CHAPITRE IX
Lequel des deux, de la Foi lune ou du conseil, a plus ouvré à la manutention de ce royaume de France.
Toutes les fois que je considère en moi les traverses qu'a reçu notre royaume , je ne puis qu'avec grande admiration je
1 l •■> fin... - C'est le eh. 1 du I. Il dr* Recherches.
ne m'étonne , et ne mette entre les choses qui se sont passées plus miraculeusement en ce monde, comme il a été possible que sain et entier il se soit perpétué jusquesà nous : d'autant que s'il vous plaît repasser la plupart des royaumes qui se firent grands par les ruines de l'empire, vous les trouverez avoir été fort transitoires, et, par manière de dire, en moins de rien s'être évanouis en fumée. Car les Bourguignons, qui commencèrent à s'accroître en grandeur sur le temps de Gratian empereur, se trouvèrent abâtardis environ l'empire d'Anastasie : qui sont peut-être cent ans. Et les Vandales (appelés par nos anciens Wandels), qui sous Valentinian le tiers, par la semonce ' deBoniface, avaient avec leur roi Gentzérieb occupé le pays d'Afrique, en furenttotalement expulsés par le grand Bélisaire, du temps de Justinian, c'est-à-dire soixante ans après leur entrée. Semblablement les Ostrogotbs, qui avec leur roi Tbéodoric, du consentement de l'empereur Zenon, s'étaient faits maîtres de l'Italie et d'une partie de la Provence, furent de fond en comble rasés par la dernière rencontre que Narsès eut contre eux du temps de l'empereur Justin : qui est environ soixante ou quatre-vingts ans pour le plus après leur première venue. Et les Lombards, qui sous le même empereur , à l'instigation de Tsarsès, s'emparèrent de !a Gaule Cisalpine, prenant leur fin sous notre preux Cbarlemagne, ne durèrent que deux cent dix ans. INous seuls , qui avions comme les autres trouvé notre grandeur dedans les dépouilles de Rome, sommes demeurés redoutés et florissants jusques à nui \ sans avoir enduré la possession d'autres rois que de ceux qui ont fail état de la Gaule comme de leur vrai séjour. Certes qui considérera nos affaires , à peine qu'il puisse bonnement balancer auquel des deux nous sommes plus redevables de cette prospérité et bonheur , ou à la fortune et hasard , ou à une bonne conduite. Car qui est celui , je vous prie, qui ne trouve grandement émerveillable quand, après la mort de Clovis, le royaume ne commençant encore qu'à naître, il se trouva par deux fois démembré en quatre parties, avec une infinité de guerres civiles? et néanmoins que la fortune nous fut de tant
1 Sur l'invitation.., '- Jusqu'aujourd'hui...
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favorable, qu'après tant de divisions il se reconsolida, enfin de compte, parla mort des autres rois en un seul ? Au surplus, lorsque nos rois commencèrent parleur néantise à s'abâtardir, ne fut-ce point chose étrange et non accoutumée d'échoir , qu'a cette belle occasion aucuns étrangers s'ingérassent d'enjamber dessus nos marches, comme l'on avait vu auparavant advenir à ce grand empire romain ? Et s'il nous faut passer plus bas, quel plus grand miracle de fortune saurait-on dire que quand le royaume fut divisé en tant de ducs et comtes qui depuis Charles le Simple, jusque bien avant sous la lignée de Hugues Capet, faisaient contre-tête à nos rois, toutefois à la fin finale fut le tout réuni à la couronne , et en la personne du roi? Je n'ajoute à tout ceci que, le royaume étant audessous de toutes affaires, le temps a toujours enfanté quelques braves princes et seigneurs quasi pour relever à point nommé la grandeur de cette notre monarchie. Témoin en sont les Martel et Pépin , pendant l'assopissement de la génération de Clovis ; témoin en est un Conquérant r , par la vaillantise duquel nos rois sont demeurés en partie tels que nous les voyons aujourd'hui, combien qu'au précédent, pour la multitude des ducs et comtes, ils ne servissent quasi que de montre. Et depuis les Anglais désertant 2 la France par plusieurs ans , se trouva finalement ce gentil roi Charles septième, qui, par la prouesse et prudence de ses bons capitaines, les en extermina de tout point : qui sont toutes œuvres de la fortune; car si les choses eussent pris plus longue traite 3, sans nous donner à chaque occasion princes ainsi magnanimes , à la vérité il n'y allait que de la ruine de France. Quand je nomme ici la fortune, afin que je n'apprête à aucuns occasion de se scandaliser , j'entends les mystères de Dieu, qui ne se peuvent découvrir par notre prudence humaine.
Et toutefois qui avec la fortune voudra considérer la police et bonne conduite de nos rois , je m'assure qu'il la trouvera
1 II s'agit de Philippe-Auguste , qui française, p. 202, ce verbe est une fut aussi surnommé le Conquérant, contraction de désessarter, qui vient comme nous l'apprend Pasquicr dans du mot essart, champ inculte, rempli les Recherches, IX, 8. de broussailles.
