‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 144 sur 176 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Des courses que firent les Français es Gaules, et comment et en quel temps ils s'en impatronisèrent.

La plupart des auteurs d'Allemagne qui se sont amusés à discourir sur ce point pensent faire une grande bannière encontre nous, lorsqu'ils se vantent que les Français issus de la Germanie ont pour quelques fois réduit sous leur obéissance les Gaules. Véritablement, il faut que nous tous d'un commun accord reconnaissions et confessions que ces vieux Français furent gens aguerris au possible, et qui de leur prouesse donnèrent maintes épreuves; non toutefois telles, qu'il nous en faille désavantager d'aucun point. Et de moi, discourant cette affaire en mon esprit, il me semble que toutes les cboses de ce inonde se règlent par une entresuite, ou pour mieux dire par un éternel jugement de la volonté divine : tellement que tantôt nous voyons les empires être demeurés en un lieu , tantôt avoir forchangé 2 de main, comme il plaît au souverain maître; et ceux qui furent bien grands, par succession de temps être venus bien petits : si que l'on pourrait approprier aux royaumes ce que le commun peuple tlit des maisons nobles , qu'ils sont cent ans bannières, et cent autres ans civières. ]\oii toutefois que pour cela il faille mésestimer les nations qui eurent pour quelque temps du pis, leur étant ce pis de fois à autres procuré par une générale ordonnance des affaires de ce monde. Voire qu'il semble qu'en ceci se découvrent les justes jugements de Dieu , qui permet que, selon la proportion 3 et mesure que l'on a traité ses voisins , on reçoive puis après même traitement. Ce que nous voyons être advenu au peuple romain : lequel, tout ainsi qu'au temps de sa vogue se donna toute autre

1 C'est le chap. VU du livre 1er. On moire sont aujourd'hui devenues de*

peut rapprocher de ce chapitre un mé- axiomes historiques, commel'a dii M. \.

maire de Fréret « Sur l'établissement Thierry au cliap.i des Considérations sut

des Francs an nord de la Gaule, » qui, l'histoire de Franc, qui précèdent les

lu à l'Académie des inscriptions le Récits mérovingiens. 13 novembre 1714, valut à son auteur 2 lor, dans la composition, signifiait

un emprisonnement de six moijj à la hors et aussi mal, : particule alors très-

Bastille (Voy. ilhtoirr de la détention souvent ajoutée atrx verbes. des philosophes, par Oelort, t. II, p. 10 3 Les plus anciennes éditions donnent

et suiv.). Les conclusions de ce mé- por portion.

nation en proie, aussi lui, bastanl ' puis après mal la fortune, se trouva cire la proie de toute nation étrangère. En cette façon nous en prit-il en la Gaule : car, tout ainsi que quelquefois du temps d'Ambigat roi de Bourges ( comme nous avons dit ci-dessus), nous nous débordâmes, tant contre l'Italie sous la conduite deBellovèse, que contre la Germanie sous Sigovèse, plantant en l'un et l'autre pays nos demeures; aussi par succession de temps l'Italien, usant premièrement de ravage, occupa la domination sur les Gaules , et puis après le Germain. Parquoi c'est mal balancer les affaires, de rapporter à notre déshonneur la superinteudance que les Français usurpèrent en la Gaule : vu qu'ils ne jouaient que la revanche du tort que nous leur avions, ou à leurs compagnons, longtemps auparavant pourchassé. Et au surplus il se trouvera ( je dis ceci par un privilège péculier qui nous a été octroyé par la fortune ) que l'heur de la Gaule a été tel, que, de la même main qu'elle a été subjuguée par l'Italien ou Germain, cette victoire s'est tournée à la foule et oppression, voire entière servitude de l'Italie ou Germanie, qui se vantait d'être de nous victorieuse. Qu'il soit vrai , n'est-il certain que Jules César, qui rendit les Gaules tributaires, soudain, au retour de sa grande conquête, envahit l'empire romain, au grand dommage et ruine de toute la liberté, ainçois* de toute la chose publique romaine, voire jusqu'à favoriser le Gaulois au désavantage des siens, lui donnant, contre l'avis de tous, entrée au sénat et commun parlement d'affaires ? De même façon voyez-vous que ce grand Clo- \is, Germain, étant venu à chef d'une partie de nos Gaules, non content de telle victoire, ou peut-être induit par une destinée gauloise, s'attacha au même pays duquel il était descendu, c'est-à-dire à la Germanie, lors possédée en la plus «.-rande part par l'Allemand, soumettant le tout, par une brave victoire qu'il eut à la journée de Tolbiac, sous sa puissance , usant de là en avant 3 de la Gaule comme de son vrai manoir, et rendant l'Allemagne à soi tributaire, comme si elle lui eût été étrangère : qui est une considération qui tournerait grande-

