CHAPITRE XVII
De l'université de Paris.
Quand je considère à part moi comme les affaires de l'Église romaine et gallicane se passèrent depuis le règne de saint Louis, ceci me fait souvenir des divisions qui furent dans la ville de Pvome fort familières entre le sénat et les tribuns, esquelles , pendant que le sénat soutenait son autorité encontre le peuple, et les tribuns combattaient pour la liberté populaire contre la grandeur du sénat, ils furent par les grands appelés séditieux et perturbateurs du repos public; et toutefois ceux qui à meilleures enseignes et sans passion ont discouru de cette république, sont d'avis que dans ces dissensions se trouva l'entretènement de son repos et grandeur, parce que les questions que les tribuns mouvaient aux premières rencontres, faisaient que. les consuls et sénat étaient plus retenus en leurs actions : parquoi demeurait chacun en cervelle. 4 et dans les bornes de son devoir, tellement que par ce contre-poids florit longuement cette république. Ainsi en est-il advenu à nos deux Églises. Car si vous parlez à celui qui est seulement nourri en cour de Rome, il dira que l'Église gallicane a été perturbatrice du repos général de l'Église romaine, pour s'être opposée aux entreprises du pape (aussi n'approuvent-ils dans Rome nos maximes en cet endroit); et néanmoins, s'il vous plaît approfondir toutes
1 Au seizième siècle, ce substantif Nous reviendrons avec Vasquier sur le
était du masculin. même sujet à la tin des r.erherches. '■'Bouleverser... i L'esprit attentif, éveillé, dans un
3 C'est- le chap. XXIX du liv. 111. état d'activité permanente.
WJ RFXHERCHES
éhoses à leur vrai point, vous ne ferez nulle1 doute qu'à cette France nesoitdue la restauration générale de l'Église romaine : car qui eût laissé en cette façon fluctuer toutes les affaires comme elles faisaient, certainement le siège de Rome, voulant prendre son vol trop haut, se fût abîmé; et, de fait, encore n'y sûmes-nous donner si bon ordre, qu'il n'y ait perdu de ses plumes. Car le grand schisme de trente-huit à quarante ans, et les misérahles exactions qu'il produisit , aliéna du tout le cœur des Bohémiens de la papauté , et excita par même moyen l'hérésie hussienne , laquelle, bien qu'elle semblât être éteinte pour quelques années , si est-ce que tout ainsi que le feu , couvert sous une chaude cendre , se découvrant produit une chaleur plus forte qu'auparavant; aussi cette même opinion , ayant repris air par la venue de Luther , a depuis éloigné du pape presque toute l'Allemagne, l'Angleterre et l'Ecosse du sein de notre Église ; Luther, dis-je, prenant même fondement que Jean Hus , sur je ne sais quels abus du pape Léon X.
Nous seuls, qui perpétuellement avons fait tête à l'Église de Rome en tels accessoires, sommes toutefois demeurés ses trèshumbles et très obéissants enfants. Quand je disnous, j'entends nos rois, prélats, princes, grands seigneurs, cours de parlements, qui sont les principaux nerfs de la république française : car quant au peuple, encore que le malheur de ce temps nous ait divisés en deux religions , si est-ce qu'il y en a sans comparaison beaucoup plus de sectateurs de l'ancienne ; tellement que l'on peut dire justement (car la vérité est telle) que tant s'en faut que, par les privilèges et libertés de notre Église, nous soyons autres que nous devons envers l'Église romaine, qu'au contraire c'est par une grande abondance d'humilité et obéissance envers le saint-siége que nous les appelons priviléyes, vu que cette liberté, tant rechantée par les nôtres , n'est autre chose que le droit commun et ordinaire ; et c'est
1 On lit sur ce mot l'observation que M. de Malherbe l'a presque tou-
suivanle de Vaugelas , dans ses célè- jours fait féminin , fores Remarques, CCLVI :« Doute, qui Nos doutes seront éflaircie»,
était, i! v a quinze ou vingt ans, un Et mentiront les prophéties ,
substantif hermaphrodite, jusque-là n'est plus aujourd'hui que masculin. »
la cause pour laquelle chacun par un commun consentement s'est induit d'appeler les évêques ordinaires, comme ne faisant rien dans leurs diocèses qui ne fut de droit ordinaire , et que ce que l'on entreprenait sur eux était extraordinaire. Or, parce qu'en cette dévote discorde des deux Églises, qui ne tendit jamais qu'à une union et accord , l'université de Paris ressembla les ■ tribuns de Piome ( car et l'un et l'autre, par honnêtes concions 2 et harangues, excita chacun à son devoir), il me semble qu'elle mérite bien que nous lui donnions un chapitre , pour découvrir , non ce qui est de son ménage 3 (cela se verra au plaidoyer que je fis pour elle, 1564 ), mais de son ancienneté, et du grand lieu qu'elle tint autrefois par la France.
Ceux qui en ont parlé devant moi disent que l'empereur Charlemagne en jeta les premières traces, et qu'étant arrivés quatre Anglais ou Écossais, disciples du vénérable Béda , en France, Alcuin , Rabam, Jean, et Claude, surnommé Clément, qui criaient qu'ils avaient de la science à vendre , cet empereur les ayant ouïs , à leur instigation et semonce , établit dans Paris une université , où ces quatre grands docteurs donnèrent les premiers avancements et progrès aux bonnes lettres. C'est l'opinion de Robert Gaguin, puis de Nicolas Gilles, et de Boëce, historiographe écossais4, lequel, pour illustrer sa patrie, dit que l'université de Paris doit à l'Ecosse son commencement , et que Clément fut Écossais. Certes je veux croire que Alcuin, homme docte , selon la portée de son temps, a été à la suite de Chailemagne; mais que cette université ait jamais été fondée par cet empereur, je ne me le suis jamais pu persuader, encore que, pour ne me démouvoir de cette commune opinion , j'aie voulu rechercher pour elle tous les avantages qu'on lui saurait donner : car ce ne serait pas petite rencontre , pour l'exaltation de notre ville, que l'université eût un tel parrain comme ce grand
1 Ainsi Ronsard, conformément à < Ou Boëtbins, né à Dundee vers
l'usage de son temps, dit, dans une ode 1 170, auteur de plusieurs ouvrages, en-
& vme jeune fille : tre lesquels on remarque une histoire
Ton beau teint ressemble Us Us. d'Ecosse écrite en latin, qui s'étend jas-
, ConcioneiO assemblées..". rl"'à Ia ™uit de Jacques 1er.
