‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 149 sur 176 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Chevaliers, armoiries de France, et plusieurs autres choses de même sujet , concernant la noblesse de Fiance.

Nos rois, qui sur leur première arrivée avaient récompensé leurs capitaines et braves soldats en iiefs nobles, voyant, après une grande révolution d'années, que le fonds de leurs libéralités était pour ce regard mis à sec ( d'autant que toutes les terres de leur royaume étaient remplies), s'avisèrent de trouver autre forme de récompense, non véritablement si riche et opulente, mais de plus grand honneur que les fiefs. Parquoi fut mis ingénieusement par eux , ou leurs sages conseillers , l'ordre de chevalier en avant. Car au lieu où premièrement ils récompensaient leurs sujets en terres et grandes possessions à mesure qu'ils gagnaient les provinces, de là en avant ils commencèrent de les reconnaître pour bons et loyaux serviteurs par grandes et amiables caresses, c'est à savoir par accolées * de leurs personnes. Ces accolées depuis se tournèrent en religion : de manière que lorsque nos rois voulaient semondre 3 quelques gentilshommes ou braves soldats à bien faire le jour d'une bataille, ou bien qu'ils leur voulaient gratifiera l'issue d'une entreprise, les caressaient d'une accolée ; et en ce faisant, avec quelques autres petites cérémonies, ils étaient réputés chevaliers, ayant par ce moyen, comme s'ils fussent sortis des propres côtes du roi, autant de primauté et avantage dessus le reste de la noblesse , comme la noblesse en son endroit dessus le demeuraut du peuple. Cet ordre premièrement fut inventé en faveur de ceux qui suivaient les armes, comme mêmement l'étymologie du mot nous rend certains. Toutefois, tout ainsi comme en la noblesse,

1 C'est la plus grande partie du cliap. magne sur les armoiries, deux autres

xvii du liv. 11. On peut rapprocher de sur les fleurs de lis, de Sainte-Marthe

ce chapitre un mémoire. du père Jlé- et de Iiullet, t. XIU du recueil cité de

nestrier « sur la chevalerie ancienne M. Leber, etc.

et moderne. » Voy. le t. XII du recueil - Ou accolade, emurassement. Ac-

rte V, . Leber; et sur l'ancienne Chevale- eoler, remarque Nicot, est <'ompo.se de

lie, un article de M. Guizot, 1. X vil, p. 3, ad et coler, inusité. Toutefois, au

di s frehives littéraires de l'Europe, seizième siècle, ou disait encore « don-

ét deux articles de M. Ampère. Revue nerà un nouveau chevalin' la col i

îles deux mondes, leI et 15 février Voy. le Trésor, p. 130.

1838; en outre, un mémoire de Fonce- Exhorter, exciter ..

08 RECHEflCHES

aussi par traite de temps au fait de la chevalerie , quelques gens de robe longue y voulurent avoir part, à l'occasion de leurs dignités et offices. Au moyen de quoi on lit double distinction de chevaliers : les aucuns étant chevaliers des armes, et les au: très chevaliers des lois. Pour laquelle cause Jean de Mehun, en son Roman de la R.ose, au lieu où Faux-semblant discourt les cas esquels il était loisible de mendier, dit :

Ou s'il veut, pour la foi défendre, Quelque chevalerie emprendre ' Ou soit d'armes ou de lectures.

