Praecipitant senis, et glacie riget tiorrida baiba. Hic primnm paribus nitens Cyllenius alis Constitit : bine toto prseceps se corpore ad iindas Misit ; avi similis quœ circum littoia, circiini Piscosos scopnlos, bumiiis volât œqiiora jiixta. Hand aliter terras inter cœiumqiie volabat, Littiis arenosum Libyae ventosqiie secabat, Materno veniens ab avo Cyllenia proies '.

Marguerite, reine de Navarre , ayant toute sa vie combattu par sa vertu les venimeuses morsures de la chair, étant sur le point de mourir, Ronsard, au cinquième livre de ses Odes, introduit l'ange qui, par le commandement de Notre-Seigneur Jésus-Christ, descend en la terre pour enlever au ciel l'âme de cette sage et vertueuse princesse. En quoi il voulut en tout imiter le passage de Virgile par moi ci-dessus récité; et encore, comme il était homme qui faisait sagement son profit de tout ce qu'il lisait, représentant l'ange habillé comme le Mercure de Virgile, il emprunta les mots de talonnière, capeline ^ et verge de maître Jean le IMaii'e de Belges, qui affectait de poétiser dans sa prose , introduisant Mercure pour juger de la ponnne d'or entre les trois déesses. Oyons donc maintenant Pvonsard :

L'ange adoncques s'est 116, Pour mieux bâter sa carrière, A l'un et à l'autre pié L'une et l'autre talonnière, Dont il est porté souvent, Égal aux soupirs du vent, Soit sur la terre ou sur l'onde.

Quand sa roideur vagabonde L'avale outre l'air ^ bien loing ; Puis sa perruque divine Coiffa d'une capeline, Prenant sa verge en son poing •*.

' Énéid., Uv. IV, v. 238 et suiv. '^ Le fait descendre à travers les airs,-

* Chapeau de forme basse , à petits mot à mot, par delà les airs...

bords, que portaient les gens de médio- * Voy. les mêmes détails à peu près

rre condition; et aussi casque de fer à reproduits dans la Fraïuiacfe, liv. 1,

l'usage des soldats : ici c'est le bonnet v. 181 et suiv.

avec lequel est représente Mercure.

DE LA FKANCE. 69

De (-elle il est déferniaiit ' L'o'il de l'homme qui sommeille ; De celle il est endorniant Les yeux de l'homme qui veille :

De celle en l'air soutenu Nagea tant qu'il est venri S'approcher sur la niontague Qui (end la France et l'Espagne, Mont que l'orage cruel Bat toujours de sa tempête , Toujours en glaçant sa tète D'un frimas perpétuel.

De là se laissant pencher A corps élancé grand erre ', Fondait en bas pour trancher Le vent qui rase la terre, Deçà et delà vaguant, A basses rames voguant, Ores conp sur coup mobiles, Ores qnoyes et tranquilles, Comme Toiseau qui prend bas, Et l'aile au vent il ne plie.

Quand près des eaux il épie Le hasard de ses appas ^.

Je vous prie , ne soyons vous et moi préoccupés^ vous d'un respect que parfois avec trop de superstition nous portons à rancienneté, moi d'un amour extraordinaire que chacun porte naturellement à sa patrie : Que si vous me permettez d'en dire ce que j'en juge, Ronsard en ces trois couplets voulut représenter par le premier ce que Virgile avait attribué à iMercure, par le second, sous la description du mont Pyréné, celle de la montagne d'Atlas, et par le troisième, l'oiseau qui voltige dessus les eaux ; et en ces trois couplets , si j'en suis cru , je dirai qu'en tant que touche le premier, Ronsard va de pair et compagnon avec Virgile, par le second il lui cède, mais quant au troisième il passe d'un grand vol le vol de Virgile. J'ajouterai que l'oiseau de proie ne saurait mieux jouer