3 Quelle est sa constitution...
prince1. Toutefois je ne vois ni qu'Éginart, ni Aimoin, ni Rhéginon , ni Adon , ni Sigebert , en fassent aucune mentiou. Car quant à l'histoire qui court sous le nom de Turpin, indubitablement elle est supposée par quelques religieux de Saint- Denis ; et néanmoins encore n'en parle-t-elle point, chose qu'à mon jugement ils n'eussent écoulée sous silence s'il en eut été quelque cas, étant cette fondation non moins digne de commémoration, voire plus, que plusieurs autres particularités qu'ils ont soigneusement déduites, en récitant ses faits et gestes. Même qu'Éginart, qui a fait sa vie, semble avoir laissé aux autres historiographes la déduction des exploits militaires de cet empereur, et pris pour son partage seulement ce qui regardait le savoir et bonnes lettres qui étaient en cet empereur, nous discourant qu'il avait' été nourri non-seulement en sa langue naturelle , mais aussi en plusieurs étrangères, et spécialement que la latine lui était familière comme sa langue maternelle ; et quant à la grecque, qu'il l'entendait, ores qu'il ne la sut prononcer , comme pareillement il avait été instruit aux arts libéraux, en la grammaire, par Pierre Pisan, et aux autres disciplines par Alhin, surnommé Alcuin, voire avait l'intelligence de l'astronomie ; qu'il fit la vie des rois de France en vers, donna à son vulgaire 2 les noms des mois et des vents; qu'à ses repas, pour ne perdre temps, il se faisait lire ou réciter quelque belle histoire; bref, étant la plus belle remarque dont Éginart embellisse la vie de Charlemagne que le soin qu'il avait eu aux bonnes lettres, je ne me puis persuader qu'il n'eut à la queue de ceci parlé de cette université, s'il en eut été fondateur, tant pour la dignité du lieu où elle est établie (ancien séjour des rois de France dès l'avènement de Clovis ), que pour l'excellence même d'un tel œuvre, étant la plus belle clôture que cet historien eût pu ajouter à la suite d'une telle narration : joint que, combien que par les lois et ordonnances du Débonnaire il soit enjointaux évêques d'avoir écoliers en leurs égli-
1 Cf. danslesrtecherc/ifslesrh.iiiet iv uersitê de Paris, traitant «de la fonda-
du lit. IX, où est discutée et réfutée « l'o- tiou de l'université de Taris par l'empe-
pinion commune que Charlemagne a reur Charlemagne. » (Paris, 1675, in-4.)
été fondateur de l' université de Paris. » 2 Introduisit dans la langue vulgaire,
On peut voir à ce sujet un livre de du dans son idiome... lioulay, l'auteur de l'Histoire de l'uni-
DE LA FBANCE. llô
ses , suivant ce qu'ils lui avaient promis de faire au parlement par lui tenu à Latigny T, et que même au concile célébré sous Lothaire empereur, son fils , dedans la ville de Paris , soit fait pareil commandement , toutefois je ne trouve point que l'on se soit oncques souvenu de cette université, ni mêmement qu'elle ait jamais produit un seul homme de marque ou un seul fruit sous toute la lignée de Charlemagne, ni bien avant sous celle de Hugues Capet *. Et même, en la seconde partie de ce concile tenu à Paris, article douzième, les évêques le prient qu'en ensuivant les traces de son père, et afin qu'une intention si louable du défunt ne devînt en friche , il voulût ordonner que, sous son autorité, on établît des écoles en trois villes les plus commodes du royaume : quoi faisant, il procurerait un grand bien et honneur à l'Église , et quant à lui , qu'il se rendrait à tout jamais recommandable à la postérité. Ce concile étant tenu dedans la ville de Paris, l'on parlait de l'institution des écoles publiques, sous l'autorité du roi. Si Paris eut jà reçu cet honneur d'avoir une université de la main de Charlemagne, il ne me peut entrer en tête que l'on n'en eût fait expresse mention , pour exciter Lothaire, empereur, à faire le semblable. Ajoutez que, descendant beaucoup plus bas, on n'eu trouve un seul mot ni dedans Yves, évêque de Chartres, ni dedans saint Bernard, homme studieux le possible, et dans les œuvres duquel on recueille plusieurs choses qui appartiennent à l'ancienneté. Bien écrit-il à Hugues de Saint- Victor, qui lors était en estime dedans Paris ( car vers ce temps commençaient les lettres de poindre dans cette ville ), et encore s'attacha-t-il à Pierre Abélard , grand personnage, fors qu'il tenait quelques propositions erronées : mais qu'il nous ait jamais baillé le moindre éclair dont nous puissions recueillir je ne sais quoi de la fondation ancienne de cette université, il n'y en a rien. Toutes lesquelles raisons me lont non-seulement penser, ains croire, qu'eu nos historiographes il y a eu pareille erreur , au discours de l'université , comme des parlements et pairs de France: et néanmoins erreur grandement louable , d'avoir rapporté l'origine de ces
1 II semble par ce qui suit qu'il faut lire - Ni longtemps après que la famille Attigny ;en latin, Attiniacura: v. p. 116. de Cape! fut assise sur le troue.
trois grands ordres à un si grand patron que l'empereur Charlemagne.