1 Tournant... 3 Dès lors...

2 Ou plutùt, bicii plus...

3r> RECHERCHES

nient à l'honneur de notre pays, n'était que les victoires étant journalières, c'est, à mon jugement, une querelle assez mal l'ondée de s'estimer de plus ou moins, pour avoir été quelque l'ois ou vaincu ou victorieux, quand la vertu a failli d'une part et d'autre au besoin. Les Gaulois usurpèrent premièrement une partie de la Germanie; les Germains depuis nous rendirent, parla venue des Français, le semblable. Et depuis sous Clovis, et assez longtemps après sous Charlemagne, la Germanie fut réduite en toute extrémité d'obéissance sous la Gaule ; et dura cette monarchie jusque vers le temps des Othons. Ainsi changent de main en main les royaumes, sans que pour cela ils doivent être vilipendés : chose que j'ai voulu déduire en passant, afin de couper la broche ' aux étrangers de se haut louer dessus nous; et à quelques-uns des nôtres, de s'excuser, lesquels soutiennent (comme fait François Conam2, honneur de notre Paris ) que ces Français étaient encore du vieil estoc 3 des Gaulois, qui sous le prince Sigovèse avaient choisi leur demeure es environs de la forêt Hercinienne.

Mais pour venir à mon point, et parler du temps auquel les Français s'emparèrent de la Gaule, qui est le principal but et projet de ce chapitre, il faut que je me plaigne de la fortune et du temps, laquelle semble s'être du tout formalisée en cet endroit contre nous : d'autant que la plus part * des choses anciennes du temps de devant et après l'entrée des Français a eu ses historiographes, desquels on peut tirer quelque étincelle des faits de nos Français. Mais lorsqu'ils entrèrent es Gaules pour s'y habituer à jamais, avec un général bannissement des Romains ( qui est tout l'entrejet de temps depuis l'empire de Valentinian premier jusqu'à Zenon empereur de Constantinople ), il semble qu'avec le déclin de l'empire les histoires fussent totalement taries. Car de plusieurs endroits nous pouvons diversement recueillir une grande opiniâtreté qu'ils eurent à s'empiéter de la Gaule, parce que, devant même qu'Au-

1 D'ôter l'envie... 3 De la vieille race...

'•'Savant jurisconsulte, célébré par * On sous-entendail r/i-nndc : c'est

Sainte-Marthe au livre l<r de ses ce qui explique le singulier avec la

/ 1 iges. /'lut paït.

