‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 101 sur 176 · CLXXU DEMELES- D ETIENNE PASQUIER · texte numérisé non relu

CLXXU DEMELES- D ETIENNE PASQUIER

Un de leurs premiers justiciables devait être Pasquier. Aussi Louis Richeome , sous le nom supposé de François des Montagnes, ayant entrepris de réfuter la plaidoirie d'Arnauld par son livre de la Vérité défendue ' , s'y donna en même temps carrière dans les notes contre l'auteur des Recherches. Peu après, sous un second pseudonyme*, celui de René Lafon , le même jésuite , en répondant à la harangue du célèbreMarion, au sujet de l'arrêt rendu contre la société le 10 octobre 1597 2, prodigua derechef à Pasquier des attaques violentes ou plutôt des invectives grossières. Les termes les plus doux dont il le qualifiait étaient ceux de calomniateur et d'insigne menteur ; il lui annonçait « qu'un jour quelqu'un de ia compagnie ferait une revue générale de ce qu'il avait mis en lumière, c'est-à-dire un recueil de ses ignorances, rêveries, àneries, malignités, hérésies, pour lui dresser un tombeau de funeste mémoire 3. » Bref, le libelle était rempli d'une infinité de semblables traits, « indignes , je ne dirai point d'un chrétien , mais d'un Turc et d'un Arabe *. » D'autres publications, qui parurent à Anvers, n'étaient pas moins injurieuses pour Pasquier s. Ces écrits diffamatoires ne lui demeurèrent pas longtemps cachés. Un gentilhomme écossais, qui prétendait avoir fort à se plaindre des jésuites6, dans la pensée qu'ils leur attireraient de la part de ce fougueux athlète un nouvel assaut, les lui fit malignement parvenir. Il lui remit, dans la suite encore, plusieurs ouvrages tout aussi propres à échauffer sa bile, en particulier les Constitutions de Loyola.

Son intention ne fut point trompée. Pasquier, accoutumé aux respects du public et même aux ménagements de ses adversaires , bondit d'indignation à ces lectures. Sa main, on le sait, « n'était pas engourdie ' » : après une courte hésitation, il le lit bien voir. En lui l'auteur et le citoyen étaient également blessés. On attaquait sa gloire; on attentait au repos du pays : sous l'impression de cette double colère, il fit une étude approfondie des différents

■ Toulouse, 1595 : La récité drfen- mais ce ne doit être là qu'une réira-

due pour la religion catholique en la pression.

cause des Jésuites. Cet ouvrage, réira- i C. 37.

primé en 1596, fut traduit eu latin la 4 Lettres, XXI, 2; cf. la dernière

même année à Ingolstadl. On sait que lettre du liv. XXII,

daus leurs livres de polémique, si * Recherches, III, 45.

nombreux à cette époque, les jésuites 6 Lettres, XXI, 2; il s'appelait Ro-

dissimulaient d'ordinaire leurs noms, liert de Brusse : cf. la Chasse du renard

'' « Réponse de René de Lu/on, /mur Pasquin, 111,3.

les Jésuites, au, plaidoyer rie Simon ' Catéchisme des Jésuites, II, 19,

Vin ion », Villefruuclie; iu 8°, 1599: p. 196.

AVEC LES JESUITES. CLXXlll

livres qu'il avait reçus; puis, aiguisant son esprit et sa plume1, il composa son Catéchisme des Jésuites, ou Examen (le leurs doctrines 2.

Ce fut en lfiQ2 que cet ouvrage fut publié, à l'époque même où Antoine Arnaufd adressait au roi contre eux « son franc et véritable discours 3 » : cette date suffit pour attester que Pasquier n'avait pas seulement en vue de satisfaire un ressentiment personnel. Son principal objet était de prévenir le rétablissement de la société, de plus en plus imminent : dans ce but, il s'agissait d'éclairer Henri IV, en luimontrantcequ'elleavait de formidable à lui-même et au pays. Chose singulière : c'était sur la faveur de ce prince, dont elle passait pour avoir tramé la perte, qu'en ce moment elle fondait l'espoir d'un prompt retour. En vaiu on s'était armé auprès de lui des doctrines de bouleversement que contenaient les livres des pères, et qu'avait divulguées la vente de leur bibliothèque *. Par le penchant naturel aux âmes élevées , attiré vers ce qu'il y avait de grand dans la constitution des jésuites, Henri les avait regrettés à leur départ, et se refusait à croire qu'il dut redouter en eux des conspirateurs. .

