‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 12 sur 176 · VIE D ETIENNE PASQUIER. \\I · texte numérisé non relu

VIE D ETIENNE PASQUIER. \\I

ctaitdébattue? Certes, Pasquier déclarait à bon droit • « que c'était là une affaire toute publique, telle que l'on en traitait anciennement dans Rome. » Si dans la carrière du barreau nous étions demeurés si loin des anciens au seizième siècle, il fallait plutôt attribuer notre infériorité au goût de celte érudition indigeste qui étouffait sous une végétation stérile le jet vigoureux des plus heureuses natures. A celte influeuce pernicieuse venaient se joindre les entraves des formalités et de la routine. Les présidents, ainsi que nous l'apprend Loisel2,ue se faisaient pas faute de rabrouer d'une voix dure et impatiente les orateurs qui semblaient s'écarter de leur sujet. Cependant, il faut à l'éloquence, comme l'observe Tacite 3 , une pleine liberté de mouvement; rien ne doit gêner sa souple et capricieuse allure. Ces rudes interpellations nous rappellent les manteaux étroits et disgracieux qui sous les empereurs, embarrassant les gestes de l'avocat, parurent non sans raison arrêter l'essor de la parole et porter un coup funeste à l'éloquence romaine ■».

Que dès cette époque, néanmoins, de sérieux intérêts inspirassent à notre barreau un digne langage, c'est ce que l'on ne saurait contester. Au milieu de ce progrès général qui annonçait la grande époque des lettres françaises, l'éloquence était en marche, comme tout le reste. Aussi du Verdier, dans la préface de sa Bibliothèque, remarquait-il à juste litre « que déjà les orateurs avaient fait beaucoup d'honneur à notre langue. » On partagera ce sentiment en lisant plusieurs des plaidoyers de Pasquier. Il fut vraiment un prédécesseur de Palru et de Le Maistre. Une parole ferme et pittoresque, un débit animé et facile, une argumentation solide et pressante, quelquefois, d'après le goût du temps , fine jusqu'à la subtilité 5 , une riche variété de connaissances en morale, en politique , en histoire , telles étaient les qualités qui dans cette lice du Palais/où, suivant un contemporain6, « il courait si bravement, » lui conciliaient tous les suffrages. On ne s'étonnera donc pas que sa porte fût, au rapport de ses biographes ' , assiégée par les plaideurs , et que devant les tribunaux il fût en possession de cette suprématie qui appartient à l'ascendant personnel du talent joint à la

1 Lettres, VI, 1. 37, à la fin.

- Dinloijne ries Avocats, p. 201 de l'é- 6 l.e savant Airault : voy . les Lettres

dit. citée. de Pasquier, M , 7.

3 Dialogus de Oratoribus, c. 39. " Voy. particulièrement au liv. V des

* "iid. Élo/jes de Sainte-Marthe celui de Paa-

Vrfy. par exemple Jleeherchcs , VI, quier.

xxn vie d'Etienne pasquier.

vertu. De là cette juste fierté que lui inspirait le ministère qu'il exerçait. Aucune profession ne lui semblait plus noble et plus indépendante que celle de l'avocat, aucune plus sacrée, par les intérêts dont elle nous rend dépositaires, par les devoirs qu'elle nous impose.

fl est vrai qu'il communiquait, nous l'avons vu, toute l'élévation de son caractère à ses fonctions. Ennemi de la chicanerie , loin de spéculer sur les procès, il les considérait, à l'exemple de l'Hôpital, comme une plaie de la société, que la raison publique devait travailler à guérir '. Loin de s'associer en aucun cas à l'impunité des coupables , il blâmait avec énergie cette indulgence voisine de la faiblesse qui encourage le crime en l'épargnant 2. A ses yeux l'administration sévère de la justice était le, fondement essentiel des États ; une condition absolue de leur prospérité, c'était le respect des lois , dont il cherchait dans l'équité naturelle et le bon sens la double base et la consécration nécessaire 3.

Ces principes prenaient leur source dans la haute idée que Pasquier s'était faite des devoirs de la législation et les études profondes auxquelles il s'était livré à ce sujet : dans une extrême vieillesse il ne les avait pas encore interrompues. En outre, la science du philosophe perfectionnait et complétait, pour ainsi dire, en lui celle du légiste. Aussi , dans cette époque florissante du Palais , où , comme l'a dit Bodin 4, h vraie jurisprudence avait son siège à Paris, ne fut-il au-dessous d'aucun de ses plus savants contemporains. Lorsqu'il fut procédé à la réformation de la Coutume de cette ville 5 , l'un des jurisconsultes choisis pour y travailler, il seconda dignement, dans cette importante entreprise, Gilles Durant, de Fontenay , Canaye , Mangot , de Montholon , la Faye , Yulco , Versoris, et Cbopin , l'honneur du barreau français 6.