rclian fût investi de l'empire, c'est-à-dire sous \ alérian et Galian. ils faisaient plusieurs ravages en ce pays, si nous croyons Vopisque. Et Eutrope, comme j'ai déduit au chapitre premier passé, raconte que, sous Dioclétian, ils écumaient toute la mer de la Gaule Belgique et de la Petite-Bretagne. Aussi Nazare, en unsien panégyrique, témoigneque sous Constance père de Constantin, iis avaient occupé tout le pays de Hollande, duquel ils furent par lui déchassés. Et Marcellin en quelque lieu est témoin que Juliau l'Apostat étant empêché aux affaires de la Germanie, à son retour les trouva s'être faits seigneurs de deux villes. Et peu après il dit que le même Julian voulant tourner tout son esprit à la guerre des Germains, la première recommandation qu'il eut fut.de s'adresser aux Français, qui avaient maintes fois osé entreprendre sur les marches ' du Bomain : qui sont tous témoignages apparents que les Français, de tout temps, s'étaient opiniâtres à l'envahissement de la Gaule. Maniement (comme témoigne encore Marcellin) nouvelles vinrent à Valentinian premier, ainsi que naguère je disais, que les Français et Saxons, avec plusieurs gens de guerre, étaient descendus contre nous. Ce néanmoins qui nous ait depuis dit ni quoi ni comment les choses allèrent, au moins des auteurs anciens, il est fort malaisé d'en trouver; ainsi demeurèrent les histoires accrochées depuis ce gentil Marcellin jusque vers Procope et Agathie, l'un desquels commence son narré à Théodoric, roi des Goths, qui régnait en Italie du temps de Cl o vis, et l'autre à Childebert, Clotaire, Clodomir, et Théodoric fils de Clovis : de sorte qu'entre ces deux temps s'écoulent les quatre premiers princes que nous ennomhrons - entre les anciens rois de France, Pharamond, Clodion , Méroveeet Childéric; et faut presque que du demeurant nous jugions par conjectures. Au surplus, d'attribuer toute la venue des Français sous un Valentinian premier ou dernier, comme je vois plusieurs historiens d'Italie maintenir, ce sont certainement abus : d'autant qu'ils n'occupèrent les Gaules d'un premier effort ou débord, ains par un assez long progrès ; et après avoir

1 On sait que marche désignait, re : » de là marc/rave et marquis. comme le remarque Nient , <c Contrée 2 Ennomhrer et annombrer, compter. de pays, et particulièrement frontrê-

ŒUV. T'Ï.T. PASQUIER, — T. i. '.

donne plusieurs échecs à l'empire, finalement le matèrent '. I.t pour autant que de la venue et avènement des Français et autres peuples provint la ruine de l'empire romain , il me semble qu'il ne sera hors de propos de discourir en ce lieu les moyens par lesquels ces nations étrangères échantillonnèrent 2 en parcelles l'État de Rome, parce que, encore que le période du malheur vint vers l'empire d'Arcade, Honore, et Valentinian le tiers, si est-ce que qui voudra rapporter chaque pièce à son vrai point , certainement il trouvera que la mutation de l'État prenait ses racines de plus loin. Car, pour vrai dire, les républiques symbolisent en ceci avec les corps humains, lesquels, bien qu'ils rendent l'âme en certain temps, toutefois ce définement 3 leur advient par les humeurs peccantes qu'ils ont de longue main amassées en eux. Aussi se trouve le semblable en tout ordre politique, lequel ayant commencements et promotions favorables, vient après à défaillir par certains accidents, desquels on peut infailliblement présagir sa fin par démonstrations politiques, qui ne sont pas moins palpables que celles de mathématiques à ceux qui en font profession.

De ma part, discourant < en moi tous les derniers déportements de l'empire, je me suis toujours fait accroire que l'un des premiers acheminements de sa ruine provint de Constantin (encore qu'il ait été par les nôtres surnommé le Grand)., qui depuis se continua sans interruption jusqu'au dernier soupir. Car qui remarquera les guerres civiles qui furent durant son empire entre lui, Licinius et Maxence; le transport de l'État qu'il fit de l'ancienne Rome en la nouvelle, qu'il appela de son nom Constantinople s ; la nouvelle mutation par lui faite des légions établies sur les limites et frontières pour faire tête aux courses des barbares, les transportant de leurs anciennes garnisons au cœur de l'empire, où il n'en était nul besoin6 :

1 De l'allemand malien, dompter, dansresprit,parlaréflexion...Oi>disait

accabler, dérivé lui-même de l'ad- aussi discourir plusieurs pays, pour

jectif matt , affaibli , abattu. itrir plusieurs pays.

- Enlevèrent, se partagèrent... 5 Voy. sur ce point M. de Chateau-

3 Cet épuisement ou même celle ex- briand, Eludes hislor., fin du Pr<

ti net ion .. discours sur la chute de l'empire romain.