' Ouvrant.. . but a été cité plus haut par l'asquier : ■^ Grand train, en diligence,. qui renforcera ma voix ; c'est la cin- ■^ ( Pastus ) le hasard de .sa nourri- quicmedu liv. V. I/édition iu-f. , t. I. ture : la proie qu'il veut saisir. — Ces p. 533, de Uonsard offre quelques levers appartiennent à Tode dont le dé- çonsqui différent de rc texte; on lit par-

de ses ailes en l'air, quaiul il aguette les poissons , que Ronsard a fait de sa plume , pour figurer et mettre devant les yeux cetaguet. Vous me direz que Virgile en a été l'inventeur, et Ronsard l'imitateur, et qu'il est aisé, en ajoutant aux inventions, de les rehausser : j'en suis d'accord; mais, si j'ai cette reconnaissance de vous, je demeure satisfait et content, parce qu'en ce faisant il faut tout d'une suite reconnaître que notre langage français ne manque de rien , non plus que le latin, pour exprimer les belles conceptions, quand il tombe en bonne plume.

C'est une chose familière aux meilleurs poètes d'imiter ceux qui les ont devancés : ainsi le fit Virgile à l'endroit d'Homère, ainsi l'a fait Ronsard à l'endroit du même Airgile. Et cela même fut cause que Jlacrobe anciennement ne douta de faire comparaison des vers de Virgile avec ceux d'Homère, les tenant diversement ' en balance; et de notre temps, Jules Scaliger, en son Critique *, livre non à autre fin composé , que pour contrecarrer ^ la poésie de Virgile non-seulement aux autres poètes , mais aussi à 'celle d'Homère. Et toutefois ne pensez que, sans user de Virgile pour patron , nous ne trouvions une infinité de belles pièces en Ronsard, dont je me contenterai d'en réciter une ou deux pour toutes ; et encore crains-je qu'en les récitant je n'attédie ' le lecteur par la longueur de ce chapitre. Au Chant Pastoral qu'il fit sur le partenient^ de madame Marguerite, sœur du roi Henri deuxième, lors nouvellement mariée au duc de Savoie, il dépeint le printemps et la posture d'un pâtre jouant de sa musette ;

Au mois de mai que l'aube retournée Avait éclose une belle joiiiiiée,

liculiérement à la fin : Trage est divisé eu sept livres, dont

£n oiseau qui fo/e bas. voici les titres. Historiens, Ihjle ,

Etlaileau veut ne déplie. Jdea, Pnrasceue, Crilicus, liijpercrUi-

1 Ue part et d'autre : v. les Satur- cus,Epinomis : v. pour la partie à la-

nales, V, 2—19. quelle fait allusion Pasquier, l'édition

-' C'est le 5 livre de la PoHique de jn.fodel.yon, 1561, p. 216 à 259.

.Iules César Scaliger, sur laquelle liai- 3 Opposer : on sait que Virgile est le

lam,dan3 son Histoire de la lilterniitre ,iig„ ^g scalit-er.

i/i! niurope pendant les A/'e , .Y/7<- et ; jp ^^ fatigue, je n'cnuuie...

XI II' sifcles, a porté un jugement .s j)^,ja,.t

étendu, t. II, p 300 et suiv. l.'ou-

DE LA KUAIVCE. 71

Et que les voix d'un million d'oiseaux, Comme à l'envi du murmure des eaux,' Qui ' haut, qui bas, contaient leurs amourelle: A la rosée, aux vents, et aux fleurettes ; Lorsque le ciel au printemps se sourit '. Quand toute plante en jeunesse fleurit; Quand tout sent bon, et que la riche ferre ^ Ses riches biens de son ventre^ desserre, Toute joyeuse en son enfantement,

Errant tout seul, tout solitairement, J'entre en un pré, du pré en un bocage, Et du bocage en un désert sauvage.

Où j'avisai un pasteur qui portail.

Dessus le dos un habit qui était De la couleur des plumes d'une grue :

Sa panetière à son côté pendue Etait d'un loup, et l'effroyable peau D'un ours pelu lui servait de chapeau.

Lors appuyant un pied sur la houlette.

De son bissac aveint une musette, La mit en bouche, et ses lèvres enfla , Puis coup sur coup en haletant souffla Et resouffla d'une forte baleinée, Par les poumons reprise et redonnée.

Ouvrant les yeux et dressant le sourci. Mais quand partout le ventre fut grossi De la chevrette ^, et qu'elle fut égale A la rondeur d'une moyenne balle, A coups de coude en repousse la voix.

