‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 11 sur 176 · X.V1II "VIE DETIE^iXE PASQUIER · texte numérisé non relu

X.V1II "VIE DETIE^iXE PASQUIER

était le client dont Pasquier avait accepté la défense. Malgré de sinistres soupçons, son regard exercé avait interrogé le visage de l'accusé , dont le front calme , sonde au vif, dont l'œil assuré lui avait révélé l'innocence. Fort de sa conviction, il ne craignit pas, dans ces formidables circonstances, de lutter contre la prévention et l'erreur. La salle de Saint- Louis, théâtre des causes criminelles, regorgeait d'une foule immense , attirée par l'émotion du drame : aux côtés de Pasquier était son fils aine, dont il avait voulu former la jeunesse par un grand exemple ; à ses pieds , le gentilhomme, sa femme, ses deux enfants baignés de larmes; devant lui ses accusateurs , aussi éplorés , et réclamant vengeance de l'attentat qui avait versé le sang d'une famille entière : leur avocat était Brisson. Lorsque le défenseur se leva, un murmure désapprobateur se fit entendre ; quatre fois il s'efforça de commmencer, quatre fois ces bruits ennemis étouffèrent ses paroles, jusqu'à ce que, la couleur lui montant au visage, et sa voix éclatant avec l'accent d'une juste colère, il força au silence l'assemblée frémissante, l'éclaira malgré elle, l'étonna, la subjugua par l'ascendant d'une argumentation serrée et lumineuse, l'entraîna dans son parti par la puissance sympathique de mouvements chaleureux, et renouvela, comme il le dit avec un légitime orgueil ', le triomphe de Cicéron, faisant tomber des mains de César l'arrêt préparé contre Ligarius. A la lecture de cette harangue on comprend d'ailleurs sorisuccès. Le début en est imposant et pathétique, en même temps plein de ménagement et d'adresse; la narration est nette, aisée et rapide: à l'habileté élu légiste se joint dans plus d'un passage la véhémence de l'orateur.

Cette véhémence, Pasquier la puisait dans son àme loyale et sincère, ouverte à tous les nobles sentiments : jamais sa conscience ne désavoua aucune de ses paroles; jamais il ne servit d'organe au parti de l'injustice, ou ne refusa son ministère d'avocat à qui le réclamait pour assurer le triomphe de son bon droit. Lorsque le maréchal de Montmorency % tombé dans la disgràee de Charles IX, eut été envoyé à la Bastille, il fit demander à Pasquier s'il voulait accepter le rôle de son défenseur. Celui-ci, avec autant d'empressement que d'autres en mettaient à fuir cette mission périlleuse, répondit qu'il tenait ce choix à grand honneur, et qu'il s'efforcerait d'eu paraître digne. En effet, il ne contribua pas peu à faire rétablir

1 Lettre», MI , 1. ' C'était le fils niiif «lu l

^ oj . Recherche*, VI, 9

vie d'étienne pasquier. xix

dans sa liberté et dans ses honneurs celui que sa saine conscience n'avait pu protéger contre un caprice de la colère royale ".

Les plus illustres seigneurs rendaient donc, en lui confiant leurs intérêts, un double hommage à son intégrité et à ses talents. Au nombre de ces nobles clients on remarquait les princes de la maison de Lorraine : pour leurs affaires domestiques ils recouraient habituellement à ses conseils 2 , et plus d'une fois ils se servirent de sa parole dans des causes considérables. Telles furent celle où devant le conseil d'État il soutint les droits régaliens que le duc de Lorraine prétendait sur le duché de Bar 3, et celle de la vicomte de Martigues, qu'il plaida, en 1573, pour Henri de Guise, durant trois matinées de suite, sous les yeux de tous les membres de celte puissante famille établis en France4. Dans une occasion non moins solennelle il eut pour auditeurs, comme il nous le rapporte 5, Charles IX, ses frères et les princes du sang, les grands officiers de la couronne et les ambassadeurs de Pologne : les membres du parlement étaient revêtus de leur robe d'écarlate, et l'arrêt fut prononcé par le chancelier de Birague. Plusieurs autres procès où il figura, sans être entourés d'un appareil aussi pompeux, ne laissèrent pas que d'avoir alors beaucoup de célébrité et d'importance. C'est ainsi qu'en 1579, pendant trois jeudis, et eu présence d'une infinité de peuple, il défendit centre la faculté de médecine de Paris la doctrine introduite par Paracelse, et qui jouissait en Allemagne d'une vogue immense 6. Justement frappé du caractère indécis et conjectural qui discréditait, de son temps , l'art de guérir 7, il ne croyait pas qu'il fallût fermer la porte aux inventions venues du dehors : libre penseur, il voulait que l'on discutât, non que l'on étouffât les nouveautés.

