CHAPITRE XLIII
Que notre langue est capable <les vers mesurés , tels que les grecs et romains^.
Ovide, en quelque endroit de ses Reç/refs, qji'il intitule De '/'ristibus'i, dit qu'étant banni en la Scylliie, pour tromper son malheur, avait appris de faire des vers à la romaine, en ce langage goffe ^ et barbare. Je ne dispute point si la forme des
' /^li)' est sous-enleiuiii devant ce mot. ses Elogi's (1. V, i7. rie IN'ic. Kapin),
^ C'est lecliap. XI du liv. VII. tout en avouant que l'enti-epi-isc avait
^ Rappelons quelques livres publics peu réussi auprès du public, olisrrvc
;'i des époques très-diverses, où il est « qu'on ne devait pas la considérer
traité du même sujet: « I.a manière comme téméraire, mais bien plutôt en
de faire des vers en français comme en remercier ceux dont les nobles efforts
grec et en italien , » 1573, in-S" ; un ne tendaient qu'à enrichir par quelque
«Mémoire sur la vcrsilication fran- belle invention la langue maternelle. »
caise, » par leeomte deSaint-Leu (I.ouis llamus, dans sa Cntmiiiaire publiée eu
lîonaparte); l'iorence, 1819, in-1". 11 1ÔG2, souhaite que nous ayons des poé-
a déjà été question plus haut du sa- tes qui mesurent leurs syllabes à la ma-
vant travail de 51. Mablin et des tenta- nière des anciens; et dix ans après,
lives bizarres de Tur;,'ot. On s'étonnera dans une seconde édition du même ou-
moins sans doute qu'au seizième siècle vrase, il se récrie avec enthousiasme
cette innovation ait attiré d'excellents sur deux piècesmétriques qu'il vient de
esprits. Henri Klicnne, dans sa /'ivre?- lire, l'une en vers élègiaques, l'autre
/<■»(•(', p. 13, constate, à l'iionneur de en verssaphiqr.es français,
nolrclaugue, que nous pouvonscoumie ' L. 111, ICI. 14, v. 47, 48; et I,. V,
les anciens composer des Acrs mesu- l-.l. 7, v. 05 et 56.
rés : cependant il leur prél'(r(:j'idiii( 11- "■ Cirossier... Du Verdicr ne g<iùîail
semeni les autres. S.•|inle•^la^lh(• dans ]i,io Villon ; aussi s'éloniic-l-il, dans ^il
OE l,.\ MiA>CK. 79
vers latins avec pieds longs et courts est meilleure que nos rimes : ce que j'entends maintenant déduire est de savoir si notre langue française eu e>t capable. Quant à cela, il n'en faut point faire de doute; mais je souhaite que quiconque l'entreprendra soit plus né à la poésie , que celui qui de notre temps s'en voulut dire le maître '. Cela a été autrefois attenté par les nôtres, et peut-être non mal à propos. Le premier qui l'entreprit fut Etienne .Todelle » , en ce distique qu'il mit , eu l'an l-!>â3 , sur les oeuvres jîoétiques d'Olivier de Alagny :
l^li(i'l)iis, Amoni-, Cypris, vout sniivrr, noiiiiir et orner Ton vers et clief, ti"onil)re, de llaninie, «le Ucuts.
Voilà le premier coup d'essai qui fut lait en vers rapportés, lequel est vraiment un petit chef-d'œuvre; Ces deux vers ayant couru par les bouches de plusieurs personnages d'honneur , le comte d'Alcinois, en l'an lôôô, voulut honorer la seconde impression de mon Moiwp/tlle de quelques vers hendécasylldbes, dont les cinq derniers coulaient assez doucement :
Or quant est do l'amour ami de vertu ^, Don céleste de Dieu, je t'e.slime heureux, iVlon Pasquier, d'en avoir tidèlement (hK, l'ar ton ( octe labeur, ce docle discuui.s ; iJiscours tel que IMalon ne [lenl refuser.