1 Discours était autrefois synonyme '' Cf. Montesquieu, Grandeur et déde raison : derlà ici , discourir employé cadence '1rs 'Romains, chap. xvn. Pasdans le sens de raisonner, repasser q,nier,dans ce chapitre remarquable, ne

de là qui repassera à la continuation des guerres civiles qui se trouvèrent entre les enfants de Constantin, et que le tout étant depuis réduit et advenu en la personne de Constance , encore eut-il à guerroyer quelques princes et grands seigneurs de ses sujets, voire que, pour clôture de ses actions, Julian même (qui auparavant lui avait été un sur et fort rempart es Gaules contre les advenues des Germains) se rebella encontre lui; qui avec ce ajoutera la néantise ' de Jovinian, qui fit une paix si honteuse avec les Perses, que jamais depuis la puissance romaine ne s'en put remettre sus au Levant : néantise aconsuivie 2 de près par celle de Valentiuian et Valens, successeurs de Jovinian, princes certainement de peu, et dont les effets firent paraître qu'ils n'étaient non plus duits 3 à l'exercice des armes que des bonnes lettres ; qui considérera en après la mollesse de Théodose, et les grandes et excessives surcharges qu'il imposa sur son peuple pour fournir à sa dépense extraordinaire, et qu'à Théodose succédèrent deux jeunes garçons ses enfants, Arcade et Honore, commandés ou pour mieux dire gourmandes, pendant leurs minorités, par Ruffin et Stilicon , leurs gouverneurs; qui jettera encore l'œil sur les meurtres et assassins < que les princes faisaient faire de leurs favoris et mieux aimés, sans connaissance de cause , lorsqu'ils en étaient las et attédiés (car aussi bien fut tué ce grand et brave capitaine /Etius par le commandement de Valentiuian dernier, comme Ruffin et Stilicon par Arcade et Honore ), et que ceux qui entraient en leur lieu n'étaient de plus grand mérite que les meurtris 5 et homicides, ains qu'ils jouaient à qui mieux mieux au boute-hors, sans porter aucun zèle ni à leur souverain seigneur ni au public, et que les gouvernements des provinces se vendaient , si ainsi le faut dire , à l'encan, au plus offrant et dernier enchérisseur; qui pèsera davantage les changements des Etats et offices anciens en nouveaux, la multiplication d'iceux qui se firent à la 6 foule et oppression du peuple

paraîtra pas indigne d'être rapproché ( Assassinats...

de ce grand écrivain, et de celui que s Celte ancienne acception du verbe

nous avons prècédemnent cité. meurtrir, tuer, se trouve encore clans

1 Nullité.... Racine, Atlialie, V, 6, 49.

- Aconsvivre, acconsuivre, atteindre, '■ Tour vif, qui paraîtrait aujourd'hui

et aussi accompagner. obscur : qui eurent pour effet la...

J Accoutumés, formés...

^0 BECHERCHES '

sous Constantin et Théodose, la mutation de religion qui advint à huis ouvert « sous l'un et l'autre de ces deux princes, et outre ce les sectes, divisions et partialités qui étaient même entre ceux qui, par nouvelle permission de leurs princes, avaient empiété quelque autorité dessus l'ancienne; et qui avec tout ceci ramènera en mémoire les peuples étrangers, dont pendant les troubles et guerres civiles l'empereur était contraint de s'aider, voire les adopter dans ses légions comme naturels Romains, se les rendant comme domestiques ; bref, que les affaires de l'empire étaient arrivés 2 en tel désarroi par la pusillanimité et nonchalance de quelques princes, que les villes étaient contraintes de se liguer et soudoyer 3 elles-mêmes, et s'exempter de la puissance ancienne des empereurs, pour s'opposer à ceux qui par un droit de bienséance * voulaient usurper nouvelle tyrannie, comme nommément il advint tant es Gaules qu'en la Grande-Bretagne , quand un autre nommé Constantin, nouveau tyran, voulut occuper ces deux contrées au préjudice d'Arcade et Honore; car lors ces deux jeunes empereurs défaillant de garants 5 à leurs sujets, la plus grande partie des villes et cités, voyant d'un côté qu'elles n'étaient soutenues de leurs princes naturels, d'un autre ne pouvant souffrir un illégitime seigneur sans faire état de là en avant0 de la majesté impériale, ni des vice-empereurs qui gouvernaient les provinces, s'en firent accroire elles-mêmes, et à leurs propres coûts et dépens soutinrent le défroy 7 de la guerre, s'affranchissant par ce moyen, par voies sombres et couvertes, de l'ancienne obéissance qu'elles avaient en leurs empereurs, lorsqu'elles faisaient contenance de la supporter et favoriser : qui, dis-je, mêlera toutes ces rencontres ensemble, il jugera fort aisément que tout ce grand chaos et mélange d'affaires couvait dans soi toute la mutation de la république, qui ne s'es-