Mon opinion donc est que cette université commença de jeter ses premières racines sous Louis septième, et de lesespandre grandement sous le règne de Philippe-Auguste son fils, que l'on sait entre nos rois s'être grandement adonné à l'établissement et illustration de notre ville », et surtout qu'elle en doit les premières promotions à Pierre Lombard, évéque de Paris, et à son église , évêque , puis-je dire , qui fut l'un des plus grands personnages de son ordre : opinion que je mis en avant dès l'an 1564, plaidant la cause de l'université encontre les jésuites. Non toutefois que cette université ait été fondée tout d'un coup, non plus que le parlement ni les douze pairs; mais comme Dieu réveille les esprits sur un sujet en un temps plus qu'en un autre, il semble que les lettres, vers cette saison, commençassent à se dégourdir : d'autant que, sous le règne de Louis VII, vous eûtes plusieurs personnages d'érudition tant dedans que dehors la France ; et tout ainsi que ce siècle produisit plusieurs gens doctes, aussi se réveilla la dévotion des supérieurs de l'Église en faveur des bonnes lettres.
Sous la seconde lignée de nos rois , je trouve dedans le second livre des Ordonnances de Louis le Débonnaire, en l'article cinquième , ces mots qu'il adresse'au clergé : Scholx sane ad filios instruendos , sicut nobis prseterito ternpore ad At~ tirûacum promisistis, et vobis inyunéimus, in congruis locis admuttorum utilitatem et prgfectum , a vobis ordinari non negligantur. C'est-à-dire : Je souhaite que, suivant la promesse que me fîtes à Attigny, et ainsi que je le vous commandai, vous établissiez en lieux convenables des écoles pour l'instruction de la jeunesse, au profit et avancement de plusieurs. » Toutefois je ne vois point que sous cette liguée ce commandement fut de grand effet. Celui qui porta plus de coup fut le concile général tenu en l'église Saint-Jean de Latran dans Piome, sous Alexandre III, par lequel il fut ordonné quelesévêques auraient en chacune de leurs églises un précepteur à leurs gages,
1 Pour pins de détails à rr sujet, voyez le (liai). Mil du liv. I\ des £eeherchcs.
pourenseignertantlathéologiequela philosophie et autres bonnes lettres. En conséquence duquel, en un autre depuis tenu en la ville de Reims, sous Eugène 111, du temps du roi Louis VII, à l'instigation de saint Bernard, il fut conclu et arrêté touchant les érections des écoles et études publiques en unes et autres villes. Ces commandements si souvent réitérés, il ne faut faire nulle doute que la plupart des églises se voulurent acquitter en ceci de leur devoir, et sur toutes celle de Paris, comme exposée au premier théâtre de la France, séjour ordinaire de nos rois. Et lors se firent deux grands partis dedans Paris en faveur des bonnes lettres, l'un en l'église cathédrale, l'autre en l'abbaye de Saint-Victor, de fraîche mémoire , lors richement dotée par Louis le Gros , laquelle , sous le règne de Louis VII , son Cls , fut un réceptacle de gens d'bonneur , tant en la faculté de théologie qu'autres bonnes lettres. Témoin uns ' Hugues, Adam, Richard, et l'autre Richard, tous surnommés de Saint- Victor parce qu'ils étaient religieux de Saint- Victor, tous quatre très-grands théologiens, non dépourvus de braves écoliers, comme l'on peut recueillir de l'épitaphe1 d'Adam, gravé en l'airain dedans le cloître :
Hacres peccati, natura filius irae,
Exiliique reus nascitur omnis liomo.
Unde siiperbit homo? cujus conceplio culpa,
Nasci pœna, labor vila, necesse mori.
Vana sains hominis , vanus décor, omnia vana :
Inter vana , nihil vanius est homine.
Dum magis alludit praesentis gloria vitre ,
Praelerit, immo fiigit; non fugit, inimo périt. Post liominem vermis, post vermem lit cinis, lieu lieu !
Sic redit ad cinerem gloria nostra simul. Hic ego qui jaceo, miser et miserabilis Adam ,
Unam, pro summo munere, posco piecem.
Peccavi, fateor, veniam peto. Parce fatenti,
Parce pater, fratres paicite , parce Deus !
Sous ces mots de père et frères , il entendait son abbé et ses frères religieux. Et certes j'oppose cette pièce à tous épitaphes ,
' On employait alors vn au pluriel, généralement considéré connue mascomme on dirait aujourd'hui les. colin; toutefois Nicot l'emploie déjà