Dans les questions politiques, alors si controversées, l'indépendance d'esprit de Pasquier était la même. Il la siguala hautement,

1 Voy. Recherches, VI, 9. qui porta la parole pour la fille uni-

- Cette confiance, il la partageait que de Sébastien de Luxembourg. — On

avec Ncrseris et de Mon.1b.nlon: 1*1- remarquera encore parmi les plaidoyers

1res , Mil , 6. prononcés pour cette famille celui qui

3 Le duc de Lorraine, René II, avait est placé à la fin du t. 1er des Œuvres

on effet obtenu de Louis XII la jouis- de Pasquier, col. 1059-1094, « pour le

»anre de ces droits régaliens; ils furent duc de Lorraine, contre les seigneurs

maintenus: v. le Dictionnaire géogra- et dame de Bussi d'Amboise, seigneurs

;>/n7/><ed'Expilly,tn-f°, t.l, p.44ôet447. de Mouguinville. »

1 Lettres, XII, 9, XXI, 3; Cf. Ile- s Lettres, X\l , 3.

herches, VI , 29 , on l'on apprend que 8 Lettres, XXII, 4 et 12 ; cf. VIII , 1 ■

adversaire de Pasquier dans celle ' Lettres, XIX, 16, XXII, 12, Cf.

cnuse fut le. célèbre Claude Mangot , Recherches, IX, 11.

xx vie d'étienne pasquier.

en embrassant la cause d'Angouléme , qui n'avait pas craint de résister aux volontés de son souverain '. Cette ville , cédée par le roi au duc d'Alençon, comme gage de l'une de ces trêves que les intérêts opposés se faisaient un jeu de conclure et d'enfreindre , avait refusé de recevoir le duc de Mônlpensier, qui devait la remettre au frère de Henri III. Pour la disculper de celle audace, pour repousser l'accusation de lese-majesté qui pesait sur elle, Pasquier, devant le parlement de Paris, remonta aux principes fondamentaux du droit public, et jusqu'à l'origine de notre gouvernement. Né français et plaidant pour des Français , il se jugeait dûment autorisé, non pas à s'opposer au roi, mais à lui présenter ses humbles remontrances en justice. Nos rois n'avaient-ils pas toujours consenti à réduire leur puissance sous la civilité de la loi ; et la ville d'Angoulème, par son obstination à rester entre les mains de son légitime seigneur, n'avait-elle pas donné de sa soumission et de sa loyauté la plus éclatante preuve ? N'était-ce pas là une de ces désobéissances patriotiques dont la Normandie sous Louis XI, la Bourgogne sous François Ier, avaient offert un généreux exemple? Le parlement eut le bon esprit de le croire, et termina le procès par un arrêt prudent, qui, en sauvant les apparences d'un échec à l'autorité royale, accordait en effet gain de cause aux habitants d'Angoulème. Leur dévouement au pays les en rendait dignes : « Jadis leurs pères, avait dit noblement Pasquier, quand ils avaient été livrés aux Anglais pour la rançon du roi Jean, soumis de corps, étaient demeurés Français de cœur. » Son habile et énergique plaidoirie abonde en traits semblables, expression vive de son ardent patriotisme. C'est une manifestation curieuse de ce qu'il y avait alors de force dans l'esprit public, et dans nos vieilles institutions de germesd'un libreavenir. Elle témoigne du développement circonspect, niais continu, par lequel on s'acheminait en France vers la possession des garanties de sécurité et de dignité qui forment aujourd'hui la base de notre ordre social. L'auteur du Traité de l'Eloquence française, du Vair, assignait pour motif à la faiblesse de nos orateurs l'absence des grands intérêts, cette àme des discussions politiques (lins les Fiais indépendants de l'antiquité. Mais cetle fois qu'imaginer de plus imposant qu'une telle question cl le théâtre ou elle

'En 1576, api donné. Cf. Vi'.l"<j< >'■ Vasqulcr par

voy. Lettres VI, 1; à la suite de In li i- m. Dupin , prononcé -\ la rentrée de la tic citée, le plaidoyer lui-même est cour de cassation en 1813, p 21 et 51

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