Quelques années après, devisant avec Ramus, personnage de
ruhliotlicciue, « comme Marot a osé Agrippa d'Aiibigiié f ce sont ses /'<;<(/es
louer iiu aussi rjoj/e ouvrier et ou- {x'uvres niclées , Genève, 1630) ou,
vrage. » dans une préface qu'il met à la tête de
' 1,'auteur désigne par là Antoine de quelques psaumes traduits en vers me-
liaïf, qui prétendit, comme il le dit lui- sures, il dit que celte manière de ver»
même dans sou Epiire à Charles IX, n'a point été inventée par Jodelle ou
Oes Gn-cs et lies l.;itins iinitant IVxipllenre, par liaïf, comme on le prétend ; inai«
Ui- vi-rsct rliMi.ts rcjU-s (Iworc-r nntip France, qu'il se souvient d'avoir vu V Iliade et
Comme il en fit plus quetout autre, ces l'Odyssée traduites en vers hexamètres
versontétéquelquefois appelés A'a//(H,<. par un nommé Jlnusset, et imprimées
- .Assertion inexacte : ni Jodelle, ni avant que ni liaïf ni Jodelle fussent an
liutet, dont il sera question plus lias, monde. » An. reste, ces traductions de
ne furent inventeurs à cet éi^ard. Ot iMousset ne se retrouvent plus : voy.
lionneur, si c'en e.st un toutefois , n'ap- sur celui-ci , dans le Dictionnaire histo-
partient pas davantage à baif, comme rique de .Marchand, une dissertation cu-
du Verdier l'avance dans sa Dibliolhr- rieuse, où il est traité de l'origine de'
'/ne, ni à Rapin, qui se l'est attribué : vers mesurés, et des auteurs qui en ont
voy, la Ilibliollirc/ue française de Gou- composé dans les langues modernes de
jet, t. \lll, p. -146. D'Oiivct, dans sa l'iiurope.
/'rosodie fraiiiaisi\i>rt. 1'', C2, atteste ■' Pour ce qui t iiiicruc ranioiii- m t-
<'(! effet « (pi'il lui est tonihé cnlie les luenx... iiiuliis iiu petit Mjlumc du l'iur.cu.K
âD liEcnrr.cur.s
sinuulièro recommandation , mais aussi grandement désireux de nouveautés, il me somma d'en faire un autre essai de plits longue haleine que les deux précédents. Pour lui complaire, je Gs, en l'an 1556, cette élégie en vers hexamètres et pentamètres :
Rien ne ino plait, sinon de le clianler et servir et orner :
Rien ne le [ilaît, mon bien, rien ne le plaîlqiie ma mort. Plus je requiers, et pins je me tiens sur <1 être refnsé ;
l'^t ce refus pou: (ant point ne me semble refus. O trompeurs attraits, désir ardent, prompte volonté,
lîspoir, non es|)oir, ains misérabli! pipenr, Discours meiisonsers, trahislreiix ' œil, âpre cruauté.
Qui me ruine le corps, (jui me ruine le cœur, Pourquoi tant de faveurs l ont les cieiix mis à l'abandon "',
Ou pomcpioi dans moi si violente fureur.^ Si vaine est ma fureur, si vain est tout ce que des deux
Tu tiens, s'en ^ loi gît cette cruelle rigueur. Dieux pations de l'amour, bannissez d'elle la beauté.
Ou bien laccouplez d'une amiable pitié ! *...
.le ne dis pas que ces vers soient de quelque valeur : aussi ne les mets-je ici sur la montre en intention qu'on les trouve tels: mais bien estimé-je qu'ils sont autant fluides que les latins, et à tant veux-je que l'on pense notre vulgaire être aucunement capable de ce sujet.
Cette manière devers ne prit lors cours; ains après en avoir fait part à lîamus' je me contentai de les mettre entre les autres joyaux de mon étude, et les montrer de fois à autres a mes amis. îseuf ou dix ans après, Jean Antoine de Baïf, marri que les Jmours qu'il avait premièrement composés eu faveur de sa Méline, puis de Franciiie, ne lui succédaient envers le peuple de telle façon qu'il désirait, fit vœu de ne faire de là en avant que des vers mesurés ( ainsi appelons-nous ceux auxquels' nous voulons représenter les grecs et latins ) ; toutefois, en ce sujet, si mauvais parrain, que non-seulement il nefut suivi d'au cun , mais, au contraire, découragea un chacun des'yemployer :
' Ti-aitrc, perfide... fe delapièce : onen a bien assezlii pour
-T'ont-elles été accordées, prodiguées être de l'avis de l'abbé d'Olivet, qui a
par les cieux. . dit, en parlant des vers mesurés, «qne
' .'•i ru toi : élision reriie à celte épo- cette versification ne lui paraissait pas
rjup. possible. » Voy. les raisons <i»'il en
^ Nnnscroyonspouvoironicllrolc res- (loane, l'roso(lie/irniço<se, mt. v, < l.