2 Ce gubstantif était , à cette époque, avec le genre actuellement usité.
tant anciens que modernes ; et à tant soit que ce religieux luimême se fût bâti son tombeau pendant sa vie, ou quelqu'un de ses écoliers après sa mort, nous pouvons de cet échantillon juger que les bonnes lettres étaient lors, à bonnes enseignes, logées dans ce monastère : chose que vous pouvez encore recueillir de cette belle et excellente bibliothèque qu'ils y commencèrent de bâtir, et depuis, par succession de temps, enrichie de tous livres rares, tant célébrée par nos anciens. Que si ces bons religieux se rendaient lors recommandés parmi le peuple dedans leur cloître , hors la ville par leurs études umbratiles; ne doutez point que la grande église, exposée au beau milieu de la ville à la lumière du soleil, n'en voulût rapporter le dessus. Comme aussi est-ce la vérité, que l'on ne faisait en ce temps-là exercice des lettres et des leçons qu'en la maison épiscopale ; et ainsi l'apprenons-nous de Pierre Abélard, auquel j'ai voué son chapitre ci-après : auquel lieu y avait adonc deux grands précepteurs, maître Aseaulme, qui lisait1 en la théologie, et Guillaume de Champeaux, autrement de Campellis, archidiacre de l'église de Paris, en philosophie , qui avait pour écolier Pierre Abélard. Ce second mêla la dévotion de religion et étude des bonnes lettres ensemblement, se fit religieux profès en l'abbaye Saint-Victor, comme m'apprend Gemmeticensis, religieux de Saint-Benoît, en son addition sur la chronique de Sigebcrt * ; et là il ne laissa d'enseigner la philosophie tout ainsi comme devant , selon le témoignage d'Aldebert , aussi son écolier : ni pour tout cela n'était lors l'université formée. C'était un embrion que l'église de Paris couvait dans son sein pour en éclore l'université , de laquelle elle fut la mère, sous l'autorité de nos rois ; et de là est venu que les degrés de doctrine et licence ont accoutumé d'être pris au logis de l'évêque , et que le premier juge et censeur de la doctrine et mœurs des écoliers, que nous appelons chancelier de l'université, est du corps des doyen, chanoines et chapitre de cette église : de là que tous nos collèges, hormis cinq ou six pour le plus,
1 Qui enseignait.. On sait qu'au 'Cf. pour ces détails, et aussi pour seizième siècle les professeurs s'appe- quelques-uns de ceux qui précèdent et laient des lecteurs. de ceax qui suivent, lech. v du Ht. IX.
furent fondés par personnes ecclésiastiques , et que quand il fut question de procéder à la réformation de l'université, l'an 1452, on y employa l'autorité du cardinal de Touteville, légat en France : de là aussi que tous les principaux de collèges , docteurs et régents de l'université, ne pouvaient entrer en lien de mariage pendant leurs professions, comme si les princi pautés, doctories et régences eussent été affectées à l'église, dont elles avaient pris leur première source' ; coutume qui fut étroitement observée par toutes les facultés, jusques à la nouvelle police qui fut introduite par le cardinal de Touteville, légat en France; car il permit, par privilège spécial, aux docteurs en médecine de pouvoir être mariés. Les docteurs en décret présentèrent leur requête à l'université le 9 décembre 1 Ô34 , afin d'avoir pareil privilège, dont ils furent déboutés, sauf à eux de se pourvoir en la cour de parlement , pour en être par elle ordonné ainsi que bon lui semblerait; et toutefois absolument arrêté, pour la faculté tant des arts que de tbéologie, que uxoratïa doctoratu et regentia arcendi erant. Depuis, le parlement permit le mariage aux docteurs de décret ; et le premier de cet ordre que nous vîmes marié fut la Rivière, vers l'an 1552, depuis pourvu de l'état de lieutenant de Cbastelleraud.
Tout cela a été par moi discouru en passant, pour montrer que le premier fondement de l'université a été l'église de Paris : j'ajouterai que celui qui en jeta la première pierre fut Pierre Lombard, évêque de Paris : en commémoration de quoi l'université lui fait tous les ans un anniversaire en l'église Saint- Marcel , où ses os reposent. C'est lui qui composa ce beau livre des Sentences { fondement de la théologie scolastique), tant célébré par ses survivants, et sur lequel la faculté de théologie de Paris établit , en partie , sa profession 2. 11 eut pour contemporain Pierre Comestor, auteur de Y Histoire scholastique, qui fut enterré à Saint-Victor, et aussi un Galterus, insigne poète, qui écrivit en vers latins la vie d'Alexandre, sous le titre d'Alexandreïde , grand imitateur de Lucain. C'est lui
1 Aussi Loi sel, dans un travaU sur était plus ecclésiastique que sécu- Vuniversité de Paris, qui parut en lière.I 1586, prétendait-il avec raison «qu'elle 2 Cf. le en. y. du liv. I\ des Recherches.
dans les œuvres duquel nous trouvons un vers souvent par nous allégué, sans que plusieurs sachent qui en fut l'auteur :
Decidit in Scyllam, cupicus vilare Chatylxlim.
Ce grand évêque commença de florir vers la fin du règne de Louis septième, et s'accrut en réputation sous celui de Philippe son fils, qui pour la grandeur de ses mérites emporta, par la voix des doctes, le surnom d'Auguste; et par une rencontre mutuelle de l'un à l'autre, donnèrent plus grande vogue aux bonnes lettres qu'auparavant : de manière que dès et depuis ce temps-là l'université, qui avait reçu par le menu sa polissure, se trouva toute formée. Quoi que soit, vous en voyez fréquente mention, dont au précédent on n'avait parlé. Et trouverez un jugement du même Auguste, de l'an 1200, donné à Bétizy contre des particuliers qui avaient tué quelques écoliers de Paris ; et, par ce même arrêt, il défend au prévôt de Paris de prendre juridiction et connaissance de leurs forfaits , lui enjoignant de les renvoyer à leur juge en cour d'église, sauf à décider puis après si le cas était de telle qualité que la connaissance en dût appartenir au juge royal. Et à la suite de cettui nous trouvons qu'en l'an 1215 le cardinal de Saint-Étienne, légat en France, défendit à tout homme de monter en chaire pour prêcher, qu'il n'eût atteint l'âge de vingt-cinq ans ; et que nul ne pût lire en théologie, qu'il ne fût âgé de trente-cinq ans, et étudié par huit ans en cette faculté.