Ainsi Froissard , au chapitre cent soixante et dix-septième du premier livre de ses Histoires, parle de trois chevaliers, dont les deux étaient d'armes, et le tiers des lois : les deux d'armes, dit-il, monsieur Robert de Clermont, gentil et noble grandement, l'autre le seigneur de ConflaDs; le chevalier des lois, monsieur Simon de Bussy. Et à ce propos Guillaume de Nangy, qui fut presque contemporain de Charles V, dit que cestui de Bussy était conseiller au grand conseil, et premier président en la cour de parlement : qui fut cause pour laquelle il fut appelé chevalier de lois, pour autant que les premiers présidents se disent par privilège ancien a voir annexé à leurs offices l'état de chevalier. Quant aux chevaliers d'armes , entre les autres je trouve une sorte de chevaliers qui furent appelés bannerets , qui étaient ceux entre les chevaliers qui, pour être riches et puissants , obtenaient permission du roi de lever bannière : c'était une compagnie de gens de cheval ou de pied. En cette sorte, dit Monstrelet au quatre-vingt-treizième chapitre du premier tome de ses Histoires, parlant du siège que le roi Charles VI mit devant la ville de Bourges, dans laquelle s'étaient enclos tous les princes de la faction du duc d'Orléans : « Là, devant la ville ( dit-il ), près du gibet, le roi fit plus de cinq cents chevaliers, desquels, et aussi de plusieurs autres qui n'avaient porté bannière , furent immémorables2 bannières élevées.» Le sire de Jonville, récitant comme le roi saint Louis voulait renouveler son armée ,

'Entreprendre... - [Du latin immemorabilis) innom-

brables...

dit qu'il lui demanda s'il avait point encore trouvé aucuns chevaliers pour être avec lui : « Je lui répondis (fait-il) que j'avais fait demeurer messire Pierre de Pont-Moulin, lui tiers en bannière. » Et eu un autre endroit plus bas, il raconte que, des prisonniers qui étaient demeurés devers les amiraux ' d'Egypte, en revinrent quarante chevaliers qu'il mena devers le roi pour avoir pitié d'eux, et les retenir à son service; et comme quelque personnage du conseil du roi lui eut dit qu'il se devait déporter de faire telle requête au roi, attendu que son épargne était lors courte : « Je lui réponds (récite-il parlant de soi) que la mal-aventure * lui en faisait bien parler, et qu'entre nous de Champagne avions bien perdu au service du roi trente-cinq chevaliers tous portant bannière. » Et encore est cette manière de chevaliers trop 3 mieux donnée à entendre par Froissard , au premier livre de son Histoire, la parMoù le prince de Galles étant prêt de combattre messire Bertrand du Kesclin avec Henri roi de Castille, se présenta devant lui messire Jean Chandos : <> Là apporta, dit-il, messire Jean Chandos sa bannière entre ses batailles, laquelle n'avait encore nullement boutée hors de l'ost du prince 5, auquel dit ainsi : Monseigneur, veez ci6 ma bannière ; je la vous baille par telle manière qu'il vous plaise la développer, et qu'aujourd'hui je la puisse lever : car, Dieu merci, j'ai bien de quoi terre et héritage pour tenir état, ainsi comme appartiendra à ce. Ainsi prit le prince et le roi Dampietre7, qui là étaient, la bannière entre leurs mains, qui était d'argent à un pieu aiguisé de gueules, et lui rendirent, en disant ainsi : Messire Jean, veez ci votre bannière : Dieu vous en laisse votre prou 8 faire. Lors se partit messire Jean Chandos, et rapporta entre ses gens sa bannière, et dit ainsi : Seigneurs, veez ci ma bannière et la vôtre; si la gardez comme la vôtre : » qui

1 i ^niirnî, comme le remarque !'as- *A l'endroit où...

quier lai-même dans les Recherches, 5 Qu'il n'avait pas encore portée hors

il, 15, fut du commencement un nom de l'armée du prince...

de souveraineté entre les Sarrasins. » 6 Voyez ci, voici...

Dans la suite, ce nom désigna chez eux ' Ou Uampierre, comme portent

■ celui auquel les grandes charges et d'autres éditions. 11 s'agit en tout cas

capitaineries étaient baillées. » de don l'edre, dit le Cruel, roi de Cas-

2 Mauvaise intention, méchanceté : tille, que le prince de Galles rétablit on écrivait aussi en deux mois maie sur le trône eu 1368.

aventure. 8 Pyou est ici pour profit, service que

3 Beaucoup... l'on tire d'une chose.

est un passage assez formel pour nous apprendre quels furent jadis les chevaliers bannerets.

