VIE DETIENNE PASQUIER. XXVII
heures aux lettres et à la société de ceux qui les cultivaient. Alors la vie littéraire était loin d'être bannie de nos provinces; elle avait principalement un foyer actif dans celles du midi. Sa première visite fut pour Scévole de Sainte-Marthe , savant et poète comme lui , l'un de ses plus assidus correspondants ; et celui-ci le présenta aussitôt dans une maison qui , suivant le langage allégorique du temps, semblait te vrai temple des Muses, chez les dames des Roches, mère et fille '. Ce fut là que l'occasion la plus frivole lit naître le recueil de vers connu.sous le nom de La Puce, que l'on peut ranger au nombre des ouvrages de Pasquier, parce que celui-ci y eut la plus grande part.
Un trait de caractère des anciens magistrats ou jurisconsultes français, c'était le goût des plaisirs de l'esprit, des distractions de la société : il subsiste dans le grand siècle 2. Blàmera-t-on cet enjouement qui succédait à l'exercice du plus redoutable ministère; ou n'y verra-t-on pas plutôt un témoignage du calme que laissait dans leurs âmes le sentiment du devoir accompli; une réaction nécessaire contre la sévérité de ces imposantes fonctions, qui, si elles n'étaient déposées parfois, seraient un fardeau écrasant pour qui les porte? Que ces hommes au profond savoir, à la conscience scrupuleuse et intrépide, aient su librement se réjouir, nous ne trouverons là pour nous que matière à éloge ; nous n'aurons que de l'admiration pour ces puissantes natures, ou les qualités les plus opposées se complétaient et se perfectionnaient entre elles; où la bonhomie gauloise s'alliait, sans lui rien faire perdre de sa vigueur, à la vieille vertu romaine.
Les grands jours, on n'en sera donc pas surpris, animant d'une vie nouvelle les provinces, étaient des occasions de joutes offertes aux beaux esprits 3 : ils les saisissaient avec ardeur. Une foule d'éloges, de harangues, de vers latins et autres avaient coutume de s'y produire. C'est ce qu'on vit encore, peu d'années après les grands jours de Poitiers, à ceux de Troyes , en Champagne 4, où Pasquier ne figura pas avec moins d'honneur.
Il s'y rendit en 1583 , à la suite du conseiller d'État de Morsan,
1 Voy. leur éloge dans Sainte-Marthe. 4 Sur les grands jours de Champagne,
2 Voy. les Mémoires de Fléchier sur en particulier, tenus dès une époque les grands jours de 1665, p. 62, 139 et fort reculée par les comtes de ce pays, 145. v. l'Encyclopédie, t. VIII, p. 893 et
-1 Voy. les Mémoires citésde Fléchier, 894. ] p. 138 et 257-259.
VWIII vie d'etienke pasquier.
président de la commission '. Troyes, ancienne capitaledes comles du pays , avait conservé, vers la fin du seizième siècle , une partie de son importance et de sa richesse d'autrefois 2. La sévérité des commissaires y trouva-t-elle, comme à Poitiers, beaucoup d'occasions de se signaler : c'est ce que la turbulence des temps permet de supposer; mais nous n'en avons aucune preuve authentique. La Main de Pasquier, composition où se sont jouées les plus célèbres plumes de l'époque, et qui contient de piquantes révélations sur les habitudes d'esprit de nos pères, tel est le seul souvenir que rappellent aujourd'hui les grands jours de 1583.
Alors la réputation de Pasquier était au comble. Ses vers latins, entre lesquels on remarque ses épigrammes , avaient paru l'année précédente, et presque aussitôt il fallait les réimprimer. Quant à ses autres ouvrages, ils ne manquaient à la bibliothèque d'aucun homme d'étude. Objet de la faveur du public, il était aussi en possession de celle du prince ; il reçut de sa confiance plusieurs témoignages honorables. Lorsque Joyeuse , qui employa du moins son crédit à proléger les lettres. et à enrichir les poètes3, fut créé duc et pair, et ensuite amiral de France, en 1580 , ce fut Pasquier qui, par une délégation spéciale, le lit reconnaître en cette double qualité dans le parlement de Paris *. Il fut encore chargé de présenter à ce grand sénat un autre favori, d'Épernon, d'abord comme duc et pair, ensuite comme colonel de l'infanterie française 5. La bienveillance royale ne se borna pas pour Pasquier à ces démonstrations flatteuses. Peuaprès ces quatre actions, dont il s'était acquitte avec succès e, gratifié par Henri III de la place de lieutenant général à Cognac, il eut la permission d'en disposer pour l'un de ses fils ; ; enfin il fut appelé lui-même à l'un des postes les plus importants de la magistrature , riche dans cette époque de tant de glorieux représentants.
C'est en effet une justice due à la dynastie des Valois que de reconnaître le scrupule qu'elle a toujours apporté dans le choix des principaux magistrats : par là le pays eut un patrimoine d'honneur
i Lettres, VIII, il. 5 Lettres, MI, 9, \\l,3 : de (à des
'-' De Thon , De vila sua , II. liaisons étroites qui s'établirent entre
Suivant Balzac [Dissertation sur la famille d'Épernon et celle de Pas- IX sonnets) ,U donna dix mille quier, coin me on peut le voir par les
eus à l'auleur d'un sonnet qui lui Lettres de Nicolas Pasquier.
avait plu. <■■ uttres, \\l , 3.
* Recherches, VI , 38. ■ id., XXII, 10.