1 Ouvertement, manifestement ; h uis 3 De lever, de payer des soldats...

désignait la porte d'une salle : de là 4 C'est-à-dire : parce que le pays leur

huissier. On dit encore huis clos. convenait...

- Jf/aire s'employait alors presque 5 Ne pouvant servir de garants...

toujours au masculin , quoi qu'en ait '■ Sans tenir compte dès lors...

dit Vaugelas, Hem arques sur la langue ' Les frais ; de desfrayer on deffrayer,

.française, éd. in-12 de 1738, t. Il, p. 157 aujourd'hui défrayer, payer la dépense et suiv.

cloyt » pas tout d'un coup, ains par traite de temps , selon que les occasions enseignèrent à l'étranger de choisir son apoiut. Comme aussi n'y a-t-il la moindre de toutes ces partialités qui ne soit suffisante pour subvertir un État : afin que je n'omette en passant que ces empereurs usaient, si je ne m'abuse, plus de la religion pour la commodité de leurs affaires que par zèle ou dévotion, et que les plus avisés se rangeaient du parti le plus affligé, à ce que, le prenant sous sa garde et protection, il pût faire fond plus assuré de lui contre leurs ennemis. Ainsi trouverez-vous que Constantin le Grand, ayant à guerroyer un Licinius ennemi juré de notre christianisme, commença d'attirer à soi les chrétiens, lors grandement rebutés, par le moyen desquels il obtint depuis une infinité de victoires encontre ses corrivaux ; et néanmoins ne reçut le saint sacrement de baptême qu'un ou deux jours auparavant son décès. Et comme ainsi fut que dedans notre religion le diable eût planté un schisme très-pernicieux par la damnabîe doctrine d'Arius prêtre d'Alexandrie, et que sous Constantin le parti arien eût été grandement terrassé par les catholiques , Constance son fils, pour subvenir à la nécessité de ses guerres civiles, commença de l'embrasser contre ses adversaires; et d'un même conseil Julian, son successeur, reprit les anciennes brisées du paganisme, qui était lors aussi grandement avili par la puissance et autorité que les chrétiens avaient occupée sur eux 2, bien que sous deux diverses sectes. Et serait malaisé de dire combien et l'un et l'autre firent de braves exploits d'armes sous cet artifice, usant de la religion par discours : ne s'avisant pas toutefois que, pendant qu'ils se jouaient en cette façon de Dieu et de sa religion, Dieu aussi se jouait d'eux à meilleures enseignes , lequel désirant être adoré parun zèle intérieur de vraie foi, et non pas par discours politiques, tenait nu entre ses mains le glaive de vengeance sur eux, qu'il déploya depuis par l'entremise de toutes ces nations étrangères, lesquelles butinèrent entre elles la plus grande et meilleure partie de l'empire. Car pendant que Constance était empêché à ses guerres civiles,