T>E LA FRA^iCE. «1
(i'aufaiit que tout ce qu'il en fit était tant dépourvu de cette jiaïveté qui doit accompagner nos oeuvres, qu'aussitôt que cette sienne poésie vit la lumière, elle mourut comme un avorton.
Or ces vers par moi ci-dessus récités représentent en notre langue les vers grecs et latins, esquels on considère la proportion des pieds longs et brefs seulement ; toutefois, je ne sais comment la douceur de la rime s'est tellement insinuée en nos esprits , que quelques-uns estimèrent que pour telle • manière de vers agréable, il y fallait encore ajouter par suppléuient la rime au bout des mots. Le premier qui nous en montra le chemin fut Claude Butet, dedans ses œuvres poétiques, mais avec un assez malheureux succès :
Prince des nuises, Joviale race% Amiens (le ton hean moiil, snl)it de ciâce ^, Montre-moi les jeux tîe la lyre tienne Dans Milylène.
Ledemeuran t de cette ode contient septcouplets que je ne vous veux ici représenter, parce que je ne la trouve pas bonne. Et de fait, en ce preuiier couplet, vous y trouvez deux fautes notables. L'une qu'il fait Te féminin long par la rencontre de deux consonnantes qui le suivent : en quoi il s'abusait , parce que cet e n'est qu'un demi-son que l'on ne peut aucunement rendre long ; l'autre que quand cet e tombe en la fin du vers , il n'est point compté pour une syllabe, comme il a voulu faire. 11 me suffit seulement de vous dire qu'il fut le premier auteur de nos vers mesurés rimes. Bien vous dirai-je qu'il choisit sagement les verssaphiques : car si nous avions à transplanter en notre vulgaire quelques vers latins, ilfaudraitquece fussent principalement ceux qui sont d'onze syllabes, que nous appelons tantôt phaleuces, tantôt saphiques. Il n'y a rien de si miguard que tels vers : chose que l'Italien reconnaissant a formé toute sa poésie sm* eux. Vrai que c'a été sans considération des syllabes brèves ou longues : car cela lui edt trop coûté, se contentant seulement de la rime au bout des onze syllabes. Ce
' Itenriitt seiiilile passé. rie la liasse laUiiité.
-' \\»ee de .liipitcr, de Jovinlh, tenue ' l'm-é d'une grare smidaiiie...
S'2 KECHERCllliS
que llonsard a voulu représenter en une ode qui se coninieace :
Belle, dont les yeux doucement m'ont tué I*ar un doux regard qu'an cœur ils m'ont rué, El m'ont en un roc insensible mué, En mon poil grison ;
l'-t eu une autre, dont le premier couplet est tel ;
Ni rage ni sang ne sont plus en vigueur; Les ardents pcnsers ne m'écliaulfent le cieiir : Fins mon clief grison ne se veut enfermer Sous le joug d'aimer.
En ces deux pièces, que l'on pourra lire tout au long dans le dnquiènie de ses odes, la rime esttrès-riche sans pieds, et néanmoins vous voyez qu'ils ne sont pas sans quelque grâce. En l'ode de Butet la faute visible qui s'y trouve est que tous ses vers clochent du pied. Et c'est pourquoi, en l'an 1578, dedans mes œuvres poétiques", qui étaient ajoutées au bout de mou Monopinle, je voulus faire ces hendécasyllabes en vers rimes et mesurés :
Tout soudain que je vis, Bellonno, vos yeux, Ains vos rais ' imitant cet astre lies cieux. Voire port grave-doux, ce gracieux ris, Tout soudain je me vis, lîcllonne, surpris ; Tout soudain je quittai ma franche raison, El peu cdut ^ je la mis à votre prison...
Depuis, .fean Passerat, homme duquel on ne saurait assez honorer les vers, soient latins ou français, quand il en a voulu faire, fit une ode en vers saphiques, qui est telle -,
On demande en vain que la seive raison " Rompe, pour sortir', l'amoureuse prison : l'Ius je veux briser le lien de Cypris, Plus je me vois pris.
L'esprit insensé ne se paît que d'ennuis,
Plaintes et sanglots, ne repose les nuits :
l-our guérir ces maux, (|ne l'aveugle vainqueur Sorte de mon cœur !
Prends pitié des liens, lire Lors de mon liane
Tant de traits lancés, enivrés de mon sang ;
I Ou pliilot les rajons tini s'en l'cliai)- - '( allidns] .nvisc, piiiflnil ..
[ifiil. . ■ l.;i laison csrlaM', o.'J.ïci t'/t . .