‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 148 sur 176 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Sur le fait de la justice, tailles, aides et subsides

Ni sous la première ni sous la seconde, ni bien avant sous la troisième lignée de nos rois , nous ne reconnaissons en France l'usage des tailles, aides et subsides, tels que nous les voyons aujourd'hui. Je laisserai ce qui est des deux premières, et toucherai seulement ce qui est de la dernière, comme celle de laquelle nous avons des mémoriaux plus fidèles. Nos rois pour leur entretènement faisaient fond de leur domaine, qu'ils appelaient leur trésor; et quant aux levées extraordinaires, il s'était insinué une coutume, que les rois passant par les signalés archevêchés, évêchés et abbayes, ils y gîtaient et hébergeaient pour une nuit : chose qui fut échangée en quelque redevance d'argent, non grande, que l'on appelait droit de gite. Comme aussi, passant pays, le menu peuple était tenu, pour passade d'une journée, de les aider de chevaux et charroi, dont quelques bourgs et bourgades se dispensaient par argent: et était appelé cela droit de chevauchée : coutume que nous avions empruntée des Romains. Je ne veux pas dire pourtant que le mot de taille ne fût en usage : mais c'était une forme de taille coutumière, quand l'un des enfants de France prenait Tordre de chevalerie ( car en autre sujet ne l'ai je point lu avoir été pratiqué ; et le pape Alexandre IV, en la première constitution décrétale sous le titre des immunités de L'Église,

1 C'est une pui-tie du chnp. vil du liv, II.

défendait par exprès aux Français de ne lever tailles et exactions sur le clergé, quand il achetait quelque héritage. C'est ce que nos rois ont pris, de toute ancienneté, pour le droit d'amortissement. Il n'est pas que de fois à autre ils ne contraignissent leurs sujets de leur bailler quelques deniers que l'on appela aussi tailles, parce qu'ils étaient levés par capitations et départements : car le mot de tailler signiGe entre nous diviser. Saint Louis par son testament commandait à son fils de ne lever tailles sur son peuple ; c'était de ne lever des deniers extraordinaires : levées que le peuple ne pouvait goûter, les appelant maletoltes, comme deniers mal tollus et ôtés: et ceux qui se mêlaient de les lever, maletoltiers : ce qui causait fort souvent des émotions populaires. Pour auxquelles obvier, les sages-mondains qui maniaient les affaires de France furent d'avis, pour faire avec plus de douceur avaler cette purgation au commun peuple, d'y apporter quelque beau respect : ce fut de faire mander par nos rois à toutes leurs provinces, que l'on eut à s'assembler en chaque sénéchaussée et bailliage ; et que là le clergé, la noblesse et le demeurant du peuple, qui fut appelé tiers état , avisassent d'apporter remède aux défauts généraux de la France , et tout d'une main aux moyens qui étaient requis pour subvenir à la nécessité des guerres qui se présentaient; et que, après avoir pris langue entre eux, ils députassent certains personnages de chaque ordre, pour conférer tous ensemble en la ville qui était destinée pour tenir assemblée générale. En laquelle, ainsi que nous en usons maintenant, après que le chancelier en la présence du roi a remontré le désir que sa majesté apportait à la réformation de l'État , et les urgentes nécessités qui se présentaient pour le fait de la guerre, il les adjure d'y apporter chacun son talent, et de contribuer d'un commun vœu à ce qu'ils trouveraient nécessaire pour la manutention de l'État. Fn ce lieu quelques bonnes ordonnances que l'on fasse pour la réformation générale, ce sont belles tapisseries, qui servent seulement de parade à une postérité. Cependant l'impôt que l'on accorde au roi est fort Lien mis à effet : de manière que celui a bien faute d'yeux , qui ne voit que le roturier fut exprès ajouté , contre l'ancien ordre de

la France, a cette assemblée ; non pour autre raison, sinon d'autant que c'était celui sur lequel devait principalement tomber tout le faix et charge, afin qu'étant en ce lieu engagé de promesse, il n'eût puis après occasion de rétiver ou murmurer. Invention grandement sage et politique : car comme ainsi soit que le commun peuple trouve toujours à redire sur ceux qui sont appelés aux plus grandes charges, et qu'il pense qu'en découvrant ses doléances on rétablira toutes choses de mal en bien, il ne désire rien tant que l'ouverture de telles assemblées. D'ailleurs se voyant honoré pour y avoir lieu, et chatouillé du vent de ce vain honneur, il se rend plus hardi prometteur à ce qu'on lui demande; mais ayant une fois promis, il ne lui est pas puis après loisible de résilir • de sa parole , pour l'honnête obligation qu'il a contractée avec son prince en une congrégation si solennelle. Davantage, qui est celui qui no trouve un roi plein de débonnaireté, lequel par honnêtes remontrances veut tirer de ses sujets ce que quelques espritshagards» penseraient pouvoir être exigé par une puissance absolue? Tellement que sous ces beaux et doux appâts l'on n'ouvre jamais telles assemblées que le peuple n'y accoure, ne les embrasse, et ne s'en éjouisse infiniment, ne considérant pas qu'il n'y a rien qu'il dût tant craindre, comme étant le général refrain d'iceux, de tirer argent de lui. Et en ces généi-ales convocations il en prend à nos rois tout d'une autre sorte qu'il ne fait aux papes, aux conciles généraux de l'Église : car l'on dit qu'il ne se fait guère concile général auquel on ne retranche aucunement une partie des entreprises de la cour de Rome sur les évêques et ordinaires ( au moins le voyons-nous avoir été fait aux conciles de Constance et de Bàle ) ; au contraire, jamais on ne