1 I>e esclorre, écloi-e. -' c'est- u-dire sur les parjens.

les Français, Allemands et Saxons ( comme nous apprenons de Zosime ) pillèrent quarante villes assises sur Torée ' du Rhin, et enlevèrent en leurs pays une infinité de pauvres âmes , qu'ils réduisirent en servitude. Pour à quoi donner ordre l'empereur dépêcha en Gaule Julian l'Apostat avec quelques légions, jeune prince qui accompagna sa fortuue d'une si sage conduite, que, tant et si longuement qu'il commanda, ce fut un fort boulevard 2 contre toutes les advenues des Français. Et néanmoins, quelque heureux succès qu'il eut encontre eux, si fut-il contraint de caller la voile à leur tempête; et même, espérant de les gagner par douceur, il en prit plusieurs à sa solde, les enrôlant dedans ses légions : qui ne fut pas une petite place à la longue, parce que depuis il y eut des plus grands capitaines de France, qui commandèrent sous l'autorité des empereurs aux troupes romaines, comme un Mellobaudes, Bandon et Arhogaste; Arbogaste, dis-je, qui non-seulement tua impunément l'empereur Gratian, mais aussi fit tomber la couronne de l'empire es mains d'Eugène. D'apprivoiser au milieu de nous une nation étrange 3, belliqueuse, etconvoiteuse de bien et d'honneur, c'est une chose de très-périlleuse conséquence et plus dangereux effet. Or tout ainsi que la présence de Julian, grand guerrier, contint quelque temps tous les peuples de la Germanie dans leurs bornes, aussi, après son décès, ils commencèrent de se déborder plus licencieusement qu'ils n'avaient fait auparavant. Et spécialement contre Valentinian, premier du nom, lequel pour leur faire tête renforça ses garnisons le long du Rhin, nonobstant lesquelles il fut déconfit en bataille rangée, dont il sut après avoir fort bien sa revanche ; car il les défit en une autre journée avec tel carnage et boucherie, qu'il semblait qu'ils ne s'en dussent jamais relever. Mais les victoires que les empereurs obtenaient contre eux ressemblaient à celle d'Hercule contre l'hydre, à laquelle ayant coupé une tète , il lui en revenait sept autres. C'était une fourmilière de peuples que l'on ne pouvait désenger 4. Valentinian

1 (Ora) le bord, rivage... ! Étrangère...

On disait aussi '■■■ ule- ' Déraciner, anéantir.. <

rerd de l'allemand bollverfc, bastion, rempart.

DE LA FfiAKCE. 43

riant mort délaisse Gratian son fils empereur; et depuis Théodose fut appelé à la couronne ; et après lui, Arcade et Honore ses enfants. Tout cet entrejet de temps fut un pêle-mêle d'affaires, non-seulement en la Gaule, mais en plusieurs autres pays. La paix honteuse de Jovinian avec le roi de Perse excita un contemnement commun et acheminement à une infinité de nations encontre l'empire, dont les grands efforts vinrent fondre au temps d'Arcade et Honore, jeunes empereurs. Saint Hiérosme qui lors florissait, et partant spectateur de cette tragédie, disait, en la harangue funèbre qu'il fit de Népotian, que, les cheveux lui dressaient en tête toutes et quantes fois qu'il se mettait devant les yeux les ruines générales de l'Etat de Rome ; qu'il y avait vingt ans et plus que le sang romain était espandu, et que les âmes franches et nobles servaient de jouet aux barbares ; que la Scythie, Thrace, Macédoine, laDardanique, Dace, la Thessalonique, Achaïe, Épire, Dalmatie, et toutes les Pannonies, étaient ravasées par les C»oths, Sarmates, Quadiens, Alains, Huns, Vandales et Marcommannes. Et en une épitre a Gerontia, veuve, où il lui décrit l'honneur de la monogamie , tombant incidemment sur les malheurs qui étaient en Gaule, dit que tout ce qui était enclos dedans l'enceinte du Pyréné jusqu'aux Alpes, et du Rhin jusqu'à l'Océan, était couru et fourragé parles Gotbs, Quadiens, Vandales, Sarmates, Alains, Hécubiens, Saxons, Bourguignons, Allemands; et les villes de Mayence, Spire, Amiens, Reims, Arras, Térouenne, Strasbourg par eux pillées, et la plus grande partie de l'Aquitaine et des provinces Lyonnaise et INarbonnaise de nouveau prises et occupées. Eu ce passage nulle mention du Français, qui toutefois s'était auparavant fait assez connaître aux Romains à bonnes enseignes. Mais la vérité est qu'en cette débauche ' générale le Visigoth et le Bourguignon s'étaient impatronisés devant lui, celui-là d'une partie de l'Aquitaine et de Langueduc, et cestui du pays que nous appelons la Bourgogne, jusque bien avant dans le Lyonnais. Bien est-il à présumer que Pharamond premièrement, puissonsuccesseur Clodion. voyant l'empire eu tel désordre, ne demeuraient ce temps pendant cn-

JDaus • | ssolotion...