Pasquier, dans l'œuvre où il les combat , s'offre à nous sous un aspect entièrement nouveau, comme imitateur de la manière socratique dont Platon nous a donné le modèle dans ses dialogues. Une agréable fiction ou plutôt un souvenir particulier à l'écrivain lui sert de préambule. Il suppose que dans la maison d'un gentilhomme le hasard a réuni un jésuite et un avocat. Une conversation s'engage entre eux et le maître du logis : ce dernier, tout en s'excusant de sa curiosité , prie le jésuite de permettre qu'il l'interroge sur la compagnie à laquelle il appartient ; et, plein d'un zèle charitable mêlé de prosélytisme, son bôle n'a rien da plus pressé que de se rendre à ses désirs. Stimulé par de courtes et vives •questions, il dévoile avec un confiant abandon les mystères les plus cachés des doctrines de la société, et tout ce qui en forme, à proprement parler, le catéchisme. Il explique les principes sur lesquels elle

' Dernière lettre du 1. XXII. roi, sur le rétablissement qui lui est

•' Lettres, XXI, 2, XXI, 6. — J'ai eu demandé par les Jésuites ; l'a) is, 160?,

eirire les mains L'exemplaire dont Pas- in-S" : réimprimé en 1610, et depuis

quier fit don à Henri IV : Relié en ma- encore, en 1672, in-12, et avec des

roquin olive, il porte les armes de notes par l'abbé Goujet»

i rauce et de Navarre. ' Lettres, XXI, 2. 3 Le franc et véritable Discours au

CLXX1V DEMELES DETIENNE PASQU1ER

se fonde, les lois qui la régissent, ses coutumes, ses privilèges, en un mot son redoutable système politique, qui lui commande de n'épargner pour atteindre son but aucune puissance dans la chrétienté1. L'avocat, sous cette désignation transparente on aperçoit Pasquier, se mêle bientôt à l'entretien : il discute les bulles accordées aux pères et leurs constitutions , tirées de leurs propres livres (l'une de ses malles s'en trouvait heureusement remplie);, il y découvre pour l'État et pour la religion le germe de périls sans nombre. Il remonte à l'origine de l'institut, il en retrace l'histoire, et, osant s'attaquer au chef même, il assigne à sa conduite des motifs purement humains. Le jésuite réplique et défend son ordre ; mais il n'a pas la verve de son antagoniste,, et ne lui vend pas cher l<i victoire. Sur plus d'un reproche adressé à ses confrères il se montre même de bonne composition, et passe condamnation volontiers. On se rappelle à la lecture de ces pages, où la bonhomie est assaisonnée de malice , ces sophistes si vite à court de raisons avec Socrate, et qui se laissaient si plaisamment battre par sa piquante ironie.

Telle est la matière du premierlivre. Le second, comme la majeure partie de celui-ci, n'est qu'une reproduction développée des arguments contenus dans le plaidoyer de 1 505, à laquelle se joint la réfutation de toutes les apologies ultérieurement tentées par les jésuites. Il y est successivement établi que leurs maximes sont incompatibles avec les libertés de l'Église gallicane; que l'enseignement public est contre le but primitif de leur institution; qu'ils s'en sont attribué l'exercice par empiétement et par surprise; que nos anciens n'avaient jamais voulu, et cela par de sages motifs, confier à des religieux l'éducation des enfants; que dans leur prétendu dévouement à l'instruction de la jeunesse perçait le calcul de l'intérêt privé, les biens de leurs élèves étant leur point de mire et souvent leur proie. L'auteur examine ensuite leurs vœux,, « ceux delà grande et de la petite observance; » il s'attache à en signaler les conséquences pernicieuses, surtout celles de l'obéissance aveuglée2, qui fait d'eux autant d'instruments du pape. C'est Pavocat qui, sauf un petit nombre d'objections et d'incidents , garde la parole dans cette portion de l'ouvrage, jusqu'à ce que l'annonce du diner mette '

'1,2, p. 15. les Recherches, III, 15, plus fâcheuse

'* « Obedienliit cteca , parole latine, à digérer que celle dont ou use eu dit-il, en traitant aussi ce point dans français. » Cf. Lettres, XX, 1.

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