1 Ou latin resilire , littéralement, que aussi IS icot au sujet de ce mot,

sauter en arrière : aujourd'hui résilier, « hasard se dit d'un faucon qui n'est

casser, annuler un acte. de l'année , ains a plus d'une mue, et

- Terme emprunté à la fauconnerie, a longuement été à lui : par méta- « l'une de ces belles façons de parler phore, on en use pour farouche, étranqui ont fort bonne grâce es lieux aux- ge, et qui ne s'accorde et ne compatit quels nous les accommodons. Bien peu avec les autres. » L'on ne disait pas prennent garde à leur premier usage, seulement une personne , mais une et s'aperçoivent qu'ils disent des boni- chose hagarde. « Des propositions haines ce qui se dit proprement des oi- gardes, » lit-on dans le chap. VII du seaux de proie. » 11. Estienne, De la liv. II des Recherches , pour léméraiprécellence, p. 92et93. En effet, remar- res, inconvenantes.

DE LA FBAPvCF.. 6S

lit assemblée générale des trois États eu cette France, sans accroître les finances de nos rois à la diminution de celles du peuple : chose que vous découvrez plus à l'œil es provinces de Bretagne, Languedoc, Dauphiné, Provence, où jaçoit' que l'on fasse souvent de telles assemblées provinciales, si est-ce qu'elles ne se font que lorsque nos rois leur demandent aide d'argent.

Le premier qui mit cette invention en avant fut Philippe le Bel, sous lequel advinrent plusieurs mutations tant en la police séculière qu'ecclésiastique. Cestui avait innové certain tribut qui était pour la première fois, le centième; pour la seconde, le cinquantième de tout notre bien. Cet impôt fut cause que les manants et habitants de Paris, Rouen, Orléans, se révoltèrent, et mirent à mort tous ceux qui furent députés pour la levée de ces deniers. Et lui encore, à son retour d'une expédition contre les Flamands, voulut imposer une autre charge de six deniers pour livre de chaque denrée vendue : toutefois on ne lui voulut obéir. Au moyen de quoi, par l'avis d'Enguerrand de Marigny, grand surintendant de ses finances, pour obvier à ces émeutes, il pourpensa d'obtenir cela de son peuple avec plus de douceur. Car s'étant fait sage par son exemple, et voulant faire un autre nouvel impôt, Guillaume de Nangy nous apprend qu'il fit ériger un grand échafaud dedans la ville de Paris ; et là, par l'organe d'Enguerrand, après avoir haut loué la ville, l'appelant chambre royale en laquelle les rois anciennement prenaient leurs premières nourritures, il remontra aux syndics des trois états les urgentes affaires qui tenaient le roi assiégé pour subvenir aux guerres de Flandre, les exhortant de le vouloir secourir en cette nécessité publique , où il y allait du fait de tous. Auquel lieu on lui présenta corps et biens : levant, par le moyen des offres libérales qui furent faites , une imposition fort griève par tout le royaume. L'heureux succès de ce premier coup d'essai se tourna depuis en coutume, non tant

1 Quoique : on écrivait jaçoit oujà Cm jà soit mou pouvoir petit... sort; ainsi Bonaveotnredes Periers,dans [a madame de Saint-Pute} .

sei poésies : [dais...

ii oit que l'on nit dit qu'argent je demnn-

. [A la reine ((<■ tiavai "

(i(i RECHERCHES

sous Louis Hutin, Philippe le Long et Charles le Bel, que sous la lignée des Valois, et spécialement sous le roi Jean, aidé en ceci des instructions et mémoires de Charles V son fils, lequel ne fut pas sans raison surnommé le Sage après sa mort , parce qu'en toutes ses actions il eut cette proposition stahle de les faire autoriser par les trois états, ou hien en une cour de parlement : chose qui n'était pas si familière à nos rois auparavant lui. Et encore que de fois à autres il reçût quelques traverses des états, étant à ce instigués par les sollicitations et menées du roi de Navarre, et fût pour cette cause contraint d'acquiescer contre son opinion à leurs volontés, si est-ce que, leurs colères refroidies ou l'assemblée dissolue, il rétablissait toutes choses conformément à son désir. Voilà sur quoi les tailles, aides et subsides ont pris leur premier fondement, et ont avec le temps pris tel pied entre nous , qu'elles sout parvenues au sommet. Du commencement on procéda par impositions que l'on obtenait des états, lesquelles ne duraient qu'un an, que l'on appela aides et subsides , parce qu'elles étaient mises sus , pour aider nos rois au défroy des guerres qui lors se présentaient : et afin de ne mécontenter le peuple, on créa des officiers populaires , les uns appelés généraux , et les autres élus; et depuis, les choses prenant leurs accroissements pied à pied, d'un on passa à deux ou trois ans, et enfin à perpétuité. Encore ne futce pas assez : par le même avis des états , ou mit une nouvelle charge d'impôt sur le peuple, qui se leva par capitations et feux , que l'on appela du commencement louage ' . Cela fut levé pour une fois et à petite somme, par têtes. Toutefois, sous Charles VII, on le rendit perpétuel; et est ce que nous appelons aujourd'hui tailles, ayant remis en avant le mot ancien en usage, mais d'autre façon qu'il n'avait été pratiqué par nos plus weux ancêtres.

1 Dans la suite rie ce chapitre, que d'entendement , en l'an 1379 s'avisa de

je n'ai pas cru nécessaire de donner, lever de chaque feu, pour un an, un

p.isquier précise ainsi de nouveau le franc, le fort portant le faible ; et fui

sens de oe terme : g Charles V, plein cet impôt appelé fouage. »

DE LA FHAFsCE. (57

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