Et ayant les bonnes lettres trouvé lieu dedans Paris sous le nom d'université, elle fut après éparse par toute la ville, et non au recoin que l'on lui assigne maintenant. En témoignage de quoi voyons-nous encore le collège des Bons-Enfants, en la rue Saint-Honoré, près du Louvre. L'église Saint-Germain de l'Auxerrois, que l'on appelle l'Ecole1, et celle de Sainte-Catherine, que l'on surnomme du Val des écoliers, nous servent de belles remarques; et même en tous les monastères de la ville, où le recteur fait sa procession, il ne la fait sinon de tant que ce sont lieux qui sont du corps de l'université de Paris. Vrai que
1 C'est ce cjuc rappelle encore aujourd'hui la dénomination que pm-le le (jnai voisin, qnin de l'Ecole.
depuis que Jeanne, reine de Navarre, femme de Philippe le Bel , eut construit le collège de Navarre vers le haut de la montagne de Paris, en l'an 1304, ceux qui après s'adonnèrent à même sujet, comme il y en eut une infinité vers le règne de Charles VI , lorsque l'université était en grande vogue, ils choisirent tous ce même quartier, pour y être l'air vraisemblablement plus sain qu'en la fondrière qui est accompagnée des égouts de ville ( chose qui a depuis apporté entre nous la différence que nous mettons entre la ville, cité , et université ); aussi que, dès son premier établissement, elle faisait ses congrégations au collège des Bernardins, que l'on a depuis réduites aux Mathurins, pour la commodité du lieu.
Depuis, les rois à l'envi semblèrent lui vouloir diversement gratifier : parce que Philippe le Bel, par édit de l'an 1295, ordonna que, quelque emprunt qu'il fit pour la nécessité des guerres, il n'entendait que l'université fût comprise en ce mandement; en l'an 1299, que pour une dette réelle on ne pourrait ga ger ' un écolier en ses meubles ; et en l'an 1311, que le chevalier du guet, dès son avènement, jurerait de garder en tout et partout les privilèges de l'université. Et Louis Hutin , son fils, qui régna seulement un an : que tous écoliers pussent transporter leurs besognes en tous endroits où ils voudraient, sans trouble, ou inquiétation d'aucun. Mais, sur tous, grand fut le privilège que Philippe de Valois leur donna l'an 1340, par lequel il les exempta de tous péages, tailles, impositions, coutumes, ou autres telles charges personnelles; et qu'en tous leurs procès ils ne pussent être évoqués de la ville de Paris, afin qu'ils ne fussent distraits de leurs études. Et à cette fin, pour conservation de leurs privilèges, leur fut baillé pour juge le prévôt de Paris, lequel, pour cette cause, fut appelé conservateur des privilèges royaux de l'université de Paris. Et trouve- l'on, aux vieux registres de l'université , le formulaire du serment que le prévôt de Paris était tenu de faire, sur son avéne-
I Faire saisir : Gage»' signifié quelque- gager aucun pour délit et dégât fait
fois,ditNicot,«saisirn»eublessuraucun, es fruits d'un héritage; mais on en
qui lui sont rendus par après, quand usepeu : gager te en vient. Voy. nu cli. n,
il a satisfait à ce qu'il devait, ou à art. 10 des ('mit, de Paris, » l'amende pécuniaire Selon ce, est dit
ment, es mains du recteur de l'université, pour conservation de ses privilèges. Et depuis elle crût grandement en autorité, tant par le schisme de trente-huit ans qui régna en l'Église depuis le trépas de Grégoire onzième jusqu'à Martin cinquième, que par les troubles et divisions qui furent en France entre les maisons d'Orléans et de Bourgogne : pour le premier, faisant vraiment ce qu'elle devait; et au second, abusant de l'autorité qui lui était sous main baillée par les chefs de part. Il n'y eut, du commencement, lors ordre en cette France qui rabattit tant les coups du pape de la Lune *, qui fut Benoît XIII, comme cette université. Et Jean , duc de Bourgogne, voyant l'autorité qu'elle avait par ce moyen gagnée parmi le peuple , dressant une partie contre Louis, duc d'Orléans, la voulut sagement procurer encontre son ennemi : qui fut cause que Louis, dès l'an 1402, dépêcha gentilhomme vers elle, pour la prier de vouloir bien et diligemment examiner cette affaire avant que de lui donner le blâme. Et voyant qu'elle prêtait l'oreille sourde à son ambassade, il se retira puis après, pour quelque temps (dit Alain Chartier en la fie de Charles septième ), vers le pape de la Lune, pour se liguer avec lui encontre l'université, avec laquelle ce pape faisait profession expresse d'inimitié. Et crut en telle grandeur, que les gens de messire Charles de Sanoisy, grand chambellan de France et l'un des plus favoris du roi , s'étant témérairement attachés à quelques écoliers, en une procession que l'université faisait en l'église Sainte-Catherine du Val des écoliers, et en y ayant blessé quelques-uns ; par arrêt du roi, des princes de son sang, et de son grand conseil, donné en l'an 1404 , il fut dit que sa maison serait démolie , et Sanoisy tenu de fonder une chapelle en faveur de l'université, de cent livres de rente, et en mille cinq cents livres envers les blessés, et mille livres envers l'université. Monstrelet ajoute que Sanoisy serait banni et exterminé 2 de la cour du roi , et tous ceux qui lui appartenaient de parentelle, et avec ce, privé de tous offices royaux : ce qui fut exécuté, et cette maison dé-
1 « Pierre de la Lune, tant rechanté, 3 C'est le sens du latin exterminadit Pasquier, III, 26, par nos ancien- tus, expulsé... nés histoires.»
niolie, depuis réédifiée du consentement de l'université, qui est aujourd'hui celle que Ton appelle l'hôtel de Lorraine. Toutefois ce fut à la charge qu'il y aurait un tableau attaché contre la paroi, au-devant de l'église Sainte-Catherine, dans lequel serait contenue toute l'histoire et jugement, que l'on y peut encore aujourd'hui voir ; et fut pareillement désappointé Sanoisy quelques mois de ses états , pour contenter l'université , mais puis après rétabli.