Au demeurant, pour autant que les factions de la maison de Bourgogne et Orléans avaient amené un grand chaos et désordre à cette ancienne police, parce qu'à chaque bout de champ les uns et les autres faisaient des chevaliers à leur poste ' , Louis XI, pour couper broche à cette confusion, introduisit, dès le premier jour d'août mille quatre cent soixante-neuf, un ordre de chevaliers par forme de confrérie, leur donnant pour patron saint Michel, induit spécialement à ce faire parce qu'il estimait que saint Michel avait été le principal protecteur de cette France pendant les guerres des Anglais : car Jeanne la pucelle ( du prétexte de laquelle s'était grandement aidé le roi Charles VII pour le recouvrement de ses terres ) publiait en tous lieux qu'elle avait propos et communication de conseil, toutes les nuits, avec saint Michel, ainsi que Ton peut lire dedans le procès qui lui fut fait. Tellement que Louis XI, estimant que le plus grand ennemi qu'eussent eu les Anglais, c'était ce grand saint, lequel mêmement n'avait laissé venir en leur sujétion le lieu où de tout temps et ancienneté on lui a dédié un temple, qui est le mont Saint-Michel , voulut dresser cette confrérie , quasi pour éternel trophée et commémoration des victoires que son père avait obtenues sur les anciens ennemis de France; et pour cette cause il institua d'entrée trente-six chevaliers de cet ordre, dont il était le chef et souverain. Et quant à ceux qu'il voulut honorer premièrement d'icelui, ce furent Charles son frère, duc de Guyenne; Jean, duc de Bourbonnais et d'Auvergne ; Louis de Luxembourg , comte deSaint-Paul, connétable de France ; André de Laval , seigneur de Loheac, maréchal de France; Jean, comte de Sanxerre, seigneur de Bueil ; Louis de Beaumont, seigneur de la Foret et Plessis; Louis de ïouteville , seigneur de Torcy; Louis de Laval, seigneur de Chàtillon ; Louis, bâtard de Bourhon, comte de Bossillon et amiral de France ; Antoine de Chabanes, comte de Dammartin, grand maître d'hôtel de France; Jean , bâtard

1 A leur gré, suivant leur convenance , Jour caprice.

d'Armaignac, comte de Gominges et maréchal de Fiance; George de la Trimoille, seigneur de Craon; Gilbert de Chabanes, seigneur de Curton, sénéchal de Poitou ; Taheguy du Châtel, gouverneur du pays de Rossillon et de Sardaigne ; et le surplus pour accomplir et parfaire le nombre de trente-six, il se réserva à sa discrétion , selon que l'occasion le requerrait.

Auparavant cette brave institution, le roi Jean avait institué l'ordre de l'Étoile au château de Saint-Ouen, le 6e jour de janvier 1351; et portait chaque chevalier une étoile d'or à son chaperon, comme ceux de Saint-Michel à leur col. Et presque de ce même temps, Edouard troisième, roi d'Angleterre, institua l'ordre de la Jarretière, qui est un jartier l bleu que tout chevalier de cet ordre est tenu de porter au genou droit. Et est la devise de cet ordre, Honny soit-il qui mal y pense : chose qui procéda pour autant que ce roi Edouard étant grandement amoureux de la comtesse de Salbéri, etl'entretenant de paroles, il advint par cas fortuit que l'un des jartiers de cette dame tomba, lequel fut, par une promptitude assez mal séante à ce prince, soudainement relevé; qui apprêta occasion de rire à plusieurs qui lui assistaient : au moyen de quoi le roi indigné protesta dès lors que tel s'en était moqué, qui s'estimerait bien heureux de porter la jarretière. Et de fait, tant pour l'amitié de sa dame qu'en haine et dédain de ceux qui en avaient fait risée, il institua cet ordre de chevalerie en son royaume, avec cette devise, Honny soit-ilqvi mal y pense , voulant dire que l'amitié qu'il portait à la comtesse, et qui lui avait causé de lever sa jarretière, était en tout honneur.