2 Ravageant: suivant M. Ampère, 3 Eussent duré plus longtemps en cet Histoire de la formation de la lanave état...
ô'i EECHERCHES
n'avoir cédé à la romaine. En quoi me semble que, pour déduire les choses de leur fondement , il faut que, selon les mutations des lignées, nous considérions diversement les confirmations du royaume. Premièrement, s'il vous plaît discourir en quel état furent nos affaires sous Clovis, trouverez-vous plus grand roi, soit que nous tournions notre esprit aux armes , soit que nous nous arrêtions à In paix et maniement d'une commune police ? lequel ayant forcé par sa vaillance les Gaules, et rendues sous lui paisibles, n'eut chose en plus grande recommandation, pour perpétuer sa monarchie et gagner le cœur de ses sujets, que de s'accommoder à la commune justice, et ensemble religion du pays. Parquoi usant les Gaulois, par ancienne observance, delà police qui longtemps auparavant leur avait été prescrite par les Romains, et semblablement étant de commune profession chrétiens , Clovis, comme prince sage et avisé , n'échangea rien des comtes (qui était invention romaine); et en tant que touche la religion chrétienne, il en prit aussi le vrai et saint caractère. Laquelle chose , combien que je pense qu'elle lui vint en partie par zèle et dévotion, fut (comme je crois) l'un des principaux moyens par lequel il attira le commun peuple de Gaule à lui porter affection. Aussi ont remarqué Procope et Agathie, qui attoucbaient presque son temps, et la justice et la religion en nos rois, par-dessus tous autres princes qui avaient occupé les provinces des appartenances de l'empire. Et, à dire le vrai , il captiva tellement le cœur des Gaulois , que longtemps après, combien que ses successeurs ne s'entretinssent envers le peuple que par image, sans avoir l'œil sur leurs affaires, toutefois la chose en quoi se trouva le plus empêché ' Pépin , voulant faire tomber la couronne en sa famille , fut à déraciner cette ancienne opinion que le peuple avait conçue de la lignée de Clovis. Au moyen de quoi il s'avisa par une gentille invention d'y employer la sainte autorité du pape : de manière qu'étant le royaume réduit sous la puissance des Martels , outre les armes auxquelles ils furent fort florissants car ils confirmèrent sous notre vasselage l'Allemagne, gagnèrent toute l'Italie, et ébranlèrent par plusieurs fois les Espa-
1 Embarrassé..,
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gnes), fut par eux introduite une notable police sous Pépin et Cbarlemagne, lesquels en leurs plus urgentes affaires commencèrent de faire assemblées sans feintisede leurs barons [je dis assemblées sans feintise, d'autant qu'assez longtemps auparavant les maires pour tromper lepeuple en avaient introduit l'usage) : faisant Pépin et son fils communication des affaires publiques à leurs premiers et grands seigneurs, comme si avec la monarcbie ils eussent voulu entremêler Tordre d'une aristocratie et gouvernement de plusieurs personnages d'honneur, ce qui a été l'un des premiers commencements des parlements que nous avqns en cette France , comme je pense déduire au chapitre ensuivant '. Vrai que, tout ainsi qu'en la personne de Cbarlemagne notre royaume se trouva grand en extrémité 2, aussi fut cette grandeur bornée en lui et ses deux devanciers Pépin et Martel , se trouvant ce grand feu amorti en leurs successeurs. Tellement qu'en Hugues Capet (troisième changement de lignée), qui ne fut si grand guerroyeur, se trouvèrent les grandes polices : car là où auparavant nos conquêtes étaient furieuses , les étendant sur une Allemagne , Italie et Espagne, de là en avant nos rois, se contentant de leurs frontières, commencèrent, au lieu de leurs armes, à se fortifier par lois pour entretenir leur grandeur. De là fut mise en avant l'opinion des douze pairs de France ; de là l'entretènement des parlements , en leur autorité et grandeur , à la décision des affaires de la justice, sous le jugement desquels même se soumet la majesté de notre prince; puis le renouvellement de la loi salique, introduction d'appennages 3 aux fils des rois, interdiction des dons et aliénations du domaine de la couronne sans connaissance publique; appellations comme d'abus, pour brider sans aucun scandale la puissance des pré-
1 On sait que l'assimilation des plaids ment de l'homme: car l'appennage s-,
de la deu vienne race avec les parlements baille aux enfants de France, autres que
de la troisième a été justement réfutée Dauphin, pour entretenir leur état et
par la critique moderne. maison. » Appennager et.appenner, c'e-
- Avoir atteint le plus haut point de tait donner un apanage. « Je me tiengrandeur... (liai très-bien appenné d'avoir ce qnc
■' D'apanages: < Aucuns estiment, re- vous lui avez laissé, w lit-on dans
marque Ment, que ce mot appennage dis, 11, I. Cf. toutefois, pour ce mot, les
vienne de cet autre, pain, pris en large RecAèrches de Pasquier, VIH, 20. signification, c'est-à-dire pour tout nli-
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lats entreprenant dessus l'autorité royale; régales en évêchés et archevêchés , et mille autres telles considérations : lesquelles bien pesées , certainement il se trouvera que toutes les maximes qui sont requises à maintenir en sa grandeur une monarchie de marque se trouvent observées en la nôtre. De toutes lesquelles choses, ou partie d'icelles, nous parlerons à leur rang tant en ce deuxième livre qu'aux autres, selon que les occasions nous admonesteront de faire : qui montre qu'en notre république , le conseil ayant été conjoint d'une même balance avec la fortune, nos rois sont arrivés à cette grandeur que nous les voyons aujourd'hui, en laquelle Dieu les veuille continuer, sans foule et oppression de leurs sujets.