44 EECnERCHES

gourdis. étant d'un naturel instinct, comme tous leurs devanciers, adonnés à entreprises hautaines. Aussi qu'ils étaient à cela taisiblement semonds • ( qui fut la consommation du malheur de tout l'empire ) par les factions et intelligences de Stilicon, beau-père de l'empereur Honore, lequel, ayant toute son entente fichée 2 à faire tomber la couronne de l'empire de son gendre en la personne de son fils Euchère , hrassaitsous main avec les nations étrangères toutes manières de troubles, afin que plus aisément il put venir au-dessus de ses atteintes3, quand Honore de toutes parts serait réduit à l'étroit et angustie 4 d'affaires. Tellement que de ce temps-là, c'est-à-dire sous Honore, il ne fut malaisé à Pharamond, puis à Clodion, occuper quelques terres que tenaient auparavant les Romains le long du rivage du Rhin, desquels rois le dernier fit quelques courses sur le Cambrésis. Car quant à Pharamond , il est certain , et sont toutes doctes personnes d'avis, qu'il ne pénétra jamais jusqu'à nous, comme il est assez facile de recueillir de Paul le diacre ( afin que peut-être on ne pense que je parle par cœur de ceci) en la vie de Gratian ; auquel lieu déduisant les menées sourdes de Stilicon avec les Suèves, Bourguignons, Alains et Vandales , pour moyenner par leurs troubles l'empire du Ponant à son fils: « Parquoi (dit-il) l'Espagne Bétique échut aux Vandales; le pays de Galice, aux Alains et Suèves; aux Goths, le Tholosain et Languedoc; aux Cattiens et Alains, la Catalogne5. Pendant lesquelles mutations /Etius, gouverneur des Gaules (qui n'étaient tombées en la puissance du Goth ou Bourguignon), entretint toujours en devoir, dessous l'empire, le Tourangeois, Angevin, et le Breton. Ce néanmoins, entre ces grandes révoltes, les Français commencèrent à lever la tête ; et ores que6 pour quelquefois ils eussent été repoussés par .Etius eu leurs pays, ce néanmoins, voyant leur apoint sous la conduite de Cléon et Néronée, radoubant7 leur force et puissance, commencèrent à courir les Gaules, et dresser leur siège et

' Tacitement engagés, invités... alors tle préférence ongne

Son attention appliquée... ' Quoique...

\ u but de *es désirs : forme cnergi- ' Reparant, augmentant • Plusieurs

que et regrettable. éditions portent fautivement : redov-

' ( \ugusliae) un extrême embarras... tant.. — Sur ces faits, cf. les discours

I a Catalongne, lit-on dans Pasquier. cites de Bon. des Périers, r, 12. l.n ti m aie ogne s'écrivait et se prononçait

DE LA FRANCK. A-y

royaume es villes d'Orléans et Paris.» Là où, à mou jugement, ou lieu de Cléon et INéronée, il faut lire Clodion et Mérovée; et à tant peut-on à plus près voir par là de quel temps les Français abordèrent en ce pays, et que Pharamond ne passa de guère les bornes du R.hin, ains sans plus Clodion son fils, et après lui Mérovée, qui entre les autres Français se donna la première loi de se promener hardiment par la Gaule , soit que par force d'armes il s'ouvrit la voie en ce pays, ou que par capitulation faite avec les Romains lui fut donnée assiette en cette Gaule ; d'autant que, du temps de Yalentinian le tiers, il se trouva avec .Etius en la bataille qui fut donnée vers Cliàlons contre Attille roi des Huns. Et pour cette cause nos ancêtres, le reconnaissant quasi comme premier roi qui passa en ce pays, appelaient de lui les Français Mérovingiens. Depuis lui régna Cliildéric, qui fut chassé, puis remis, et enjamba assez avant en la Gaule.