Il y a eu aussi quelques autres ordres de marque, et entre autres celui de la Toison d'or, de la maison de Bourgogne, qui fut introduit l'an 1421) par le bon duc Philippe de Bourgogne; et semblablement celui de l'Annonciade, en la maison de Savoie, institué par Amédée VI, comte déSavoie2 : tous lesquels sesonttrouvés de grande recommandation, chacun diversement selon la diversité des pays et contrées; et par spécial entre nous

'On disait alors également le jmiier - Amédée VI institua en 135Ô l'ordre

et In jartière. « Les chevaliers de la du Lac d'amour; et ce fut Amédée V|U

.Tartiére, remarque Nicut, sont en An- qui, en 143-1, le réforma, et lui donna

çleterre comme lesctievaliers de l'Ordre le nom de l'Annonciade. en France, > p. 314.

ces chevaliers de Saint-Michel, lesquels nous appelons simplement chevaliers de l'Ordre : auxquels toutefois il s'est rencontré uu grand désordre, depuis que le mot de huguenot a pris vogue parmi cette France. D'autant que là où anciennement on baillait le collier, avec une grande religion et respect, à peu de personnes, l'on a , depuis le commencement de ces troubles intestins, fait une infinité de tels chevaliers, avec un très-grand abandon ■ . Mais, pour ne parler point des vivants, je lairrai ce discours à ceux qui sans aucune crainte entreprennent, dedans leurs études privées, l'histoire du temps présent, histoire laquelle étant bien écrite, et d'une main non partiale, apportera grande merveille et admiration de ce siècle à tous les siècles qui ont à nous succéder.

Le roi Henri III, dernier mort, ayant inespérément reçu deux grandeurs de Dieu, l'une, quand le jour de la Pentecôte 1573 il fut, aux comices généraux de Pologne, proclamé roi de Pologne; l'autre, quand par le décès du roi Charles IX son frère, l'année suivante, ce mémejour, lui échut la couronnede France ; en commémoration de ces deux grands bienfaits, même pour aucunement réformer la débauche qui se trouvait en l'ordre de Saint-Michel, introduisit un nouvel ordre de chevalerie, appelé tantôt l'ordre, tantôt la milice du Saint-Esprit, et ce au mois de décembre mille cinq cent soixante-dix-huit 2. Et qui en voudra savoir les statuts, voie le dix-huitième livre du code Henri, du feu président Brisson, dans lequel il trouvera vingt et trois titres concernant cette matière.

Mais pour retourner à mon entreprise, tout ainsi que le désarroi qui avait couru parmi la France, par le moyen de ces deux grandes maisons et familles d'Orléans et de Bourgogne, avait enfanté une infinité de chevaliers ; qui fut cause que les choses étant adoucies, le roi Louis XI, pour gratifier de quelque titre extraordinaire ses favoris, introduisit l'ordre de Saint- Michel : aussi ce même désarroi occasionna le roi Charles VII

1 De là Montaigne, /-ss., II, 12: n .te jusques à mes épaules et au-dessous. » demandais à lit fortune l'ordre Saint- '-' Quatre-vingt-dix-huit, lit-on dans

Michel, étant jeune... Au lieu de me les éditions précédentes. L'erreur de

monter et hausser de ma place pour y date était trop grossière pour être lais-

Bveindre, elle l'a ravalé et rabaissé séc sur le compte de Pasquier.

