XXIV ME DETIENNE PASQUIER
mais dans ce corps sain et vigoureux un régime sévère rétablissait bientôt l'harmonie '.
Le goût de Pasquier pour les lettres, la réputation qu'elles lui avaient acquise, les charmes de cette intimité intellectuelle qui unissait alors beaucoup d'âmes d'élite et d'esprits supérieurs , se montrèrent surtout à l'occasion des grands jours de Poitiers et de Troyes , deux circonstances fameuses dans la vie de Pasquier et dans l'histoire littéraire du seizième siècle.
Lorsque , avant Philippe le Bel, le parlement était ambulatoire à la suite du prince , on appelait ses séances du nom de grands jours ou hauts jours, à raison de l'importance des affaires qui se traitaient dans ces sortes de plaids généraux2. Le même mot, depuis que ce corps fut devenu sédentaire à Paris , ne s'appliqua plus qu'aux délégations temporaires d'un certain nombre de ses membres, détachés en province pour y juger en dernier ressort toute cause civile ou criminelle. Les grands jours avaient lieu dans le principe de deux en deux ans ; leur tenue fut ensuite irrégulière, et de plus en plus rare; mais elle ne cessa entièrement que dans la deuxième partie du dix-septième siècle à.
On désignait donc ainsi, au milieu du seizième, une juridiction extraordinaire, par laquelle le justicier suprême, le roi, étendait jusqu'à l'extrémité du pays ses longs bras si redoutés, qui allaient partout frapper le crime et abattre les restes de la féodalité 4.
Depuis plusieurs siècles, la royauté, intimement unie au peuple, dont elle s'était faite la protectrice , avait lutté pied à pied contre la tyrannie des seigneurs. Mais, loin du centre où son action se déployait avec un plein succès, la barbarie des mœurs suscitait encore de déplorables violences , et souvent l'audace de puissants oppresseurs forçait les lois à se taire 5. De là, pour arrêter ou venger ces désordres, l'intervention des représentants du souverain et ces assises improvisées par lesquelles il demandait compte de son autorité violée et des attentats commis. Beaucoup d'anciens maîtres du sol, trop attachés à leurs privilèges, laissaient la vie
1 Lettres, XXI, 7. 11 a dit dans son 1666, que la relation de Flécbier a
/ in In plie qu'il était « fort de eorps, fort rendus si célèbres.
d'esprit, » * V. l'édition de ces Mémoires de Flé-
1 Encyclopédie , édition de Neufchâ- cliier, donnée par iM. (iouod, Paris,
\t\ . 1765 , in-r, t. VIII, p. 803. in-8°, 1844 , p. 75 et 94.
Il n'y en a plus de traces depuis 5 De Thon , De Dita sua , 11. ceux de Clermont en au \ ergne, 1665 et
vie d'étienne pasquier. x\\
dans ces sessions meurtrières. L'approche des envoyés, il est vrai, on Réveillant de sinistres souvenirs au fond des cœurs, amenait bien des fuites précipitées; mais les plus lents ouïes plus confiants payaient pour les autres, et les châteaux forts démolis en foule expiaient du moins les torts des possesseurs qui s'étaient échappés.
C'était dans les époques troublées par les guerres civiles que l'on recourait principalement à ces tribunaux exceptionnels. Contre les excès qu'elles avaient produits, des remèdes terribles semblaient seuls pouvoir être efficaces. Les magistrats royaux apparaissaient tout à coup : sur eux aucune considération personnelle, aucune influence locale ne pouvait agir. Toute, accusation portée devant eux était aussitôt suivie du jugement. Entre la condamnation prononcée et l'exécution de l'arrêt il n'y avait pas de délai. A ce pouvoir illimité tous les pouvoirs de la province (levaient leurs concours : le peuple au besoin lui eût prêté son appui. La religion même, se mettant à son service , ordonnait, par la bouche de ses ministres, à quiconque connaissait un coupable de venir le déclarer. Ainsi en peu de temps se soldait un long arriéré de crimes. Les faibles, les opprimés relevaient la tête; et à l'aspect de ce nivellement momentané, qui présageait le règne de l'égalité civile, ils s'écriaient avec un célèbre magistral' « que les grands jours étaient un vrai miracle de justice. » Ils leur semblaient emprunter à bon droit ce nom de leur ressemblance avec le jugement dernier2.