Pendant lequel temps Boniface , gouverneur du pays d'Afrique , pour quelque maltalent ■ qu'il avait conçu contre Yalentinian, empereur IIIe de ce nom, donna entrée en son gouvernement à Genseric roi des Vandales, qui lors étaient malmenés des Visigoths en Espagne. Ainsi, ayant d'un côté les Visigoths défalqué l'Aquitaine et Espagne de l'empire ; les Bourguignons toute la cote fertile de la Gaule , possédée devant eux par les Séquanois ; les Vandales l'Afrique ; les Français premièrement du temps d'Honoré, sous Pharamond, les places joignantes au Rhin , puis sous Valentinian le tiers , quelques villes de la Belgique et Celtique; finalement naquit entre ces éclipses, vers le temps de Léon et Zenon empereurs de Constantinople, ce grand roi Luduith , ainsi nommé par les Allemands , ou Luduin ( en la façon qu'il est appelé es épîtres de Cassiodore ), lequel nous avons, selon la commodité de notre langue, nommé Clovis, ■ auquel, à bien dire, nous devons rapporter la vraie entrée et ensemble la promotion des Français en cette Gaule ; d'autant que les quatre premiers se tenant toujours clos et couverts , et ayant la grandeur du nom de cet empire romain pour suspecte, n'avaient fait que temporiser, épiant (comme je crois)

1 Mauvaise volonté, ressentiment...

leur opportunité pour s'avancer : laquelle se trouva par la magnanimité et prouesse de ce grand roi, qui extermina de tout point toute la puissance des Romains, sans que depuis ils y aient eu aucun regrès >. Et pour autant qu'il lui restait encore à gagner tout le pays que tenaient les Bourguignons et Visigoths, pour le regard des Bourguignons, ils furent par deux subsécutives défaites rendus à lui tributaires , et finalement leur royaume du tout aboli par ses quatre fils; et quant aux Visigoths, ne pouvant demeurer de recoy 2 qu'il n'eut la souveraineté entière de la Gaule, il leur livra dure guerre s , en laquelle Alaric leur roi fut en champ de bataille mis à mort de ses propres mains. Au moyen de quoi, après telle roupte •*, lui fut aisé d'usurper une grande partie de ses pays, le reste demeurant es mains de Théodoric roi d'Italie, comme tuteur d'Amalaric, fils d'Alaric : lequel Amalaric ayant pris à femme l'une des filles de Clovis, et lui donnant mauvais traitement, fut finalement tué en champ de bataille par Cbildebert, avec si grande perte des siens que depuis la mémoire des Visigoths s'évanouit en la France, tout le peu qui restait de cette bataille prenant la fuite vers les Espagnes. Ainsi n'y avait plus qu'une partie de la Provence qui , sous ombre d'une curatelle , était demeurée es mains des Ostrogoths, successeurs, au pays d'Italie, de Théodoric. Toutefois fut le tout remis es mains des enfants de Clovis, lorsque l'empereur Justinian, par l'entremise de Bélisaire, livra la guerre à Théodat, puis à Vitige leur roi : craignant iceux Ostrogoths qu'étant d'une part empêchés contre l'empereur, les Français ( qui lors étaient fort redoutés ) ne leur donnassent d'un autre côté à dos. En effet, voilà comment les Français selirent universels possesseurs de cette Gaule, ayant premièrement par diverses courses donné mille algarades aux Romains ; de là, sous Valentinian premier, s'étant mis eu tout devoir de fourrager cette Gaule ; puis à meilleures en- ,

' Regret, porte fautivement l'édition - En repos...

de 1723 : regrès vient de i-egressus, re- ' Guerre est pris iei dans ['acception

tour. — Au sujet de l'établissement de de combat, qu'il recevait quelquefois ,

ces premiers rois francs dans les Gaules, sa racine est le mot allemand vehr.

ou peut lire, t. 1 de l'otfvrage rite de * nouple ou rompure était synonyme

M. I.ebcr, divers mémoires de Vertot, de défaite. Daniel, D. Vaissette, etc.

DE LA FRAACE. 47

seignes, avec leur roi Pharamond, ayant occupé, du temps d'Honoré, les appartenances du Rhin ; et sous Valentinian le tiers, une partie de la Gaule jusqu'à la venue de Clovis, qui mit fin à leurs longs projets.

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