1)F. LA P1AKCE. 73

après plusieurs travaux et fatigues d'établir une nouvelle police au fait de sa gendarmerie. Jamais ne fut qu'en cette France n'y eut gens de cheval et de pied, pour la conservation du royaume: toutefois l'injustice du temps avait été telle, premièrement par les factions de ces deux maisons, puis par la survenue des Anglais, que toute la gendarmerie française était presque en confusion et désordre, pillant, rôdant et dégastant • le plat pays sans contrôle; parce que le roi, qui avait affaire de gens pour faire tête à l'Anglais, était contraint de passer outre par connivence. Toutefois, ayant depuis réduit sous sa dévotion la plus grande partie des terres de l'ancienne obéissance de nos rois, et fait son entrée dedans la ville de Paris, il voulut, en l'an mille quatre cent trente-neuf, remettre toute sa gendarmerie en meilleur train qu'elle ne s'était trouvée pendant les guerres qui s'étaient peu auparavant passées. « Pour cette cause, dit maître Alain Chartier en l'histoire quil a écrite de son temps, voyant le roi Charles VII qu'à tenir tant de gens courant sur les champs ce n'était que destruction de son peuple, et qu'à chacun combattant fallait dix chevaux de bagage, de fretin 2, de pages et valets, et toute telle coquinaille qui ne sont bons qu'à détruire le peuple, si ordonna, par grande délibération de son conseil, de mettre tous ces gens d'armes es frontières, chacun homme d'armes à trois chevaux et deux archers, ou trois, et non plus. Et seraient faites leurs monstres \ et pavés tous les mois, et chassé hors tout le demeurant du harpail i. Et pour ce faire, et commencer telle ordonnance, le roi fit bailler et délivrer à tous ses capitaines argent et artillerie. » Et quelques années après, savoir est l'an mille quatre cent quarante-quatre, le même auteur nous atteste que ce roi

1 Gaster et dêgaster, ravager, dévas- une ville, compagnie ou assemblée, ce

te{. qui reste de menu peuple, les princi-

- ^'icot observe a ce mot : « C'est un puux bourgeois et plus apparents bors. » terme usité entre poissonniers mo- 3 Ils seraient passés en revue... ruyers. Ainsi, ils disent, Meilleur fie- * « Harpail, dit Nicot, est une harde

tin, ou grand fretin, ou de rebut, ou (troupe) de bêtes sauvages. Le mot

menu fretin, qui sont les quatre degrés est ainsi formé de ce que tels animaux

de triage de morues... Et de ce pro- ne font que barper et endommager où

cède que pour être le menu fretin, en ellesse rencontrent. Et, par métaphore,

triage de morues, les moindres d'icellcs, on dit un harpail pour une compagnie

on dit par translation menu fretin en de mauvais garnements. »

rj:r\ . li'l'.T. P VSQUiER, - T. I. 7

74 HKC.HKliCHKS

ordonna a que tous ces gens d'armes feraient monstre, et que des mieux équipés et des plus gens de bien on en prendrait quinze cents lances et quatre mille archers, et le demeurant s'en retournerait en leurs maisons : chassant tous les capitaines, en ordonnant seulement quinze qui auraient cent lances, et au prorata des archers, lesquels seraient logés par les villes de ce rovaume, et payés et nourris du bien du peuple. Et si hardi » d'iceux gens d'armes et archers de faire déplaisir, ni rien prendre sur hommes des champs ni des villes. » De là commença la police des garnisons qui sont distribuées par les villes de ce rovaume, pour nourrir et alimenter les hommes d'armes. Et de ce même ordre il est advenu que nous attribuons au roi Charles VII d'être le premier introducteur d'iceux hommes d'armes tels que nous les avons aujourd'hui en cette France, lesquels furent appelés gens des ordonnances, pour le règlement qu'il leur convint lors tenir par les ordonnances de ce roi. Ce même roi aussi, connaissant en quelle tempête il avait passé sa jeunesse, et combien lui était nécessaire avoir en son royaume des gens nourris et entretenus aux armes, introduisit les francs-archers. « En ce temps ( c'était vers l'an mille quatre cent quarante-huit ), le roi ordonna, dit le même auteur, d'avoir en chacune paroisse de son rovaume un archer armé et prêt toutes les fois que bon lui semblait pour faire guerre à son plaisir, quand il lui serait besoin. Et à cette occasion, afin qu'ils fussent sujets à ce faire, les affranchit de non payer tous subsides courantsensonroyaume.Etfut ordonnéaux baillisdudit royaume, chacun endroit soi, choisir en chacun bailliage et paroisse, les plus habiles et idoines 2 : » qui n'était pas une invention petite, attendu mêmement que telles gens étaient de petit coût 3 au roi. Toutefois, pour les abus qui depuis s'y commettaient en l'élection de telle manière de francs-archers, cette invention se perdit assez tôt entre nous. D'autant que Louis XI , qui était d'un entendement particulier et soupçonneux , au lieu de soi aider des siens, fut celui qui premier s'aida des armes des Suis-

1 .\e serai! parait omis, ou du - lrioueus ; propre, capable. uiuius doit être SOUS-entendu : aucun Coûtaient peu...

d'elle »<* serait assez hardi pour...