Quelques années après, je veux dire en l'an 1407, messire Guillaume de Tiguonville, prévôt de Paris, fit prendre « deux écoliers étudiant en l'université de Paris, l'un nommé Léger du Moussel , Normand , et l'autre Olivier Bourgeois , Breton , tous deux mal-gissants 2, qui avaient tué un homme de sangfroid : lesquels ayant demandé leur renvoi , comme écoliers , par-devant leur juge, Tignonville, sans y avoir égard , les condamna d'être pendus et étranglés au gibet Montfaucon, où il les fit conduire dès l'instant même , à jour failli 3, avec la lumière des torches, craignant que, s'il remettait du jour au lendemain cette exécution, ils ne fussent recoux 4 du roi , en faveur de l'université : chose dont elle appela, et en fit l'espace de quatre mois telle instance , qu'il fut ordonné par arrêt, en l'an 1408, qu'ils seraient dépendus, comme il fut fait 5. Et dit Alain Chartier que le prévôt y fut en personne, et les baisa en la bouche, et convoya6 avec ses sergents depuis le gibet jusques au moùtier", où ils furent inhumés, étant leurs corps emmenés dans une bière sur une charrette, et était le bourreau sur le cheval, vêtu d'un surplis comme un prêtre. Monstrelet ajoute que, pour garder les privilèges de l'université , il fut dit que les corps seraient rendus à l'évêque et au recteur, comme
1 Plusieurs éditions des Recherches réclamés, secourus...
écrivent fit pendre, leçon qui paraît 5 Sur ce fait, cf. Historia univer-
fautive, formant répétition a\ec ce qui sitatis , ah Egassio Bulaeo (Egasse du
suit. Boulay ), t. V, p. 146; Juvénal des Ur-
2 On lit dans les éditions précéden- sins, p. 234; le Laboureur, 1. XXVU, tes, mal gisans : mal-gissans , de l'édit. cuap. xxu.
de 1723, semble préférable, et signifie ''Accompagna, escorta...
vialfaiteurs. ' Moustier, dans notre vieux lan-
3 Au jour tombant, ou, plus exacte- gage, désignait monastère : t'oy. Villement, à la nuit... Hardouin, Conquête de Constantin®*
* Racine, recourir, ou recouvrer: pie, chap. xxin, lxii ,etc.
il fut fait au parvis de Notre-Dame, et de là ensevelis au cloître des Mathurins, où l'on voit encore la tombe1. Le même Monstrelet dit que Tignonville en perdit son état; mais Juvénal des Ursins, avocat du roi, qui était mieux nourri aux affaires de la France que l'autre, comme celui qui était de ce temps-là, dit, en la Vie de Charles sixième, que ce fut un prétexte exquis par Jean, duc de Bourgogne , pour le chasser, de tant qu'il favorisait aux Orléanais, pour faire mettre en son lieu Pierre des Essars, l'un de ses confidents. Jamais punition, hors la mort , ne fut plus griève envers un juge , qui n'avait péché que pour un grand zèle qu'il avait eu de bien faire ; mais l'autorité de l'université était lors montée à tel degré, qu'à quelque condition que ce fût, il la fallait contenter. Elle était tellement peuplée , que le même Juvénal des Ursins atteste que ayant fait une procession, en l'an 1409, de l'église de Sainte-Geneviève à celle de Saint-Denis, pour l'assopissement des troubles qui adonc voguaient par la France , l'assemblée se trouva si grande, que le recteur était encore devant les Mathurins, lorsque ceux qui tenaient les premiers rangs étaient en la ville de Saint-Denis ; et ajoute Alain Chartier, après avoir raconté l'histoire de Tignonville, ces deux ou trois lignes : « Ladite université avait grande puissance pour ce temps-là , tellement que quand ils mettaient la main à une besogne , fallait qu'ils en vinssent à bout; et se voulaient mêler du gouvernement du roi , et autres choses. » Cet auteur, qui fut l'un des premiers de son siècle, n'en parlait point comme aveugle des couleurs, parce que cela se vériUa depuis par effet en une infinité d'actions qui se présentèrent , et signamment en l'assassinat qui fut commis, l'an 1407, à la porte Barbette, en la personne de Louis, duc d'Orléans, frère du roi Charles, sixième de ce nom. Jamais meurdre n'avait été plus détestable que cettui-ci : toutefois la haine publique était telle contre le défunt, que non-seulement Jean, duc de Bourgogne, instigateur, en fut excusé, ains grandement loué. Peu de gens en savent la cause , et mérite bien d'être sue : Le duc Louis était
1 On peut voir :'i ce sujet un Mémoire dr Montfaucon, par M. «le I.avillegiUe, très-curieux sur Les anciennes fourches publié chez Techencr, 1836, p. 64-66;
Un jeune prince volontaire , qui , de son vivant , s'était absolument voulu faire croire en plusieurs choses; à quoi l'université de Paris, pour la grandeur qu'elle tenait lors, s'opposait. Pour lui faire tète, il se transporta, l'an 1405, en Avignon, vers le pape de la Lune , pour lui vouloir donner aide contre elle : laquelle pourchassait toutes voies pour lui faire abjurer le droit de papauté par lui prétendu. Tout ainsi que ce jeune prince, mal conseillé, s'était voulu liguer avec ce prétendu pape contre l'université, aussi, après son décès, elle se ligua contre sa mémoire. Et le premier qui entreprit la querelle fut maître Jean Petit, l'un des premiers docteurs de la faculté de théologie , qui prit la cause du duc Jean en main , et soutint , le 8 mars 1407, au milieu du parvis Tsotre-Dame de Paris, par plusieurs raisons sophistiques, que ce meurdre était advenu par juste jugement de Dieu. Et depuis ce même duc s'étant emparé du roi , et ayant donné ordre de faire éloigner de la cour tous les autres princes du sang qui portaient le parti le plus faible , s'allia du tout avec l'université : et ayant persuadé au roi que tous ces princes