Puis (;h, puis là, faisant saillir ses doigts Sur le pertuis^ de la musette pleine, Comme saisi d'une angoisseuse peine, Pâle et pensif avec le triste son De sa musette ourdit cette chanson.

' Ç>Mi répété, les lins, les autres.. •'Encore un ternie noble à cette 2 M. Ampère regrette la grâce de ce époque et qui a cessé de l'être: on verbe réfléchi, Histoire de laformalion n'avait pas réalisé cette séparation delà rie la lancjue franraise, p. 177 et 178, langue commune en deux langues disen faisant observer à cette occasion tinctes, l'une pour l'usage familier, n que la langue ancienne employait la l'autre pour le service de la poésie, forme réflécliie dans les cas ou la lan- C'est faute de se le rappeler que l'on gue moderne ne l'emploie pins, et réci- n'a pas toujours rendu bonne justice proquemcnl.»' aux poètes du seizième siècle.

■■' La grande édit. de lionsard ( 1623 ) ■'^ Synonyme de musette on corne-

jiorte : et quand la mère terre ; et un peu muse,

plus loin, /hi appuyant au lieu de iors. ''Trou, ouverture (de pertusus }..,

72 RECHEUCHES

Je défie toute l'ancienneté de nous faire part d'une pièce mieux relevée , et de plus Ijelle étoffe que cette-ci. Entre tous les poëmes de notre poëte je fais grand compte de ses hymnes, et entre elles , de celles des quatre saisons de l'année, et encore de celle de l'or ', et en cette-ci de ce placard qui m'a semblé très-beau :

On (lit que Jupiter pour vanter sa puissance

Montrait un jour sa foudre, et Mars montrait sa lance,

Saturne sa grand'faux, Neptune ses grand's eaux ,

Apollon son bel arc. Amour ses traits jumeaux ^ ,

Bacchus son beau vignoble, et Cérès ses compagnes,

More ses belles fleurs, le dieu Pan ses montagnes,

Hercule sa massue, et bref les autres Dieux

L'un sur l'autre vantaient leurs biens à qui mieux mieux.

Toutefois, ils donnaient par une voix commune,

L'bouneur de ce débat au grand prince Neptune,

Quand la Terre leur mère, espointe ^ de douleur

Qu'un autre par-sur ^ elle emportait cet honneur,

Ouvrit son large sein, et au travers des fentes

De sa peau leur montra les mines d'or luisantes,

Qui rayonnent ainsi (pie l'éclair du soleil.

Quand il luit au midi, lorsque son beau réveil

N'est point environné de l'épais d'un nuage.

Ou comme l'on voit luire au soir le beau visage

De Vesper la Cyprine^, allumant les beaux crins

De son chef '' bien lavé dedans les Ilots marins.

Incontinent les Dieux échauffés confessèrent

Qu'elle était la plus riche, et flattant la pressèrent

De leur donner un peu de cela radieux

Que son ventre cachait, pour en orner les cieux :

Ils ne le nonmiaient point ; car ainsi qu'il est ores 7

L'or, pour n'être connu , ne se nommait encores.

Ce que la Terre lit, et prodigue honora

De son or ses enfants, et leurs cieux en dora.

Adoncqiies Jupiter en fit jaunir son tr(>ne,

' iiWe est dédiée par Ronsard à d'Au- Neptune son trident ..

rat, son précepteur, dont le nom de fa- Amour son Irait ardent.

iniUe, Disnemandi ou Disnemaiin, fut ^ Émue, touchée...

écbangé pour l'un de ses ancêtres contre " Par-dessus...

ce surnom (y^i/ra/us), que lui valut, dit- ^ Vénus, que le peuple appelle l'é-

on, la couleur de .ses cheveux : ainsi toile du Berger.

l'atteste Ménage, fita P..^rodii el ('.. •* Crins, cheveux ; c/jc/, tète, expres-

Menagii, p. 18ti, D'Aurat, pour le dire sions alors consacrées et reçues en poc-

eu passant, était fort pauvre. sie.

'■'On lit dans l'édit". citée de Kon.sard " Comme il est nouinié aujourd'hui... «s d«ux ver» ainsi chansés :

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