DE LA FBAKCE. 75

sos, laissant les siennes naturelles en arrière : chose qui ne fut oncques approuvée en tout royaume bien réformé, pour autant que pendant que nous aguerrissons à nos dépens l'étranger, nous anéantissons le cœur des nôtres, faisant plus d'état de leurs bourses que de leurs forces ; dont viennent petit à petit les ruines des grandes républiques et monarchies. Sur lequel propos il me souvient avoir lu que, du temps du susmentionné Charles VII , la nécessité des guerres avait tellement endurci au travail des armes nos Français, qu'en Tan 1444, ayant le roi fait une trêve de dix-huit mois avec l'Anglais, il prit conclusion en son conseil d'aller guerroyer de gaieté de cœur l'Allemagne, afin que ses soldats ne s'assopissent point cependant dans une lâche oisiveté : ce qui fut fait et accompli sous la conduite du Dauphin. A laquelle entreprise se joignirent de même cœur plusieurs compagnies anglesches : laquelle chose intimida de telle sorte les Allemands, qu'après avoir éprouvé quelques efforts et secousses des nôtres, ils furent contraints d'implorer la paix, moyennant certaines sommes de deniers qu'ils fournirent pour le défroy de la guerre : qui nous apprend combien pourrait le Français de soi-même, s'il était toujours doit et industrie ' aux armes.

Ce lieu m'admoneste , après avoir discouru sur les fiefs, sur la noblesse, chevalerie et gens des ordonnances, de donner semblablement ici lieu aux écussons et armoiries que nos nobles et gentilshommes portent ordinairement pour une remarque de leur noblesse ancienne. C'a toujours été une coutume familière à toutes nations d'avoir eu quelque image, pour être en temps de guerre une enseigne, sous laquelle se pussent rallier les gens d'armes. Agrippa, en son discours De la vanité des sciences, au chapitre ix2, s'est amusé à nous en amasser plusieurs exemples, disant que les Pvomains eurent l'aigle ; les Phrygiens, le pourceau; les Thraciens, une Mort 3 ; les Goths, une ourse; les Alaios arrivant es Espagnes, un chat; les premiers

1 Habitué et exercé... 3 Pasqnier a mal lu : voici la phrase

2 Citation inexacte: le chapitre de l'on d" A grippa : « Sic Romani aquitain... gibi

vrage De vanitate scientiarum, auquel rtelegerunt, Phrygii Biiero..., Thracea

fait allusion Pasqnier, est le T.\xxie, \fartem ... n qui a pour titre ■ Dr arte heraldira. g