avaient conspiré contre sa majesté, et délibéré de créer un nouveau roi à la France, Cbarles VI en écrivit promptement à l'université, sa fille, la priant de faire prêcher et publier cette conjuration au peuple, et qu'elle voulût prendre la protection de sa cause; à laquelle semonce tous les prêcheurs, aiguisant et leurs langues et leurs esprits, commencèrent à crier encontre les armaignacs (car ainsi furent-ils nommés du connétable Armaignac, l'un des plus forts et puissants guerriers de la faction des Orléanais) ; prêches qui gagnèrent avec tel avantage le cœur des Parisiens , que jamais ils ne purent se réconcilier avec ces princes , encore que leur querelle fut la plus juste , jusqu'à ce que, toutes choses étant en désolation et ruine, ils s'aperçurent, mais à tard, de la faute qu'ils avaient faite, supportant le parti du duc Jean. Mais pour ne m'éloigner de mon but, et montrer toujours quel rang tenait lors l'université , l'on trouve que le septième jour de février, l'an 1413, assisté du prévôt des marchands et échevins de la ville de Paris, elle vint remontrer à la cour de parlement qu'auparavant les finances du roi avaient été mal
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gouvernées, et qu'elle avait député certains personnages notables pour en faire remontrance au roi , suppliant la cour faire le semblable de son côté : à quoi la cour de parlement sagement lui fit réponse que c'était à elle de faire justice à ceux qui la lui demandaient, et non de la requérir; et qu'elle ferait chose indigne de soi si elle se rendait partie requérante , vu qu'elle était juge. Cela fut cause que l'université , ne prenant cette réponse pour payement, voulut avoir sa retraite vers son garant ordinaire, qui était le duc de Bourgogne ; à l'instigation duquel le roi fit une assemblée et convocation générale dedans la ville de Paris, sur la réformation des états , où se présenta frère Eustacbe Pavilly, carme, docteur en théologie , portant la parole pour l'université avec telle véhémence, qu'il passa sur tous les états, montrant les abus qui y étaient ; même exhiba un ample rôle dont il était porteur, dans lequel étaient déclarés par le menu les grands et excessifs gages de tous les officiers de la France , et que la multiplication de tant d'officiers qu'il y avait ne tendait qu'à la subversion de l'État.
Ceux qui lors avec plus de nez jugeaient des affaires , connaissaient fort bien que jamais la France n'avait nourri dans son sein un plus certain ennemi que le Bourguignon, pendant qu'il prétextait ' ses actions du masque d'un roi mal ordonné de son bon sens, lequel il avait en sa possession. Le premier qui osa remédier à ce mal, dedans la ville de Paris, fut maître Juvénal des Ursins, avocat du roi, personnage qui, de son temps, fit une infinité de bons offices au public, tant aux armes comme en la justice2. Cettui, après avoir longuement couvé un crève-cœur dedans soi, voyant le commun peuple attédié des grandes tyrannies et extorsions qui se faisaient dans la ville par les bouchers et cabochiens, sous l'autorité du duc Jean, qui lors était près du roi au bois de Vincennes , délibère d'en venir à chef ; et, pour y parvenir, encore est-il contraint d'avoir recours à l'université. Pour le faire court, avec l'aide d'elle, il y besogne de telle façon qu'il sépare le roi d'avec le duc de Bourgogne , et fait dissiper et évanouir à un clin d'œil tous
1 (.'est le sens du latin preetexebat : vi, 35; et Loysel, Dialogues des avocate
couvrait... du parlement de rutis, première con-
Sur te magistrat, ef. les Recherche!, férence.
ces mauvais garniments ', qui tenaient la ville sous leurs pieds ; donne ordre que les prisons soient ouvertes à des plus grands seigneurs de la France qui étaient à la Bastille, destinés d'être défaits 2 quelques jours prochains ; et tout d'une suite fait approcher du roi tous ces pauvres princes qui avaient été bannis de sa présence , les uns pour poursuivre une juste vengeance de la cruelle mort qui était advenue à leur père , les autres pour prêter l'épaule à une querelle si bonne que celle-là. Et comme il n'y a rien qui soit plus doux au cœur de l'homme que se ■ressentir d'un tort qu'il a souffert, aussi soudain, après le retour de ceux-ci , ce fut de jouer à beau jeu beau retour, et user de même prétexte que l'autre pour combattre leur ennemi : c'était la présence du roi. Et néanmoins encore, pour y frapper coup, fallut-il interposer l'autorité de l'université. J'ai lu unes lettres patentes 3 qui furent lors dépêchées sous le nom de Charles VI, par lesquelles il avertissait de tous les côtés ses principaux officiers de la délibération qu'il avait prise en son conseil de faire la guerre au duc Jean , au bas desquelles était écrit : « A la relation de son grand conseil, tenu du commandement de la reine et de monseigneur le duc de Guyenne, auquel le roi de Sicile, messieurs les ducs d'Orléans et de Berry, Louis duc de Bavière , les comtes de Vertus et de Bichemont , de Vendôme , et plusieurs du grand conseil et du parlement, le recteur et plusieurs de l'université étaient; » qui remontre que l'on les appelait quelquefois au conseil des affaires d'État. Et depuis, comme le naturel du Français est de s'attacher aux extrémités, le Parisien recevant pareil traitement des armaignacs comme il avait fait des bourguignons, encore voulut-il reprendre ses anciennes brisées, et introduisit de nuit Lisle-Adam, qui fit tels ravages, comme l'histoire de ce temps-là en est
chargée.
