‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 145 sur 176 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De ce que nos auteurs rapportent l'origine des Français aux Troyens.

Tout ainsi que maintenant la plupart des nations florissantes veulent tirer leur grandeurdu sang des Troyens, aussi courut-il quelquefois une autre commune opinion, par laquelle plusieurs contrées estimaient ne tenir leur ancienne noblesse que des reliques des Grecs, lorsque Hercule etses compagnons, comme chevaliers errants, voulurent voyager tout ce monde. Ainsi rapportait à lui le Gaulois quelques rois de la Gaule, disant que Hercule poursuivant Génon aux Espagnes, et passant par ce pays , eut connaissance de la fille d'un roi gaulois , en laquelle il engendra une grande suite de rois qui depuis gouvernèrent cette grande monarchie. Semblablement les Germains lui faisaient annuels sacrifices, comme ayant par sa vue embelli la plus grande part de leur pays. Et les Indiens aussi faisaient grande solennité de la commémoration de lui. Et même au voyage d'Alexandre le Grand , disaient qu'après la venue d'Hercule et Bacchus , Alexandre était le tiers fils de Jupiter, qui avait pris terre en leur pays. Au demeurant, quant aux Troyens, c'est vraiment grande merveille que chaque nation d'un commun consentement s'estime fort honorée de tirer son ancien estoc de la destruction de Troie. En cette manière appellent les Romains, pour leur premier auteur, un /Enée; les Français, un Francion ; les Turcs, Turcus ; ceux de la Graude- Bretagne, Brutus ; et les premiers habitateurs de la mer Adriatique se renommaient d'un Anthenor : comme si de là fut

1 C'est le chap. xiv du liv. I. Cf. les gine. » On voit que Pasquier était fort

lettres de Pasquier, x, 11. Dans 1- éloigné d'accueillir les fables dont Jean

chap. i îles Discours non plus milan- le Maire avait rempli ses Illustrations

bhoiiques que divers , Bon. des Périers des Gaules ; et le père Lelong rend à cet

parle aussi « de nos anciennes histoires égard hommage à son jugement, t. I,

et des traditions bizarres sur notre ori- p. 234 de sa Bibliothèque historique.

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sortie une pépinière de chevaliers qui eût donne commencement à toutes autres contrées , et que par grande providence divine eut été causée la ruine d'un pays, pour être l'illustration de cent autres. Quant à moi, je n'ose ni bonnement contrevenir à cette opinion, ni semblablement y consentir librement. Toutefois il me semble que de disputer de la vieille origine des nations , c'est chose fort chatouilleuse , parce qu'elles ont été de leur premier advénement si petites , que les vieux auteurs n'étaient soucieux d'employer le temps à la déduction d'icelles : tellement que petit à petit la mémoire s'en est du tout évanouie , ou convertie en belles fables et frivoles. Laquelle faute nous voyons semblablement advenir à ceux qui se peinent en vain de nous représenter par quelque superstition et rapport des noms, les fondateurs de chaque ville. Non que je veuille soutenir que parfois ils ne se puissent bien dire ; mais c'est lors qu'un prince ou grand seigneur s'est, de propos délibéré, délecté à les diviser ■ ou bâtir par une magnificence singulière : ainsi qu'une Constantinople par Constantin , et une Alexandrie en Egypte par Alexandre le Grand. Mais aussi combien y a il de villes, lesquelles par progrès de temps, soit pour la tempérie de l'air , soit pour la commodité des navigations et trafics, ou que les princes s'y délectassent, sont, arrivées en tel degré de grandeur qu'elles en ont supplante plusieurs autres? Desquelles toutefois qui se voudrait informer qui aurait jeté la première pierre se trouverait aussi empêché comme tous nos annalistes, qui n'ont recours qu'aux Troyens. Et tout ainsi que des villes, aussi je veux dire des nations, les aucunes être fortuites , pour le moins telles que les premiers habitateurs en sont totalement inconnus , comme le succès des choses l'a voulu ; les autres avoir pris leurs noms par raison , et telle que la trop éloignée antiquité nous en a fait perdre la connaissance. Ni plus ni moins que nous voyons la Gaule, qui anciennement avait été dite parles Romains Cisalpine, avoir été depuis appelée Lombardie, pour la grande Hotte 2 des Lombards, qui par l'avertissement de Narsés dé-

1 Diviser ou diviser une ville, <■'<'- - Multitude..'. (ail en traeer le plan : de là, devis.

bordèrent en cette cote ; notre Gaule avoir été nommée France, pour la multitude des Français qui y vinrent de la Germanie; et les Séquanais, tout de la même occasion , Bourguignons : qui sont usurpations de royaumes de l'un à l'autre, dont la mémoire a pénétré jusques à nous. Mais de passer outre et venir à cette vieille antiquité qui est déjà tout effacée, comme de parler de la primitive origine des Germains, Français, Lombards, Anglais, ou autres tels peuples de la Germanie, desquels mêmement le nom ne fut de guère connu que sur le déiinement " de l'empire , je crois qu'il est autant aisé comme de trouver auteur certain et approuvé , qui nous en baille bon et assuré témoignage. Et crois à la vérité que ce que nous nous renommons de l'ancien estoc des Troyens soit venu pour autant que nous voulons faire des nations comme des familles, esquelles l'on fonde le principal degré de noblesse sur l'ancienneté des maisons. Aussi les bistoriograpbes, voulant donner faveur aux pays desquels ils entreprenaient le narré, se proposèrent extraire leur origine d'une des plus anciennes bistoires dont les fables grecques font mention. En quoi toutefois ils ont très-mal jugé , d'autant que ce n'est pas grand bonneur d'attribuer son premier être à un vaincu troyen ; et eiitété de meilleure grâce le prendre d'un victorieux grégeois, qui par un naufrage au retour de sa conquête eût été transporté enune autre région, comme nous voyons quesurce tbème Homère prit occasion de nous bâtir un grand poëme. Mais je demanderais volontiers : Si Troie ne fut jamais saccagée, ainsi que voulut soutenir l'ancien Dion de Pruse, en son livre intitulé De Troie non détruite ni prise , vers quel saint adresseronsnous de ce côté-là nos vœux ?

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