Français, un lion; et les Saxons, un cheval. Et certes le premier qui entre les Romains prit l'aigle pour le rendre perpétuel, ainsi que nous apprenons de Valère ', fut le vaillant capitaine Marius : car, auparavant sa venue, les Romains usaient indifféremment en leurs étendards deloups, deléopards et d'aigles, selon ce qu'il montait, à la fantaisie des colonels de leurs osts. Depuis, comme j'ai dit, cet aigle leur fut une perpétuelle enseigne pour le général de l'armée. Et consécutivement chaques bandes eurent certaines formes d'armoiries distinctes en leurs enseignes, qui furent aussi perpétuelles, ainsi que nous pouvons apprendre du livre qui court es mains des doctes , intitulé la Notice de l'empire romain2. Toutefois quant à nous, je ne me puis persuader que ni nos rois ni leurs capitaines , sur leur première arrivée en cette Gaule, eussent telles manières d'enseignes ou armoiries perpétuelles : ains est mon jugement tel ( combien que je m'en rapporte de ceci à l'opinion des plus sages ), que les armoiries anciennes, tant de nos rois que de leurs sujets, étaient devises telles qu'il plaisait à un chacun se choisir : comme de notre temps nous avons vu le roi François Ier du nom avoir pris pour sa devise la salamandre, et le roi Henri son lils, le croissant. Car voyant que tantôt quelques auteurs disent que les armoiries des Français étaient trois crapauds , tantôt trois couronnes, tantôt trois croissants, tantôt un lion rampant portant à sa queue un aigle, je ne puis penser dont procède cette diversité d'opinions, sinon que les auteurs qui nous devancèrent sur le milieu de nos rois trouvèrent quelques-uns d'entre eux porter en ses armes , l'un trois croissants, l'autre trois crapauds ; et ainsi, rapportant cette particularité à une généralité du pays (d'autant que du temps d'iceux auteurs les armoiries étaient jà faites perpétuelles ) , ils estimèrent chacun en son endroit que les armoiries de France fussent les unes trois cou-

1 Sans doute Valère-Maxime : mais Occidentis, ultra Arcadii Honoriique

dans cet auteur je ne rencontre pas l'as- tempora; et in eam Guidi Panciroli com-

tertion dout parle l'asquier. Voy. à ce meutariuni... Venetiae, 1602, in-f°. »

sujet Pline, Hist. JYatur. X, 4 : cf. Livii Schœll,dans sou Histoire de la Uttéra-

supplement., CVI, 29. ture romaine, t. III, a reproduit une

- Il s'agit du Tableau des dignités de grande partie de cette notice ; V part.

I 'empire d'Orient et d'Occident : ccNotitia p. Sô(i, 3&T, etc. utraqu* dignitatam, cuin Orientis tnm

ronues, les autres trois croissants, les autres le lion, les autres trois crapauds, jusqu'à la venue de Clovis : lequel, pour rendre son royaume plus miraculeux , se fit apporter par un ermite, comme par avertissement du ciel , les fleurs de lis, lesquelles se sont continuées jusqu'à nous. Et quasi à même propos me souvient que Polidore Virgile », en la vie de Guillaume le Bâtard, dit que, jusqu'à la venue de ce brave roi, tous les rois d'Angleterre n'avaient armes certaines et arrêtées, ains les diversifiaient à chaque mutation de règne, ainsi qu'il plaisait au roi, sur son avènement à la couronne. Pour laquelle chose avérer, il assure avoir vu un vieil livre contenant les armoiries particulières de tous les autres rois d'Angleterre. Et vraiment dans nos anciens romans, qui ont sous le masque de leurs fables représenté les vieux temps, je ne trouve point les chevaliers avoir armoiries arrêtées , et encore moins continuées de père à fils, ains diversement tirées ou de la faveur qu'ils recevaient de leurs dames, on selon quelque acte de vaillance qu'ils avaient exécuté, ou bien suivant l'opinion qu'ils se promettaient de bien faire à l'avenir, imprimant chacun sur son écu ce qu'il avait en la pensée, afin qu'en une mêlée il pût être reconnu des autres par sa devise : chose qui a fait que depuis ont été telles remarques appelées entre nous armes, armoiries, écussons. Toutefois, ni plus ni moins que les rois d'Angleterre se bornèrent aux armoiries de Guillaume le Bâtard, et les Français en ces lis miraculeux de Clovis, aussi chaque grande famille, après avoir eu quelque personnage de nom qui par sa prouesse et vertu donna anoblissement à sa race, s'arrêta à la commune devise de lui. Et ceux qui se sont voulu exalter en cas de noblesse dessus le commun, se sont estimés tenir plus de la grandeur, lorsque leurs armes leur étaient données par le devis 2 et opinion de leur prince. En cette manière récite le sire de Jonville qu'un nommé messire Arnaut de Cominge, vicomte de Couserans, avait ses armes d'or à un bord de gueules : lesquelles il disait avoir été données à ses prédécesseurs,

