AVEC LUS JESUITES. CXCIX
Ces sages paroles terminent bien une polémique où, d'après un critique du siècle dernier ', l'on ne trouve guèrequ'une érudition noyée dans des dois de bile et de fiel. Monument des haines du passé, ces querelles doivent avoir pour nous leur enseignement. Naudé observait judicieusement que jamais les libelles n'ont nui à ceux qu'ils attaquent. 11 rappelait à cet égard les Recherches des Recherches, impuissantes, par l'effet même de leur violence, àbl'esser la gloire de Pasquier 2. Opprobriis stat nulla fuies, a dit Claudien 3; saint Cbrysostome va plus loin : suivant lui, l'offensé, dans ce combat, remporte de beaucoup l'avantage sur celui qui l'offense1. Garasse, on ne craindra pas de l'affirmer, en chargeant son propre nom d'une célébrité odieuse, n'a guère été moins utile à Pasquier qu'un panégyriste. « Marques honorables, pour parler avec son fils 5, de son zèle pour la conservation de l'État , pour la défense de ses privilèges et libertés, » les injures de cet adversaire paraîtront aux yeux de tout juge impartial mettre le sceau à sa réputation légitime. Mais pour être équitable envers tous, comme nous avons dit la vérité sur Pasquier, nous la dirons aussi sur Garasse : nous avons condamné en lui le critique; à présent réhabilitons l'homme. Il est temps d'échapper aux tristes impressions de l'esprit de parti et de la colère.
L'auteur de tant de fougueuses diatribes fut en effet un ecclésiastique réglé dans ses mœurs, doux et facile dans le commerce habituel de la vie, d'un caractère dévoué et généreux6. En poursuivant avec acharnement les ennemis de son ordre, il avait la conviction de servir les intérêts de la foi et d'accomplir un devoir. 11 se réconciliait du reste aisément avec ceux qui l'avaient le moins ménagé7. Fidèle à ses amis, sa charité pour les malheureux était sans bornes. En 1631, lorsque la peste sévit à Poitiers , il demanda avec instance à ses supérieurs, il obtint la permission de porter les consolations de la religion aux pauvres malades de la
1 L'aWié d'Artigni, t. III, de ses Mi- Baillet, Jugements des Savants, t. VII,
moires d'histoire, de critique et de lit- p. '80, 81.
terature, p. 209. s Lettres de Nie. Pasquier, X, 5.
'Masrurat, ou Jugement de tout ce r> « Animi submissione, modestia, af-
r/iii ii été imprimé contre le cardinal de faliilitate, mansuetudinecœterisquevir-
Mazarin , in— 1°, p. 615. tutibus supra modum amabilis » : Ale-
3 De I.audilms Stilic'uonis, lib. II, gambe, Bibliothecaseriptorum socielatis
v. 295. jesu ■ Romse, 167G, in-f, p. 22'J.
1 T. M , p. 354 de la nouvelle édit. ' Par exemple avec. Balzac et avec
de l'iris, Gaume, a°; cf. 1 , 999 , v, 88 le prieur Ogier, qui, très-jeune, avait ,
et VIII, 17'J. Voy. aussi , à ce sujet, comme on l'a vu, écrit contre lui.
ce démêlés d'étienne pasquier avec les jésuites.
ville. Enferme dans un hôpital pour soulager les victimes de la contagion, il en fut promptement atteint lui-même. Toutefois, surmontant ses douleurs, il remplit jusqu'au bout les obligations de son bienfaisant ministère, et mourant il exhortait encore des derniers accents de sa voix ceux qu'il était venu secourir ' : voilà qui peut faire pardonner bien des violences et bien des torts.
Après le spectacle de si affligeants débals, c'est là une image sur laquelle se reposent volontiers les regards. Il y a quelque satisfaction à songer que ce libelliste impitoyable fut un homme bon et vertueux. L'àpreté des dissensions religieuses avait égaré son esprit sans endurcir son cœur. En voyant Garasse faire à quarantesix ans, pour sauver quelques âmes, le sacrifice de sa vie, on oubliera ses propos peu mesurés et peu dignes d'un ministre de l'Évangile; en même temps on jugera avec plus d'indulgence une compagnie qui a racheté de grandes fautes par de grandes vertus, et s'est montrée capable des dévouements les plus sublimes 2. Certes un si héroïque trépas vaut mieux que les plus belles paroles; et ce n'est pas ainsi que sont morls beaucoup de philosophes \
Gardons-nous donc de récriminations superflues : la haine ne produit que des fruits amers. A. défaut d'autre exemple, il suffira pour s'en convaincre de considérer quelle fut l'issue de la lutte des jésuites et des parlements, si souvent renaissante et de plus en plus acharnée. Après avoir frappé à mort l'institut, objet de leurs suspicions, ceux-ci devaient peu survivre à leur triomphe. A quelques années d'intervalle, .devaient tomber ces deux ennemis qui s'étaient porté tant de coups, premières ruines d'une société vieillie qui bientôt allait crouler tout entière.
1 Le 14 juin 1631. « Cum Pictavii p. 91 : « Fuit in morte publierc cari-
s;rva lues grassaretur, multis precibus tatis martyr :.. quo vitae exitu sane
exoravit moderatores suos ut silii lice- forti etglorioso, longe certius quam
rct tabe infectis inservire. Quod cum dictis, deum apud omnes posteros tes-
ebtinuisset, in iis démuni ot'fieiis, in tatum reliquit. » — Né en 1585, reçu
hospitali domo, inter infectos, quos chez les jésuites en 1600, dans le temps
verbo et exemplo etiam moriens lior- du jubilé séculaire, Garasse avait fait
tabatnr, sauctissime et religiosissime ses quatre vœux en 1618. Sa patrie
consumptusest : » Alegambe, pass. cité, était Angoulème.
Cf. Bayle, Dict. ait., t. Il, p. 217 ; et - Voy. le sermon de l'énelon pour le
Lcscalopier, Humanitas theologica , in jour de l'Epiphanie.
qua M. T. Ciceronis lib.de nat.Deor. % Cicéron , De finlbus bonnrum et
argumenlis, exposilionibus... iiisii/nis malorum, 11,30: « Pbilosophi in suis
proditil. I, numéro 64, Paris, I000,iu-f°, lectulis pleruinquc moriuntur. »