1 Garnlment ou garnement (ainsi déjà dont la provision ou compagnie ne vaut
écrivait-on quelquefoisce mot) «semble rien. »
venir, dit Nient, du verbe garnir, qui si- 2 Mis à mort...
gnifie pourvoir un lieu ou une personne 3 Tour alors usité : on a vu que
de ce qui lui est requis : garnement, vn recevait le pluriel, et tel était toti-
sans adjection, est donc pris pour pro- jours le nombre du substantif lettre,
vision faite. Mais quand il est dit par quand il s'agissait d'une lettre émanée
ironie, ou avec l'adjectif mauvais, il d'un prince, signifie un homme ou femme méchants,
Or, comme ainsi soit que toute personne qui se donne plus de puissance se donne par même moyen fort aisément plus de volonté qu'il ne doit, et qu'eu nos actions il soit fort aisé de glisser d'une liberté (encore qu'elle soit honnête du commencement) en une licence effrénée; aussi cette université, passant plus outre, se mit enfin à l'essor : d'autant qu'irritée des indignités qu'elle endurait des ordinaires , elle appela de l'ordonnance de l'an 1417, faite enfaveur d'eux. Mais elle trouva ici un obstacle par l'autorité de la cour de parlement , qui fit arrêter le recteur en la maison d'un chantre de la Sainte-Chapelle, et constituer prisonniers en la Conciergerie ceux qui tenaient rang plus bas : ce qui rendit de là en avant l'université quelque peu plus retenue, non toutefois de telle manière qu'encore elle ne s'en voulût ressentir mêmement contre le parlement; mais enfin trouva qu'elle avait trop forte partie à combattre, parce qu'en la même année, ayant obtenu du roi des jx'iviléges trop avantageux, et les voulant faire vérifier, la cour de parlement ne le voulut faire, d'autant qu'il y avait quelques clauses pour émouvoir à sédition , et manda quérir aucuns des chefs et principaux de l'université, pour le leur remontrer; mais ils ne se voulurent contenter de ces remontrances, et persistèrent à leur requête , disant que si on ne les publiait , ils cesseraient leurs leçons. Nonobstant ce , ils n'obtinrent à leur intention z , s'étant mêmement le corps de la ville de Paris opposé à cette vérification, et présenté requête, afin d'être reçu partie : sur laquelle il aurait été ordonné que les parties viendraient plaider au premier jour. Quoi voyant l'université, et que ses affaires ne réussissaient selon son désir, tourna sa pensée à nouveau conseil , soutenant qu'elle ne devait plaider en la cour, et qu'elle avait ses causes commises par-devant le prévôt de Paris, conservateur de ses privilèges. A l'instant même le prévôt la vendique 2, et demande le renvoi par-devant soi, pour lui faire puis après droit sur ses privilèges. Ceci était du 25 juin 1417; pareille requête, le 4 juillet; autre , le 13 ensuivant, alin qu'on leur rendit leurs privilèges. La cour, crai-
1 Ils n'obtinrent pas ce qu'il» von- - Réclame la cause.., I aient, ils ne parvinrent pas à leur but, .
gnant quelque émeute (car ce fut l'an que Lisle-Adam était entré dans Paris ), ne voulut interposer expressément son autorité sur ce renvoi ; mais tirant prudemment les choses en longueur, eniin avec la colère s'évanouit aussi la requête en fumée; et se présentant nouveau succès d'affaires en la France, par le meurdre du duc Jean, en la ville de Montereau, aussi prit-on nouveaux desseins; et néanmoins fut cette querelle de l'université totalement assopie par l'édit de Charles VII , vérifié le 2 mai 1446 , par lequel fut ordonné que la cour connaîtrait des causes d'icelle , quand le cas y écherrait.
Les Anglais s'étant, en l'an 1420, impatronisés de l'État, par le mariage qui fut fait avec Catherine de France, je ne vois plus que l'autorité de l'université soit telle comme elle était auparavant en telles affaires. Bien lui communiqua l'on de tous les principaux actes du procès que l'on faisait à Jeanne la Pucelle, dedans la ville de Rouen : c'était parce que les Anglais prétendaient que Jeanne, pour avoir pris l'habit d'homme, était hérétique, et qu'il était question du fait de la religion , dont on a toujours estimé en France qu'il en fallait avoir l'avis de l'université, depuis qu'elle fut établie. Finalement, tous ces anciens troubles étant avec le temps assopis, et les Anglais chassés du royaume par la vaillance des grands capitaines de Charles septième , tout ainsi que dedans ces dissensions était née , aussi avec leur mort s'éteignit cette grandeur plus oiseuse « que profitable à cette université , étant par ce moyen réduite en son premier ordre , et se contenant dedans ses anciennes bornes. Elle fut réformée, en l'an 14ô2, par le cardinal de Touteville , légat en France. Et certes qui voudra repasser par toutes les universités de l'Europe, il n'en trouvera une seule qui revienne au parangon de cette-ci, laquelle nous pouvons dire que, tout ainsi que du cheval de Troie sortirent innumérables princes et braves guerriers, aussi nous a-t-elle produit une infinité de grands personnages, dont la postérité bruira tant que le monde sera monde : en la théologie, un Gerson, un Clamengis2 (car je ne veux faire mention de Pierre Lombard, père
1 Inutile : Noiseuse (nuisible) serait par Pasquier. plus juste, et avait peut-être été écrit -Nicolas de Clamanges (village du
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de tous, qui est sans pair ) ; en la faculté de décret, un Rebufy, un Quentin ; en la médecine, un Sylvius , un Fernel , un Tagault , un Gonteric; en la philosophie et en toutes bonnes lettres, un Guillaume Budé, auquel, outre l'accomplissement qu'il eut de toutes les disciplines , on doit l'institution des lecteurs ( que nous appelons professeurs du roi ), sous le roi François Ier, comme celui qui lui en donna les premiers mémoires; un Jean Faber, un Adrian Turnebus, un Pierre Ramus, un Robert Estienne; es mathématiques, un Oronce; en la langue grecque , le même Budé, et un Tusan ; en hébraïque , un Vatable, et ce non comparable Mercerus, afin que je ne parle des vivants , dont ceux qui viendront après nous pourront parler sans envie : car quant à l'économie de cette université , et concernant la distribution de ses dignités et autres menues parcelles, on les pourra plus amplement entendre par mon plaidoyer encontre les jésuites.