1 <>t écrivain, né en Italie vers 1470, va jusqu'à la mort de Henri vu. Il est

et qui vint en Angleterre sous le ré- encore auteur de la célèbre compila-

gi\e de Henri vin, composa une lits- lion : De inventoribus rerum libri i III,

'••il, / ingleierre qu'il lui dédia et qui 2 La désignation, l'indication...

qui portaient le surnom d'Espagne, par le roi Gharlemagne, pour les grands services qu'ils avaient faits aux Espagnes contre les infidèles. Et tout de cette même façon Jeanne la Pucelle, qui pour ses chevalereux exploits fut anoblie avec tous les siens, eut pour ses armoiries, du roi Charles VII, un écu à champ d'azur, avec deux fleurs de lis d'or, et une épée, la pointe en haut, fermée en une couronne. Ainsi que les choses vont pour le jourd'hui , l'on tire les armoiries en deux manières : dont l'une est prise de l'équivoque des noms, et l'autre fondée sur telle raison que malaisément la peut-on rendre, sinon que de telles armes ont de tout temps immémorial joui nos ancêtres en nos familles. En quoi, combien que ces dernièressoient grandement agréables aux seigneurs, qui seraient très-contents de tirer leur noblesse d'une éternité, ou iraient volontiers chercher leurs prédécesseurs (ainsi que Guérin Mesquin son père ') dedans les arbres du soleil, si est-ce que l'on trouve plusieurs grandes et nobles maisons qui portent leurs armes conformes à leurs noms. Et mêmement les grands royaumes qui nous sont voisins en ont forgé de cette marque : car celui de Grenade porte seulement neuf grenades entamées; celui de Galice, une coupe en forme de galice 2, environnée de six croix ; celui de Léon, un lion; et celui deCastille, un château. Il serait difficile de dire combien de noises et débats engendrent quelquefois entre les nobles ces armoiries : qui fut cause que autrefois Bartole, docteur es droit, en fit un traité exprès ; et qu'en cas semblable , le facétieux Poge, Florentin , se moquant de telles querelles, dit que deux gentilshommes étant sur le point de combattre pour leurs armes, lesquelles chacun d'entre eux prétendait être trois têtes de bœuf, fut par les maréchaux du camp trouvé un prompt expédient pour les accorder : adjugeant à l'un trois têtes de bœuf, et à l'autre trois têtes de vache. Aussi , à dire le vrai, sont-ce disputes assez oiseuses et inutiles : car

1 Allusion à un vieux roman rie clie- çnené le cite (Histoire littéraire d'I-

valerie, Guarino il Moschino, Guérin tulie, t. Il, p. 24) parmi ceux dont a

riit te Mesquin, le pauvre, le malheu- pu profiter Dante. 11 a été plusieurs

renx. L'analyse de cet ouvrage, l'un des lois traduit en français aux quinzième

premiers écrits en italien, se trouve et seizième siècles, dansla Bibliothèque des romans, second - Calice... "•lump de janvier 17 77- p, 5-52, Gin-

encore que nos armoiries soient annexées à nos familles, quasi pour un privilège ancien de nos vaillances, si est-ce que notre prouesse et vertu ne doit dépendre d'icelles armes. Et si quelquefois elles nous furent octroyées par le prince pour attestation de quelque chevalerie faite par quelqu'un de nos bisaïeux , c'était à lui de les défendre ; et non pas à nous , de nous ralentir sur cette vaine opinion de nos ancêtres : ains devons penser qu'il faut que noblesse dépende principalement de notre fonds ; et que pendant qu'assopissons nos sens sur cette folle imagination , nous nous trouvons petit à petit devancés par gens de plus basse condition mais de plus haut courage que nous : ne nous restant le plus du temps, tant des grands biens que des vertus de nos prédécesseurs, pour toute trace, que les armoiries nues et simples. Laquelle chose ( si nous avions autaut de sentiment de douleur comme faisons semblant d'avoir de notre grandeur ) dussions estimer retourner plutôt à notre honte, confusion etimpropère ', qu'à notre louange et honneur.

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