Poitiers, dont les derniers grands jours avaient eu lieu en 1 jG7, fut honore en 1579 d'une nouvelle commission de ce genre, présidée par Achille de Ilarlay 3. Dans les registres du parlement, conservés aux archives du Palais, on peut voir, ;i la date du 14 août de cette année, « les lettres patentes présentées à cet effet par les gens du roi : >- leur vérification est du 30. Sur ces grands jours il n'existe d'ailleurs aucun document officiel ; et tout ce qui nous en est connu, nous le savons par Pasquier, qui, ami de Ilarlay, alors simple président aux enquêtes, fut en cette occasion l'un de ses soldats, comme il se plaisait à le lui rappeler dans la suite4.
Les commissaires avaient plein pouvoir de rechercher et de punir les coupables, non-seulement dans le Poitou, mais dans l'An-
1 Jacques Faye, seigneur d'Espeisses: Histoire de France , Paris, in-P, IC3ivoy. les Harangues et actions publiques 1037, t. V, p. 470.
des plus rares esprits de notre temps, l Lettres, VII, 6. Paris, 1609-, ii, -s1, p. 105. '• U\., XM1,9.
2 C'est ce que disail Oupleix dans son
XXVI VIE DETIENNE PASQLIEK.
jou, la Touraine et môme les pays voisins » : le malheur des temps les avait fort multipliés. Aigries par la fureur des factions, les mauvaises passions s'étaient dans tout le midi déchaînées sans frein : des camps armés offrant au crime un asile et l'impunité, son audace n'avait plus connu de bornes ; catholiques et protestants avaient rivalisé de cruautés et de vengeances. Devant leurs attentats l'autorité était demeurée impuissante et muette d'effroi ; ou, si elle avait voulu frapper, de scandaleuses lettres d'amnistie, arrachées au prince par la faveur, l'avaient désarmée le plus souvent.
Le moment des expiations était venu : les magistrats à peine désignés arrivèrent à l'improviste; leur vigueur ne devait point faillir aux devoirs imposés par de si déplorables circonstances. Aussi Pasquier ne craignait-il pas « d'appeler Dieu à témoin qu'il n'avait jamais vu procédures si belles que celles de ces grands jours 2 ». Il est certain que de rigoureux exemples furent donnés , que des coups rudes et hardis furent portés aux ennemis de la paix publique. Surtout la punition d'un seigneur considérable étonna l'Anjou et la Touraine. Pasquier s'abstient de le nommer. A cette juridiction violente s'attachait en effet un caractère mystérieux 3. Quoi qu'il en soit, cette condamnation produisit à elle seule dans ces pays une impression de terreur plus salutaire que toutes les autres exécutions à mort 4. On reconnut que la grandeur du rang ne mettait pas au-dessus des lois; que nulle puissance n'était à l'abri de leur atteinte. En un mot, la conduite sage et résolue du président de Harlay fit porter à la commission dont il était le chef tous les fruits qu'on pouvait attendre de sa vertu et de sa rare prudence 5. Le rôle de Pasquier n'était pas en tout cas de condamner : *'il avait accompagné de Harlay, c'était comme avocat, avec quelques confrères, entre lesquels ils nous apprend « qu'il tenait dès lors lieu de doyen 6. » Ainsi voit-on encore aujourd'hui, remarque un jurisconsulte éminent", les avocats anglais suivre les assises des comtés.
A Poitiers, Pasquier sut, de même qu'à Paris, donner quelques
1 Lettres, VII , 6. dessein; c'était une concession polir
2 Id., XX11, 9. tique à l'honneur des grandis familles. -1 « I.a punition d'un seigneur que * Lett., ibid.
je ne nomme point » Id., VU, 6: •"■ Aussi voit-on qu'il fut plusieurs
II n'est pas rare que sur les procès-ver- fois choisi pour ces sortes de missions,
baux authentiques qui nous restent de <■" Lettres, XXII , 9.
quelques-unes de ces expéditions , les " M. Dupin, Éloge de Pasquier, p. 22, noms des condamnés soient omis à