Dans cette vie, pleine de labeurs et de luttes journalières, en

1 Recherches , IX, 41; cf. II, 4. coutume, il était synonyme de celui

-' I<1., vin, 40. de loi, ainsi que l'explique Pasquier,

3 Recherches, XVI, 2. Lelt. XIX, 15. « Cette dénomination,

4 Voy. VEpitre latine à Pibrac, placée ajoute-t-il , a prévalu, comme plus entête de sa République. Cf. le Dialogue douce et plus agréable aux Français, deloisel, p. 334 et 335 de l'édition étant une marque de leur liberté et citée. sujétion volontaire » ; Ibid.

1 (15S0) Lettres, XIX, 19. Pasquier 6 Consulter sur ces jurisconsultes, parle très-souvent de la nouvelle Cou- les précieuses notes de M. Giraud, dans tume de Paris, « qu'il estime devoir son édition de l' Interprétation des /asservir de lumière aux autres coutu- litutes de Justinian , p. LUI et Liv de nies,» ou, comme il le dit ailleurs, V Introduction. M. (iiraud incline à c< de guidon»: voy. l' Interprétation des omettre le nom de Mangot, et à rem- Institutes , 11 , 37 et 51 : cf. ibid., 43, placer celui de la Kaye par celui de Guy 5'2, 69, 85, 106, etc. Quant au mot de du Faur de Pibrac : voy. le passage citr.

VIE DETIENNE l'ASQUIER. XXIII

quelque sorte livrée au public, y avait-il donc encore quelque place pour le culte désintéressé des lettres? A notre époque, stérilement affairée, on le concevrait difficilement; au seizième siècle la force et le calme des âmes , en dépit des tourmentes religieuses et politiques, ménageaient des loisirs aux plus occupés. De là les grands travaux , nés dans ces jours si contraires aux paisibles études , où. les bibliothèques, les œuvres de l'esprit , avant même qu'elles fussent achevées, étaient souvent la proie des flammes1. Pasquier, malgré les obstacles les plus divers, sut toujours réserver une partie de son temps pour les travaux littéraires, auxquels il a dû sa plus belle gloire. Avec cette humeur tour à tour enjouée et sérieuse, dont il nous offre l'alliance piquante, il fait paraître en 1564 ses Ordonnances d'amour, en 1565 le second livre de ses Recherches, de nouveaux vers en 15G7 et 1569, la Congratulation au roi en 1570. Comme ces illustres Romains, dont il reproduit à beaucoup d'égards le goût et le caractère, il a ses habitations des champs, où il se dérobe au tracas de la ville. Ici nous le voyons courir « à sa campagne d'Argenteuil, pour s'y réconcilier quelques jours avec ses livres et ses meilleures pensées 2; » là se retirer, à la faveur des vacations, « dans sa maison du Chàlelet 3, en délibération de trouver quelque relâche aux flots et refiots des affaires du Palais 4. » H en reviendra plus dispos à ses sacs 5. Mais tout à lui dans ces paisibles retraites, il s'y enivre d'étude et de méditation : heureux d'échapper aux arides questions du droit , les Offices de Gicéron et d'autres chefs-d'œuvre classiques à la main , il converse avec ces amis retrouvés , objets au seizième siècle d'un si fervent enthousiasme ; il sort de cette belle compagnie pour transmettre les impressions de ses lectures à quelques hommes comme lui épris de l'antiquité ; il discute avec eux les opinions de ses auteurs favoris G. C'est, après que ce studieux séjour. a réveillé ses esprits, qu'exercé à penser par ces immortels modèles, il devient auteur à son tour : il donne les matinées entières au travail ; « il s'y remet encore au sortir de table, et ne lui consacre pas moins de huit ou neuf heures par jour. » C'était là son repos7. Avec l'âge son ardeur, loin de se calmer, redouble encore; parfois elle prend sur sa santé :

'Voy. particulièrement dansles Éio- * Lettres, IX, 13.

ges de Sainte-Marthe, 1. (Il , celui de ;' ld., VIU , 12.

dei-main Vaillant. 6 i(\^ \\^ \\

■ Lettres., X ,6. ' ld., \ , 10 et 13.

:i Petit .village de la Brie,

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